LA COURSE DANS L’HISTOIRE ET A TRAVERS LES PEUPLES
L’allure des campagnards, des porteurs de dépêches tunisiens, cinghalais, basques, turcs, sauvages et préhistoriques. — Quelques coureurs de fond, — Firmin Weiss, sa théorie.
De nos jours, Thomme civilisé ne sait plus bien marcher. Les ^ villes n’ont plus,
en effet, besoin de pratilongues courses.
Grâce à la multitude des transports, chemins de fer, voitures, grâce aux bonnes routes carrossables, il n’est plus utile à beaucoup
1 course de lond d’an chasseur. marchcr long¬
temps.
Il n’en est pas de même pour tous. Quand nous ob¬
servons la marche des paysans, elle nous apparaît différente de la nôtre, plus lourde et moins distinguée. Mais ils vont plus rapides et durent plus. Les facteurs ruraux ont aussi cette marche qu’on appelle, en Belgique, « marche en messager ». Le chasseur qui court après le gibier pratique instinctivement l’allure en flexion (fig. 12).
LA COURSE DANS l’hISTOIRE
Si vous examinez ce nouveau mode, vous verrez qu’il se rapproche en bien des points du pas préconisé par M. de Raoul, qu’il dénomma d’abord pas déclanché, puis plus exactement pas en flexion. En quelques mots, il consiste : « à ne lever les pieds que juste ce qu’il est nécessaire pour éviter les aspérités du sol, les jarrets ployés, le haut du corps penché en avant le plus possible, et reposer le pied bien à plat sans bruit. »
Nos paysans appliquent cette méthode en l’atténuant comme l’appliquerait instinctivement, dans une certaine mesure, tout homme qui aurait une longue course à effectuer.
On porte le corps en avant pour que le centre de gravité vous entraîne, on fléchit le genou et on rase la terre du pied pour éviter les chocs et économiser ses forces.
Cette allure est d’ailleurs prise par ^Statuette hfndour*^**^*’ tous les marcheurs et coureurs de fond (car la même méthode en flexion est applicable dans la marche et la course).
Les porteurs de dépêches ou rékas, en Tunisie, marchent, le corps penché en avant, rasant le sol, et les jambes fléchies.
La ressemblance entre la marche en flexion et l’allure de ces rékas est si frappante, que des officiers algériens à qui l’on donnait une représentation de cette marche croyaient à une imitation de celle des Arabes.
De même nous avons vu dans notre voyage aux Indes
les coureurs hindous et cinghalais la pratiquer. Nous possédons une statuette de porteur de dépêches hindou où cette attitude est assez bien représentée (fig. 13). Les coureurs nippons, si extraordinaires, qui effectuent un trajet de cent kilomètres en vingtquatre heures et recommencent tous les jours, Tauràient également, d’après les récits qui nous en ont été faits.
Fig. 14. Coureur basque d’après un dessin ancien. L’allure en flexion n’est pas fidèlement reproduite.
11 n’est pas d’ailleurs nécessaire d’aller si loin pour trouver des exemples de course en flexion. Autrefois, jusqu’en notre siècle, les nobles et les person-
LA OSÜBSE DANS l’hISTOIRE
nages illustres ont toujours entretenu des coureurs auprès d’eux pour transmettre les nouvelles.
Chez nous, la noblesse entretenait des messagers d’origine basque. D’où l’expression : courir comme un Basque (fig. 14).
En Angleterre, on employait aussi des coureurs ; ils escortent encore de nos jours les voitures d’apparat de certains hauts fonctionnaires.
Les récits du temps nous rapportent qu’un bon coureur pouvait arpenter sept milles anglais à l’heure. Ils avaient l’ambition, souvent légitime, de battre un cheval à la course.
Ont été aussi célèbres ces fameux coureurs turcs ou peichs.
Le sultan entretenait toujours de 80 à 100 coureurs originaires de Perse. Ils couraient devant le carrosse du maître, accomplissant mille sauts et gambades, souvent le précédant à reculons. Ils accomplissaient très rapidement les missions du maître, mettant quarante-huit heures pour aller de. Constantinople à Andrinople, soit quatre-vingts lieues. Or, il suffît de voir un dessin ancien de Bl. de Vigenère reproduit par Depping, qui nous représente ces coureurs turcs, pour voir qu’ils couraient en flexion : cette allure est fidèlement reproduite (fig. 15).
Il faut remonter plus haut et on retrouve dans l’art grec des représentations des divers genres de course et de marche.
Au début, à la période archaïque, l’observation était encore insuffisante, et, comme le note fort justement M. Emmanuel dans son orchestique grecque, les statues antérieures au vi® siècle représentant un per-
Marche. 3
sonnage en marche avaient leurs deux pieds à plat sur le sol, position qui n’existe à aucun des moments de la marche.
