I. Voir le dosage p
soit pas liquide mais épais; enduire la toile avec un couteau à palette, pas d'une façon régulière, en laissant des intervalles, puis relier tout cela avec une brosse; que ce travail de touches soit un peu en tous sens, pas à fond de la pâte, ait de l'importance comme touche selon la grandeur de la surface préparée ; que cela ne soit pas lisse et huileux, mais comme un peu plâtreux et légèrement rugueux. Laisser sécher cela à l'air un bon mois, même plus. Préparer les toiles longtemps à l'avance puis, avant de peindre, les poncer en conservant l'aspect de matière que Ton désire avoir. Une peinture faite là-dessus, même en demipâte, sera toujours d'un aspect solide et très nourri une fois le tableau peint. Le bois comme support est excellent, même sans préparation, mais ne jamais le prendre foncé pour ce travail, ou alors le préparer comme une toile et poncer aussi; sans cela, sa tonalité, une fois le travail d'absorption fait, peut agir sur les tons. Sans préparation, presque tous les bois ont un grain qui se lève sous la peinture. Le platane, je crois, est un des seuls bois à grain très fin, très ténu et d'un beau ton blond, sur lequel on peut peindre à nu, sans inconvénient. J'aime à peindre sur du très bon papier, pur chiffon, que je fais contrecoUer soit sur toile, soit sur bois. C'est un très bon support sans apprêt, et la peinture, même légère, paraît solide.
LES SUPPORTS. 5l
Comme cette matière absorbe l'huile, même avec de la peimure à l'huile et du pétrole, on arrive, en diluant plus ou moins la matière, à faire des imitations d'aquarelles vraiment à s'y méprendre et avec l'avantage en plus que l'agglutinant donne à la couleur une résistance au temps et à la lumière que n'aura jamais l'aquarelle. »
Derain (André . — Prépare lui-même ses toiles qu'il achète à la Cour Batave. D'abord colle de Flandre additionnée de colle de Lyon, très légèrement préparée avec beaucoup de soin, étend de la céruse par-dessus avec huile de lin et essence de térébenthine. Ensuite passe au papier de verre.
Maillart. — Toile absorbante, au plâtre.
Matisse. — Toile à l'huile, demi-fine, blanche.
Maxence. — Panneau acajou sans préparation.
Maufra. — Toile fine préparée au blanc de Meudon avec encollage et un peu de céruse par-dessus.
Ménard. — Toile préparée à la céruse non absorbante. Peint souvent sur papier Whatman collé sur carton.
MoROT (Aimé;. — Toile à l'huile très sèche.
Picard (Georges). — Toile demi-absorbante, colle et blanc de céruse.
32 COMMENT ON PEINT AUJOURD HUl.
Pissarro. — Son tils m'écrit : « Il peignait généralement sur de la toile fine préparée à l'huile, non absorbante. Cependant, il a fait un certain nombre de tableaux sur toile absorbante mais peu par rapport à l'ensemble. Il a fait pas mal de pochades sur panneau de bois. Rien sur carton, si ce n'est des détrempes, des gouaches, etc.. »
Point (Armand). — Toile ou panneau préparés à la colle et au blanc de Meudon.
Renoir. — Toile préparée à l'huile.
RixENS. — Toile blanche, à l'huile.
RoLL. — Toile absorbante au plâtre ; pour des esquisses le carton quelquefois. Estime que dans les toiles à l'huile, l'huile brûle bientôt la toile.
A propos de cette opinion, voici ce que m'écrit un ami très soigneux dans son travail et très au courant des questions de technique, qui ne veut pas être nommé :
« J'ai retrouvé dans un coin de l'atelier une toile de chez X... préparée colle et céruse à l'huile ensuite, il y a trente-huit ans environ. Cette toile était tellement brûlée que je ne pouvais la tendre sur châssis sans qu'au bord de celui-ci elle se déchire près de la tenaille qui me servait... C'est probant! «
Saint-Germier. — Toile à l'huile généralement, parlois carton, panneaux.
Simon (Lucien). — Toile à l'huile très peu couverte et à petit grain.
Thaulow. — Toile très absorbante.
