‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · QUESTION LU · texte numérisé non relu

QUESTION LU

Celte question comprend trois articles :

lo Si l'ange est dans un lieu?

20 S'il |)cut être en plusieurs lieux simultanément ?

3o Si plusieurs anges peuvent être dans un même lieu ?

Article Premier.

Si l'ange est dans un lieu?

Trois objections veulent prouver que « l'ange n'est pas » ni ne peut être a dans un lieu ». — La première est une parole célèbre de Boèce, disant, dans son livre des Semaines (Prologue de saint Thomas), que « c'est un premier principe reçu de tous, parmi les savants, que les choses incorporelles ne peuvent pas être dans an lieu. De même, Arislote dit, au quatrième livre des Physiques (ch. v, n. 4; de saint Thomas, leç. 8), que ce n'est pas tout ce qui est qui existe dans un lieu, mais seulement l'être mobile et corporel. Puis donc que l'ange n'est pas un corps, ainsi que nous l'avons montré plus haut (q. 5o, art. i), il s'ensuit que l'ange n'est pas dans un lieu ». — La seconde objection arguë de ce que « le lieu est une quantité dotée de position »; c'est une quantité située. << Il s'ensuit que tout ce qui est dans un lieu occupe un certain site. Mais d'avoir un site ne saurait convenir à l'ange, puisque sa substance est en dehors de toute quantité, dont c'est une différence propre d'occuper un site ou une position » : il y a, en effet, deux sortes de quantités : la quantité discrète, ou le nombre, objet de l'arithmétique

qui n'est pas quelque chose de situé, et la quantité continue, ou rétendue proprement dite, objet de la géométrie, qui ne peut pas se concevoir en dehors de l'espace. « Donc, l'ang-e n'est pas dans un lieu ». — La troisième objection rappelle qu' « être dans un lieu, c'est être mesuré par ce lieu et contenu par lui, ainsi qu'on le voit dans Aristote, au quatrième livre des Physiques (ch. XII, n. 8, 10 ; de saint Thomas, leç. 20). Or, l'ang-e ne peut pas être mesuré ou contenu par le lieu ; car ce qui contient est quelque chose de plus » excellent ou de plus actuel et de plus (( formel que ce qui est contenu, comme, par exemple, l'air par rapport à l'eau, ainsi qu'il est dit au quatrième livre des Physiques » (ch. V, n. 6; de saint Thomas, leç. 8) : les savants diraient aujourd'hui, d'une façon g"énérale, l'éther par rapport à tous les autres corps, qui sont en quelque manière baignés dans sa substance extrêmement subtile. « Il s'ensuit que l'ange n'est pas dans un lieu ».

L'argument sed contra fait observer qu' « il est dit, dans une collecte » (l'oraison des Complies dans le rite dominicain), en s'adressant à Dieu : « Que vos saints anges, habitant dans cette maison, nous gardent dans la paix ». Puisque l'Eglise nous fait dire que les anges habitent dans nos maisons, il est manifeste que les anges ne sont pas étrangers au lieu, mais qu'ils s'y trouvent en effet ou, du moins, qu'ils peuvent s'y trouver. On pourrait apporter, à l'appui de cette conclusion, les innombrables passages de l'Ecriture où il est parlé des anges, comme étant ici ou là par leur action. Aussi bien, saint Thomas n'hésitet-il pas à affirmer, dans son Commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 87, q. 3, art. i), que refuser aux anges, comme le faisaient les anciens philosophes pour les substances séparées, toute action immédiate dans le monde des corps, en raison de laquelle nous les dirons présents dans tel ou tel lieu, « c'est une « opinion hérétique », parce que, dit-il, « selon notre foi, nous confessons que les anges agissent d'une action immédiate autour de nous ».

Au corps de l'article, le saint Docteur répond qu' (( il convient à l'ange d'être dans le lieu » ; ce qui veut dire que l'ange peut être dans un lieu, qu'il y est même d'ordinaire, sans que pour-

tant ce soit, pour lui, chose absolument nécessaire et indispensable. D'ailleurs, même quand il est dans un lieu, ce n'est pas au même titre ou de la même manière que les corps : « c'est d'une manière équivoque », ou dans un sens tout autre, « que l'ange et le corps sont dits être dans un lieu. Le corps, en efTet, est dit être dans un lieu, par cela qu'il s'applique au lieu selon le contact de la quantité dimensive » ; ses dimensions à lui se juxtaposent adéquatement aux dimensions du lieu où il se trouve; et c'est cela qui le fait être dans ce lieu : il est limité, mesuré, défini, circonscrit, dans ses dimensions à lui, par les dimensions du lieu. (( Cette quantité dimensive n'est pas dans l'ange »; l'ange, étant un être incorporel, ne saurait avoir l'étendue dimensive; « mais il y a, en lui », la somme de vertu, ou « la quantité virtuelle. Et c'est » précisément « en tant que la vertu de l'ange est appliquée à un certain lieu, en quelque manière que se fasse cette application, que l'ange sera dit se trouver en un lieu. — On voit, par là, qu'il n'est pas nécessaire de dire que l'ange soit mesuré par b lieu, ou qu'il ait une place dans le continu ; ces choses, en eft'et, conviennent au corps localisé, selon qu'il est affecté lui-même de la quantité dimensive. Pareillement aussi, il ne s'ensuit pas que l'ange soit contenu par le lieu. Car, la substance incorporelle, en atteignant, par sa vertu, une chose corporelle, la contient elle-même, bien loin d'être contenue par elle : c'est ainsi que l'âme » humaine « est dans le corps » qu'elle informe, « non pas à titre de chose contenue, mais à titre de principe qui contient » et unifie les éléments disparates du corps. « 11 en est de même de l'ange : nous le disons être dans un lieu corporel, non pas qu'il y soit contenu, mais parce que lui-même le contient d'une certaine manière ».

