CHAPITRE IV
MÉCANISME-EFFETS PHYSIOLOGIQUES
Utilité de la technique pour bien connaître l’allure en flexion. — Attitude de départ, pas, attitude du corps, progression, respiration et circulation.
Le peu que nous avons dit sur l’allure en flexion nous a permis de la comparer et de l’opposer aux autres. Il nous faut maintenant l’étudier à fond. Cette étude est nécessaire à tous ceux qui voudront la prati-, quer. En effet, pour bien monter à cheval, bien nager, bien sauter, il faut apprendre. Pour bien marcher sur une grande route, les hommes ont aussi besoin de leçons. Si on apprend aux soldats un pas de parade, il est tout aussi nécessaire de leur apprendre un pas de route.
C’est une erreur de croire qu’on sait bien marcher par instinct; un mauvais marcheur n’est pas toujours un homme impropre à la marche, ce peut être tout simplement un homme qui ne sait point marcher. Quede difficultés il s’épargnera si on lui montre les principes au lieu qu’il les atteigne par tâtonnements.
Il faut donc, avec le commandant de Raoul, étudier par le détail l’allure en flexion.
On étudiera dans cette allure :
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1° L’attitude de départ;
2® Le pas ;
3° L’attitude du corps;
4° La progression ;
5° La respiration;
6° La circulation.
1° L’attitude de départ dans la course en flexion est la suivante :
Le coureur doit prendre une attitude dégagée, inverse de celle de l’homme fourbu, dont le dos est voûté, la tête baissée, les bras pendants. Son corps sera redressé, le dos en rectitude, la poitrine bombant en avant; les yeux regarderont l’borizon ou même un peu en haut de façon à incliner la tête en arrière. Les coudes seront pliés en arrière des hanches mais sans raideur, les avant-bras horizontaux, les poings en avant (fig. 19).
2° Le pas. — Les genoux sont fléchis, les pieds rasent le sol et ne sont soulevés que juste ce qui est nécessaire pour en éviter les aspérités. Quand le pied vient sur le sol, il convient de le poser bien à plat, orteil et talon à la fois autant que possible. La progression s’effectuera aisée et sans bruit avec la souplesse du chat.
Les pas seront d’abord petits et nombreux ^on augmentera progressivement leur longueur.
3° L’attitude du corps. — Le corps sera penché en avant, mais tout en conservant sa rectitude, le dos toujours droit et la tête élevée. L’erreur des débutants consiste, lorsqu’on dit de pencher le corps en avant, à n’incliner que le haut du corps vers le sol, ce qui fait un dos voûté et une tête abaissée. Le penché du corps
en avant doit se faire sur le bassin comme axe, le dos restant toujours droit, la poitrine bombée, les épaules effacées et la tête élevée.
Pour maintenir la tête haute et bien dégagée, il est bon au début d’exagérer ce mouvement en regardant le ciel : de la sorte la tête est portée en arrière et la poitrine tendue; par suite l’inclinaison du corps se fait plus facilement et on atténue un peu la raideur instinctive de l’homme qui se sent perdre l’équilibre.
Pour maintenir les épaules effacées et donner à la poitrine tout le développement qu’elle comporte, on prend un bâton quelconque qu’on tient des deux mains, la gauche à hauteur desseins, les doigts en dessus, la droite vers la hanche; cette attitude est à rapprocher de celle des coureurs qui, pour fixer leurs membres supérieurs, maintiennent avec les bras un bâton derrière les épaules; ainsi font les rékas ou coureurs tunisiens.
Fig. 19. Course en flexion. Le corps est en l'aii de point d’appui, le pied droit va retomber s (Epreuve de la série cbronophotographique.)
Certains, au lieu de porter les fesses en avant, comme il est avantageux de le faire pour donner plus d’impulsion au « penché en avant », ont une tendance marquée à les laisser en arrière. Cette mauvaise habitude, con-
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tre laquelle on ne saurait trop s’élever, gêne beaucoup pour déplacer le centre de gravité en avant et amène à exagérer la flexion des jambes; deux causes de fatigue qu’il faut éviter avec soin.