Ulmann. — Toile non absorbante. Panneaux. Estime le carton excellent même fabriqué avec des produits inférieurs pourvu qu'on le mette à l'abri de l'extérieur par deux couches de couleur au revers et sur la tranche.
Valloton. — Toile absorbante qu'il prépare luimême.
Zakarian. — Toile préparée au rouge.
ZuLOAGA. — Toile non absorbante préparée au brun-rouge ou au gris foncé. Je l'ai vu pourtant peindre, un jour, par essai, sur toile claire.
LEXECUTION
Nous allons encore rencontrer des opinions et des procédés non seulement différents, mais souvent très contraires.
Nous verrons les uns partir sur un dessin précis, les autres sans dessin préalable. Ceux-ci accusent le fixatif d'être un isolant, ceux-là le prétendent sans danger. A ceux qui ébauchent dans des jus on dira : « Vous bâtissez sur du sable. » A ceux qui chargent lourdement la toile on annoncera des accidents graves, par suite de la lenteur des empâtements à se durcir, tandis que les dessus sécheront plus vite ; on les menacera aussi d'encrassements dans les sinuosités des empâtements. Si vous ébauchez sur des gris ou des rouges, vos dessus fonceront; si vous peignez du coup sur la toile blanche, votre peinture manquera de corps
et de solidité. Préférez-vous la préparation à la détrempe, gare à la colle que vous introduisez dans les dessous.
Tâchons, au milieu de ces contradictions, de démêler quelques détails sur lesquels on s'accorde. Il me semble qu'il y en a.
Voici d'abord une lettre très intéressante que je dois à l'amabilité de Prinet. En raison de son caractère général et rétrospectif, je crois bon de commencer par elle.
Prinet. — « Une étude consciencieuse du procédé des maîtres et quarante années de recherches m'ont convaincu que tous les peintres dont nous admirons le beau métier ont préparé les dessous de leurs tableaux d'une certaine façon avant de juxtaposer leurs tons sur la toile. Les méthodes diverses qu'ils ont employées, selon le milieu ou l'époque où ils vivaient, furent rigoureuses. Elles tendaient toutes à combattre les inconvénients de la peinture à l'huile, c'est-à-dire le craquelage et le noircissement. Elles permettaient à l'artiste d'exécuter rapidement et définitivement en lui évitant autant que possible les tâtonnements et les repentirs au cours du travail. Il pouvait ainsi accomplir presque à coup sur la tâche qu'il s'était imposée dans sa journée...
« Les Écoles vénitiennes et flamandes d'une part.
les Français, les Espagnols et les Anglais d'autre part ont usé de procédés très différents, car si le Titien et Rubens se sont servis de la grisaille pour établir d'abord leurs neutres, c'est-à-dire leurs gris et leurs bruns, avant de faire résonner « la fanfare » de leurs tons colorés, Vélasquez, Poussin et Reynolds ont, par contre, adopté le système de la toile préparée uniformément en orangé ou en rouge. Cette préparation colorée avait l'avantage de forcer le peintre à donner à ses tons leur maximum de coloris dès l'ébauche et à chercher leurs gris dans la pâte encore fraîche. Il est à remarquer, en effet, qu'à mesure que le travail de l'exécution avance et que les couches de peinture se superposent, le peintre a une tendance à affaiblir ses tons en les salissant.
« Ces deux méthodes différentes avaient du moins ceci de commun, c'est qu'aucun des artistes qui en faisaient respectivement usage ne peignait directement sur la toile blanche, comme on l'a fait pendant presque tout le xix*" siècle. Un ton posé sur du blanc paraît toujours plus coloré qu'il ne l'est en réalité, et, quand la toile est enfin couverte, le peintre s'aperçoit trop tard que son ébauche est pâle et qu'il devra travailler longtemps avant de pouvoir la guérir de l'anémie dont elle est atteinte.
« Personnellement, j'use de ces deux méthodes
l'exécution. 57
selon le tableau que j'ai à peindre. En tout cas, je n'entreprends jamais une toile sur du blanc. Je la choisis demi-absorbante, c'est-à-dire préparée au blanc d'Espagne avec un peu de colle. Puis je passe à l'aquarelle sur cette surface un ton coloré rougeàtre ou bleu ardoise, selon l'harmonie dorée ou argentée qui doit dominer. Cette méthode a, au surplus, l'avantage de me donner une valeur de demi-teinte qui me permet de poser avec beaucoup plus de sûreté mes clairs et mes foncés.