« Et du même coup, ajoute saint Thomas, se trouvent résolues toutes les objections ». La première, en effet, semblait croire que nous attribuions un lieu à l'ange comme nous l'attribuons au corps; et les deux autres appuyaient du côté du site ou de la dépendance qu'entraîne, pour le corps, le fait d'être dans un lieu.

Une parole dite par saint Thomas, dans l'article que nous venons de lire, doit être soigneusement remarquée. Il n'est pas

douteux que pour saint Thomas toute la raison de la présence angélique en un lieu donné se tire de la vertu de Fange appliquée à ce lieu. Par là, le saint Docteur se sépare de l'opinion qui devait être plus tard, d'après beaucoup d'auteurs, l'opinion de Scot (deuxième livre des Sentences, dist. 2, q. 6), et aussi, à très peu près, l'opinion de Suarez (Z)gAny., liv. IV, cli. vu), disant que la présence de l'ang-e en tel lieu s'explique par cela seul que la substance de l'ange n'étant pas infinie, mais finie et limitée, elle ne peut occuper que tel lieu déterminé, ou encore que cette présence s'explique par la coexistence de tel corps déterminé et de la substance finie de tel ange. Saint Thomas rejette absolument cette opinion : d'abord, parce qu'il n'y a aucune parité ou proportion, entre les limites du lieu constituées par les dimensions de l'étendue et le côté fini de la nature angélique, qui n'est pas une limitation d'étendue, mais une limitation de vertu ou d'essence (premier livre des Sentences, dist. 87, q. 3, art. i), et aussi parce que ce serait porter atteinte à la dignité de la substance angélique, de vouloir, en quoi que ce soit, la comparer aux corps par quelque juxtaposition que ce puisse être : si bien que les anges auraient pu parfaitement exister avant que le monde fût, et que, môme maintenant, il n'y a aucun inconvénient à supposer et à admettre que parfois ils n'occupent aucun lieu {De Potentia Dei, q. 3, art. 19; premier liv. des Sentences, endroit précité, ad 4'^'")-

Il n'y a qu'une manière, d'après le saint Docteur, d'expliquer le fait que l'ange existe en un lieu corporel : c'est d'en appeler, non pas à la substance angélique, en tant que telle, mais à la vertu ou à la faculté d'agir. — Mais ici les commentateurs de saint Thomas se divisent. Les uns veulent qu'il suffise de cette faculté, en tant qu'elle est ordonnée, d'une façon tout à fait prochaine, à l'action, sans que l'action elle-même soit requise; les autres veulent que l'action elle-même soit requise. Et ils s'appuient, les uns et les autres, sur ce mot de saint Thomas : « par l'application de la vertu angélique à un certain lieu ». Ce mot, « application de la vertu d'agir », montre, disent les premiers, que saint Thomas ne requiert que l'adaptation ou la préparation tout à fait immédiate à l'action ; d'autant, ajou-

lent-ils, que le saint Docteur fait suivre ce mot de ces autres : (( eu quelque manière que se fasse cette application ». Les tenants de la seconde interprétation disent que 1' « application de la vertu d'ag-ir » n'est intelligible qu'au sens de Taction ou de la mise en acte de cette vertu ; que si on ne l'entend pas ainsi,, la preuve de saint Thomas se trouve infirmée; quant aux mots ajoutés par le saint Docteur : « en quelque manière que se fasse cette application », ils ne sont pas pour exclure l'opération ellemême, mais telle ou telle opération. Ces auteurs citent à l'appui de leur interprétation le texte du saint Docteur dans le premier Oiiodlibet^ q. 3, art. i, où il dit : « C'est par le contact de sa vertu que l'ange est dans un lieu. Que si quelqu'un veut appeler ce contact de vertu, du nom d'opération, à cause que l'opération est le propre effet de la vertu d'agir, on pourra dire que l'ange est dans un lieu par son opération, à la condition d'entendre par opération, non pas seulement la motion » extérieure, comme les anciens l'entendaient du mouvement des corps célestes qu'ils attribuaient aux substances séparées, « mais n'importe quelle manière dont la vertu de l'ang-e peut s'unir aux corps, en y présidant, ou en les contenant, ou en toute autre manière ».

Des deux interprétations que nous venons de citer, nous croyons que la seconde est plus en harmonie avec la pensée de saint Thomas, en même temps que plus conforme à son texte, pourvu qu'on entende l'opération ou l'action d'une façon très larg-e; et, par exemple, il peut suffire de l'acte de l'intellig-ence tombant sur tel ou tel corps ou sur tel ou tel lieu, en vue d'un acte de la volonté à y accomplir, le cas échéant, par lequel acte de la volonté l'ang-e atteint ce qui est distinct de lui, à l'effet de le modifier ou de le parfaire. C'est ce que saint Thomas luimême nous indique, dan.ç le texte du Oiiodlibet que nous citions tout à l'heure, quand il parle de la présence de l'ange en un lieu (( par mode de présidence : praesidendo ».

