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L’ALLURE EN FLEXION DANS L’ARMÉE

Vitesse acquise par les soldats avec l’allure en flexion. — Importance stratégique. — Durée d’écoulement d’un corps d’armée. — Coureurs dans le service d’éclaireurs. — Importance tactique. — Surexcitation vitale due à l’allure en flexion.

Prenons une armée qui possède la nouvelle méthode de progression. Avec la marche en flexion, elle peut faire le kilomètre en 8 minutes; avec la course, la même distance est parcourue plus rapidement encore; une troupe bien dressée, sur une bonne route, peut atteindre la vitesse du kilomètre en 5 minutes à partir du troisième kilomètre, et conserver cette allure pendant plusieurs heures.

Une troupe instruite par des instructeurs au courant de cette méthode fait facilement, d’une seule traité, sans repos avec ses armes, ses cartouches et ses vivres 20 kilomètres en 1 h. oO minutes ou 2 heures au maximum avec beaucoup moins de fatigue que si elle avait fait le même parcours en 5 heures au pas ordinaire et dans les mêmes conditions.

Avec la charge complète de campagne, on peut demander à la même troupe 8, 9 et même 10 kilomètres à la vitesse du kilomètre en 6 minutes ou 6 minutes

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30 secondes suivant que la route est plus ou moins

accidentée.

A travers champs, dans n’importe quel terrain, même des cultures coupées, de grands labours, des routes détrempées par les pluies, glissantes, couvertes de neige ou de verglas, la vitesse n’est pas sensiblement diminuée. Sans le sac elle varie de o’,50” à 7’ le kilomètre; avec la charge, de6’,50” à 8’. Jamais elle ne dépasse 8’. Des distances de 10.000 mètres peuvent être parcourues dans ces conditions sans qu’on ait besoin de mettre les pieds sur une route. — L’extrême souplesse de cette course, son glissement sur le sol, lui permet d’affronter tous les terrains avec la plus grande facilité.

Si nous comparons la vitesse moyenne de l’artillerie et de la cavalerie à celle qu’on peut obtenir de n’importe quelle troupe d’infanterie dressée d’après notre méthode, nous voyons que, même sur les routes, cette infanterie aurait une vitesse supérieure à l’artillerie à cheval et qu’elle pourrait suivre facilement la cavalerie (1).

Tous les hommes qui sont capables de faire une étape, sac au dos, sont susceptibles, sans aucune exception, de prendre part à ces exercices.

Les réservistes qui ont suivi cet entraînement au régiment reviennent plus vigoureux, ils savent ce qu’ils peuvent faire et dès le lendemain de leur arrivée on peut leur demander des courses de8àl0kilomètres. Au bout de peu de jours ils battent les jeunes qui viennent

(1) A travers champs elle aurait une supériorité marquée sur la ca- Talerie.

d’être exercés. Pour ceux qui n’ont jamais pratiqué ces exercices, on peut parfaitement, en vingt-huit jours, leur donner une instruction suffisante pour suivre le gros de leurs camarades déjà au courant de la méthode.

Une armée qui pratiquerait ce mode de progression aurait une supériorité incontestable; cette supériorité serait d’ordre très divers et éclaterait à chaque instant en des occasions très différentes.

Nous l’avons vu, en colonne sur une route, une division occupe une longueur de 15.155 mètres, un corps d’armée une longueur de 32.165 mètres; ce qui, à l’allure réglementaire, correspond à une durée d’écoulement de 3 h. 47 pour la division et de 8 h. 2 pour le corps d’armée. Cela veut dire qu’entre le passage en un point donné de la pointe d’avant-garde et de la queue de l’arrière-garde il s’écoule pour la division 3 h. 47, pour le corps d’armée 8 h. 2. Il en résulte qu’il est impossible de- faire faire, sans fatigues excessives, une étape un peu longue à un corps d’armée en colonne sur une seule route.

Si l’on veut en effet transporter le corps d’armée de A en B, en admettant que la pointe de l’avant-garde quitte A à 6 heures du matin, on voit que l’arrièregarde ne se mettra en mouvement qu’à 2 heures de l’après-midi. Pour qu’elle soit arrivée en B à 6 heures du soir, il ne faut donc pas que la distance de A à B dépasse 14 kilomètres, ce qui correspond à quatre heures de marche.

