CHAPITRE II
FOND ET VÉLOCITÉ
Règles différentes four pratiquer les courses de vitesse et de durée.
— Marches fatigantes : pas gymnastique, pas de parade allemand. — Les pédestriens.
Deux facteurs influent surtout sur le pas, et fournissent deux modes de progression fort différents et fort utiles à connaître. Ces deux facteurs sont la vitesse et la durée.
Se préoccupe-t-on d’aller vite sans économiser ses forces, on atteindra une grande vitesse, mais on ne durera pas : c’est la vélocité.
Veut-on au contraire durer, on se préoccupera le plus d’économiser ses forces, on les utilisera de son mieux ; on visera à parcourir avec le moins de dépenses le plus grand espace possible : c’est le fond.
Ces différences se marquent bien dans la course (i).
La course de résistance, dit de Saint-Clair, peut être soutenue pendant plusieurs kilomètres avec une vitesse de 3“,40 à la seconde.
La course de vélocité, où le coureur donne son maximum de vitesse, peut aller jusqu’à 10 mètres à la seconde, mais ne peut être prolongée raisonnablement au delà de 150 mètres, qu’^un bon coureur doit faire en 15 à 20 secondes.
(i) On différencie la marche de la course en ce que : dans la marche il y a toujours un pied touchant le sol, dans la course les deux pieds quittent à la fois le sol. le sujet est en l’air.
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Il est des courses mixtes. Dans la course de 400 mètres, dit de Saint-Clair, le coureur de fond peut se rencontrer avec celui de vitesse. Longtemps les courses de vitesse ne dépassèrent pas 275 mètres; seuls Wood et Myers purent effectuer 400 mètres en vitesse en 48 secondes 4/5, soit 8“,25 à la seconde. Ce sont des exceptions.
Suivant qu’on voudra aller vite ou durer, la façon de progresser variera, et il faudra faire le pas, tenir, le corps, respirer d’une manière différente.
Alors, que, dans la course de fond, il est recommandé de faire des inspirations lentes et profondes, afin de ne pas s’essouffler, dans la course de vitesse au contraire (la course étant très brève et la vitesse très rapide), il faut ne point respirer du tout pendant la durée de la course, on n’a donc à s’occuper que de faire une forte inspiration avant le départ.
La progression doit être autre.
Dans la course de durée, on se préoccupe surtout de ne pas dépenser ses forces inutilement; dans celle de vitesse on dépense le maximum de forces, on ne pense pas à les économiser, vu que la durée n’est que de dix à quinze secondes.
D’où les mouvements violents des coureurs de vitesse : les bras pliés font des mouvements de grande amplitude comme des balanciers, la jambe se relève haut, genou plié en quittant le sol, tous mouvements qui occasionnent des dépenses de forces et que le coureur de durée s’efforce de restreindre (fig. 7).
Un principe presque général à tous les coureurs de vitesse (il est très pratiqué au Racing-Club) est de courir sur la pointe des pieds. Alors que dans la marche
ordinaire et dans la course de durée, le pied se pose sur le sol par le talon, le coureur de vitesse pose
De Saint-Clair, dans son excellent ouvrage (1), en explique ainsi le motif; nous ne pouvons mieux faire que le reproduire :
« Si on pose le pied par le talon, le pas est très allongé, mais il y a des inconvénients sérieux à procéder de cette façon.
» Le choc au moment du posé du pied est très considérable, et comme la jambe n’est active que lorsqu’elle a dépassé la verticale, pendant toute la phase de déroulement qui précède cette position la jambe en avant ne fait que ralentir la vitesse de progression en effectuant un travail résistant nuisible. Cet inconvénient existe également, mais moins senti dans la pose du pied à plat. Reste la pose du pied par la pointe; cette manière est la meilleure; si le pas est raccourci, il y a compensation en ce que l’allure a plus d’élasticité; le retour de la jambe est plus rapide, le choc nul.
