‹ Comment s'est déclenchée la Guerre mondiale. Avec les documents secrets de la Chancellerie allemandeChapitre 5 sur 6 · L'AUTRICHE · texte numérisé non relu

L'AUTRICHE

Cependant, le Gouvernement allemand ne se contentait pas de faire des étourderies de son propre chef. Il se sentait également poussé à couvrir les incartades de la politique autrichienne, qui menaçaient aussi de faire éclater la guerre générale, non plus à cause de territoires d'outre-mer, mais relativement à l'indépendance d'États de l'Europe elle-même, directement menacés par l'Autriche.

L'Allemagne, par sa politique mondiale, était arrivée à ne posséder presque plus d'amis parmi les États indépendants de l'Europe. Les relations avec l'Italie, son alliée, s'étaient elles-mêmes très refroidies. Deux États seulement lui restaient étroitement unis, deux États qui avaient perdu leur vitalité et ne pouvaient ainsi subsister que grâce à un fort appui du dehors, l'Autriche et la Turquie.

L'État des Habsbourg et celui du Sultan de Constantinople étaient, l'un et l'autre, des États de nationalités diverses qui ne se maintenaient pas par une supériorité de bien-être et do liberté, mais seulement par la contrainte militaire. Ce type d'État devenait de plus en plus inconciliable avec la démocratie moderne, qui s'élève irrésistiblement, sous l'influence ■des moyens de communication actuels entre les peuples.

L'Autriche et la Turquie, la Turquie d'Europe tout au moins, étaient donc irrévocablement condamnées à périr. Le» hommes d'Etat dirigeants de l'Allemagne s'en aperçurent si peu qu'ils Crent leur seul appui précisément de ces États —

mais, vraiment, à quel autre pays pouvaient-ils avoir recours avec leur politique mondiale?

Ces deux États étaient les adversaires traditionnels de la Russie qui convoitait l'accès à la Méditerranée, à Constantinopte, mais qui avait plusieurs fois fait l'expérience qu'elle ne pouvait y arriver par une voie directe. Elle se décida donc à y parvenir par une voie détournée, par la désagrégation de la Turquie en une série de petits États nationaux indépendants qu'elle espérait voir devenir des Etats vassaux du Tsarisme, puisque, par la religion, et en partie — chez les Serhes et les Bulgares — aussi par la langue, ils étaient très rapprochés du peuple russe. Donc, par opposition aux Gouvernements autrichien et turc, elle favorisa les mouvements d'indépendance dans les Balkans et travailla ainsi dans le sens du progrès historique nécessaire auquel ces gouvernements s'opposaient. Le même monarque que ses propres sujets maudissaient comme bourreau et Tsar sanguinaire, fut salué dans les Balkans comme « tsar libérateur ». Il est vrai que l'impérialisme russe n'aurait pas atteint ses fins chez les peuples balkaniques. A mesure que leur force et leur indépendance vis-à-vis du Sultan, s'accroissaient, ils devaient également gagner en indépendance en face du Tsar, ils ne se sentaient attirés vers lui qu'aussi longtemps qu'ils avaient besoin de sa protection, aussi longtemps que leur indépendance était menacée d'un autre côté.

Cet « autre côté », dans les dernières dizaines d'années avant la guerre, l'Autriche le fut de plus en plus. En face de l'accroissement des mouvements nationaux des Roumains et des Yougo-Slaves dans leur propre pays, où surtout les seigneurs magyares les opprimaient durement, une forte Serbie et une forte Roumanie, côtoyant leurs frontières, parurent très dangereuses aux chefs de la Monarchie austro-hongroise. Les partis agraires de la Monarchie, ceux de Hongrie tout d'abord, voyaient également d'un mauvais œil les régions d'exportation agricole de Serbie et de Roumanie. En dernier lieu, les impérialistes militaires, bureaucrates et capitalistes d'Autriche, qui voulaient dominer la route de Salonique, regardaient l'existence d'une Serbie indépendante comme un obstacle qu'ils devaient désirer voir disparaître.

La politique de tous ces éléments autrichiens jeta la Serbie et la Roumanie dans les bras de la Russie.

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Si les hommes d'État autrichiens croyaient devoir écraser la Serbie, pour barrer le chemin aux intrigues russes dans les Balkans, la situation était, en réalité, tout autre. C'est précisément par leur hostilité contre la Serbie qu'ils renforçaient l'influence russe.

Pour éhminer cette influence, il eût fallu que les gouvernants d'Autriche fissent une politique de solidarité envers les Serbes et les Roumains, dans leur propre pays et envers les États voisins de Serbie et de Roumanie. Il leur fut impossible de procéder ainsi. Pour sauver leur État par un tel moyen, ils auraient dû agir contrôleurs intérêts du moment.

