L'ISOLEMENT DE L'ALLEMAGNE
On objecte encore que les derniers jours qui précédèrent la conflagration générale ne peuvent pas décider à eux seuls, de la question de la culpabilité. En examinant les origines de l'animosité réciproque des peuples, on trouverait ciiez toutes les grandes puissances, et non pas seulement en Allemagne, l'impérialisme et des velléités d'expansion.
Ceci est fort exact, mais ce désir d'expansion n'explique pas encore la guerre mondiale dont le caractère particulier réside dans la participation de toutes les grandes puissances et de plusieurs petits États, et dans l'alliance du monde entier contre l'Allemagne. Le problème à résoudre consiste à démontrer comment cette situation a été créée. Le mot impérialisme ne nous avance pas autrement dans la solution de cette question.
Les débuts de l'impérialisme, à la fin du dix-neuvième siècle et au commencement du vingtième, se signalent par des conflits entre un certain nombre de grands Etats : d'abord, la France avec l'Italie et ensuite avec l'Angleterre ; puis, l'Amérique avec l'Espagne, et également avec l'Angleterre; ensuite, l'Angleterre contre les Boërs avec lesquels tout le monde sympathisait; la Russie, enfin, contre le Japon, — l'Angleterre étant dans les coulisses.
A cette époque, l'Allemagne se maintint à l'abri des conflits internationaux qui, quelquefois, dégénéraient en guerres.
Elle avait bien commis la grande faute, en 1871, d'arracher violemment, contre leur volonté, les Alsaciens et les
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Lorrains à la France, et de jeter ainsi cette dernière dans les bras de la Russie. Le besoin français de revanche, de réunion des frères asservis, prit, avec le temps, des formes plus adoucies, d'autant plus que les chances des Français dans une guerre contre l'Allemagne diminuaient à vue d'oeil, — ; le chiffre de leur population augmentant à peine, tandis que celle du peuple allemand avançait rapidement, lui donnant une grande supériorité numérique sur la France. En 1866, le territoire de l'Allemagne comptait quarante millions d'habitants et celui de la France, trente-huit millions. Si, en 1870, la France s'était trouvée devant la Prusse seule, ce qu'elle espérait, elle n'aurait eu que vingt-quatre millions d'hommes devant elle. Par contre, en 1910, la France ne comptait <jue trente-neuf millions d'habitants et l'Allemagne plus de «oixante-cinq.
De là, la crainte de la France d'entreprendre une guerre contre l'Allemagne très puissante, crainte qui se répercute ■encore aujourd'hui dans les clauses du traité de paix de Yersailles. De là aussi son besoin de l'alliance russe.
Par suite de l'inimitié existant entre l'Allemagne et la France, la Russie, après 1871, devient l'arbitre entre les deux pays et a, conséquemment, la haute main sur tout le continent d'Europe. La Russie, confiante en sa force, risque, en 1877, la guerre contre la Turquie; l'exploitation de sa victoire ne trouve d'entraves qu'en Angleterre et en Autriche. Au Congrès de Berlin, en 1878, Bismarck doit prendre parti entre ces deux puissances et la Russie. Il s'émancipe de la tutelle du Tsar et prend parti pour l'Autriche et l'Angleterre.
Dès lors, la Russie s'éloigne de l'Allemagne et entre en relations toujours plus étroites avec la France, de sorte que Bismarck, malgré ses grandes sympathies russes, est de plus en plus contraint d'avoir recours à l'Autriche, à laquelle il adjoint, comme alliée, l'Italie (1882), à l'époque oij les Français occupent la Tunisie et blessent ainsi profondément les impérialistes italiens qui guettaient ce pays.