« Le procédé de la grisaille m'est à vrai dire moins familier, bien qu'il offre l'avantage appréciable de constituer à peu de frais un dessous très solide et qu'il permette de peindre ensuite très légèrement au moyen de glacis et de demi-pâtes. Lorsqu'il m'est arrivé d'en faire usage, — notamment à l'occasion de l'exécution de quatre panneaux décoratifs pour un salon, — j'ai peint mon camaïeu à la détrempe avec un mélange de blanc, de noir et de bleu. Si je m'étais servi de peinture à l'huile, comme le fait généralement mon confrère Besnard et comme Gustave Moreau l'enseignait à ses élèves, il m'aurait fallu attendre beaucoup trop longtemps pour que cette grisaille soit assez sèche au moment de l'exécution définitive. J'ai enfin observé que les couleurs à l'huile s'adaptent infiniment mieux à un corps sec qu'à un corps gras et cette
remarque n'est pas une des moindres raisons qui m'ont fait adopter comme dessous le procédé de la détrempe. »
Avant de donner la méthode préférée des uns et des autres, je mets ici deux lettres d'artistes qui, n'ayant pas arrêté leur choix, usent de manières très différentes.
Dagnan. — « Je n'exécute jamais du coup. J'ai, toujours après dessin très arrêté, ébauché mon tableau presque toujours légèrement et plus blond que ce que je désire obtenir. Mon tableau est généralement arrêté dans ma tête avant de commencer; aussi l'ébauche ne diffère-t-elle pas de l'état définitif. J'ai essayé, pour mes portraits, d'ébaucher en camaïeu ; ce procédé m'a réussi chaque fois. Si vous me demandez pourquoi je ne l'emploie pas exclusivement, c'est pour la même raison que je n'ai pas de méthode fixe. En art, j'aime obéir au caprice, à la disposition du moment.
« Aussi parfois ai-je peint avec beaucoup de pâte d'abord, pour achever ensuite plus légèrement, et il m'arrive de commencer avec délicatesse pour ensuite me livrer aux empâtements.
« J'use souvent des poncis, car je fais des dessins grandeur d'exécution et cela me permet, lorsqu'un morceau me semble raté, de le reprendre avec plus de sécurité et de franchise après l'avoir de nouveau poncé.
« C'est toujours l'ensemble que je vise. Aussi n'est-ce que vers la fin que j'achève les détails, que je m'arrête aux précisions comme fermeté de dessin et expression. Tout l'effort doit porter sur la recherche des masses, des volumes clairs et sombres, de leur harmonie et proportion afin d'obtenir la beauté. Le fini est du luxe, comme le disait, affirme-t-on, Michel-Ange. Il faut apprendre à bien commencer avant de songer à finir.
« Ma palette : blanc d'argent, violet de cobalt, bleu de cobalt, outremer, vert émeraude, les cadmiums, jaune de Mars, rouge de Venise, laques garance rose pâle, rose et rose foncé, terre de Sienne brûlée, violet de Mars, noir d'ivoire.
« Bien entendu, à l'occasion, si j'ai à peindre des choses spéciales telles que fleurs, fruits, étoffes, j'emploie du vermillon, des jaunes particuliers, tels que jaune brillant, jaune transparent, auréolin, etc..
« J'avoue ne pas savoir glacer. J'ai parfois, avant de reprendre un morceau qui ne me semblait ni dans la valeur ni dans la couleur souhaitées, frotté un ton général pour me guider vers celui que je désirais obtenir. Et c'est tout.
« J'ai la même inconstance pour les liquides que pour les toiles. Tour à tour j'ai peint sans huile et avec de l'huile, avec du siccatif de Courtrai étendu
d'huile et aussi avec du siccatif de Harlem. En tout cas, je m'efforce de terminer toujours un tableau avec les mêmes véhicules, pour« obtenir plus d'homogénéité et en usant des siccatifs dans les dessous et peu ou pas dans les couches supérieures. En général, pas d'essence. Je dégraisse souvent ma peinture à la pomme de terre.
c( Les renseignements que je peux vous donner sur les toiles que j'emploie? J'ai essayé de tout et je ne sais encore ce que j'aime le mieux. Toujours la fantaisie pour règle ou plutôt le caprice. Les difficultés rencontrées avec une matière nouvelle ont pour moi un intérêt comparable à celui qu'éprouve un cavalier avec une monture nouvelle. La surprise et puis la lutte. »
Dannat. — « J'emploie au moins une demi-douzaine de différents procédés, selon le sujet que j'entreprends.