’ Cette méthode fruste a été pratiquée chez tous les peuples, à l’enfance de l’art : on la retrouve dans l’art
assyrien, égyptien, chez les sauvages actuels.
Au VI® siècle avant notre ère, les sculpteurs apprirent à détacher le talon du sol. Au v® siècle cette pose est tout à fait généralisée et, à la grande époque de Phidias, l’observation de l’artiste devint rigoureuse et les attitudes les plus fugitives furent
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très fidèlement représentées. Mais les sculpteurs de la bonne époque ont gardé l’attitude' de marche avec les deux pieds adhérents au sol dans les processions religieuses, notamment les sculptures du Parthénon. Comme M. Comte me l’a fait justement remarquer, ils obtenaient ainsi une exagération de la marche noble en extension à pas petits et lents dans lesquels les deux pieds restent le plus longtemps appliqués sur le sol. D’autre part, la marche grave et digne, le corps vertical, les jambes peu fléchies, que nous pratiquons d’ordinaire, est souvent reproduite par les artistes grecs.
Mais ils n’ont pas négligé l’allure en flexion, plus rapide, le corps penché en avant; cette allure se retrouve souvent dans les peintures des vases grecs. Les dessins sur les vases du vi® et du v® siècle nous offrent souvent une allure en flexion exagérée : membres inférieurs très écartés, corps abaissé, cuisses et jambes très fléchies (fig. 16).
Les Romains ont aussi observé la même allure. Citons entre mille la colonne Trajane : les Daces captifs y cheminent en flexion sous la conduite des soldats romains.
Les diverses allures dans la course ont été également reproduites. On sait que les Orées s’exercaient Fig. le. vase grec du ti* siècle. L’allure rappelle, en exagéré, celle en flexion, mais le mouvement des bras est celui des pédestriens.
beaucoup à la course. Pour les prix à décerner il en existait plusieurs variétés. L’une, la course au stade,, consistait à parcourir en une seule fois l’étendue du stade; c’était une course de vélocité, le stade étant à Olympie de 185 mètres.
Le dolique était une course de fond de 7 stades pour certains auteurs, mais plus probablement de 24 stades.
Enfin ils avaient des courses mixtes ; la diaule ou course double consistait, après avoir atteint le but, à revenir au point de départ, ce qui faisait 2 stades. Dans la course de vélocité, le sujet a le corps droit et tombe sur la pointe du pied.
Des exemples célèbres de coureurs de fond de l’ancienne Grèce sont parvenus jusqu’à nous l L asthène, leThébain, battit un cheval dans; le trajet de Cbéronée à Thèbes ; Alexandre le Grand avait Philonidas qui couvrait, dit l’histoire fort probablement exagératrice,. 222 kilomètres en treize heures !
On disait des coureurs habiles que leurs pieds ne; laissaient aucune empreinte sur le sahle. Nous verrons par la suite que cette légèreté est justement lefait de la course en flexion, qui laisse une empreintemoins profonde sur le sahle que la course ordinaire.
Là course de vélocité est souvent représentée par
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les Grecs, notamment sur les amphores décernées en prix au vainqueur (fig. 17).
Sur ces amphores on voit le genre de course varier, probablement suivant le prix même qui avait été décerné au vainqueur. Une étude approfondie de ces sujets pourra nous fournir des renseignements nombreux sur le mode de course des Grecs.
Il n’est pas jusqu’à la marche des pédestriens anglais qui ne semble avoir été pratiquée par les Grecs, s’il faut en croire les dessins de plusieurs vases panatbénaïques. On y voit l’action des bras concorder avec celle des jambes : bras et jambe du même côté étant alternativement propulsés en avant (fig. 17). La reproduction en est très finie et les artistes étaient de trop fidèles observateurs pour être tombés dans une grossière erreur. La seule explication plausible consiste à admettre certaines règles analogues à celle des pédestriens actuels.
Il est probable qu’en Grèce comme en Angleterre, des règles fixes présidaient à certaines courses (fig. 18).
L’allure en flexion serait-elle encore pratiquée par les races sauvages qui presque toutes ont intérêt à aller vite et à durer longtemps?
Ces Indiens qu’on nous représente comme suivant le cheval à la course pendant des journées pour arriver à le for-
FIG. 18. Course à l’amble sur u amphore panathénaîque.
cer et à le joindre courent fort probablement en flexion.
