CHAPITRE VI
ÉCOLE DE LA MARCHE EN FLEXION
La théorie est utile, mais ne supplée pas à l’enseignement pratique — Travail des soldats sans armes : course, marche en flexion. — Travail en armes : travail avec la charge de campagne.
La théorie de la marche en flexion n’a pour hut que d’aider les instructeurs dans leur tâche.
Mais la lecture de ce qu’il faut faire ne suffît pas à elle seule pour bien dresser des hommes à cette marche.
Beaucoup d’offîciers ont cru pouvoir se contenter de la première théorie pour apprendre seuls et sans maître. Quelques rares ont réussi, après beaucoup de tâtonnements et de temps perdu. La plupart n’ont pu arriver et, jugeant la méthode à leurs essais infructueux, l’ont déclarée mauvaise.
De là provient le froid accueil fait au début à la nouvelle méthode par l’Ecole de Joinville-le-Pontetle ministère. De là l’appréciation du général de Saint- Mars : « cette méthode est très délicate à appliquer et a causé des mécomptes graves. Les expériences n’ont pas été favorables parce qu’on a abusé » (1); d’autant
(1) Préface à Ma Compagnie, par J. G. M. R. (H. Charles-Lavauzelle, éditeur).
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que ce premier exposé ne contenait pas de dessins, qui expliquent mieux que toute description l’attitude et l’allure.
Même avec les dessins toutes les théories lues et étudiées ne permettront de réaliser qu’imparfaitement et avec peine le pas en flexion, si on n’a point de professeurs expérimentés. Il en est de cela comme de toutes connaissances humaines; rien ne peut suppléer à la pratique.
Enfin il ne faut pas se contenter d’un à peu près.
Au bout de quelques jours d’exercice on arrive à couvrir quelques kilomètres sans essoufflement. Emerveillé du résultat, on croit son instruction terminée, souvent même on se met à instruire les autres. Or, pour bien s’approprier tout ce que peut fournir la méthode, ,il faut plusieurs mois; et ce n’est qu’après avoir acquis la souplesse et l’habitude, qu’on s’estimera capable d’apprendre aux autres.
Travail des soldats sans armes.
Un seul instructeur peut donner la leçon à une section tout entière!
Les soldats sont en bourgeron et pantalons de treillis; sous le bourgeron ils n’ont ni veste ni tricot. Quand la température l’exige, ils prennent leurs capotes pour se rendre au lieu de rassemblement, les déposent au moment de partir et les reprennent au retour pour rentrer au quartier.
Les officiers chargés de diriger ces exercices doivent s’assurer fréquemment que les hommes changent de linge quand ils rentrent en sueur.
La section est conduite sur une route kilométrée, de façon à pouvoir régler facilement la progression des exercices.
L’instructeur fait face à sa troupe et lui explique que pour courir longtemps, sans fatigue appréciable et sans gêne dans la respiration, il faut prendre la position suivante :
Le corps droit, la tête haute et bien dégagée des épaules, les jarrets ployés; tendre la poitrine sans effort en portant les coudes en arrière des hanches, mais sans les fixer ; les poings dans la direction de l’avant-bras.
Ils se mettent en marche doucement à l’avertissement de l’instructeur. Ils marchent en se réglant sur le pas de l’instructeur. Celui-ci, tout en marchant, rectifie les positions défectueuses. Il prescrit au premier rang de quatre de ne jamais le dépasser et donne toute son attention à bien régler la vitesse de la course.
Partant avec une cadence très lente, en faisant le pas de 35 centimètres, il augmente progressivement et insensiblement la cadence et la longueur du pas, de manière à faire le premier kilomètre en dix minutes au minimum ou douze minutes au maximum ; à peu près la vitesse d’un marcheur ordinaire. L’instructeur continuant sa progression ascendante fait parcourir à ses hommes le deuxième kilomètre en neuf minutes ou neuf minutes trente secondes toujours en employant les mêmes moyens.
