‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 2)Chapitre 21 sur 30 · DE LA PRODUCTION DES ANGES DANS L'ÊTRE DE NATURE · texte numérisé non relu

DE LA PRODUCTION DES ANGES DANS L'ÊTRE DE NATURE

Cette question comprend quatre articles :

lo Si l'ange a une cause de son être ?

20 Si l'ange existe depuis l'éternité '?

3o Si l'ange a été créé avant la créature corporelle ?

40 Si les anges ont été créés dans le ciel empyrée ?

De ces quatre articles, le premier examine le fait de la production de l'ange ; le second et le troisième, le moment de celte production ; le quatrième, le lieu. — D'abord, le fait.

C'est l'article premier.

Article Premier.

Si les anges ont une cause de leur être?

Trois objections veulent prouver que « les anges n'ont pas de cause de leur être ». — La première en apj)elle au silence de la Genèse. « La Genèse, en effet, dans son chapitre premier, traite des choses qui ont été créées par Dieu. Or, elle ne fait aucune mention des anges. Donc, les anges n'ont pas été créés par Dieu ». — La seconde objection cite une parole fort curieuse d' « Aristote, en son huitième livre des Métaphysiques [de S. Th., leç. 5; Did., liv. VII, ch. vi, n. 5, 6], où il « dit que s'il est quelque substance étant forme pure sans matière, tout de suite, par elle-même^ elle aura l'être et Vunitéf et elle n'aura pas de cause qui la constitue dans l'être et la fasse une. Puis donc que

les ang-es sont des formes immatérielles, ainsi qu'il a été montré plus haut (q. 5o, art. 2), il s'ensuit qu'ils n'ont pas de cause de leur être ». — La troisième objection observe que « tout ce qui est produit par quelque cause, par cela même qu'il est produit, reçoit une forme de la cause qui le produit. Or, les ang-es, précisément parce qu'ils sont dfes formes subsistantes., ne peuvent pas recevoir une forme de leur cause. Ils ne peuvent donc pas être causés ».

L'argument sed contra cite un double texte du psaume gxlviii, d'où il ressort manifestement que les anges ont été créés par Dieu. Il est dit, au verset 2 : Louez le Seic/neiir, vous tous, ses anges. Puis, après une énumération d'autres créatures, le Psalmisle ajoute (v. 5) : Car II a commandé,, et ils ont été créés. — Partout, d'ailleurs, où il est fait mention des ang-es, dans la sainte Ecriture, ils sont présentés comme des serviteurs du Très- Haut, qui dépendent absolument de Lui, laquelle dépendance a pour fondement la création de leur être par [Dieu. — L'Eglise a solennellement fixé cette vérité dans son symbole, où elle dit que Dieu est « le créateur de toutes choses, des choses visibles et des êtres invisibles »; et au IV® concile de Latran (en 12 15), où elle proclame l'Auguste Trinité « Principe universel et créateur de toutes choses, visibles et invisibles, spirituelles et corporelles » (Denzinger, 355). — Nous sommes. donc, ici, en présence d'une vérité formellement de foi.

Au corps de l'article, saint Thomas va justifier cet enseig-nement de la foi, aux yeux de la raison. Il déclare qu' « il est nécessaire de dire que les anges et tout ce qui est en dehors de Dieu a été fait par Dieu. C'est qu'en effet », rappelle-t-il — s'appuyant toujours sur cette doctrine essentielle qui domine tout dans son enseignement et que nous avons tant de fois soulig-née — « Dieu seul est son être ; en tout autre être, l'être et l'essence diffèrent, ainsi qu'il ressort de ce qui a été dit plus haut (q. 3, art. 4 ; q- 7, art. I, ari J""'; art. 2; q. 44? ait. i). Il suit de là manifestement que Dieu seul existe par son essence ; tout le reste n'existe que parce qu'il participe l'être. Or, ce qui n'est que par participation a nécessairement pour cause ce qui est par essence ; c'est ainsi que tout ce qui est chaufte sans être le feu est chauffé par le