On nous saura g-ré de reproduire ici un passag^e de Capréolus, où le prince des thomistes explique admirablement la pensée vraie de saint Thomas sur ce mode de la présence ang-élique en un lieu corporel. Le grand antagoniste de saint Thomas au qua-

torzième siècle, Auriol, avait objecté que ce « contact de vertu », par lequel saint Thomas voulait expliquer la présence de l'ange en un lieu corporel, n'allait pas sans difficultés, a En effet, disait-il : ou vous entendez, par ce contrat de vertu, une opération transitive, ou la présidence, ou l'application de la vertu, ou une union de la vertu. Or, aucun de ces modes n'est acceptable. — On ne peut pas accepter le premier, car les ang-es, dans le ciel, où, d'après notre foi, ils se trouvent, n'accomplissent aucune action au dehors. — Le second, non plus, ne saurait être admis, car la présidence en question suppose un certain influx, et l'on ne voit pas ce que l'ange aurait à influer relativement au ciel où il se trouve. — Quant au troisième, dire que l'ange est dans un lieu par l'application de sa vertu, revient à dire que l'ange peut être principe d'action, à la manière dont on dit que ce qui est triste touche le cœur. Mais cela même ne peut suffire. Cette vertu, en efl'et, sera prise au sens d'acte ou au sens d'habitude. Au sens d'acte, c'est retomber dans le premier mode » d'une action au dehors « que nous avons exclu. Au sens d'habitude? Mais que veut-on dire par là? s'agit-il de la substance de l'an^-e? Dans ce cas, il serait vrai que l'ange est dans un lieu par sa substance ; et puisqu'on n'admet pas qu'il y soit par sa substance, il n'y sera pas davantage par sa vertu. Que si l'on entend l'habitude, d'une qualité accidentelle, alors, je demande quel est cet accident. Ce ne peut pas être un accident corporel, la substance de l'ange n'admettant pas de ces sortes d'accidents. Et si on l'entend d'un accident spirituel, il ne pourra pas avoir plus de rapport au lieu corporel que n'en a la substance de l'ange elle-même. — Enfin, du quatrième mode, il n'y a pas à parler, puisque cette union est précisément ce que nous cherchons ; et il n'y a pas à s'arrêter à l'exemple de la chose triste affectant le cœur, parce que cette sorte d'affectation suppose la connaissance dans le sujet qui est affecté »; or, les corps et les lieux corporels n'ont pas de connaissance.

Voilà l'objection d'Auriol, telle qu'il l'expose dans son commentaire sur le deuxième livre des Sentences, dist. 2, q. 3, art. 2.

Capréolus (deuxième livre des Sentences, dist. 2, q. i, art. 3;

Question lii. — des anges comparés aux lieux. 2^3

— de la nouvelle édition Paban-Pè^ues, t. III, p. i33) répond que « le contact de vertu, par lequel l'ange atteint le lieu, peut se dire de tout ce qui a trait à l'opération qui sort de l'ange et passe en un lieu ou en une matière extrinsèques, que cela soit un mouvement local, ou une administration de l'ange, ou une présidence portant sur tel corps localisé, ou le fait de contenir un corps, ou l'union de l'ange à un corps, ou son influence sur tel corps, ou le fait de forlifer la vertu de tel corps, ou n'importe quoi qui signifie racte second ou l opération se terminant à un être corporel pour agir sur lui. Car » vouloir déterminer tel mode d'une façon plus ou moins précise est au dessus de notre portée^ « suivant ce que dit saint Thomas au quatrième livre des Sentences, dist. 4^5 ^] I5 ^^ï't- i? 4''^ I5 ^^d /"'", en commentant le mot de Boèce, dans le livre des Semaines, affirmant que c'est un premier principe reçu de tous, parmi les savants^ que les choses incorporelles ne peuvent être dans un lieu. Les choses incorporelles, déclare saint Thomas^ ne sont pas dans un lieu^ selon l'un des modes que nous connaissons et qui nous st^nt habituels, par où nous disons, au sens propre, que les corps sont dans un lieu ; mais les êtres spirituels sont pourtant dans le lieu,, selon un mode qui leur convient et qui ne peut pas être, pour nous, pleinement manifeste ».

Gapréolus n'hésite donc pas à requérir, pour expliquer la présence ou l'existence de l'ange en un lieu corporeb une opération véritable de l'ange portant sur ce lieu, en quelque manière, du restC:, qu'on entende ou que se produise cette opération, pourvu qu'il s'agisse d'un acte second, par opposition à l'acte premier qui ne se dit que de la substance ou de la vertu au sens d'habitude.

C'était là ce que repoussait Auriol. — Sa première raison était que les anges, dans le ciel où pourtant ils se trouvent, n'ont aucune opération de ce genre. — Gapréolus répond qu' « ils n'ont pas, relativement au ciel de la gloire, l'opération qui consisterait à mouvoir ce ciel d'un mouvement local », puisque, d'après la conception du monde tel que les anciens l'entendaient, le ciel de la gloire, ou ciel empyrée, était au dessus de tous les autres cieux et ne se mouvait pas d'un mouvement local ; « mais les

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ang-es pouvaient avoir, dans le ciel ainsi entendu, cette opération transitive qui s'appelle la présidence ou l'union ».