» La pose du pied sur la pointe (2), permettant un retour rapide de la jambe, est essentielle dans les courses de vitesse. Il n’en est pas de même dans une
(1) De Saint-Qair, Jeux et exercices en plein air (Paris, Arnould, édit. 1889.)
. (2) Notons que les animaux qui courent vite ont peu de fond ; antilope, chevreuil... courent tous sur la pointe du pied. Les plantigrades ont une allure plus lente, mais auraient plus de fond.
d’abord la pointe.
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course de fond, d’une allure régulière, où un effort n’est pas demandé. »
Donc la pose du pied par la pointe dans la course de vélocité serait plus avantageuse en permettant un pas plus rapide, ce qui compenserait largement sa brièveté un peu plus grande.
Certains coureurs posent le pied à plat. Mais il est nécessaire de discerner s’ils ne sont pas meilleurs coureurs de fond que de vitesse. De plus, il faut noter que dans les courses de demi-fond, on part sur la pointe des pieds et avant la fin de la course on les porte à plat, peut-être parce qu’on ne peut soutenir la pre- -mière allure.
Dans une course chronophotographiée à Joinvillele-Pont, nous avons vu un des meilleurs coureurs poser à un moment donné un pied sur la pointe et l’autre à plat.
Dans son traité sur la course, Baradat conseille de poser le pied à plat. Car le posé sur le talon donne un choc violent qui est transmis directement et ralentit la vélocité, et le posé du pied par la pointe raccourcit le pas. Il ne spécifie pas pourtant que le posé à plat soit essentiel pour la course de 100 à 150 mètres.
Le posé sur la pointe exige une autre attitude du corps. Le coureur de vitesse a le corps presque droit, la tête est élevée, le thorax bombe en avant. Au contraire, dans le posé sur la plante le sujet peut incliner le corps en avant, ce qui (nous le verrons par la suite) procure une grande économie de forces. On observe que le corps est d’autant plus droit que le sujet tombe davantage sur la pointe des pieds.
Il n’est pas jusqu’au mode de départ qui ne diffère
les deux courses. Celui qui veut durer doit partir lentement, économiser ses forces au début. Le fait est connu des bons coureurs, et se dit également des chevaux et des mulets. Dans la vitesse , on ne se préoccupe que d’aller vite : il faut donner au départ un élan brusque et , car il suffit d’un bon départ pour gagner la course. Chacun préconise un niode de départ qu’il croit le meil- (fig. 8). Les uns, nous dit Bar^dat, se tiennent droit, et, au moment du signal marqué par une détonation, font un hond de lion.
D’autres se mettent à quatre pattes, appuyant leurs mains sur deux bouchons, et se soulèvent simultanément de la jambe droite et des deux mains.
Il en est de la marche comme de la course. En général, il est vrai, on marche pour durer ; c’est une progression lente qui économise les forces. Si on voulait aller plus vite, on courrait.
Il est pourtant certains modes de marches dont le résultat est la fatigue rapide. Il semble même que ce soit le but. Nous voulons dire le pas gymnastique.
Fig. 8. Départ d’un coureur de vitesse du Racing Club de Paris.
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Le pas gymnastique était couramment pratiqué dans l’armée sous le Second Empire comme exercice gymnastique. Le principe était de lever fortement le membre inférieur à chaque pas comme un cheval qui piafie et retomber sur la pointe du pied. On pratiquait d’abord ce mouvement surplace, puis lorsqu’on le possédait on pratiquait ainsi la marche.
Napoléon Laisné, dans son traité classique (p. 17) (1), donne la règle suivante :
« Pas ordinaire gymnastique : Les élèves doivent partir du pied gauche et lever la jambe et la cuisse de manière que la cuisse soit tout à fait horizontale et la jambe verticale, la pointe du pied tenue très basse.
» Pas accéléré gymnastique : comme pour le pas accéléré; le mot gymnastique avertit les élèves qu’il faudra lever les jambes. »
La figure qu’il donne montre bien le piaffement, que l’auteur avoue d’ailleurs être très fatigant (fig. 9).