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feu » ; on dirait aujourd'hui qu'un corps radio-actif par induction lient sa radio-activité induite d'un corps radio-actif par lui-même, tel que le radium par exemple. « Il s'ensuit nécessairement que les anges ont été créés par Dieu ». Dès là que les anges sont des êtres particuliers, ils ne sont pas l'Etre. S'ils ne sont pas l'Être, et qu'ils aient l'être, il faut de toute nécessité qu'ils aient reçu leur être de Celui qui est l'Etre. — C'est la raison universelle de l'article i, q. 44? appliquée au cas particulier de l'ang-e^ raison inéluctable, qu'aucun sophisme ne parviendra jamais à ébranler; car elle est forte comme l'évidence, et repose immédiatement sur la notion d'être, principe et norme de toutes les autres notions. Pour détruire la raison invoquée ici de nouveau par saint Thomas, il faudrait d'abord détruire la raison elle-même. Uad primuin est un modèle d'interprétation scripturaire. Saint Thomas commence par citer l'opinion de « saint Augustin, dans le onzième livre de la Cité de Dieu » (ch. ix, xxxiii), où il (( dit que les anges ne sont pas omis dans cette première création des choses, mais qu'ils sont désignés par le mot cieux ou aussi par le mol lumière ». Saint Thomas ne se prononce pas sur celle interprétation de saint Augustin. Il n'ignore pas que d'autres Pères de l'Église en ont donné d'autres [Cf., ici même, les citations ou les références du P. Janssens, qui nous montrent comment l'enseignement de saint Thomas n'est que 1 écho très fidèle de l'enseignement des Pères, alors même que le saint Docleur ne rapporte pas le nom ou les paroles de ses devanciers] ; et tenant compte des diverses explications, il dit lui-même que « si les anges ont été omis », comme le pensent, entre autres, saint Jean Chrvsostome (hom. 2^ sur la Genèse), saint Basile {De r Esprit- Saint, ch. xvi), et saint Grégoire de Nazianze (serm. xxxviii, 9, 10); « ou s'ils ont été désignés par les noms de créatures corporelles », comme le pensent Origène (hom. i'"^ sur la Genèse) et saint Augustin (à l'endroit précité), « c'est que Moïse parlait à un peuple grossier, incapable de saisir encore les natures spirituelles ; si Moïse leur avait parlé expressément d'êtres supérieurs à toute la nature corporelle, c'eût été pour eux uwQ occasion de tomber dans l'idolâtrie à laquelle ils étaient enclins et dont Moïse voulait avant tout les préserver ». Il n'y a

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donc pas à s'étonner que Moïse n'ait point parlé des ang-es dans le premier chapitre de la Genèse, ou qu'il ne Tait fait que d'une manière enveloppée et symbolique : l'intérêt de son peuple le demandait.

Uad seciindiim apporte une distinction lumineuse qui résout l'objection. « Les substances qui sont des formes subsistantes », pures de toute matière, « ne peuvent pas avoir une cause formelle de leur être ou de leur unité », comme en ont les êtres matériels, composés de deux principes, dont l'un, la matière, explique leur étendue et leur passivité, tandis que l'autre, la forme, explique leur être actuel et leur unité; « ni, non plus, une cause efficiente qui les produise en transmutant une matière préalable de la puissance à l'acte », puisque ces substances séparées n'ont pas de matière; « mais elles ont une cause qui produit toute leur substance » par voie de création.

Et saint Thomas ajoute que « cette réponse vaut aussi, comme on le voit, pour la troisième objection », portant sur l'impossibilité, pour les formes pures, d'avoir une cause efficiente, parce qu'elles ne constituent pas un sujet capable de recevoir une forme : elles ne peuvent pas avoir une cause efficiente qui les produise par voie de g-énération substantielle; mais elles ont une cause qui les produit par voie de création, ainsi qu'il a été dit.

Les ang-es ont une cause de leur être; et cette cause est Dieu Lui-même, directement ou immédiatement, car leur être n'a pu être produit que par voie de création, mode d'action qui est le propre, absolument exclusif, de Dieu [Cf. q. 45, art. 5). — Mais quand les anges ont-ils été créés par Dieu ? Est-ce de toute éternité ? Est-ce antérieurement au monde des corps ? Nous allons examiner ce double point dans les deux articles qui suivent. — Et d'abord, le premier : si les ang-es ont été créés de toute éternité.

C'est l'objet de l'article suivant.

Article II.

Si l'ange a été produit par Dieu de toute éternité ?