« Je n'emploie, pour ce qui concerne les dessous, que du blanc, rouge et noir. Pour les divers tripotages ensuite, j'emploie des couleurs transparentes, laque et garance, jaune indien et aussi du vert émeraude. J'emploie quelquefois de la détrempe, mais rarement, et, quoique je glace souvent, je ne laisse jamais un glacis, repeignant dessus avec des demi-pâtes ou des
l'exécution. 6i
frottis, car le glacis est éphémère et fragile et souvent disparait après quelque temps par parties. Je peins quelquefois dans le bitunte avec le vernis damar, en peignant avec des tons froids et clairs calculés pour se foncer et se chauffer dans le bitume, et toujours du premier coup et sur une surface absolument sèche. Cela fait la meilleure peinture et celle qui change le moins. Mon « Aragonais » du Luxembourg est peint comme ça et n'a pas changé le plus petit peu en trente ans. La raison en est que le vernis fixe le bitume et les autres couleurs et Tempéche de travailler. Je me sers quelquefois d'un mélange de siccatif, huile et essence minérale, quelquefois de copal en pâte. Cela dépend. Quelquefois je peins à la façon vénitienne avec des dessous presque blancs, quelquefois à la manière hollandaise, c'est-à-dire sur un dessin en brun avec à peu près le ton que je désire reproduire, en tenant compte de la couleur brune du dessous. Je peins de préférence sur une toile à l'huile, non absorbante. Je vernis toujours un tableau quand je le considère comme étant fini et même quelquefois avant.
« J'ai bien peur que cela ne vous paraisse un peu incohérent, mais le vrai plaisir de la peinture consiste à varier son métier et ne pas s'éterniser dans les mêmes procédés. »
Généralement un artiste choisit une seule manière
de peindre et s'y tient. C'est le cas de la plupart d'entre eux. Je vais recopier mes notes dans leur sécheresse et leur brièveté ou des passages des lettres que j'ai reçues.
Aman-Jean. — Ébauche, sans s'emprisonner dans un dessin, par masses de valeurs établies en grisaille faite de terre verte, noir et blanc, dans un jus d'essence. N'accuse que les masses et va progressivement au dessin du contour. N'affirme ce contour que par endroits et à la fin. Il donne avant tout les surfaces et peint comme construirait un sculpteur, par plans de lumières et de non-lumières. Reprend avec de la pâte, toujours par masses et par valeurs, en affirmant la forme et finalement précisant le dessin. En cas de nouvelle reprise nécessaire, use de siccatif de Harlem ou de vernis Vibert pour accorder les dessus avec les dessous.
André (Albert). — Dessine plus ou moins, suivant l'occasion et le sujet. Part en échantillonnant, par touches de valeurs colorées, c'est-à-dire dans le ton d'abord, dans la valeur par conséquent, en mosaïque, et poursuit progressivement en fondant peu à peu et en modelant. Comme la toile absorbante sèche vite, il revient facilement. En cas d'embu qui le gêne, frotte mélange d'huile et d'essence.
Bail. — Cherche sur la toile avec le pinceau sans
l'exécution. 63
dessin préalable, suivant les cas, en grisaille monochrome ou dans le ton, en massant les foncés et les clairs. Parfois fait un frottis noir dans les ombres en ménageant la toile pour les clairs. Peint là-dessus en pleine pâte et du coup, si possible. En cas de reprise nécessaire, pour gratter des empâtements excessifs, use du limpiador, qui enlève par couches mieux que la benzine. Se méfie des tons neutres, très bitumeux, terres, Sienne brûlée, tons faciles et envahissants.