L'Angleterre reste à l'écart des deux combinaisons dans un « splendide isolement », mais elle est, plutôt, du côté de ia Triple-Alliance que de l'entente franco-russe. Car il y a des rivalités entre elle et la France au sujet de leurs aspirations africaines (le Maroc, et surtout l'Egypte et le Soudan). Son ancienne animosité contre la Russie, relativement à la
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Turquie et aux Indes, se renouvelle sans cesse. Par contre» l'Angleterre entretenait des relations amicales avecrAutriche et l'Italie ; il n'y avait pas d'opposition prononcée entre elle et l'Allemagne, — Bismarck, attisant, de son côté, les difiFérends de l'Angleterre avec la France et la Russie, pour jouer un rôle d'arbitre et de troisième larron. Cette politique manquait, certes, de moralité, mais elle était tout à l'avantage de la prospérité économique de l'Allemagne. Donc, précisément à l'époque de l'impérialisme naissant, TAllemagne n'eut aucune guerre à soutenir, et, exploitant, sans y participer elle-même, les conflits impérialistes des autres pays, elle put développer son industrie et son commerce et agrandir se» possessions coloniales.
On voit que, même à l'époque de l'impérialisme, un grand Etat savait faire une politique autre qu'une politique de guerre. Il est vrai qu'il fallait, pour cela, des hommes d'Etat ayant assez de bon sens et de force de résistance, à l'égard de ceux qui prônaient une politique impérialiste de violence,^ — et ceux-ci manquaient aussi peu en Allemagne qu'ailleurs, puisque, précisément, les avantages de la politique de paix tendaient à les renforcer. L'essor économique fabuleux de l'Allemagne, à la Cn du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, lui donna les moyens de procéder à des armements militaires puissants ; il créa une classe de capitaines d'industrie violents, surtout ceux de l'industrie des métaux ; à ceux-ci se joignirent les hobereaux, les politiciens de violence d'ancienne date, et la plupart des intellectuels chargé» professionnellement de proclamer la gloire militaire des Hohenzollern et d'inoculer à toute la jeunesse une mégalomanie vraiment tudesque.
Le successeur de Bismarck, Caprivi, continua l'ancienne politique qui avait maintenu la paix au milieu de tous les conflits impérialistes des voisins. Mais, quand le prince de Bûlow devint Ministre des Afi'aires étrangères en 1897 (puis chancelier en 1900), avec, à ses côtés, Tirpitz comme chef de la marine, une orientation complètement nouvelle de la politique extérieure était née qui, si elle avait un but, ne pouvait être que celui-ci : l'instauration de la domination du monde par l'Allemagne.
A mesure que ces nouvelles tendances se faisaient jour plus clairement, elles produisaient un revirement complet de
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l'altitude du monde vis-à-vis de l'Allemagne. Si, jusqu'alors, le monde avait été divisé par l'impérialisme, ce qui, d'après le diuide et inpera, avait été, pour l'Allemagne, le facteur le plus puissant, désormais toutes les rivalités entre les Etats cédaient le pas à l'unique grand antagonisme contre l'Empire allemand dont tous se sentaient menacés.
Ce changement funeste de la politique internationale allemande fui inauguré parle projet d'accroissement de la flotte (1897) qui commença les armements en concurrence avec l'Angleterre, ce qui n'était compréhensible que si elle avait pour but final le renversement de la domination britannique des mers. La tâche des armements navals allemands a été ainsi définie assez souvent, surtout par les journaux et les politiciens pangermanistes.
Ceci irrita au suprême degré contre l'Allemagne l'opinion publique de l'Angleterre.
L'Empire britannique avait conquis la domination des mers à l'époque des guerres de Napoléon et, depuis lors, aucune puissance n'avait entrepris de la lui disputer. Cette domination elle-même avait considérablement changé de caractère bientôt après la paix de Vienne. Dans les premières dizaines d'années du dix-neuvième siècle, l'Angleterre avait encore été un pays d'assez grande agriculture pour se nourrir tout seul à la rigueur. Il en fut autrement depuis. Etant le plus industriel de tous les pays, il dut bientôt compter, non seulement pour les matières premières, mais aussi pour son alimentation, sur de grandes importations de l'étranger, et plus même que tout autre pays.