Trois objections veulent prouver que « l'ange a été produit par Dieu de toute éternité. — La première arguë de ce que « Dieu est cause de l'ang-e par son être ; Dieu, en effet, n'agit pas par quelque chose qui soit surajouté à son essence. Or, l'être de Dieu est éternel. Donc, c'est de toute éternité qu'il a produit les anges ». — L.a seconde objection dit que <( tout ce qui existe à un moment et n'existe pas ta un autre, est soumis au temps. Or, l'ang-e est an dessus du temps, ainsi qu'il est dit au livre des Causes (prop. ii ; de S. Th., leç. 2). Donc, on ne peut pas dire de l'ange qu'il soit à un moment et non à un autre ; il faut qu'il soit toujours » ; il est donc éternel. — La troisième objection dit que « saint Augustin (dans ses Soliloques, liv. II, ch. xix) prouve l'incorruptibilité de l'àme par 'cette raison que son intellig"ence la rend capable de vérité. Mais, de même que la vérité est incorruptible, elle est aussi éternelle. Donc, la nature intellectuelle de l'âme et de l'ange n'est pas seulement incorruptible; elle est aussi éternelle ».

L'argument sed contra cite « le livre des Proverbes, cii. viii » (v. 22), où il est « dit en la Personne de la Sagesse engendrée : Le Seigneur ni a possédée au commencement de ses voies, avant qu!Il fît rien au commencement. Or, les ang-es ont été faits par Dieu, ainsi qu'il a été montré (à l'article précédent). Donc, les anges ont été faits par Dieu à un moment donné » ; et il fut un temps où ils n'étaient pas. — Le IV® concile de Latran a expressément défini, contre les Albigeois, que (( l'une et l'autre créature, la créature spirituelle et la créature corporelle, ont été créées au commencement du temps — ah initio temporis » (Denzinger, 355). Donc, ni l'une ni l'autre n'est éternelle. Ici encore, nous sommes en présence d'une question de foi.

C'est ce que saint Thomas se contente de répondre, au corps

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de l'article; car nous savons que, pour lui, la raison humaine, livrée à elle seule, est incapable de rien démontrer à ce sujet [Cf. plus haut, q. 46]. Si donc nous devons donner ici une réponse catégorique, c'est à la foi seule qu'il la faut demander. « Dieu seul », déclare saint Thomas, « Père, Fils et Saint-Esprit, est depuis l'éternité. C'est là un point », ajoute le saint Docteur, « que la foi catholique tient pour absolument indubitable; et tout sentiment contraire doit être rejeté comme hérétique. Dieu, en effet, a produit les créatures en telle manière qu'il les a tirées du néant »; c'est l'expression même du concile de Latran ; a et cela veut dire », explique saint Thomas avec la tradition catholique, (( qu'il les a faites alors qu'auparavant rien n'était ». Dieu a tout tiré du néant, en ce sens que tandis que d'abord rien n'était, les créatures ont ensuite commencé d'être. Donc les an§"es n'ont pas été produits de toute éternité.

Uad prinuim répond que sans doute Dieu a tout créé par son être, et son être est éternel ; mais <( l'être de Dieu est aussi son vouloir. (Juand bien même donc Dieu ait produit les ang'es et les autres créatures par son être, cela n'exclut pas qu'il les ait produits par sa volonté. Or, la volonté de Dieu n'est pas nécessitée à produire les créatures, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 19, art. 3 ; q. 46, art. i). Il a donc produit ce qu'il a voulu et quand II l'a voulu ».

Uad seciindum accorde que <( l*ange est au dessus du temps qui mesure le mouvement du ciel, parce qu'il est au dessus de tout mouvement de la nature corporelle. Il n'est pourtant pas au dessus du temps qui mesure la succession de son être venant après son non-être, ou qui mesure aussi la succession de ses opérations. Aussi bien, saint Aug"ustin dit-il, au huitième livre de son Commentaire littéral de la Genèse, que Dieu meut la créature spirituelle dans le temps » [sur la différence des deux temps dont parle ici saint Thomas, cf. ce que nous avons dit plus haut, à l'occasion du mouvement des anges (q. 53)].

Vad tertium concède que « les anges et les âmes douées d'intelligence, par cela même qu'ils ont une nature qui les rend capa blés de vérité, sont incorruptibles. Mais ils n'ont pas eu cette nature depuis l'éternité; elle leur a été donnée par Dieu, quand

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Lui-même Ta voulu. Il ne s'ensuit donc pas que les ang-es soient de toute éternité ». L'incorruptibilité de la vérité fait que quiconque en est capable est lui-même incorruptible; car il participe à la nature de la vérité. Mais il ne s'ensuit pas que la vérité étant aussi éternelle, ceux qui en sont capables doivent de même être éternels ; il suffit que lorsqu'ils sont, ils aient une nature capable de la saisir.