BoNNAT. — Ebauche sur la toile blanche sans dessin préalable en délayant sa couleur dans un mélange de siccatif de Courtrai et d'essence par parties égales dans les ombres seulement. Reprend à sec et partout à la fois. En cas d'embu, frotte avec son mélange de siccatif et d'essence. Peint ses portraits en commençant la tête sur la toile blanche, sans dessin préalable, mais il sait déjà le mouvement qu'il donnera. Peint ensuite les mains. Termine par les vêtements et le fond qu'il exécute généralement ensemble.
BouGUEREAU. — Se servait du siccatif Soleil (voir chapitre des Véhicules) pour frotter son ébauche sans empâter. Tantôt laissait sécher avant de reprendre, tantôt reprenait tout de suite pour peindre du coup, en usant d'un second siccatif moins violent. Frottait de ce même siccatif pour reprendre quand il peignait sur une ébauche sèche. Il a peint aussi avec du vernis
à tableau. En somme, il peignait dans une matière séchant sous le pinceau.
Carolus-Duran. — Ebauchait avec mélange d'huile et de siccatif dans les foncés et du copal dans les clairs. Reprenait avec les mêmes véhicules dans les mêmes parties, en dosant plus faible le siccatif dans les reprises, pour ne pas mettre des pâtes qui sèchent plus vite que les dessous.
Chabas. — Dessin très arrêté de place, mais non de détails; le reprend au pinceau; une fois ce dessin en couleur bien sec, ébauche coloré en tons et valeurs justes, mais plus clairs. Avant de reprendre l'ébauche bien sèche, dégraisse à la pomme de terre et passe quelquefois un peu d'huile qu'il essuie avant de peindre. A la reprise, peint du coup autant que possible chaque grand morceau.
CoLLiN (Raphaël). — Mise en place dessinée au fusain, sans le fixer, redessiné avec un jus neutre. Menait son exécution progressivement, se laissant entraîner par l'émotion du moment. En cas d'embu : siccatif flamand très délayé d'essence.
CoRMON. — « Pour une grande toile, une esquisse très poussée, définitive. Des croquis, des dessins, un carton au quart, enfin une ébauche très claire et neutre de ton. Les forces et les richesses viendront après.
l'exécution. 65
Pour les petites toiles, j'attaque directement sur la toile, avec le pinceau, toujours du clair au fort.
« Pour reprendre, si la toile est petite ou moyenne, je laisse sécher quelques jours, je frotte légèrement avec des rondelles de pommes de terre crue, je laisse mariner douze ou vingt-quatre heures et je lave à grande eau; d'habitude, je fais cela deux fois. L'épiderme d'huile est alors retirée, l'embu s'égalise et la peinture mord bien. On peut, si l'embu est prononcé, passer d'abord un peu d'huile et travailler dedans. Il n'}' a aucun inconvénient si, le tableau terminé, on le passe une ou deux fois à la pomme de terre avant de le vernir. L'huile est en partie retirée. Il ne faut pas abuser de la pomme de terre qui dépouillerait trop.
« Pour les grands travaux, la pomme de terre et les lavages ne sont guère possibles. Alors je laisse sécher avant de reprendre, je frotte légèrement avec un peu d'esprit de vin; j'essuie et je reprends après; la toile alors mord bien. »
GoTTET. — Peint tantôt léger comme une aquarelle à l'essence, tantôt lourd, très souvent du premier coup. Reprend en frottant avec le véhicule qui lui a servi à peindre, de façon à obtenir plus de cohésion, plus d'unité. Évite les mélanges de couleurs; peint le plus possible avec des couleurs peu mêlées et prendra
par exemple un violet de cobalt plutôt que de chercher un violet par mélange,
Déchenaud. — « Je m'efforce de peindre le plus possible du coup, avec des couleurs simples et solides en revenant le moins possible. Et, pour cette raison, je ne me sers presque pas de vernis à peindre, seulement d'un peu d'huile. »
Desvallières. — Met en place au pinceau dans un ton de camaïeu bleu et blanc (parce que les tons vibrent mieux que sur un noir), librement et empâté, avec la préoccupation de la suite et en traitant les morceaux en raison des dessus qui s'y superposeront. Repeint dès le lendemain, la matière séchant sur-lechamp, par des demi-pâtes étalées parfois au couteau et des pleines pâtes, en faisant parfois valoir les dessous et même aussi en les réservant.