Quant à déterminer « ce qu'il faut entendre par cette présidence » ou cette union, « je dis, ajoute Capréolus, que ce n'est pas l'influx d'une qualité ou d'une vertu active que l'ang-e communiquerait au ciel de la gloire ; c'est un certain ennoblissement, ou une certaine ornementation, ou une certaine actuation du corps par l'esprit. Et voici, en effet, ce que dit saint Thomas, dans son commentaire sur les Sentences, liv. I\', dist. 48, q. 2, art. 4? ad J"'" », répondant à l'objection qu'il s'était faite, qu'après le jugement, il y aurait une partie du monde, savoir l'enfer, qui ne participerait en rien à la transformation glorieuse de toutes choses : (( Dans l'enfer, explique-t-il, la terre ne sera pas glorifiée par la réception de la clarté », puisque ce sera le lieu des ténèbres éternelles; « mais, pour lui tenir lieu de cette gloire, il y aura, dans cette [)artie de la terre, les esprits doués de raison et d'intelligence des hommes et des démons, qui, pour être au dernier degré, en raison de leurs fautes, n'en sont pas moins, en raison de leur nature, supérieurs à quelque qualité corporelle que ce puisse être ». — « On voit, par ces paroles, reprend Capréolus, que, pour saint Thomas, le lieu de l'enfer reçoit un certain éclat de la présence des esprits humains ou démoniaques qui s'y trouvent; bien plus, la présence de ces sortes d'esprits remplacera, en enfer, la transformation glorieuse qui s'étendra à tout le reste de la création même corporelle ».

Auriol demandait comment pourrait se faire F a application », à un lieu corporel, « de la vertu angélique » et ce qu'était bien cette vertu. Capréolus répond que « la vertu de l'ange », dont nous parlons, n'est pas la substance angélique, ni, non plus, un accident corporel; c'a est un accident spirituel », appartenant au genre qualité ; a et son application au corps se fait par cela même que l'ange meut réellement ce corps ou y préside de la façon que nous avons dite. — Et si Ton demande ce qu'est l'ennoblissement ou l'éclat dont nous avons parlé, nous dirons que c'est un certain rapport entre l'ange et tel corps, signifié par mode d'opération transitoire, ou un certain ordre d'harmonie et de convenance entre l'un et l'autre, ou de supériorité, ou

de députalion de run par rapport à l'autre ». Rien n'est isolé dans le inonde; et par le simple fait qu'ils conviennent tous deux dans la raison d'êtres créés, il peut y avoir, entre Tange et le corps, ces rapports que mentionne ici Capréolus, et qui ne laissent pas d'être très réels aux yeux de la raison, bien que rimagination qui est rivée à l'étendue ne puisse pas se les représenter. — Nous en trouvons une nouvelle preuve dans ce que dit Capréolus, en s'appuyant toujours sur saint Thomas, pour expliquer ce que nous entendons par le mot contenir, quand nous disons que l'ange contient ou peut contenir tel ou tel corps : « Selon que s'exprime saint Thomas, dans les questions de la Vérité, q. 9, art. i, les êtres supérieurs, dans l'univers, ont, en quelque façon, raison d'acte par rapport aux inférieurs. Or, la perfection de toute puissance est accrue par le fait de l'union à son acte; c'est ainsi que les corps moins parfaits sont perfectionnés par le voisinage des corps plus parfaits qui les localisent et les contiennent. 11 s'ensuit que tout corps, par son union », en quelque façon que cette union se produise, pourvu qu'il s'ag"isse d'une action de l'ang-e sur le corps, « avec une substance séparée, recevra un accroissement » de la perfection et (( de la vertu de cette substance séparée : non pas que cette vertu soit dans le corps par mode de qualité réelle » ; elle n'est à ce titre que dans l'ang^e ; « mais elle se trouvera » participée (( dans le corps, selon le mode d'être intentionnel, comme par exemple la couleur dans l'atmosphère » : l'atmosphère n'est pas réellement colorée ; et cependant la couleur est réellement dans l'atmosphère, puisque c'est en passant par l'atmosphère qu'elle va de l'objet coloré à notre œil, pour que nous puissions la saisir et la voir. C'est, un peu, de cette manière que l'influx de la nature spirituelle de l'ange se transmet, par la vertu de ce dernier, aux corps où il se trouve. « Et voilà pourquoi le corps qui reçoit un tel influx se trouve accru en perfection et en vertu active ».

Sur le dernier mot d'Auriol , voulant savoir ce qu'est bien cette union de l'ang-e au corps, Capréolus répond que « cette union exprime un certain rapport du corps à l'ange, comme le mobile se réfère au principe qui le meut, ou ce qui est potentiel à ce qui Tactue, ou l'être embelli à ce qui l'ornemente, ou l'être

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fortifié à ce qui le fortifie, ou tout autre rapport de ce g-enre. Car une telle union ne nous est pas pleinement connue tant que nous vivons de la vie présente; ainsi — remarque très finement Gapréolus — que Tobjectant lui-même est oblig^é de l'avouer à son propre sujet : après avoir, en effet, rejeté les opinions des autres, il déclare qu'il ne voit aucun moyen satisfaisant d'expliquer comment l'ang^e se trouve en un lieu, à moins de dire qu'il s'y trouve en raison de l'opération dont nous avons parlé. Et aussi bien, ajoute Gapréolus, en finissant, j'estime que c'est là la vraie pensée de saint Thomas. S'il est quelqu'un à qui mon explication ne plaise pas, qu'il en cherche une meilleure dans les écrits du saint Docteur ».

