MAUVAISE ROUTE
5 heures.
6 heures.
8 heures.
9 heures.
12 heures.
14 heures.
q /lîcîsînn. ..
Il ne s’agit dans cet exemple que du temps nécessaire aux têtes de colonne.
Le nombre de kilomètres qu’une troupe en colonne sur une route peut parcourir dans une journée est d’autant plus faible que la colonne est plus longue. Cela tient à la durée de l’écoulement dont on est obligé de tenir compte.
Un corps d’armée de deux divisions sans distance d’avant-garde ni d’arrière-garde, en colonne sur une route, occupe un espace de 27 kilomètres 900 mètres. Sa durée d’écoulement est de sept heures.
Pour bien fixer les idées, supposons un corps d’armée en position de rassemblement recevant l’ordre de se mettre en marche sur une seule route. Ce n’est que sept heures après le départ des premiers éléments que les derniers pourront prendre rang dans la colonne.
Dans ces conditions, il faut douze heures à un corps d’armée pour franchir une distance de 20 kilomètres
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si, concentré au départ, il doit l’être également à l’arrivée.
Bien entendu, chaque fois qu’un corps d’armée aura à sa disposition plusieurs routes il en profitera pour fractionner ses colonnes afin de diminuer les inconvénients que nous venons de signaler.
Les généraux dan s les guerres futures se heurteront à un double obstacle que ne connurent qu’à un bien moindre degré leurs devanciers.
Le premier consistera à faire mouvoir des masses énormes.
Le plus souvent ils ne pourront disposer que d’une seule route par corps d’armée. L’encombrement et les marches interminables qui seront la conséquence de cette disposition consommeront deux fois plus d’hommes que les batailles.
En second lieu il faudra les faire subsister.
Plus une armée est nombreuse plus il lui faut de mobilité pour vivre sur le pays. Comment nourrir des cen- . taines de mille hommes si on ne les éparpille pas dans toutes les directions? Et après les avoir dispersés, comment les concentrer avec une vitesse maximum de 4 kilomètres à l’heure? Les hommes n’auraient plus de repos; tout leur temps serait employé à la marche; les effectifs fondraient et c’est surtout ce qu’il faut redouter avec le système de la nation armée.
Quelle que soit l’organisation de nos immenses colonnes, la lenteur de la marche actuelle ne leur permettra que rarement de manœuvrer dans de bonnes conditions.
Les étendre pour les faire vivre et marcher plus facilement c’est encore relativement aisé; mais lorqu’il
s^agira de les concentrer pour la bataille, la précision qu’on devra apporter dans ces mouvements rendra leur exécution dangereuse. Si la concentration a lieu trop tôt, les troupes s’épuiseront avant de combattre; trop tard elles risqueront d’être détruites en détail.
Il faudrait, dans les conditions actuelles, demander au soldat plus qu’il ne fournissait dans les guerres d’autrefois. Or, il est bien évident qu’avec le système de la nation armée ils fourniront moins.
Nous ne savons plus marcher. La facilité des moyens de locomotion nous a fait perdre l’habitude de cet excellent exercice. Nous ne pourrons pas, comme nos devanciers, nous entraîner en gagnant la frontière. On nous entassera dans des wagons qui nous déposeront sur la base de concentration avant que la moindre tentative d’entraînement ait pu être exécutée. Ce n’est que plus tard, dans la suite de la campagne, lorsque les faibles auront disparu, que nous pourrons retrouver quelques-unes des qualités de nos pères.
Même dans les grandes manœuvres la difficulté à se, mouvoir est facile à constater. Ce qu’a écrit Mosso pour l’armée italienne peut être regardé comme vrai pour toutes les armées européennes à l’heure actuelle. Ce savant montre une troupe en marche : « Elle dégage une odeur âcre et nauséabonde, une odeur sauvage comme celle d’un troupeau de chèvres. Seuls les plus facétieux et les moins affaiblis lâchent quelque plaisanterie ou lancent quelque cri, pour encourager les camarades ou maudire la vie du soldat. Mais tous cheminent voûtés, avec le ceinturon et la giberne pendant d’un côté. D’aucuns s’aident à porter le sac à l’aide d’un bâton qu’ils mettent sous la tente ou sous des courroies
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pour soulager un peu les épaules du poids qui leur coupe les aisselles. Dès que le moindre à-coup se produit ou que quelque accident arrête la marche, tous •jettent sac à terre ; et puis les malédictions reprennent quand il faut se le mettre à nouveau sur les épaules. Après la bataille de Custozza, il manqua plus de vingt mille sacs.