Si l'opposition démocratico-nationale et prolétarienne ca Autriche ne pouvait pas renverser ces dirigeants, ce pays était perdu, de même que la Turquie, et celui qui s'alliait avec un tel État était également perdu.

De plus, l'Autriche se. sentait encore une grande puissance €t voulait se gérer librement; elle prenait toujours, de nouveau, l'initiative d'une politique indépendante qui, au fur et à mesure de l'accroissement des difficultés intérieures et extérieures, devenait de plus en plus déraisonnable et absurde.

La situation n'était pas améliorée par le personnel gouvernemental de cet Etat. A sa tête, se trouvait un souverain qui n'était pas doué de facultés intellectuelles remarquables, à qui l'âge et une série de coups du destin, des plus durs, imposaient de plus en plus un repos absolu, parce qu'il présentait tous les caractères de la sénilité la plus complète. Mais, pour son malheur, les peuples d'Autriche ne tenaient aucunement compte de ce besoin de repos, et leur révolte contre l'État devenu impossible, s'accentuait toujours. Sous l'influence de cette agitation croissante dans l'Empire, le besoin de repos absolu aboutissait aux phénomènes les plus contradictoires, et conduisait parfois à une souplesse surprenante. Mais cette souplesse ne pouvait pas amener le résultat désiré, c'est-à-dire tranquilhser les peuples, puisqu'elle n'était toujours que partielle, n'aboutissant qu'à des palliatifs. Ce régime fut incapable d'opérer une réforme radicale.

Lorsque cette souplesse n'amenait pas la tranquillité désirée, le besoin de repos faisait alors déchaîner la plus grande sévérité pour éliminer, par la force, les fauteurs de désordre.

Si cette manière de procéder s'appliquait en premier lieu à la politique intérieure, la politique extérieure en fut affectée

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également. Ces deux politiques avaient, en Autriche, les plu» étroites relations par le fait que, des huit nationalités de l'Empire, deux seulement étaient exclusivement situées à l'intérieur des frontières, tandis que les autres pour une partie considérable de leur territoire, demeuraient hors des frontières du pays, et que plusieurs même étaient organisées en États indépendants. Déjà, les aspirations nationales des Roumains, Ruthènes, Polonais, influençaient la politique extérieure de l'Autriche, et cela avait lieu à un degré plut élevé encore par l'Irredenta italienne et yougo-slave.

A ceci il faut ajouter qu'à côté de son Empereur, un isecond dominateur échut à l'Autriche, l'Archiduc François- Ferdinand, désigné en 1896 comme héritier du trône, presque à l'époque où l'Allemagne inaugurait sa redoutable politique maritime. Les tendances impérialistes qui envahissaient alors tous les États plus ou moins grands, se manifestèrent» depuis lors, également en Autriche. Elles ne pouvaient pas> cependant, s'appliquer à des pays d'outre-mer. L'impérialisme autrichien, comme celui de Russie, tendait à l'expansion du pays par l'élargissement de ses frontières. Gela pouvait se faire le plus aisément dans le midi, par la conquête de la route de Salonique, ce qui exigeait la transformation de l'Albanie et de la Serbie en colonies autrichiennes. Ce que, depuis 1871, depuis l'annexion de l'Alsace-Lorraine, aucun État n'avait osé faire en Europe, l'annexion violente, contre sa volonté, d'une population politiquement indépendante, l'Autriche sénile, mais encore grande, voulait l'entreprendre contre la Serbie, jeune et forte quoique petite, par le moyen de mauvais traitements systématiques.

François-Ferdinand, jeune, énergique, ne tenant compte de rien, ne connaissant ni le besoin de repos, ni l'hésitation entre la souplesse et la force, se fiant à la force seule, devint l'incarnation de ces tendances impérialistes qu'il pouvait renforcer de plus en plus, à mesure qu'avec l'âge de l'Empereur, son influence:, comme héritier du trône, grandissait sur l'armée et la politique extérieure. C'est cette politique qu'il dirigea depuis 1906, depuis le remplacement de Goluchow^ski par JEhrenthal.

François-Ferdinand et ses acolytes ignorants ne reculaient pas devant les pires provocations, sans aucun souci du défi qu'ils jetaient à la Russie protectrice de la Serbie, mettant

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ainsi en danger la paix du monde. Qu'avaient-ils à craindre aussi longtemps que le grand frère allemand, avec son poing^ vigoureux, se tenait debout derrière eux? Et s'il s'y tenait, c'est parce que sa propre position dans le monde serait menacée, lorsque la seule puissance militaire importante sur laquelle il pouvait compter, perdrait en force ou en considératiua.

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