La grande difficulté pour l’élève consiste à obtenir cette gamme de la vitesse sans fausse note. Le moyen le plus pratique pour atteindre ce résultat est le suivant :
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Pendant les premières leçons, rinstructeur désigne un des coureurs et lui donne pour consigne de prendre le pas accéléré en même temps que la troupe se mettra en marche pour la course en flexion. Le coureur qui marche au pas accéléré prend d’abord une grande avance qu’il perd petit à petit au fur et à mesure que la vitesse de ses camarades augmente.
Pour bien opérer, l’instructeur doit calculer sa progression de façon à éviter le moindre à-coup, ayant l’attention de ne jamais rattraper l’homme qui marche au pas accéléré que dix ou douze minutes après son départ et lorsque celui-ci a parcouru de 1.000 à 1.100 mètres.
Quand on fait cette expérience individuellement il est utile de prier un camarade de remplir le rôle de l’homme qui marche au pas accéléré.
Le premier kilomètre demande beaucoup d’attention, la difficulté est moins grande pour les suivants; il faut seulement se garder d’aller trop vite.
Pour remédier à l’emballement, si fréquent chez les commençants, la meilleure des précautions à prendre est de faire tout son possible pour conserver la vitesse à laquelle on marche. Malgré soi la progression ascendante continue, mais alors dans d’excellentes conditions.
Une fois la troupe bien dressée à entamer toutes les courses par la progression que nous venons d’indiquer, l’entraînement n’est plus qu’une question de temps et de méthode.
Les trois premières leçons comprennent le même parcours sans rien changer aux conditions d’exécution.
Marche.
Pour les leçons suivantes on devra se rapprocher autant que possible du tableau ci-dessous, qui donne les vitesses qu’on doit s’efforcer de maintenir pendant
A partir du troisième kilomètre, la vitesse continue à s’accroître par le seul fait de la continuation de la course. L’instructeur doit s’attacher à obtenir une progression d’autant plus faible qu’il est plus éloigné du point de départ et que sa troupe est partie plus vivement. Cependant il ne doit jamais atteindre la vitesse du kilomètre en 5 ,30" avant le cinquième kilomètre et lorsque sa troupe est déjà très exercée (à partir de la 34® leçon).
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L’instructeur doit faire entamer les exercices en terrain varié au commencement du deuxième mois de l’entraînement; à ce moment les hommes ont déjà pris du muscle et peuvent apprendre à plier leur course aux inégalités du sol. Ils doivent toujours conserver la position indiquée et employer les mêmes moyens. En traversant les terres fraîchement labourées, et lorsque le terrain est inégal, ployer davantage sur les jarrets pour augmenter encore la souplesse de la course. Conserver la même position pour courir dans les terrains glissants et sur les routes couvertes de neige ou même de verglas.
Une troupe quelconque n’ayant aucune instruction préalable peut parfaitement, dirigée par un officier ou un sous-officier instruit, faire du premier jet : 6, 8 et même 10 kilomètres à une allure vive. Il suffit pour cela que l’instructeur ait soin de n’atteindre le maximum de vitesse qu’il désire obtenir qu’après avoir fait passer sa troupe par une progression ascendante qui. commence au point initial, et cesse à la volonté du chef, d’autant plus loin du point de départ que la troupe est moins instruite, d’autant plus près que son instruction est plus avancée, sans jamais la supprimer quel que soit le degré d’entraînement des hommes.
Avec des hommes, complètement exercés on peut brusquer la mise en marche, c’est-à-dire faire le premier kilomètre en six minutes et arriver à parcourir le troisième en « cinq minutes » (1).
(1) Comme tout exercice, la course en flexion exige un entrainement, « Fnut-il s’étonner, dit Bouchardat, des résultats de l’entrainement? Il faut s’étonner plutôt de notre étonnement et de ce que cette pratique si
Le kilomètre en cinq minutes est la limite qu’il ne faut pas dépasser avec une troupe non choisie. Pour faire mieux il faudrait se livrer à une certaine sélection et n’admettre à l’entraînement que des hommes vigoureusement constitués. On aurait alors une troupe d’élite qui arriverait à faire facilement des courses de trente kilomètres, sans le sac, en moins de trois heures.