Aussi cette allure n’était point la marche habituelle. On la prenait dans les parades ou défilés devant le chef; autrement, on marchait au pas ordinaire.
Un officier me contait que les chasseurs à pied, pour avoir l’air crâne, prenaient cette allure à leur entrée dans la ville. Mais en en sortant, ils l’abandonnaient bien vite.
La grande amplitude des mouvements articulaires, et surtout le choc
Fig. 9. Manœuvre du pas gymnastique.
U) Napoléon Laîsné, Gymnastique pratique (Dumaine, Paris, édit.
brutal du pied sur la terre pour marquer le pas, ne pouvaient se supporter longtemps.
Le pas gymnastique paraît actuellement délaissé dans Tarmée française. Nous avons chronophotographié à Fécole de Joinville des instructeurs au pas -gymnastique. Il ne ressemblait pas à celui prescrit par Laisné et les anciens manuels militaires. On ne piaffait plus, le mouvement était plus économique..
Mais le pas de parade est toujours en honneur chez les Allemands;. U rappelle un peu notre ancien pas gymnastique. Car il faut toujours élever fortement le membre inférieur, mais: il est encore plus
Fig. 10. Comment les Allemands apprennent le pas de parade.
fatigant en ce qu’on lance le pied en avant en étendant brusquement le genou, et on tombe sur la plante des pieds, ce qui allonge le pas mais fatigue beaucoup.
On ne l’emploie point dans la marche ordinaire, mais les officiers lui trouvent l’avantage d’assouplir et de discipliner le soldat ; il remplace chez eux les leçons de boxe, de bâton et de savate usitées dans no& régiments. Il est d’ailleurs long à apprendre, et les soldats, durant la période d’instruction, y consacrent en moyenne deux heures par jour.
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Ce pas paraît ridicule par son exagération^ non seulement à nous, mais même à nos voisins qui devraient pourtant y être accoutumés. Ils s’en moquent dans leurs caricatures ; nous en reproduisons une, tirée de Im frieden, ein militar Landbuch für aile.
En effet, il rappelle ce pas espagnol qu’esquissent les chevaux et que les Anglais dénomment irrévérencieusement le goose step ou pas de l’oie.
Nous verrons par la suite qu’il offre d’ailleurs un avantage considérable : discipliner le soldat et annihiler toute volonté ou esprit d’indépendance; il le rend automate.
Cette marche de parade n’est d’ailleurs que notre marche habituelle exagérée de citadin. Nous trouvons celle-ci très différente, parce que nous ne décomposons pas bien à simple vue les différentes phases d’un pas. Mais sur une épreuve chronophotographique
faite dans une rue, on saisit le promeneur dans ses diverses attitudes :
et notamment quand il lance le pied en avant, le genou complètement en extension, ce qui nous paraît alors fort disgracieux. Car il semble que L nous marchons en tombant à cha- ^ que pas comme sur une béquille, f Nous pratiquons donc une marche A en extension qui offre, à un degré moindre, les inconvénients, la fa- ^ \ tigue rapide, du pas de parade
allemand. Mais grâce à elle, ^ l’homme ne se penche pas en avant ; il conserve sa recti-
tude et ne perd pas un pouce de sa taille (fig. H).
Aussi les sportsmen ont-ils pris souvent cette allure comme règle pour la marche classique. Ainsi, de Saint-Clair recommande : « Dans la marche on ne portera point le corps en avant. Les genoux doivent être raides, car en les pliant le poids du corps est projeté sur la pointe des pieds et les force à quitter terre; cette même faute se produira si le corps est penché en avant. »
C'est cette méthode vicieuse qui a empêché d’adopter dès le début l’allure en flexion préconisée par M. de Raoul. Celle-ci paraissait étrange, anormale. Si on avait voulu regarder de plus près, on aurait vu au contraire qu’elle est assez fréquente.