Quand la position prise est bonne, rien n’est alors plus facile que de se pencher en avant et de se laisser entraîner par son centre de gravité (de courir après lui. comme on dit communément).
Au début le manque d’habitude provoque de la raideur. On exagère le penché en avant et pour ne pas tomber on ploie davantage les jarrets et on porte le haut du corps en arrière.
Cette manœuvre faite trop longtemps fatigue les fléchisseurs et détermine un engourdissement et même des sensations douloureuses dans les membres inférieurs.
Un coureur qui n’aura aucun guide arrivera peu à peu et par tâtonnements à trouver la position et l’inclinaison du corps favorables. Un instructeur en montrant dès le début cette position épargnera un temps précieux. Il exécutera lui-même le mouvement et le fera répéter à l’élève jusqu’à ce qu’il Tait saisi ; il ne lui restera plus qu’à acquérir de la pratique.
La plus grande partie de la science du coureur ré-
Fig.- 20. Course en extension. Le corps est en Tair et privé de point d’appui le, pied droit va retomber sur le sol. (Epreuve de la série chronophofographique.)
side dans la régularité et la souplesse du « penché en avant ».
Il sait perdre Féquilibre sans éprouver de contraction musculaire qui le retienne. Il court sans contractions inutiles qui lui font perdre des forces. Le degré d’inclinaison du corps règle sa vitesse : s’il veut courir plus vite il augmente l’inclinaison du corps, les jambes suivent le mouvement; s’il veut ralentir, il redresse lentement son corps. Mais jamais il ne doit commander à ses jambes pour obtenir la vitesse.
De même l’inclinaison du corps se réglera d’après la montée ou la descente. Le chemin monte-t-il? Au début de l’ascension on ralentit la vitesse en diminuant la cadence et la longueur du pas et on monte en inclinant le corps en avant jusqu’à ce qu’on se sente attiré par le centre de gravité. Peu à peu, tout en gravissant la pente, le pas s’allonge naturellement et reprend sa cadence première. On revient à une allure aussi rapide qu’en terrain plat et sans plus de fatigue.
Pour descendre une côte sans aucune fatigue et avec une grande vitesse il faut, malgré la déclivité du terrain, continuer à pencher légèrement le corps en avant et ployer d’autant plus les jarrets que la pente est plus raide. Quand l’inclinaison du terrain est très pronon-
Fig. 21. Course en flexion ou de fond. Le corps prend point d’appui sur le pied droit, le membre gauche se porte en avant. (Epreuve de la série chronophotographique.)
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cée il faut exagérer le fléchissement des jambes, se faire « tout petit » et se laisser glisser sur la pente en faisant tous ses efforts pour conserver la souplesse des membres.
En appliquant ces principes à la descente d’une côte de 500 mètres, on arrive à franchir cette distance en une minute trente secondes sans essoufflement.
En pays de montagne la vitesse est à peu près la même qu’en pays ordinaire, et, pour un même parcours, la fatigue est très inférieure à celle de la marche.
Nous avons eu l’occasion de constater que les montagnards des Pyrénées, dont on connaît l’endurance, étaient toujours battus par des citadins pratiquant bien notre système.
Quand par la pratique on se sent souple et aisé dans la course, l’instruction est terminée. On court comme les autres marchent et même avec moins de fatigue.
K ü. Cu,«, .U d. véi.dié. Celui qui Sait courir en flexiou
corps prend point d’appui sur le pied verra arriver très tard la fati-
droit, le membre gaucbe se .porte en t, ^ -i
avant. (Epreuve de la série chronophoto- gUG. Il lui faudra progresser
graphique.) pendant plusieurs heures avant
qu’elle apparaisse. Il est évident qu’on finira par y aboutir, mais on est étonné du temps écoulé avant d’être las.