On peut en trouver certains exemples sur les dessins que nous ont fournis ces races. Bornons-nous à citer entre autres un dessin des Peaux-Rouges Iroquois illustrant le mythe du stone giant ou cannibal. Le géant marche en flexion à grands pas, et les pauvres petits mortels courent à grande allure, mais en flexion; cette flexion est même exagérée ; mais les reproductions artistiques de ces peuples sont en général trop grossières pour qu’on en puisse tenir compte.
D’ailleurs il ne faudrait pas généraliser sans preuves, de parti pris, et croire que cette allure s’observe chez tous les sauvages.
Souvent les sauvages ont à cheminer dans les broussailles et ils sont alors forcés de lever le pied très haut en marchant, comme font les Fuégiens. Les Galibis poseraient leurs pieds dans la direction de la marche sans écarter l’extrémité antérieure de cette direction autant que le font communément les Européens. Le même fait a été observé chez les Néo-Calédoniens et les Peaux-Rouges. Cela peut tenir à l’habitude démarcher dans des sentiers très étroits.
Les Peaux-Rouges marcheraient ainsi à la file indienne et poseraient leurs pieds exactement dans l’empreinte de celui qui précède pour qu’on ne puisse pas découvrir leur nombre.
Les préhistoriques marcheraient-ils en flexion, comme l’a pensé M. Manouvrier (1). Pour le démon-
(1) Manouvrier : Etude sur la rétroversion de la tête du tibia et
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trer cet auteur s’appuyait sur des théories compliquées, partant de ce fait que les tibias préhistoriques oïit une forme particulière en lame de sabre. Mais il résulte de recherches ultérieures, en particulier du D"" H. Hirsch (1), que cette forme tiendrait simplement à une augmentation des fonctions du membre inférieur ; saut, course, danse... chez les sauvages.
L’allure en flexion n’a pas été seulement pratiquée d’instinct par les professionnels coureurs et porteurs de dépêches. Plusieurs sportsmen connus la pratiquaient assurément dans leurs courses de fond. N. Laisné rapporte avoir fait 4 kilomètres en 15 à 16 minutes et 8 kilomètres en 31 à 32 minutes.
De Saint-Clair cite des matchs de marche qui ont donné 96 kilomètres en 11 h. 36 minutes, 222 kilomètres en 32 h. 40.
Le colonel Amoros rapporte qu’un Pyrénéen faisait dans l’espace de 15 à 17 heures 36 lieues de poste, soit 8 à 9 kilomètres à l’heure.
Cochrane, capitaine de la marine anglaise, allant de Chine au Kamtschatka, faisait souvent 20 lieues de France dans sa journée.
l’attitude humaine à, l’époque quaternaire. (Mémoires de la Société anthropologique, Paris 1890, p. 219.)
M. Manouvrier a fait une étude très complète des tibias préhistoriques qui offrent de la platianémie et la rétroversion de leur tête. Il pense que cette conformation est due au développement du muscle tibial postérieur qui maintient l’articulation du cou de pied et empêche sa flexion extrême. Cette hypertrophie du muscle tibial postérieur serait due, pour l’auteur, à la marche en demi-flexion. On observe cette marche chez les paysans et les montagnards.
(1) Hirsch : Die mechanische bedeutung der schienbeinform, Berlin,
Mais aucun de ces marcheurs ne rapporte sa manière de progresser.
M. de Raoul, par sa méthode, a pu faire 40 kilomètres en 3 h. 29, et 100 kilomètres en 15 heures y compris deux haltes pour prendre un bain de mer et manger.
Pendant six jours il a fait des courses quotidiennes de 29, 31, 32, 38, 40, 41 kilomètres en des intervalles de temps variant de 3 heures à 3 h. 40. Le chemin parcouru était à travers champs, landes, labours, haies, fossés, terrain détrempé et glissant.
Et ce n’est pas le maximum auquel puisse prétendre un homme ne se livrant absolument qu’à cet exercice.
Malheureusement, on ne peut avoir une confiance absolue dans les dires des coureurs, qui trop souvent exagèrent leurs exploits.
Nous citerons pourtant un coureur, Firmin Weiss, dont les principes se rapprochaient par plus d’un point de ceux de M. de Raoul. Dans un opuscule publié en 1885, il prescrit de courir le buste penché en avant, la tête haute, les bras tendus mi-perpendiculairement, le bâton passé entre les bras, derrière le dos, dans la position régulière des coudes.
« Partir à une allure rapide pendant 1 minute, ralentir aussitôt et courir pendant 3 ou 4 minutes au pas de 250 mètres par minute, puis augmenter progressivement la vitesse et courir à 335 mètres. (Cette allure nous parait très exagérée).
» On rase le sol avec les pieds, on évite de lever les jambes pour obtenir l’immobilité du corps et diminuer le mouvement du buste de bas en haut. Ce qu’on
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obtient en ployani modérément les jarrets, en lançant, bien la jambe en avant, en posant le pied tout entier bien à plat par terre et non d’abord la pointe.