» Le sac est une lime qui use les forces, c’est un instrument de guerre au moyen duquel on mesure la vigueur du soldat. Le médecin qui marche derrière le régiment recueille le long des fossés et des haies les pauvres soldats qui tombent exténués, et leur donne un billet pour charger leur sac sur la voiture du régiment. Et souvent il est obligé de faire mettre aussi le soldat dans la voiture d’ambulance.
» Dans les marches, la profession de ces pauvres éclopés m’intéressait particulièrement, je les interrogeais sur leur état, sur les vicissitudes de leur existence. C’étaient des employés, des garçons de magasins, des perruquiers ou des tailleurs, gens ayant vécu dans les villes et dans les bureaux, qui n’avaient jamais sué au soleil pour gagner leur pain et que la conscription avait jetés sans transition sous les drapeaux.
» Je me rappelle quelques soldats ramassés dans les fossés ou allongés sur des tas de cailloux, le long de la route, qui avaient la face contractée par la souffrance, le pouls faible et précipité, l’air abêti, comme s’ils avaient eu une attaque de typhus, alors que c’était l’épuisement produit par la fatigue qui les avait réduits dans ce pitoyable état.
» La première chose qui nous frappe, quand nous rencontrons des régiments en route au terme d’une Ion-
gue étape, c’est le silence funèbre dans lequel ces milliers d’hommes passent devant nous.
» La gaîté caractéristique des soldats a disparu; il semble que leur jeunesse est passée. Ils défilent en désordre, ruisselants de sueur, affaissés, avec d’étranges teintes de rouge et d’écarlate, quelques-uns pâles, de couleur terreuse. Leurs képis sont posés sur la tête dans toutes les positions imaginables, avec leurs mouchoirs ou du feuillage à l’intérieur qui retombe sur les épaules. La capote est déboutonnée, la tunique et la chemise en désordre et débraillées laissent voir la poitrine haletante. La transpiration traverse le pantalon de toile. »
Les armées anciennes comme celles du Premier Em- ' pire étaient composées de vieux soldats rompus à la fatigue. Les hommes, plus vigoureux et mieux entraînés, pouvaient donner davantage. De plus, les armées, moins nombreuses, étaient plus maniables.
Aussi ces armées ont-elles pu accomplir des marches qu’a enregistrées l’histoire.
Pendant la campagne de 1797, le 13 janvier, la division Masséna se bat à Vérone, marche toute la nuit du 13 au 14, arrive le 14 à 9 heures du matin à Rivoli, se bat de nouveau toute la journée, et le soir même reprend sa marche dans la direction de Mantoue, continue sa route le 15, et le 16 prend part au combat de la Favorite. En quatre jours elle avait livré trois combats, marché un jour et deux nuits et parcouru 86 kilomètres!.
C’est la marche forcée dans toute son énergie. Il faut arriver coûte que coûte. On demande à l’homme tout ce qu’il peut donner.
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Déjà, en 1796, cette même division Masséna avait exécuté une marche soutenue de 378 kilomètres en treize jours avec un seul repos. Soit, en chifires ronds, une moyenne de 29 kilomètres par jour.
Une des marches les plus remarquables par la continuité de Fefîort est celle du corps français à la poursuite de l’armée prussienne du 15 octobre au 7 novembre 1806. En vingt-quatre jours, avec une seule journée consacrée au repos et des engagements presque continuels, le 1®"' corps a franchi l’énorme distance de 675 kilomètres et même 692 pour les troupes qui, n’ayant pu passer l’Elbe à Barby, l’ont passée à Dessau.
L’étape la plus forte a été de 52 kilomètres. Ce jourlà les troupes ont marché près de seize heures consécutives.
Pendant les six derniers jours de la poursuite, chaque journée a été signalée par un combat avec l’arrière-garde de Blücher, et malgré cette cause de retard la marche s’accélère encore. Le corps d’armée fait 35 ou 40 kilomètres par jour. La moyenne des marches exécutées pendant ces vingt-trois journées a été de 29 à 30 kilomètres.
La division Friant, du corps de Davout, fit pour arriver sur le champ de bataille d’Austerlitz trente-six lieues en quarante-huit heures.
Les autres corps d’armée exécutèrent des marches analogues. Rien n’était impossible à la « Grande Armée » conduite par Napoléon et enivrée par le succès. Eu ce temps-là les soldats disaient : « L’Empereur a trouvé une merveilleuse méthode pour faire la guerre; il ne se sert que de nos jambes et pas de nos baïonnettes ».