Quand la fatigue apparaît dans l’allure en flexion on a la ressource de prendre l’allure ordinaire. Dans celleci, des muscles différents agissent. Par suite on défa-
Marche. ^
tigue ceux employés jusqu’alors. On est surpris du changement qu’on éprouve en passant d’une allure à l’autre. On se sent comme rouillé, comme si on n’avait marché depuis longtemps; on a comme perdu la pra¬
tique de l’autre marche. Elle revient en une à deux minutes et avec elle l’activité (1).
On aurait encore la ressource de marcher à reculons. C’est le moyen employé par certains coureurs
(1) Avec l'entraînement, ce sentiment tend à disparaître; il est du moins très atténué.
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professionnels pour se défatiguer quand ils sont éreintés. S’ils s’asseyaient, ils ne pourraient se relever. En marchant à reculons, des muscles totalement différents entrent en action, les autres se reposent. Au
"début, la marche à reculons est pénible. Mais il suffit d’un court apprentissage pour s’y mettre et on arrive •à une progression assez rapide.
4° La progression. — Le coureur doit apporter -toute son attention à surveiller la progression dans la vitesse de la course.
Même des sujets très habitués ne doivent point par-
tir avec une allure très rapide mais racquérir progressivement et sans efforts. On recommande pour les longues marches de partir à allure lente, et on reconnaît à ce départ les marcheurs émérites. Il en est de même de la course en flexion. A plus forte raison pour des sujets inexpérimentés auxquels il s’agit d’apprendre.
Même les coureurs expérimentés doivent partir à une allure lente s’ils veulent durer longtemps.
Nous donnerons plus loin (chapitre VI) le tableau de la progression. Mais il convient dès à présent de dire que le départ doit s’effectuer à la vitesse d’un hon marcheur. Peu à peu insensiblement on augmente la longueur et la cadence du pas.
Il ne faut pas que le cerveau s’occupe d’accélérer la course, mais les jambes doivent d’elles-mêmes, peu à peu, augmenter la vitesse sans que le sujet s’en aperçoive. On retiendra qu’on va toujours trop vite.
De même, on ne s’arrêtera pas brusquement, une fois lancé. Mais on diminuera d’une façon graduée la longueur du pas, pendant trois ou quatre minutes avant l’arrêt définitif.
Pendant la course, le débutant s’arrêtera dès qu’il sentira la fatigue, car ce n’est pas un exercice de force mais de souplesse.
Donc, si au début on ressent une fatigue, qu’on ne progresse pas avec une parfaite aisance, il faut ralentir et au besoin s’arrêter, car l’attitude est mauvaise ou la progression trop rapide.
On aurait tort en ce cas de continuer; il faut se reprendre et se corriger.
De même l’essoufflement impose de ralentir et au
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besoin de s’arrêter. C’est ce qu’on fera en cas de point de côté, qui est signe d’essoufflement. Il indique au même titre que ce dernier qu’on a commencé trop vite et mal suivi la progression.
5° Respiration. — La course en flexion par son allure même permet d’éviter l’essoufflement. Car cette course progressive permet une dépense moindre et moins brusque de forces.
Mais l’allure même ne ferait que retarder et non éviter l’essoufflement si on n’y adjoignait deux facteurs : l’entraînement et le mode de respirer.
L’entraînement régulier fait disparaître l’essoufflement à la condition de savoir bien respirer.
On respirera lentement et, toutes les cinq ou six respirations, on en pratiquera une large et profonde. Celleci réalise l’oxygénation en introduisant un air nouveau dans la profondeur des vésicules. Au contraire, dans les inspirations courtes et précipitées que pratiquent les essoufflés, l’air ne va pas au delà des bronches, et les vésicules ne se débarrassent point de l’air résidual des inspirations précédentes.