D'EsPAGNAT. — Sur dessin au fusain ébauche très légère en grisaille dans l'essence. Reprise dans le ton en opposant les chauds et les froids. Peint dans l'embu sans le faire disparaître. Laisse sécher longtemps.
DoMERGUE. — Après un travail précurseur d'esquisses et d'études, ne commence le tableau que lorsqu'il est sur de ce qu'il veut. Alors, sur un dessin très arrêté, il le conduit entièrement du coup.
DoiGNEAU. — « Avant de faire un tableau, je lais
l'exécution. 67
toujours sur nature une ou plusieurs petites études rapidement enlevées dans la séance en m'occupant uniquement de l'effet et des valeurs. Ensuite, je fais un grand dessin sur papier teinté, aussi serré que possible, dans le caractère. Souvent, je le rehausse d'aquarelle gouachée, pour noter les particularités de certaines colorations.
« Puis, avec ces documents, je commence le tableau en suivant le conseil de Delacroix : « "^tudiez et des- « sinez longtemps votre sujet, mais quand vous com- (( mencez à peindre, faites des fautes s'il y a lieu, mais « peignez librement. »
« C'est aussi ce que Gros disait à ses élèves : « Com- « mence comme un vieux et finis comme un jeune... « si tu peux! »
Denis (Maurice). — Travaille souvent sous l'impression du moment, surtout dans des œuvres de jet et peu importantes. Dans les décorations et les tableaux poussés, par-dessus un dessin arrêté, frotte un ton local étalé en « aplats ». Si cela vient, il laisse ainsi; s'il est nécessaire de revenir, il poursuit en touches divisées, par demi-pàtes ou par hachures.
Gandara. — Pour un portrait, il débutait sans dessin ni carton préalable, sur la toile, et peignait du premier coup autant que possible.
Dans les vêtements, surtout les satins, il préparait
68 COiMMKNT ON PEINT AUJOURD'HUI.
un dessous modelé en grisaille qu'il glaçait ensuite dans le ton définitif (je l'ai pourtant vu, un jour, peindre sur toile claire préparée à l'huile). En cas de reprise, il peignait partout à la fois.
GiRARDOT. — Dessin très arrêté, mais pas fixé au fixatif de gomme laque ou à tout autre fixatif isolant qui empêchent l'adhérence des couleurs. Dessiné à la mine de plomb, mise en valeurs par un frottis dans la note dominante qu'aura le tableau, délayé dans le pétrole et le siccatif mêlés voir plus haut les Véhicules). Ebauché par touches rompues dans l'effet juste, sans se soucier de couvrir entièrement la toile. Reprises successives en rebouchant et resserrant les touches, par morceaux, sans finir du coup, mais successivement, en couvrant les ombres aussi solidement que les lumières, sans les empâter autant cependant.
« Ma manière de peindre et de conduire un tableau dépend beaucoup de ce que j'ai à peindre, soit par touches très rompues avec vide entre les touches pour l'ébauche, que je relie par d'autres touches pour l'achèvement, mais toujours selon ce que j'ai à faire, soit que je cherche une vibration de lumière ou d'air, ou des effets lunaires ou d'intérieur, le côté fluidique, je le cherche en dçmi-pàte, pour ne pas dire glacis, avec mon siccatif au pétrole, mais toujours sur un premier travail à touches plus ou moins rompues... Si je peins
l'exécution, 69
par touches rompues, c'est pour é\dter de faire de la peinture trop tendue, car involontairement, comme l'on est rarement satisfait, Ton repeint à nouveau là-dessus et presque toujours avec le même esprit, soit dans le frais, soit à moitié sec moment le plus néfaste pour le travail de la pâte qui se trouve tirée;, en séchant cela noircit, fonce, se retend encore plus, et en avant les craquelures! Surtout pour certaines couleurs, certaines tonalités qui sont plus siccatives les unes que les autres. Aussi le travail rompu n'a pas ces inconvénients lorsque les reprises se font toujours en resserrant les touches rompues et bien peintes, en tenant compte du dessous et de l'épaisseur de la nouvelle matière que l'on remet et de la coloration de cette matière... Comment, diable! voulez-vous qu'un ton noir, par exemple, venant chevaucher sur deux clairs, s'il n'est pas plus nourri, plus solide, plus plein que ces deux tons clairs, puisse résister? Cela se fendillera certainement avec le temps. Plus mince que les tons d'en dessous qui sont clairs, il travaillera doublement plus... »
Derain André '. — Peint suivant les sujets, se livre à l'impression du moment. En général travaille dans une pâte très fluide, laissée du coup ou poursuivie, suivant les cas.