Nous empruntons au Cours de Tactique du général Maillard le récit d’une marche forcée du IX® corps allemand qui mérite d’être signalée :
« Le 15 décembre 1870, le IX® corps était cantonné à Blois sur la rive gauche de la Loire; il reçut dans la nuit du 15 au 16 l’ordre de se porter sur‘Vendôme à la suite du X® corps; il se mit en route dans la matinée du 16.
» Mais, dans la journée, la présence des troupes françaises au sud d’Orléans décida le prince Frédéric- Charles à diriger sur Orléans ce IX® corps déjà engagé sur la route de Vendôme.
» Le corps d’armée se massa à la Chapelle-Vendômoise et ce n’est guère qu’à 3 heures du soir que les troupes rebroussèrent chemin et se reportèrent sur Orléans ; en une seule colonne (d’après le général von Widern) ou deux colonnes (d’après le général russe Zeddeler).
1 ) Le corps d’armée marcha toute la journée du 16, séjourna pendant deux ou trois heures aux environs de La Chapelle, marcha toute la nuit du 16 au 17 et la journée du 17 jusque dans l’après-midi, 3 heures. Le nombre des traînards fut, paraît-il, de 5 p. 100. Un dès bataillons qui firent cette marche put se vanter de n’avoir pas eu un seul traînard. (13 chevaux sur 4.000 tombèrent.)
» En fait, le corps d’armée, réduit à l’effectif d’uné division, comme personnel, mais avec son artillerie de corps, fit de 78 à 82 kilomètres en 33-36 heures, sur des routes encombrées, en partie chargées à nouveau ou défoncées et couvertes d’une boue épaisse; cependant, et c’est là le point important, le commandant du corps
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d’armée télégraphia au commandant de l’armée : « Le » corps d’armée est prêt à reprendre demain les opé- » rations. »
Les Allemands prétendent qu’on ne fit jamais mieux. Ils oublient volontiers les vingt-trois jours de route du corps de Bernadotte et la marche de Masséna coupée par trois batailles.
Avant de terminer ce rapide exposé, nous ne pouvons passer sous silence l’audacieux coup de main du commandant Bernard.
Il s’agissait d’aller faire sauter le pont de Fontenoy en plein pays occupé.
Cet officier supérieur quitta Lamarche le 18 janvier au soir à la tête d’environ trois cents hommes. La première nuit il marcha quinze heures et fit 40 kilomètres par de mauvais chemins, souvent à travers champs, franchissant les bois et les montagnes dans la neige jusqu’à mi-jambe. La nuit suivante il ne bouge pas, mais il est dérangé par une alerte. Dans la nuit du 20 au 21 il fait 35 kilomètres, et enfin, après une marche de vingt-six heures, de nuit et de jour, il atteignit Fontenoy, fit sauter le pont et revint en arrière. Il avait parcouru 60 kilomètres et traversé la Moselle à moitié prise, dans des conditions difficiles.
Cette belle marche de nuit a été si bien préparée et si bien conduite qu’au retour il ne manquait pas un homme à l’appel. La somme d’énergie qu’il a fallu déployer pour mener à bien cette petite expédition est considérable. Les soldats de la Grande Armée n’ont pas fait mieux.
Au point où nous nous sommes placés nous pourrions multiplier les exemples et relater en détail tous
les hauts faits qui ont illustré les armées sans cesser d'y trouver le même enseignement.
Ces troupes étaient splendides d’entrain, de vigueur et d’énergie; leur entraînement était remarquable, mais il leur manquait la « rapidité ». Non la rapidité telle que la comprennent les tacticiens de notre époque, qui consiste à marcher lentement des journées entières, mais celle qui permet à une troupe de faire dans un même espace de temps deux fois plus de chemin qu’une autre et par cela même de manger et de dormir pendant que cette dernière se traîne péniblement sur les routes.
Les marches rapides de nos théoriciens n’ont de rapide que le nom. La longue suite d’efforts qu’elles comportent ne peut être supportée que par des troupes très entraînées, marchant des journées entières, au prix de fatigues inouïes et en laissant derrière elles une partie de leur effectif.
On a souvent tenté d’avoir des corps spéciaux d’infanterie légère qui pussent dépasser cette vitesse.
Pour cela on s’est adressé au cheval. Mais jamais on n’a cherché à modifier le mode démarché des hommes.