Dans des cas très urgents, un engagement par exemple, on pourrait faire aisément, à travers champs, une course de trois kilomètres en quinze minutes et la renouveler après quelques instants de repos.
Marche en flexion.
On marche ou on court en flexion en employant les mêmes moyens.
Dans la marche en flexion la cadence du pas étant plus lente, le jeu des poumons plus facile, il n’est pas nécessaire pour se mettre en mouvement de recourir à la progression compliquée indispensable à la course.
On se met simplement en marche à la cadence du pas accéléré et, comme pour la course, on augmente progressivement la longueur et la cadence du pas de façon à faire le premier kilomètre en dix minutes envi-
rationnelle nous semble quelque chose de bizarre et d’incroyable. .U faut s’étonner de ce que les médecins, à force de science et souvent de subtilités scientifiques, se soient tellement éloignés de la voie droite et naturelle, qu’ils aient besoin d’y être ramenés par des empiriques ignorants qui se contentent d’un raisonnement grossier, appuyé sur des observations nombreuses et positives. »
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ron, le second en neuf et le troisième en huit. On respire comme il est prescrit pour la course.
Le kilomètre en huit minutes représente la vitesse moyenne de cette marche.
Avec la charge de campagne, des hommes pratiquant bien cette marche peuvent maintenir cette vitesse pendant sept et huit heures et recommencer les jours suivants.
Dans la pratique, pour les très longues marches (50 ou 60 kilomètres) il est avantageux d’alterner la marche et la course en flexion et même de prendre de temps en temps le pas ordinaire; on utilise ainsi des muscles qui n’ont pas encore fonctionné dans la marche en flexion. On repose les uns en faisant travailler les autres.
En comparant cette marche à celle en usage dans l’armée il est facile de se rendre compte qu’on fait plus aisément 20 kilomètres avec le système en flexion que 12 avec le pas de route. Le temps employé est pour le mode en flexion de trois heures quinze minutes pour 20 kilomètres, et, pour le pas ordinaire, de trois heures pour 12 kilomètres.
En 1887, lors de nos premiers essais sur les troupes, nous avons eu l’occasion de faire une étape de 32 kilomètres avec une batterie du 16® bataillon de forteresse en employant la marche en flexion.
Les artilleurs n’avaient que deux mois de dressage et marchaient avec la charge réglementaire.
Cinq heures après son départ, haltes horaires comprises, la batterie arrivait au gîte sans avoir laissé un seul traînard et les hommes visiblement peu fatigués.
En forçant un peu l’inclinaison du corps et en
ployant davantage sur les jarrets on peut, avec, des hommes portant seulement leurs armes, faire le kilomètre en sept minutes et marcher à la vitesse du pas gymnastique réglementaire; mais alors il est plus simple d’employer la course en flexion qui donne plus facilement une vitesse beaucoup plus grande.;
Pour être enseignée avec fruit la marche én flexion demande, dès le début, des qualités de souplesse et d’agilité que généralement les recrues ne possèdent pas à leur arrivée au corps. On remédie à cet inconvénient en commençant toujours l’apprentissage de ces exercices par la course en flexion, qui assouplit les muscles, augmente leur puissance, et dont l’influence respiratoire se fait rapidement sentir.
Travail en armes
Lorsque les hommes commencent à prendre du muscle, vers la 30® leçon, on, exécute des courses en armes.
Généralement le fusil se porte à la bretelle, mais on peut également le porter sur l’épaule ou bien encore des deux mains : la droite à la poignée, la gauche à 50 cèntimètres de la droite, lé canon dans la direction de l’épaule gauche; L’homme est libre de choisir celle de ces trois positions qui lui convient le mieux et marche en se conformant aux principes prescrits pour la course sans armes.