La marche en flexion n’est pas la seule allure de durée; mais c’est assurément la meilleure. La méthode anglaise des pédestriens nous paraît inférieure à bien des égards. Dans les concours de ce pays on a créé une méthode de marche spéciale, dite loyale et classique, et qu’on doit suivre sous peine d’être disqualifié. Cette marche, dite des pédestriens, rappelle fort le trot à l’amble des montures. Elle se caractérise en effet surtout en ce que, quand le sujet projette le membre inférieur en avant, il projette en même temps en avant le bras et la partie du corps correspondants. Au contraire, dans la marche ordinaire, quand le membre inférieur est porté en avant le membre supérieur correspondant est porté en arrière.
Dans 1 allure à l’amble les animaux portent en avant
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à la fois le membre antérieur et le membre postérieur correspondant.
Ce sont surtout les Arabes qui trouvent avantage à faire aller à l’amble leurs chevaux et leurs ânes en leur apprenant au moyen d’entraves à porter à la fois en avant les deux membres du même côté.
L’étude que nous a fourni M. Baradat expliquera mieux encore ce genre de marche.
« En Angleterre, la marche loyale et classique du concours de marche n’a rien de connexe avec les principes de la marche ordinaire. Dans cette dernière, en effet, l’habitude de pencher le haut du corps en avant, d’avoir les jambes molles, les bras se balançant obliquement, souvent furieusement (ainsi que le font surtout les paysans) ; enfin cette manière oblique de porter le bras gauche en avant en avançant la jambe droite et d’allonger le bras droit en poussant en avant la jambe gauche présente de graves inconvénients quand il s’agit de mener le train sévère de l’épreuve de vitesse.
» Le mode classique de marche au pas s’appelle orteil-et-talon (toe-and-heel) ; tout concurrent, sous peine d’être disqualifié immédiatement, doit marcher et se tenir de la manière suivante :
» Position : Le corps droit, la tête bien en arrière, les coudes aux côtés, les avant-bras horizontalement en avant, les mains fermées.
» Marche : Départ du pied gauche en jetant la jambe en avant presque droite, avec une très légère inclinaison en dehors. Le pied gauche va se placer devant le pied droit, la jambe tendue et le talon touchant terre le premier. Il ne faut pas avoir un écartement
démesuré des jambes; la distance du talon au gros orteil doit être celle de IdL pente naturelle du sujet, autrement il y a ralentissement de la rapidité du pas.
» En même temps que la jambe gauche, le bras gauche est poussé en avant et s’allonge presque droit, afin de balancer le corps et de l’entraîner en avant.
» Le talon du pied droit se lève graduellement, de sorte que le gros orteil seul s’appuie sur le sol quand le talon du pied gauche pose à terre. Cette règle doit être observée strictement, autrement il y a levage (lifting).
» Le levage consiste à lever le pied qui se trouve en arrière avant que celui qui se trouve le premier n’ait touché le soL
» Ce manquement aux principes de la marche loyale au pas dite orteil-et-talon faiï disqualifier le délînqumt immédiatement.
» Dès que le talon gauche est en contact avec le sol, la jambe droite est jetée en avant avec le bras droit de la manière que j’ai déjà indiquée, et ainsi de suite, jusqu’au bout de l’étape.
» L’action des bras doit être étudiée avec le plus grand soin parce qu’ils agissent comme leviers pour soulever le corps et l’entraîner en avant tout en le balançant.
» 11 serait mauvais de chercher à acquérir de la vitesse avant d’être bien habitué à ce genre de marche; pendant la période d’apprentissage, il suffit de cou vrir le kilomètre en 10 ou 11 minutes. »
Cette méthode des pédestriens n’ofïre pas en réalité d’avantages pour économiser les forces.
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Les Anglais ne l’ont prescrite que pour s’assurer que les concurrents ne trichent pas en courant. De plus elle fournit une uniformité de méthode qui permet de mieux mettre en valeur la force et l’endurance d’un chacun.
Cette marche n’est utilisée que dans les concours et non pour les longs trajets de fond. Pour les épreuves à travers les champs, les Anglais ont adopté une allure mixte : ils mêlent à leur marche quelques pas de course de temps à autre.