En cas de rencontre avec l’ennemi, l’inconvénient est plus grave encore, puisqu’il faudra au général attendre 3 h. 47 ou 8 h. 2 avant d’avoir rassemblé sa division ou son corps d’armée et de pouvoir disposer de

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tout son monde. Enfin, en cas de retraite, pour que le corps d’armée puisse éviter le combat, il faut qu’il ait sur l’ennemi une avance de plus de 8 heures. L’emploi de la marche en flexion permettrait de réduire à 1 h. 30 la durée d’écoulement de la division, à 3 heures ou 3 h. 30 celle du corps d’armée.

En dehors du gros de l’armée, on peut concevoir des troupes d’élite capables défaire des marches forcées de 50, 60 et même de 80 et 100 kilomètres et de les renouveler plusieurs jours de suite, comme le font les coureurs japonais et cinghalais. De pareilles troupes, capables de lutter de vitesse avec la cavalerie, pourraient soit la suppléer, soit être employées concurremment avec elle en avant des armées. Elles permettraient de faire faire le service d’exploration par l’infanterie, d’une manière beaucoup plus efficace et plus sûre que në pourra jamais le faire la cavalerie seule (1), car rien ne l’arrête, ni forêts, ni labours, ni fossés.

Dès le début de la guerre elle aura vitefait, soit seule, soit soutenue par la cavalerie, de rejeter la cavalerie ennemie sûr ses têtes de ligne.

Elle assure le service d’éclaireurs en cas d’absence de la cavalerie. Elle est même supérieure à celle-ci. Elle va au loin porter la terreur en plein pays ennemi qui se croit en sécurité, coupe les communications de l’armée adverse, l’affame, la démoralise. Par elle se

{!) L’ei&ploi du vélocipède dans l’armée a eu des partisans enthousiastes. Sans doute c’est l’instrument qui permet le maximum de déplacement Q.^us le moins de temps, mais je ne crois pas qu’on puisse beaucoup l’utiliser en cas de guerre. Car il faut songer que les routes seront défoncées et mises hors d’usage par les multitudes en marche. On s exposerait à de graves mécomptes en s’imaginant qu’un instrument si délicat puisse alors rendre des services.

Marche.

vérifiera un jour la prédiction de certains hommes de guerre i de petites troupes d élite auront raison des multitudes armées, comme les Grecs des Perses, à Marathon et à Salamine.

Mais si en stratégie Tallure en flexion a une grande importance, elle n’est pas moindre en tactique.

En effet, depuis l’apparition des armes à feu sur le champ de bataille, le rôle de l’infanterie n’a cessé de grandir. Chaque perfectionnement de son armement a été marqué par un progrès tactique, et aujourd’hui qu’elle possède la poudre sans fumée et le fusil à répétition, son action dans le combat est devenue prépondérante.

Le difficile sera actuellement dans la bataille de savoir où tirer : car avec la nouvelle poudre les indications fournies par la fumée n’existeront plus.

Pour se renseigner sur la position exacte de l’ennemi on envoie des éclaireurs. Ceux-ci, par la rapidité de leurs mouvements, par la facilité à traverser labours et chemins défoncés, par le silence de leur marche, pourront plus aisément accomplir leur mission. Ils devront courir en flexion. Car non seulement ils iront plus vite, mais ils seront plus agiles et plus subtils. Glisser, poser le pied doucement sur le sol sans faire de bruit, avoir l’haleine calme de façon à s’arrêter brusquement sans s’essouffler et perdre son sangfroid, pouvoir tourner la tête et le corps dans tous les sens, et néanmoins aller vite, la flexion donne tout cela.

La nécessité de se couvrir davantage a fait succéder aux lignes rigides de l’ancien ordre de bataille une plus grande souplesse de formation, s’adaptant mieux

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aux formes du terrain et permettant de cheminer en avant en utilisant les abris naturels (1). On diminue ainsi, dans la mesure du possible, les pertes énormes qu’entraîne toujours l’attaque d’une position défendue par des fusils à tir rapide. Cette diminution est bien relative et autorise la recherche de tous les éléments susceptibles d’atténuer encore les effets foudroyants du nouvel armement.