Pour notre part, nous n'en chercherons point d'autre ; car, nous l'avons dit, notre persuasion est que saint Thomas n'a pas entendu expliquer autrement la présence de l'ang^e en un lieu corporel. C'est par une véritable action de l'ange, — quelle que soit d'ailleurs cette action et en quelque manière qu'elle se produise, pourvu qu'elle suppose un certain perfectionnement du corps, causé précisément par cette action ou cette application actuelle de la vertu angélique, — que nous devons expliquer, pour rester pleinement fidèles à la pensée de saint Thomas, la présence de l'ange en tel ou tel lieu dans le monde des corps.

L'ang-e peut occuper et occupe d'ordinaire un lieu corporel; mais ce n'est pas à la manière des corps. Il l'occupe en raison de sa vertu et de son action. — Peut-il occuper en même temps plusieurs lieux?

C'est une nouvelle question que nous allons examiner à l'article suivant.

Article IL Si l'ange peut être en plusieurs lieux simultanément?

Trois objections veulent prouver que « l'ange peut être en plusieurs lieux simultanément ». — La première observe que

(( l'anime n'est pas d'une moindre vertu que Ta me. Or, Tâme est simultanément en plusieurs lieux; elle est, en effet, tout entière en chaque partie du corps, ainsi que le dit saint Augustin {de la Trinité^ liv. VI, ch./ vi). Doue, l'ang-e peut être en plusieurs lieux simultanément ». — La seconde objection rappelle (pie « l'ange est dans le corps qu'il s'unit; et comme le corps qu'il s'unit est étendu, il send)le qu'il est en chacune de ses parties. D'autre part, les diverses parties de ce corps formeront » pour range « divers lieux. Il semble donc que l'ange est simultanément en plusieurs lieux ». — La troisième objection cite une parole de « saint Jean Damascène » {de la Foi orthodoxe, liv. I, ch. XIII ou XVII), (pii (( dit que Y ange se trouve oi) il agit. Or, parfois Lange agit simultanément en plusieurs lieux, ainsi qu'on le voit par l'ange qui détruisit Sodome ((jeiièse, ch. xix, V. 26). Donc, l'ange peut être simultanément en plusieurs lieux ».

L'argument sed contra est une autre parole de saint Jean Damascène {delà Foi orthodoxe, liv. II, ch. m) disant (pie les anges, quand ils sont dans le ciel, ne sont pas sur la terre.

Au corps de l'article, saint Thomas part de ce principe que (( l'ange n'a qu'une vertu et une essence finies. Seules, la vertu de Dieu et son essence sont infinies; et c'est Lui qui est la cause universelle de toutes choses. Il s'ensuit que par sa vertu. Dieu atteint toutes choses, et que non seulement 11 est en plusieurs lieux, mais partout. Quant à la vertu de l'ange, précisément parce cju'elle est finie, elle ne s'étend pas à tout, mais à un certain effet déterminé : il faut, en effet, que ce qui se rapporte à une seule et même vertu s'y rapporte à titre d'effet, constituant, par rapport à elle, un seul tout, dans la raison d'effet produit par elle ». Une même vertu déterminée et finie, ne peut, par une même action, produire qu'un même effet; et serait-elle même infinie, comme la vertu divine, (jue tout ce à (|uoi elle s'étendrait, formerait, par rapport à elle, une sorte d'ensemble qui aurait raison d'un seul et même tout. « De même donc (|ue l'universalité des êtres constitue, par rapport à l'universelle vertu divine, une sorte de tout uni(jue ; de même, tel être particulier constitue aussi un tout unique par rapport à la vertu de l'ange », en telle III. r. des Anges. 17

manière que la vertu de l'ang-e s'étendra à cet être particulier ou à ce tout et non pas à un autre. Puis donc que l'ange est dans un lieu par l'application de sa vertu à ce lieu, cette application ne pouvant pas s'étendre à tous les lieux, ni même à plusieurs en tant que plusieurs, car, nous l'avons dit, une vertu finie ne se termine, par un même acte, (pià un même effet, « il s'ensuit que l'ange n'est pas partout, ni même en plusieurs lieux » simultanément, (( mais en un seul ». — Dans son commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 37, q. 3, art. 2), saint Thomas s'exprimait ainsi : a Je dis que l'ang^e ne peut pas être simultanément en plusieurs lieux, parce qu'il est d'une nature finie, et, par conséquent, d'une vertu finie. Or, d'une vertu finie ne peut procéder » simultanément « (pi une opération une » et non multiple. « Et parce que l'opération est une en raison de l'unité de l'effet auquel elle se termine, il s'ensuit que l'effet produit immédiatement par l'ange en vertu d'une même opération sera unique. L'ange ne sera donc ([u'en un seul lieu et non en plusieurs simultanément. Quant à Dieu, sa vertu est infinie; et bien que son opération soit une, à la considérer du côté du sujet, puis- (pi'elle est Dieu Lui-même, cependant les effets de cette opération sont infinis, en tant qu'il est Lui-même le Principe qui donne l'être et, par suite, tout ce qui se surajoute à l'être. Il sera donc en toutes choses, non seulement en tant que toutes choses ont raison d'unique effet par rapport à Lui, mais aussi en tant qu'elles sont plusieurs, parce que cela même (jui fait que les êtres où Dieu agit sont distincts les uns des autres, est aussi produit par Dieu ». On aura remarqué comment, dans ce texte du commentaire sur les Sentences^ saint Thomas tire toute la raison de la présence de Tang-e en un lieu, de son opération se terminant à un seul effet. C'est la confirmation expresse de ce que nous avions dit au sujet de l'article premier.