Les dragons, dans le principe, étaient une infanterie montée. La légion de dromadaires imaginée par Bonaparte pour donner la chasse aux Bédouins était née de la nécessité de gagner de vitesse les partis errants qui gênaient nos lignes de communications. Chaque soldat, monté sur un dromadaire, portait, avec ses armes ordinaires des vivres et son eau. Un corps ainsi pourvu pouvait parcourir le désert, soit en poursui-
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vant les Arabes dont on tâchait de surprendre les haltes et les campements, soit pour porter des ordres rapidement à un corps que ces plaines de sable séparaient du reste de l’armée. Quand on rencontrait l’ennemi, les dromadaires pliaient les genoux comme pour être chargés ; on les faisait ranger sur une ligne circulaire et le soldat, à l’abri derrière ces animaux, éloignait par un feu nourri et meurtrier les cavaliers arabes.
Le maréchal de Saxe, qui avait eu l’occasion de remarquer dans la campagne de Bohême la rapidité avec laquelle les partisans autrichiens évoluaient autour de l’armée, créa un corps de uhlans polonais, espèce de milice qui combattait à pied et à cheval. Il eut dans son armée la fameuse légion de Grassin composée d’infanterie et de cavalerie. Les cavaliers prenaient au besoin les fantassins en croupe. Ce corps servit avec distinction jusqu’à la fin de la guerre. Il ne se faisait pas une marche, pas un mouvement, sans que les Grassins, comme on les appelait, ne fussent employés, soit pour éclairer, soit pour couvrir. Le maréchal de Saxe avait une confiance particulière dans M. de Grassin, qui avait levé ce corps et qui le commandait lui-même.
Ces faits rappellent la méthode relatée par Jules César (1).
Pendant la première campagne des Gaules, la cavalerie romaine eut affaire à un corps de cavaliers germains qui lui fit subir de nombreux échecs pendant les
(1) Voir les Commentaires suivis du Précis des guerres de Jules César, par Napoléon. Hachette, 1872 (tome I, chapitre XLVIII, page 41).
escarmouches qui précédèrent l’engagement final. Ce corps, qui faisait partie de l’armée d’Arioviste, se composait de six mille chevaux et d’un nombre égal d’hommes de pied. A chaque cavalier était attaché un fantassin armé à la légère, choisi parmi les plus lestes et les plus braves de l’armée. Ces deux hommes allaient toujours ensemble au combat et se prêtaient un mutuel appui. Les cavaliers se retiraient près de leurs hommes de pied et ceux-ci à leur tour accouraient s’ils voyaient leurs cavaliers trop pressés. Pour faire une longue route ou se retirer avec une extrême rapidité, ces fantassins étaient tellement exercés par de fréquents exercices qu’en s’accrochant aux crins des chevaux ils les suivaient à la course.
Plus tard, dans sa campagne d’Afrique, César se servit de cette infanterie légère avec succès.
Les Arabes, encore de nos jours, nous a dit le colonel Duhousset, useraient d’une semblable pratique. Le fantassin s’accrochant à la queue du cheval pourrait accompagner et aider ainsi le cavalier.
On n’a jamais songé qu’on pouvait obtenir une infanterie plus rapide en modifiant son mode démarché, Ce qu’on appelait autrefois l’infanterie légère ne difié- Tait de l’autre que par l’équipement et surtout la tactique.
Pourtant, les Romains qui ont su tirer parti de tant de choses paraissent avoir marché plus vite que les armées modernes.
D’après Végèce, écrivain militaire latin, contemporain de Valentinien II, les légions romaines faisaient * vingt milles en cinq heures; c’était leur vitesse
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moyenne; en allongeant le pas elles atteignaient vingtquatre milles dans le même espace de temps.
Après de patientes recherches, la commission des Gaules, instituée par Napoléon III, a fixé la longueur du mille romain à 1.481 mèt. 50 cent. Ce qui donne pour la vitesse moyenne des légions 5.926 mètres à l’heure et pour le. pas allongé 7.111 mètres en chiffres ronds.
Pour obtenir une vitesse de 7 kilomètres à l’heure avec des hommes aussi pesamment chargés que l’étaient les légionnaires, il est probable que les Romains avaient adopté un mode spécial de marche qu’ils ne nous ont pas transmis. Ce qui tend à prouver que l’infanterie romaine pouvait marcher à l’occasion avec une grande vitesse, c’est qu’ils faisaient toujours précéder leur cavalerie par des troupes armées à la légère, soit pour des reconnaissances ofiensives, soit pour de hardis coups de main exigeant une grande promptitude dans l’exécution. . , , , . .
On peut remarquer que César n’a jamais été éclaire par sa cayalerie, généralement très peu nombreuse. Ce sont toujours ses coureurs qui le renseignaient.