» En prenant ces précautions, on diminuera, dans la mesure du possible, les contractions désordonnées qu’amènent la fatigue et l’essoufflement. Il faut bien se persuader que le corps ne doit pas être projeté en avant par la détente des jarrets, mais qu’il doit être projeté naturellement par son propre poids et que les Jambes ne sont là que pour l’empêcher de tomber.
» Pour respirer il faut entr’ouvrir légèrement les lèvres et faire l’inspiration et l’expiration entre les dents serrées. (M. de Raoul va plus loin et réclame une bouche largement ouverte comme nous le verrons par la suite).
» Dans la théorie militaire, il est recommandé de fermer la bouche dans l’accomplissement du pas gymnastique ; je ferai observer, dit Firmin Weiss, qu’il est impossible d’exécuter une longue course la bouche fermée; et d’abord les fosses nasales peuvent être embarrassées, soit par un rhume, soit par toute autre cause, ce qui incommode fortement le coureur et l’oblige à s’arrêter pour ne pas suffoquer.
» Il faut avoir, malgré le buste en avant, la tête haute et tromper la longueur du trajet en regardant au loin, en pensant à autre chose que la course ; il ne faut jamais regarder à terre, ce qui fatigue énormément sans que l’on s’en doute.
» Si la course s’effectue par un temps frais, ou la nuit, on peut fumer. On peut parler ou chanter en courant, le tout pour oublier la longueur de la route.
)) Quand je faisais courir les zouaves, dit Weiss,
je me plaçais sur leur flanc ou derrière eux, et ne cessais de leur parler, de leur demander des renseignements sur ceci et sur cela, et je les conduisais ainsi, sans y songer, à 18 ou 20 kilomètres, que leurs pieds légers accomplissaient en 1 h, 15’ (1 h. 1/4), sans effort, absolument comme un exercice des plus ordinaires. »
Pour résumer :
Position .— Buste en avant, tête haute, bras d’équerre, bâton derrière le dos dans les bras; raser le sol, pas de mouvements du buste de bas en haut, mais léger balancement latéral, que suivent les coudes écartés à 10 centimètres du corps.
Ne pas lever les jambes, poser le pied tout entier à plat et non sur la pointe.
Respiration. — Inspiration brusque, expiration faite très doucement. Le mieux pourrait être d’inspirer brusquement par le nez, d’expirer très lentement par la bouche; respirer à travers les dents serrées; impossibilité de respirer uniquement par le nez.
Ne pas regarder à terre et penser à autre chose.
Grâce à sa méthode, Firmin Weiss, dit l’hommeétincelle, qui peut-être avait une structure corporelle spéciale, aurait fait jusqu’à 24 kilomètres à l’heure!
Ce chiffre paraît bien invraisemblable.
Il aurait fait, le 4 mars 1883, le tour de Paris, soit 44 kilomètres, en 2 h. 13, ce qui donne une vitesse de 19.555 mètres à l’heure.
De Milan à Binasco, il court pendant 30 kilomètres devant le tramway à vapeur et arrive avec 13 minutes d’avance sur lui !
Quoi qu’il en soit sur la véracité de ses exploits.
LA COURSE DANS l’hISTOIRE
Firmin Weiss soutenait qu’avec sa méthode le plus faible coureur pouvait faire au minimum 15 kilomètres en une heure. Il enseigna sa marche aux 1®^ et 3® zouaves en Algérie. Après 99 jours d’entraînement progressif ils pouvaient faire des courses à pied de 14 à 18 kilomètres en une heure sans fatigue et sans essoufflement.
Enfin le Moniteur ofliciel de gymnastique et d’escrime de Paris (6 décembre 1885) confirma les assertions de M. Firmin Weiss.
Les gymnastes de la « Lyonnaise » firent, sous la direction du moniteur général Lefebvre, une course de résistance sur piste de 910 mètres de longueur.
Ont fait :
1er ^ Victor Passaquay, 20 tours (18’^’“) en Ih. 9';
2® M. Rolland, 19 — (16'^^5) en Ih. 1’;
3® M. Huvey, 15,5— en 57’;
4®M. Gontier, 14 — (12k'^,5) en 52’(1).
Weiss a été un des rares, peut-être le seul précurseur de de Raoul. Malgré d’évidentes exagérations et quelques erreurs il a le premier, à notre connaissance, érigé en théorie l’allure en flexion.
C’est pourquoi nous avons voulu, pour lui rendre pleine justice, lui faire dans ce livre une large place.
(1) Ces chiHres se rapprochent sensiblement de ceux que nous verrons fournir par M. de Raoul.