Il n'est pas nécessaire que l'ang-e soit depuis toujours, et nous savons, par la foi, qu'il a été créé dans le temps. — Mais à quel moment du temps l'ang-e a-t-il été créé ? Est-ce en même temps que les créatures corporelles, ou antérieurement à ces créatures ?

Telle est la question que nous devons maintenant examiner.

Article III.

Si les anges ont été créés avant le monde corporel ?

Trois objections veulent prouver que « les anges ont été créés avant le monde corporel ». — La première est une parole de « saint Jérôme, dans son commentaire sur CEpitre à Tite » (ch. I, V. 2), qui (( dit : Six mille ans ne se sont pas encore écoulés depuis que dure notre temps; et combien de temps, combien de successions de siècles ne devons-nous pas supposer, durant lesquels les Anges, les Thrônes, les Dominations et les autres Ordres ont servi Dieu? Saint Jean Damascène dit aussi, au deuxième livre (de la Foi orthodoxe, ch. m) : Certains disent que les anges ont été engendrés avant toute création, comme le fait saint Grégoire le Théologien (serm. xxxviii, n. 9) qui s'exprime ainsi : Il pensa d'abord aux vertus angéliques et célestes, et sa pensée les réalisa ». — La seconde objection remarque que « la nature angélique est au milieu entre la nature divine et la nature corporelle. Or. la nature divine est de toute éternité, tandis que la nature corporelle est dans le temps. La nature angélique aura donc été faite avant la création du temps et après

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réternité ». — Li Iroisième objeclioii eu appelle à ce que « la nature aug-élique diffère plus de la nature corporelle qu'une nature corporelle ne diffère de l'autre. Or, parmi les natures corporelles, il en est qui ont été faites avant les autres; d'où nous trouvons six jours décrits pour la production des choses au commencement de la Genèse (ch. i). Il s'ensuit qu'à plus forte raison la nature ang-élique devra avoir été faite avant toute nature corporelle ».

L'arg-ument sed contra cite le premier verset de « la Genèse » où il est « dit : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or, ceci ne serait pas vrai, s'il y avait eu quelque chose de créé avant le ciel et la terre » : on ne pourrait plus dire que le ciel et la terre ont été créés au commencement. « Donc les anges n'ont pas été créés avant la nature corporelle ». L'argument est bon, mais il n'est pas absolument démonstratif; car on pourrait entendre les mots au commencement, dans un sens restreint, par rapport au seul monde matériel dont il est question ensuite.

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit qu' « au sujet de la question actuelle, il y a, parmi les saints Docteurs, un double sentiment ». Il ne le précise pas autrement ici; mais dans les questions de la Puissance de Dieu (q. 3, art. i8), et aussi dans le commentaire sur les Sentences (liv. II, dist. 2, q. i, art. 3), il l'exposait tout au long. « Relativement au commencement des choses, dit-il dans le commentaire sur les Sentences, les saints conviennent tous en ce qui est de foi, c'est à savoir qu'il n'est rien qui soit éternel en dehors de Dieu ; mais il se trouve qu'ils se sont exprimés différemment, du moins quant à l'apparence des mots, en ce qui n'est plus de nécessité de foi, où il leur était permis d'avoir des sentiments divers, comme à nous, d'ailleurs. Plusieurs, en effet, de ceux qui ont précédé saint Aug-ustin, tels que saint Hilaire, saint Jérôme^ saint Grég-oire de Nazianze, semblent affirmer que les anges ont été faits avant la créature corporelle, et que la créature corporelle a été disting-uée successivement par la créature spirituelle. Saint Augustin, au contraire, dit que la créature spirituelle et la créature corporelle ont été faites ensemble et que la de la totalité créature corporelle a été faite en même temps, quant à l'universalité des espèces, bien que