Maillart. — Dessin très arrêté. Ébauche empâtée
des valeurs dans un ton neutre plus clair que l'eftet de la nature, en approchant suivant les cas, procédant du clair des dessous à l'obscur et des neutres à l'éclat. Reprise en demi-pàte dans un jus de glacis et aussi par des glacis définitifs laissés intacts (pas de glacis à l'huile pure, mais avec le véhicule. Voir ci-dessus les Véhicules).
Matisse. — Devant son sujet commence, sur un dessin sommaire, par établir la chose vue, dans un dessous très liquide, dans sa vision « terre à terre ». Reprend en exaltant la coloration suivant l'émotion du moment; « je veux exprimer mon émotion », dit l'artiste. Il dit encore : a Je crois copier, mais je ne copie pas littéralement. J'invente une construction de lignes et de couleurs qui donne plus de stabilité architecturale à mon tableau... Je cherche à faire de la géométrie expressive, c'est-à-dire une construction qui soit d'aplomb aussi bien dans la forme que dans la couleur. » Prétend créer des rapports sans se soumettre à ce qu'il appelle les rapports conventionnels. C'est ainsi que, lui parlant des « valeurs » dans le sens admis, je m'aperçois qu'il ne croit pas à cette nécessité qui est aujourd'hui considérée comme l'assiette d'un tableau. Remarquant que la stabilité architecturale comme nous l'entendons n'est pas celle de M. Matisse, puisqu'il montre des maisons qui tombent, il
me répond : « S'il s'agit seulement de faire des lignes verticales et des lignes horizontales pour obtenir la stabilité, ce sera trop facile. » L'artiste dit encore : « Il faut avoir des réactions personnelles. » Il veut dire ne pas admettre la tradition terre à terre et ne pas s'y soumettre. « Ce que nous acceptons, remarquet-il, a été une série de nouveautés avant d'être accepté, et croyez que pour accepté que ce soit ce n'est pas toujours compris... Que de gens croient comprendre Delacroix et ne le comprennent pas du tout... Rembrandt est rempli de détails qu'on ne voit pas dans la nature, et cette trace de la personnalité de Rembrandt était un accent nouveau qui certes ne fut pas compris d'abord, puisqu'il n'est pas dans la nature, mais qui ne nous choque plus, parce que le temps l'a fait admettre et qu'on y est habitué. » Et M. Matisse prononce cette parole : « On commence toujours par avoir raison tout seul. »
Cette intéressante conversation abordant l'esthétique plus que la technique, je la résume très brièvement.
Maxence. — Après avoir exécuté un carton et l'avoir calqué sur un panneau dépourvu de préparation, ébauche à même le panneau en empâtant. Reprend cette ébauche après l'avoir poncée avec de l'essence, c'est-à-dire après avoir, sur la pâte, répandu de l'es-
sence et frotté à la pierre ponce. Chaque fois qu'il reprend ainsi, redessine son sujet sur un calque en précisant la forme et reporte ce calque sur sa pâte de couleur rendue lisse parle passage de la pierre ponce, car il tient à peindre sur une matière polie comme du marbre. Ce procédé a l'avantage de commencer par rendre flou le travail de la veille et permet de repartir à nouveau chaque fois avec des pâtes plus légères. Reprend un grand nombre de fois, tant qu'il n'est pas satisfait. Les dernières fois, au lieu de poncer avec de l'essence, ponce avec un mélange de cire et d'huile. Avant de repeindre, racle la couleur délayée par le travail de la pierre ponce et le mélange de cire et d'huile. Estime que la couleur prend ainsi plus de cohésion.