Dans le présent article de la Somme, que nous commentons, saint Thomas, après avoir établi la vérité sur le point qui était en question, fait remarquer que « plusieurs se sont trompés à ce sujet. Quelques-uns, en effet, ne pouvant s'élever au dessus de l'imagination, pensaient que l'ange était indivisible à la manière dont le point est indivisible. Ils en concluaient (pie l'ange ne

pouvait être o siimiltanémcnt (( (|u'eii un seul point. — Mais c'est là manifestement une erreur. Le point, en effet, est indivisible dans Tordre » delà quantité ou de l'étendue et « du site. L'ang-e, au contraire, est indivisible, existant en dehors de tout site et de toute quantité » : la quantité, ou l'étendue, est un accident qui atVecte les êtres matériels et constitue la raison de corps, au sens mathématique : et parce que l'anf^e est en dehors de toute matière, il n'y a aucunement à parler d'étendue à son sujet. Lors donc que nous le disons indivisible, c'est en un tout autre sens que le point mathématique. II s'agit ici non de l'indivisibilité mathémati(jue, mais de l'indivisibilité métaphysique. « Aussi bien n'est-il pas nécessaire de déterminer à l'ange un lieu indivisible au point de vue du site » et de l'étendue : (( l'ange peut être en un lieu divisible ou indivisible, grand ou petit, selon que, par sa volonté, il applique sa vertu à un corps plus grand ou à un corps moindre. Et c'est ainsi que tout le corps auquel il apprKjue sa vertu, se compare à lui sous la raison d'un seul et même lieu ».

Saint Thomas répond ensuite à une objection inq)licite (ju'on pourrait faire, ou du moins qu'on pouvait faire dans le système du monde tel que le concevaient les anciens, au sujet de l'ange qui mouvait la sphère suprême des corps célestes. Il semble (]ue cet ange, par sa vertu, atteignait tout ; et, par conséquent, on pouvait dire de lui qu'il était partout. Saint Thomas n'accepte pas cette conclusion. « Il ne s'ensuit pas, dit-il, (pie si un ange meut le ciel, cet ange soit partout. — D'abord, parce (jue sa vertu ne s'applique qu'au point précis où commence le mouvement de la sphère ; et ce point précis, ajoute saint Thomas », eu se référant à l'explication d'Aristote, « se trouve à l'orient de la sphère; ce qui faisait dire à Aristote, dans son huitième livre des Physiques (ch. x, n. 7; de S. Th., lec;. 23; cf. du Ciel et du Monde, liv. II, ch. 11, n. 9; de S. Th., leç. 3), que la vertu motrice des corps célestes se tenait à l'oiient. — \]\\{i seconde raison se tire de ce qu'il n'était pas requis, au nom de la science philosophique, qu'une même substance séparée mût immédiatement toutes les sphères. Il n'y avait donc pas de nécessité à admettre qu'elle fut partout ». C'est, en effet, nous l'avons mar-

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que, selon que la vertu de l'anj^e s'applique immédiatement à un lieu corporel que l'ange est dit être dans ce lieu.

En terminant, saint Thomas fait observer qu' « on voit, par ce qui a été dit, que c'est en un tout autre sens qu'il convient au corps, à l'ange et à Dieu d'être dans un lieu corporel. Le corps s'y trouve circonscrit^ car les mesures du lieu l'entourent de toutes parts; l'ange s'y trouve défini^ car il est en telle manière dans un lieu qui nest pas dans un autre; mais Dieu ne s'y trouve ni circonscrit, ni défnii, parce qu'il est partout ».

Saint Thomas ajoute qu' « il est, après cela, facile de répondre aux objections, car ce tout auquel s'applique d'une façon immédiate la vertu de l'ang-e, constitue, par rapport à l'ang-e, un seul et même lieu, quand bien même il » ait plusieurs parties et « soit continu », ainsi que le disait l'objection seconde. Qu'il y ait plusieurs parties quantitatives, et que ces parties soient distantes ou (pi'elles soient unies, peu importe : dès Tinstant que la même opération de l'ang-e les atteint d'une manière immédiate, elles constituent, par rapport à lui, un seul et même lieu.

Nous avons vu, i)ar l'argument sed contra^ que l'ange ne pouvait pas être simultanément au ciel et sur la terre. Dans son commentaire snvXç^s Sentences (li\ . 1, dist. 37, q. 3, art. 2), saint Thomas s'était posé l'objection : « le ciel éthéré, disait-il, est dû aux anges en raison de l'acte de la contemplation » ou de la vision béatifique. « Or, quand ils agissent autour de nous, ils ne cessent pas de vaquer à hi contemplation » et de jouir de la vision de Dieu. Par consc(juenl, ils doivent être sinmltanément au ciel et près de nous. Ils peuvent donc être eu plusieurs lieux ». — A Vad terfinm, saint Thomas répondait : « l'opération » est comme au milieu entre le sujet qui agil et l'objet auquel elle se termine. On peut donc la considérer soit en tant qu'elle émane du sujet, soit en tant cpi'elle se termine à l'objet. Le lieu n'est pas dû à l'opération de Lange, selon qu'elle émane de la substance ou de la vertu ang-élique; car, de ce chef, elle est absolue ou dégag-ée de toute matière, comme cette substance et cette vertu. C'est en raison de l'objet auquel elle se termine, que nous pouvons parler de lieu, relativement à l'opération de l'ang-e. Puis donc (jue l'objet de la contemplation » et de la vision béa-