En i850, en Angleterre, au pays de Galles et en Ecosse (sans compter l'Irlande), la population rurale était encore aussi nombreuse que celle des villes. Par contre, en 1911, la population des villes comprenait 78 0/0 de la population totale de l'Angleterre et du pays de Galles, et 75 0/0 de l'Ecosse.
Au dix-huitième siècle, l'Angleterre avait exporté du blé. Au début du dix-neuvième siècle, sa production en froment couvrait presque encore ses besoins domestiques. De 1811 à 1820, on n'importa, en moyenne, que 400.000 quarters de froment par an. En 1850> on en importait déjà presque quatre millions ; en 1909, dix fois plus, le pays lui-même n'en produisant que sept millions. Quatre-vingt-quatre pour cent
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du froment consommé en Angleterre, vers l'époque de la guerre, provenaient de l'étranger.
Toutes ces importations se faisaient exclusivement par voie de mer. En conséquence, l'Angleterre était condamnée à mourir de faim, si, lors d'une guerre, elle cessait de dominer les mers. Sa prépondérance maritime, qui, au début du dixneuvième siècle, n'était guère qu'un moyen d'étendre et d'assurer la sécurité de son Empire colonial, qui servait donc, pour parler la langue moderne, à des buts impérialistes, cette domination était devenue toujours plus indispensable pour maintenir l'indépendance du pays. L'empire des mers se trouvait être, pour le peuple britannique, outre un but impérialiste, une exigence démocratique, au moins pour aussi longtemps que le désarmement général et l'abolition des guerres seraient impossibles, — ces buts pacifistes devenant, précisément à cause du danger que le pays encourrait par une guerre, très populaires dans la masse de la population anglaise, non seulement chez les socialistes, mais aussi chez les libéraux. Puisque l'idée de la domination des mers était acceptée, dans les couches non seulement impérialistes, mais aussi démocratiques, elle fut appliquée d'une manière très libérale, nullement protectionniste ou même monopolisatrice, mais libre-échangiste, selon le principe de la « porte ouverte ».
L'Angleterre avait ainsi obtenu ce résultat que, durant tout le dix-neuvième siècle, pas un Etat n'avait fait mine de menacer son empire maritime. Seule, l'Allemagne commençait, à la fin du dix-neuvième siècle, la politique des provocations, alors que l'intérêt vital de l'Angleterre exigeait cette domination, bien plus rigoureusement encore qu'au temps de Napoléon I«'. s*v.;^
Quiconque connaissait l'Angleterre et les Anglais, devait savoir que la politique allemande des armements navals, suffisait, à elle seule, à rendre accessibles des couches toujours plus nombreuses de la population anglaise à l'idée d'amener, à tout prix, l'Allemagne, à mettre fin à ces armements, et ce, à défaut d'autres moyens, par une guerre qui, grâce à la politique allemande antérieure, menaçait démettre également en ligne la France et la Russie comme adversaires de l'Allemagne.
M. de Biilow, qui inaugura cette politique funeste, avoue
lui-même qu'elle devint une menace de guerre pour TAIiemagne. Dans son livre La Politique allemande^ paru en 1916, il écrivait : « Pendant les dix premières années qui suivirent le projet de 1897, relatif à l'augmentation des armements maritimes, et le commencement de nos constructions navales, une politique anglaise décidée à tout risquer, aurait eu certainement la possibilité, par un violent et rapide coup de main, d'entraver l'évolution maritime de l'Allemagne, et de nous réduire à l'impuissance avant que notre force navale fut devenue dangereuse... Et, dans le dix-huitième mois de la guerre, la Gazette de Francfort constatait que l'Angleterre, à l'heure où la guerre avait éclaté, avait dû faire la triste observation que, malgré tous les plans d'encerclement, elle avait manqué le moment propice où elle aurait pu abaisser le rival redouté ». (P. 40).