A propos de cette méthode, de cet emploi de la cire, je crois bon de recopier ici le passage suivant d'une lettre de Girardot :
« C'est une erreur de croire que l'on ne peut pas intercaler de la cire dans la peinture à l'huile : les touches et retouches pour recouvrir tiendront très bien, je puis en montrer les preuves. Le tout est de savoir s'en servir, savoir procéder. C'est bien simple, mais pour arriver à un bon résultat final, il faut y être habitué, comme pour peindre dans le ton de l'embu, et encore plus. Faire son lait de cire plus ou moins liquide, en faisant dissoudre de la cire vierge dans du
pétrole pas trop volatil, pour que cela sèche moins vite. En peignant, introduire, dans chaque touche, de ce liquide et si des repeints sont nécessaires, — car Ton peut peindre du coup, le mélange de la cire donnant beaucoup de corps à la matière, — mais si l'on a à repeindre sur son premier travail, ce travail étant même sec, pour donner une nouvelle adhérence encore plus grande à la matière et surtout bien revoir le ton, — vu la matité, — passer sur ce que l'on a à repeindre un peu de ce lait de cire, et l'on aura tout le temps nécessaire de faire les repeints en ayant bien soin, comme avant, d'ajouter dans chaque touche un peu de ce liquide. Le pétrole, s'imprégnant à nouveau dans les couches profondes, entraînera huile et cire, et le tout prendra corps et ne sera jamais désuni. »
Maufra. — Ébauche frottée d'ensemble à l'effet en conduisant tout à la fois, autant que possible dans la valeur définitive, la valeur juste. L'effet est déjà complet. Frotte ainsi devant la nature des études où la toile, non couverte entièrement, donne l'effet d'ensemble. Laisse sécher longtemps et reprend à l'atelier de souvenir les tableaux ainsi préparés. Reprend chaque fois en travaillant à tout l'ensemble, jamais par morceaux.
Ménard. — Dessin très précis avec carton préalable (exécute souvent son tableau, antérieurement, au pas-
tel). Peint du coup autant que possible. Reprend en frottant avec le véhicule employé (copal).
Merson. — Commençait par établir une esquisse très libre, sans la nature. Prenait ensuite la nature et faisait son dessin en s'écartant le moins possible de sa première pensée. Après avoir dessiné ses personnages nus, les dessinait habillés d'après nature s'ils avaient des costumes. Quant aux draperies, les exécutait d'après des maquettes, c'est-à-dire d'après de petites esquisses modelées par lui en plastiline, sur lesquelles il ajustait des draperies, soit linges mouillés, soit papiers. Installait un carton d'ensemble d'après ces documents de nature et de maquettes, en prenant modèle si le besoin s'en faisait sentir. Son carton était reporté en poncis sur la toile. Mettait ce dessin à l'effet dans un ton de terre d'ombre naturelle, quelquefois dans un ton plus près du ton définitif. Ebauchait légèrement en clair. Reprenait quand c'était sec, sans aucune manière spéciale, ni recettes d'huile ou de siccatif.
MoROT ^Aimé). — Dessin au pinceau ou au fusain peu indiqué. Ébauchait juste, couvrant le tout. Reprenait aussitôt sec partout à la fois, pas par morceaux.
Picard (Georges). — Après avoir cherché un dessin, reporte son carton sur la toile en le ponçant (dessin
l'exécution. jS
établi, non précisé), ébauche en grisaille blonde avec des jus dans le pétrole. Reprend en montant de ton et de pâte.
Pissarro. — Lettre de son fils : « Pour les tableaux peints directement sur nature, après une simple mise en place, il commençait à peindre avec assez de pâte en divisant 1 et en mettant le ton juste immédiatement; le tableau était repris le lendemain et les jours suivants si le temps le permettait, la toile « s'engrais- « sant » peu à peu. Il avait l'habitude, vers la dernière séance, de retravailler tout l'ensemble pour rétablir l'effet.
c( Pour les toiles faites en une fois ou deux, même procédé, mais plus largement exécuté pour que le tableau puisse rester ainsi au besoin. Cependant quelques tableaux ont été repris après plusieurs jours, même plusieurs mois, toujours sans vernis ou autre préparation.
« Pour les compositions faites à l'atelier et en particulier ses marchés, il a fait de nombreuses études préalables : croquis et aquarelles sur nature, mouvements et dessins des figures, au fusain, au pastel, pochades à l'huile. Après une mise en place très serrée, il procédait comme ci-dessus... »