Les premières leçons ont lieu deux ou trois fois par semaine et ne comprennent d’abord que de petites distances, afin de pouvoir continuer à travailler les longs parcours.— Cette façon de procéder a l’avantage de
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permettre, à une troupe qui vient de faire douze ou quinze kilomètres, de se reposer le lendemain en faisant une course en armes de cinq ou six kilomètres.
Les hommes se font vite à cette nouvelle manière. Au bout d’une vingtaine de leçons, ils courent aussi facilement armés que sans armes et parcourent les mêmes distances.
Travail avec la charge de campagne.
Le travail sac au dos est le couronnement des exercices d’entraînement. On le commence dès que les hommes portent aisément leurs armes, vers le deuxième mois.
Les hommes sont d’abord exercés à courir en armes avec le sac vide, puis avec la moitié du chargement et enfin avec la charge complète de campagne. Ils appliquent toujours les mêmes principes ; la flexion des jambes est un peu plus accentuée, de façon à augmenter encore la souplesse de la marche.
La progression de ce travail doit être plus lente que celle des autres exercices. Pendant les dix premiers jours on exécute des courses de 3 kilomètres en employant successivement les trois chargements, puis on augmente chaque séance de 250 mètres jusqu’à ce qu’on ait atteint 9.000 mètres. Cette distance ne doit pas être dépassée pendant les trois mois que demande l’entraînement, mais si on continue à faire travailler les hommes de temps en temps, on arrivera avant la fin de la première année à faire des courses de 15 kilomètres qui fatigueront beaucoup moins les hommes que le pas de route et qui demanderont deux fois moins de temps.
Il faut bien se garder de jamais fatiguer les hommes, et, si parfois l’instructeur remarque dans sa troupe un certain sentiment de lassitude, il reste deux omtrois jours sans la faire courir. Ce repos assure aux muscles un entraînement plus facile.
Au bout des trois mois consacrés à l’entraînement, les hommes peuvent faire, complètement chargés, plus de 9 kilomètres, dont la moitié en terrain accidenté, avec une vitesse moyenne de 7 minutes par kilomètre.
Ce résultat a été dépassé par un peloton du 116« régiment d’infanterie qui a exécuté en 1891, sous les ordres du général Colonieu, commandant alors la 22® division, une course de 11 kilomètres en pleine lande bretonne. Les hommes étaient chargés et le parcours particulièrement difficile. Le temps employé a été de 1 h. 20’.
Trois mois sont nécessaires pour instruire et entraîner une troupe; il suffit ensuite d’une ou deux courses par semaine pour augmenter encore sa résistance.
On peut sans inconvénient interrompre ces exercices pendant cinq ou six mois et les reprendre brusquement sans que la santé des hommes soit le moins du monde compromise.
Les réservistes qui ont été bien entraînés pendant leur premier séjour au régiment reprennent facilenient leurs anciennes habitudes en sept ou huit leçons, et, comme ils sont généralement plus vigoureux que les hommes de l’armée active, on peut leur demander davantage sans craindre de dépasser la limite de leur élasticité.
La longue expérience que nous avons de cette méthode nous permet d’affirmer que la mise en pratique
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de ces principes, loin de nuire à la constitution des hommes, leur donne, au contraire, la santé, la vigueur et l’énergie. La démarche est souple, aisée, pleine d’assurance. La cage thoracique s’agrandit, les muscles locomoteurs se développent et acquièrent une grande vigueur. En peu de temps leur résistance devient telle qu’elle permet aux hammes soumis à cet entraînement d’accomplir sans fatigue de véritable tours de force.
Ce sont de vrais soldats, aptes à supporter les plus dures privations. Rebelles à la maladie, aux épidémies, n’éprouvant aucune fatigue à la guerre et conservant par cela même leur entrain et leur bonne humeur. Deux belles qualités qui assurent le succès.