La politique navale fut donc entreprise au risque d'irriter l'Angleterre et de la pousser à faire la guerre à l'Allemagne. Si une telle guerre n'a pas eu lieu, la faute n'en fut pas à la politique allemande, mais à la réserve de l'Angleterre, qui, à la destruction, par la force, de l'adversaire menaçant, préféra le soi-disant encerclement, c'est-à-dire l'intensification de l'isolement de l'Allemagne, conséquence de sa politique mondiale.
L'effet funeste de la politique maritime de l'Allemagne, aussi insensée que provocante, était encore augmenté par son sabotage tenace de tous les efforts tendant à une entente internationale pour une réduction générale des armements de guerre et la solution pacifique des conflits internationaux par l'arbitrage.
Cela se voyait déjà à la première Conférence de La Haye de 1899 qui avait trait à ces buts.
« Au moment même de la Conférence de La Haye, l'Empereur d'Allemagne prononça son discours de Wiesbaden où il déclara que la meilleure garantie de la paix était « un glaive bien aiguisé ». (1) ,,;
A cette Conférence, le délégué allemand ne put pas même être amené à reconnaître l'arbitrage obligatoire, fût ce pour des demandes de dédommagement et pour des litiges judiciaires. Cette réduction minime du recours à la force dans les conflits internationaux, échoua par suite de la résistance do
(i) Fntà, Handbuch der Friedensbewegang, page 171.
l'Allemagne, qui, plus tard, refusa aussi tout essai pour arriver à une limitation désarmements.
Il ne faut pas s'étonner que l'Allemagne devînt toujours plus odieuse partout, non seulement chez les impérialistes qui rivalisaient avec sa puissance, mais aussi chez les avocats de la paix et de la liberté des peuples.
Le rôle d'ennemi de la démocratie européenne qui, jusqu'alors, avait été celui du tsarisme, devint désormais, de plus en plus, celui de la monarchie militaire allemande. Une politique plus insensée eut, à peine, été possible. Il fallait la condamner, non seulement au point de vue du socialisme international, mais même à celui d'un impérialisme tenant compte de la répartition des forces existantes. Une politique impérialiste allemande raisonnable ne devait pas être faite de manière à provoquer, en même temps, l'hostilité des deux puissances qui, à côté de l'Allemagne, exerçaient une influence décisive en Europe, c'est-à-dire de l'Angleterre et de la Russie. Ou bien, pour arriver à ses fins, elle devait gagner l'appui de l'Angleterre, en opposition à la Russie et à son alliée la France, ce qui exigeait avant tout l'abandon des armements maritimes. En conséquence, conformément au caractère de la politique anglaise, le principe de la « porte ouverte » aurait dû être réalisé partout sur le globe, ce qui aurait fait entrevoir à l'industrie allemande les perspectives les plus brillantes.
Ce n'aurait pas été, il est vrai, une politique vraiment impérialiste selon le cœur des grands industriels, monopolisateurs et militaristes. Ceux-là tenaient, avant tout, à une expansion aux frais de l'Angleterre. Mais il fallait alors arriver, sur ce point, à une entente avec la Russie. Une Allemagne alliée à la Russie, et, par là aussi, plus en sécurité contre le danger français, aurait tranquillement pu entreprendre des armements maritimes rivalisant avec ceux de l'Angleterre. En cas de guerre, les Anglais ne pouvaient pas lui faire grand mal. Ils étaient à même d'occuper ses colonies et d'interrompre son commerce naval, mais non pas d'aflFamer l'Allemagne. Celle-ci, au contraire, avec l'aide de la Russie, avait la possibilité de renverser sur terre les bases de la position mondiale de l'Angleterre et de réussir à réaliser ce que Napoléon P"" avait en vain cherché par une autre voie, l'occupation de l'Egypte et l'avance aux Indes.
Au contraire, ce fut simple folie d'essayer d'arriver à ce but, la débâcle de l'Angleterre, non pas en union avec la Russie, mais en guerre contre la Russie, contre la France, contre le monde entier.