QUESTION LTI. DES ANCîES COMPARES AUX LIEUX. 26 1

tifique (( est spirituel, celte opération de l'ange n'entraîne aucune nécessité de lieu corporel. Aussi bien le ciel étliéré n'est-i-1 pas requis de façon nécessaire pour cette opération. Ce n'est qu'à titre de convenance et de proportion que nous les rapprochons : parce que ce lieu est le lieu préparé par Dieu pour être le séjour de ses élus glorifiés; un peu comme nous disons aussi que l'église est un lieu plus apte à la contemplation que la place publique. — Il n'est donc pas nécessaire que tout autant qu'il jouit de la contemplation » et de la vision, « l'ange soit dans le ciel éthéré ». Nous trouvons une; preuve manifeste delà doctrine que vient de nous exposer ici saint Thomas, dans la parole dite par Jésus au bon larron sur la croix : a aujourd'hui même tu seras avec moi dans le ciel ». Il est certain, en effet, que le bon larron n'entra pas tout de suite dans le ciel éthéré, puisque ce ne fut qu'au jour de l'Ascension que Jésus Lui-même y fit son entrée. Mais dès le moment indi(jué par Jésus, il jouit de la vision béatifique; et c'est ce que voulait manpier Jésus, quand il disait : « aujourd'hui même, tu seras avec moi dans le ciel ». Les anges donc, même quand ils ne sont plus, comme dans un lieu qui les définisse, au ciel du paradis, continuent cependant d'être au ciel, en ce sens qu'ils jouissent toujours do hi vision béatifique dont on jouil au ciel.

L'ange est dans un lieu selon que par sa volonté il applique à ce lieu l'action de sa vertu. Et parce que sa vertu est finie, il ne peut, par une même action, atteindre qu'un objet déterminé. Il ne sera donc simultanément qu'en un seul lieu, c'est-à dire dans l'unique objet qu'il atteint immédiatement par sa vertu. Cet objet d'ailleurs peut être, matériellement parlant, un ou multiple, simple ou étendu, vaste ou petit; mais quel qu'il soit, au point de vue matériel, il ne constituera jamais, au [)()int de vue formel ou en tant qu'objet atteint par l'action immédiate de l'ange, qu'un seul et même objet, qu'un seul et même lieu. Quant à déterminer l'échelle de la vertu des anges et jusqu'où peut s'étendre cette vertu dans une même action, ce n'est pas en notre pouvoir. Une seule chose est certaine : c'est que la vertu angélique est une vertu finie et que, par suite, elle ne

peut atteindre d'une façon immédiate et comme objet proportionné qu'une chose finie. Y a-l-il un an^-e dont la vertu pourrait atteindre, par un même acte immédiat et comme objet proportionné, tout l'univers matériel? La chose n'est pas impossible en soi et Dieu aurait pu créer un ang-e qui aurait cette vertu. Il semble néanmoins plus probable de dire qu'il ne l'a point fait et que les an^es destinés à l'administration du monde matériel étant multiples, chacun d'eux n'a qu'une vertu limitée à certains effets déterminés. Dieu se réservant pour Lui seul la domination souveraine qui s'étend à tout l'ensemble du monde matériel comme à un objet atteint immédiatement par sa vertu. — Nous devons examiner maintenant si deux ou plusieurs anges peuvent se trouver en un seul et même lieu. Et tel est l'objet de l'article suivant.

Artici-f, III.

Si plusieurs anges peuvent être ensemble dans un même lieu?

Trois objections veulent prouver que a plusieurs anges peuvent être simultanément dans un même lieu ». — La première observe que « si plusieurs corps ne peuvent pas simultanément être dans un même lieu, c'est [)arce que les corps remplissent le lieu » où ils se trouvent. « Or, les anges ne remplissent pas le lieu )) où ils se trouvent. « parce que seuls les cor[)s le remplissent, en telle manière que \c vide ne soit plus, comme on le voit par Aristote, au quatrième livre des P/ij/siqnes (ch. vi, n. 2; cil. vif, Uo I, 2; de S. Thomas, \cr. (), ro). II s'ensuit (jue plusieurs anges pourront êlre eu un même lieu ». — La seconde objection dit qu' a il y a [)lus de différence entre l'ange et le corps qu'il n'y en a entre deux anges. Or, l'ange et le corps peuvent êlre simultanément dans un même lieu; car il n'est aucun lieu qui ne soit plein de quelque corps sensible », le vide absolu n'existant pas, « ainsi qu' Aristote le prouve au quatrième livre de ses PIujsi(jues (ch. vu et suiv. ; de S. Thomas, leç. 10 el

suiv.). Donc, à plus forte raison sera-l-il possible que deux anges soient clans un même lieu ». — La troisième objection rappelle que « Tàme est en cliacpie partie du cor[)s, d'après saint Augustin {de la Trinité^ liv. VI, cli.* vi). Or, les dénions, s'ils ne peuvent pas pénétrer dans l'àme, pénètrent quelquefois dans les corps » et y demeurent, comme dans les cas de possession. « Il s'ensuit que l'àme et le démon sont ensemble dans, un même lieu. Et, pour la même raison, il en sera de même de toutes les autres substances spirituelles » : elles pourront simultanément être plusieurs dans un même lieu.

L'argument sed contra dit qu' « il n'y a pas deux âmes dans le même corps. Pareillement, il ne saurait y avoir deux anges dans un même lieu )>.