Dans l’ofîensive, les plus grosses pertes sont généralement produites par la marche en avant sur la position choisie pour amener la décision. Cette constatation nous fait naturellement penser que si à la science du terrain on ajoutait une plus grande rapidité dans l’exécution, on réduirait les sacrifices dans une forte proportion. Les colonnes d’attaque resteraient moins longtemps exposées au feu. de l’adversaire; le tir de celui-ci, plus difficile à régler, deviendrait moins efficace, et l’effet moral, augmentant avec la vitesse de

(1) M. le lieutenant général vicomte Rogniat l’a déjà dit dans son ou vrage des Considérations sur l’art de la guerre : « On ne peut trop habituer les voltigeurs à courir, tous les mouvements en présence de l’ennemi devant se faire au pas de course. Veut-on qu’ils se dispersent en tirailleurs, il faut qu’ils courent vite se placer derrière des arbres, des haies, des fossés, et qu’ils se saisissent promptement des postes les plus favorables pour voir sans être vus. Sont-ils pressés par l’ennemi, ils ne peuvent lui échapper que par leur célérité, en courant chercher la protection des lignes. Sont-ils chargés par la cavalerie, c’est bien alors que leur salut est dans la vitesse de leurs jambes, soit pour l’éviter, à la faveur des accidents du terrain, soit pour lui résister en se ralliant et en se pelotonnant rapidement. Le pas de course est encore le seul qui leur convienne pour la poursuite des fuyards et pour suivre la rapidité de la cavalerie légionnaire lorsqu’on les mélange avec cette arme.

“ Mais afin que rien ne les arrête dans leur course à travers champs, loin de tout sentier battu, il faut les rendre lestes et habiles à traverser les haies, à franchir les murs, à sauter les fossés, à grimper sur les rochers, etc., etc. » .

Fassaillant, aurait bien vite raison de la résistance la plus opiniâtre.

Aucune troupe de pied ferme, en rase campagne, ne résisterait à cette espèce de trombe humaine lancée à la course sur sa base de résistance. On peut même affirmer qu’une attaque conduite avec cette impétuosité produirait une telle perturbation dans le tir de la défense, que les pertes ne seraient plus en rapport avec le résultat. L’ennemi affolé, hypnotisé, lâcherait pied aussitôt qu’il aurait constaté l’impuissance de son tir.

Avec le système de la nation armée que pratiquent tous les Etats européens, le plus grand danger qui menace ces gros effectifs, qui manquent forcément de cohésion, est, sans contredit, la panique. Les pluS: vieilles troupes n’ont pas toujours été à l’abri de cette défaillance, a fortiori les jeunes armées composées en grande partie de réservistes qu’on vient d’arracher à leurs foyers. Ces jeunes gens énervés par l’attente de la lutte prochaine sont à la merci du moindre incident qui vient les surprendre.

Dans les guerres de l’avenir, les désastres de cette nature seront fréquents et souvent mortels pour l’armée qui les subira.

En bonne tactique, il faudra tout tenter pour les faire naître chez l’ennemi, et prendre les meilleures dispositions pour les éviter à nos armées.

Or, l’armée qui pratiquerait couramment l’allure en flexion serait par le fait même plus aguerrie que toute autre.

La rapidité du mouvement augmente la confiance des soldats; savoir qu’on peut se déplacer rapidement est un facteur moral énorme.

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Sous l’influence de cette course, la souplesse augmente, l’allure devient vive et dégagée, les poumons fonctionnent mieux et plus fortement, le sang s’oxygène davantage. Il se produit une excitation cérébrale, la vie devient plus intense, l’intelligence plus vive. C’est dans cet état de surexcitation, qu’on pourrait appeler « l’ivresse par l’oxygène », qu’il faudrait amener les troupes sur le champ de bataille. Avec quel entrain elles accompliraient de grandes choses !

Plus la vie est intense, plus volontiers on en fait le sacrifice.

Pour atteindre ce double but il suffirait de donner à nos armées une mobilité extrême en doublant la vitesse de la marche actuelle.

On pourra nier la possibilité de doubler ou tripler la vitesse de nos troupes, on ne niera pas les résultats qu’on obtiendrait si cette transformation était acquise.

Si on veut vaincre, la rapidité s’impose, non seulement pour les partis destinés à opérer en avant du gros, mais pour toute l’armée. Il faut que l’homme le moins doué puisse fournir des courses de 3.000 mètres à travers champs avec la charge de campagne.

L’adoption de cette méthode nouvelle permettrait d’ohtenir à bref délai des résultats surprenants.

On ferait de notre troupier le premier soldat du monde et on rendrait à sa famille, le temps de service terminé, un homme vigoureux, énergique, en un mot un homme complètement transformé à son avantage.

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