Les coureurs discutent beaucoup pour savoir s’il faut respirer par te nez ou par la bouche. M. de Raoul (1) etM. Lagrange recommandent de respirer par la bouche. Le nez est pourtant plus que la bouche l’organe naturel de la respiration. Mais il faut remarquer qu’un grand nombre de personnes ne peuvent respirer par le nez et se servent de la bouche. Nombre de gens ont
(1) De Raoul afTirme qu’à partir d'une certaine vitesse (a’,30 ’ le kilomètre) la respiration par le nez est impossible, môme pour les entraînés.
les narines plus ou moins obstruées par une déviation de la cloison, par une hypertrophie des cornets moyens, par les végétations adénoïdes qui empêchent le développement des fosses nasales en excavant la voûte palatine, etc., etc...
Et même, nombre de ceux qui peuvent respirer par le nez trouvent cette respiration insuffisante à l’état normal, et respirent à la fois par le nez et la bouche.
Les blancs civilisés sont loin, en effet, de posséder ces narines à large base des nègres et des sauvages, semblables à celles d’un bon chien de chasse. Le nez est chez nous long mais mince, il n’offre pas d’élargissement à la base, les narines sont pincées.
Les inspirations normales peuvent être possibles, et une inspiration large et profonde impossible.
Aussi les partisans de la respiration nasale recomnaandent-ils de pratiquer par la bouche la seule inspiration large et profonde qu’on doit exécuter toutes les cinq ou six inspirations, les autres étant faites par le nez.
Le plus simple, à notre avis, est de ne pas imposer aux débutants un exercice pénible. Ceux qui ont les narines larges pourront respirer par le nez; laissez aux autres la voie buccale, sinon vous les incommoderez fortement.
On prétend que l’inspiration buccale est dangereuse pour la santé.
Sans doute l’air moins tamisé que par la voie nasale arrive plus froid aux poumons. Dans les temps de froid excessif en Russie on se garde de respirer par la bouche, car on craint les congestions pulmonaires.
Cette crainte, légitime pour un débutant, élevé a
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l’abri des courants d’air, devient chimérique pour un habitué. La course détermine une chaleur très grande et provoque des sueurs même par les froids. L’air inspiré, loin d’être un danger, rafraîchit alors le sang
Jamais nous n’avons observé d’accident. Tout au plus pourrait-on craindre, sur une route poussiéreuse, de forcer le sujet à avaler des poussières.
Cet inconvénient ne suffira pas pour obliger le coureur à pratiquer un mode de respirer qui lui est inhabituel.
Le docteur Lagrange s’est rangé à l’avis du commandant de Raoul. Il faut, dit-il, une dépense d’attention pour se soumettre à une méthode à laquelle on n’est pas porté naturellement. Or, un effort d’attention est une dépense d’influx nerveux.
De plus, les narines offrent une porte d’entrée trop petite ; or, tout homme essoufflé ouvre la bouche d’instinct. Pour le même motif. Trousseau recommandait d’appliquer à l’enfant trachéotomisé une canule aussi large que possible. L’homme essoufflé fera de même en recherchant la voie la plus large.
Craint-on l’arrivée de l’air froid? Mais depuis quand l’air chaud est-il un soulagement pour les personnes essoufflées? Ne sait-on pas, au contraire, combien une bouffée d’air frais est efficace pour la respiration.
6° Circulation. — L’allure en flexion a une grande influence sur la circulation. Comme tout exercice, surtout de progression, la course en flexion accélère les battements du cœur. Ces effets se produisent toujours, même chez le coureur le mieux habitué.
Le pouls bat de 110 à 140, monte pour quelques-uns jusqu’à 150 à la minute, mais les pulsations restent
égales et régulières ; par contre la respiration est peu accélérée : 18 à 23 respirations à la minute.
Ceci n’a rien qui doive effrayer. Malgré son accélération, le cœur ne se fatigue point et on n’éprouve aucune palpitation, car la petite circulation continue à bien se faire et le sang à être largement oxygéné.
La gêne, l’essoufflement, l’état d’asphyxie qui forcent les coureurs à s’arrêter ne surviennent que lorsque le sang ne s’oxygène plus dans un poumon qui fonctionne mal.