Au corps de l'article, saint rbomas répond qu' « il n'y a point simultanément deux anges dans un seul et même lieu. La raison en est qu'il ne peut pas y avoir, pour un seul et même effet, deux causes complètes et immédiates. On peut s'en rendre compte dans tous les genres de causes. C/est ainsi (ju'il n'y a qu'une forme prochaine pour une seule cl mêuie chose; e(, de même, un seul moteur j)rochaiii, bien (pi'il puisse y avoir plusieurs moteurs éloignés. — Et qu'on n'objecte pas, remarque saint Thomas, le fait du bateau traîné par plusieurs ; parce qu'il n'est aucun de ceux qui le traînent qui ait la raison de moteur parfait, n'ayant chacun qu'une vertu ou une force limitée, insuffisante toute seule à mouvoir le bateau ; ils ne forment tous ensemble qu'un seul moteur, leurs vertus s'unissant pour ne constituer qu'une vertu totale capable de causer le mouvement. — Puis donc que l'ange n'esl dit être dans un lieu que parce que sa vertu atteint immédiatement le lieu par mode de principe parfait qui le contient, il faut, de toute nécessité, qu'il n'y ait qu'un seul ange pour un seul et même lieu ». — C'est donc toujours du côté de l'action de l'ange que se tire la raison des rapports que l'ange peut avoir avec le lieu corporel. 11 est dans un lieu, parce qu'il y exerce une action; il ne peut être que dans un seul lieu en même temps, parce qu'il ne peut avoir en même temps qu'une seule action; cl il exclut du lieu qu'il occupe toute autre substance spirituelle de mênie ordre, parce qu'ils ne peu-

264 SOMME THÉOLOGIOUE.

vent être deux à accomplir, sous le même aspect, la même action dans le même sujet.

\Jad primiim répond que « si nous écartons la possibilité de deux ang-es dans un même lieu, ce n'est pas », comme le supposait l'objection , « que nous en appelions à la question du plein et du vide; c'est pour un tout autre motif, ainsi qu'il a été dit au corps de l'article : parce que deux ang-es ne peuvent pas avoir, relativement au même objet, la même raison de cause immédiate et parfaite.

Uad seciindiim fait observer que « l'ange et le corps ne sont pas dans le lieu de la même manière; il ny a donc pas de parité » entre le fait de l'ange et le corps et le fait de deux ang-es occupant un seul et même lieu.

Und tertuim dit que « même le démon et l'àme n'ont pas, au corps où ils se trouvent, le même rapport de causalité, l'ame ayant raison de forme, ce que le démon n'a pas. Il s'ensuit que la raison de l'objection est nulle ». — Dans son Commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 37, (|. 3, art. 3, ad i?"'"), saint Thomas, répon- (lant à une semblable objection, disait : « L'àme est dans le corps, à tilic (le forme qui donne l'être et (jui est le principe des opérations naturelles. L'ange, au contraire, est dans le corps, à titre de principe y opérant des opérations surnaturelles. Et donc il n'est pas possible qu'il y ait confusion d'opérations, ces opérations n'étant pas du même ordre ». D'autre part, saint Thomas nous l'a dit ici el il l'avait dit de même dans le passage précité des Sentences (dd /"'"), (M' (pii empêche (pie deux anges soient dans un même lieu, c'est que leurs opérations ne doivent pas se confondre : or, elles se confondraient, s'ils étaient deux à opérer, au même titre, et de la niMue manière, dans un même sujet, ((Confusion qui entraînerait », disait saint Thomas à Vad prlnium des Sentences^ (( en quelque manière, la confusion des vertus et des natures », ce qui est inadmissible. Il ajoutait, au même article {nd .?"'")) qu'il n'y avait pas le même inconvénient à admettre la simultanéité de présence, quand il s'agit de Dieu et de l'ange : (( Dieu, en effet, est dans les choses, comme leur donnant l'être à toutes et comme opérant », à titre de principe premier, (( en toute vertu qui opère. Il n'y a donc aucune parité entre l'opéra-

tion de Dieu » qui le fait être présent en tel être créé, « et Topération de l'anj^e ». Par suite, aucun danger de confusion n'est ici à craindre.

L'ang-e est dit être dans un lieu corporel, en tant qu'il y agit ou qu'il y applique sa vertu; et comme il ne peut avoir, en même temps, qu'une seule application actuelle de sa vertu, il ne sera qu'en un seul lieu à la fois; et il n'y aura pas plusieurs anges simultanément pour un seul et même lieu, puisque, pour un seul et même effet, n'est requise qu'une seule et même vertu immédiate complète. — Il faut entendre tout ce que nous avons dit dans cette question, du seul lieu corporel et non pas du lieu au sens métaphorique et spirituel. Le lieu entendu en ce second seijs n'est autre, par rapport à l'ange, que Dieu Lui-même, ainsi que le dit expressément saint Thomas, dans son Commentaire sur les Sentences (article précité), a Dieu, en effet, comme le lieu corporel » qui contient les objets localisés eu lui, mais dans un sens infiniment plus parfait, « peut être dit aussi contenir les choses; et, à ce titre, tous les anges, bien pUis, tous les êtres sont dans un seul et même lieu » spirituel, « c'est-à-dire en Dieu qui contient tout » par sa vertu. — Mais ce n'était pas du lieu entendu en ce sens plus élevé qu'il s'agissait ici. C'était du lieu corporel, au sens strict.

Après avoir vu les rapports de la substance angélique avec les lieux ou les espaces corporels, nous devons maintenant étudier les rapports de la substance angélique avec le mouvement local.

r/est l'objet de la question suivante.

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