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les individus de ces espèces ne viennent à l'être que successivement au cours de la durée. Pour ce qui est des Docteurs qui ont suivi, tels que saint Grég-oire et le vénérable Bède, ils conviennent avec saint Aug^ustin quant à la simultanéité de la production des créatures spirituelles et de la créature corporelle dans son ensemble ; mais ils conviennent avec les autres Docteurs quant à la production successive des diverses espèces dans le monde corporel ». Il y a donc, comme nous le disait ici saint Thomas, relativement à la production des anges, deux grandes opinions parmi les saints Docteurs : les uns, tels que saint Jérôme, saint Hilaire, saint Grég-oire de Nazianze, et aussi^saint Basile, cité par saint Thomas dans l'article de la Puissance de Dieu, affirment que les anges ont été produits antérieurement à la créature corporelle; les autres disent, avec saint Augustin, que les anges et le monde corporel, au moins quant à ses éléments essentiels et premiers, ont été produits en même temps. (( Toutefois, déclare saint Thomas, l'opinion de ceux qui disent "que les ang-es ont été créés simultanément avec la créature corporelle est plus probable ». Il disait, dans l'article de la Puissance de Dieu ; « à y prendre soigneusement g"arde, l'opinion de saint Augustin et des autres Docteurs, qui d'ailleurs est maintenant communément reçue, se trouve être plus conforme à la raison ». .

(( C'est qu'en effet », prouve saint Thomas, ici dans la Somme théologique, et il donne la même raison aux endroits précités des Sentences et de la Puissance de Dieu, « les ang-es constituent une partie de l'univers; ils ne forment pas, en effet, à eux seuls, un univers séparé, mais eux et la créature corporelle conviennent tous en un seul et même univers dont ils constituent les diverses parties. On peut s'en convaincre par l'ordre même qui règne entre les diverses créatures; car l'ordre que les choses ont entre elles constitue le bien même de l'univers » ou de l'ensemble. « Or, il n'est aucune partie qui soit parfaite, quand on la sépare de son tout. Il n'est donc pas probable que Dieu, dont les œuvres sont toujours parfaites, ainsi qu'il est dit au Deutèronome, chapitre xxxii (v. 4)« î^i^ crt?é la nature angélique à part et avant les autres créatures. — Cependant, ajoute saint Thomas,

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l'opinion contraire ne doit pas être tenue pour erronée, à cause surtout du sentiment de saint Grégoire de Nazianze, dont Tautorité est si g-rande, en ce qui touche à la doctrine chrétienne, que nul n'a jamais osé s'inscrire en faux contre elle, pas plus que contre celle de saint Athanase, ainsi que le dit saint Jérôme » (voir Rufin, prologue de l'Oraison funèbre de saint Grégoire de Nazianze).

On aura remarqué l'éloge de saint Grégoire de Nazianze que vient de reproduire saint Thomas, en le faisant sien. Il souligne une fois de plus la déférence avec laquelle saint Thomas traite toujours le sentiment des Pères de l'Église, même quand il juge opportun de s'en séparer et d'en adopter un autre. Et cette déférence est ici d'autant plus à noter qu'il semble qu'au temps de saint Thomas la question avait été tranchée par l'Eglise en sens inverse. Nous lisons, en effet, dans le chapitre Firniiter^ promulgué par le quatrième Concile de Latran, sous Innocent III, en I2i5, que « Dieu a produit du néant, simultanément, au commencement du temps, l'une et l'autre créature, c'est-à-dire la créature spirituelle et la créature corporelle ». Cette autorité même ne laisse pas que de faire difficulté, en présence de la réserve où se renferme saint Thomas. Car il n'ose pas traiter d'erroné un sentiment qui semble avoir été indirectement condamné par l'Eglise; il se défend de vouloir en rien préjudicier à l'autorité et au sentiment de saint Grégoire. On s'est demandé s'il aurait ignoré l'existence et la teneur du chapitre Firmiter. Mais, comme l'observe Cajétan, la question se résout d'elle-même, si l'on prend garde que saint Thomas a commenté précisément ce chapitre Firmiter, dans son exposé des premières décrétales (opuscule xxiii). La seule réponse vraie — qui nous fournit d'ailleurs une nouvelle leçon de prudence et de sagesse dans l'interprétation des textes conciliaires — est que, pour saint Thomas (il s'en explique nettement lui-même dans le commentaire de ce chapitre), l'Église n'a pas entendu, en formulant cette règle de foi, condamner le sentiment de saint Grégoire, mais seulement l'opinion erronée d'Origène, d'après laquelle Dieu n'avait créé d'abord que des créatures spirituelles : seules, les créatures spirituelles auraient été voulues de Dieu directement et pour elles-

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mêmes; quant aux créatures corporelles, elles n'auraient été créées que postérieurement aux diverses chutes des créatures spirituelles et pour servir à leur dég^radation et à leur châtiment. C'est ce sentiment que le Concile a entendu exclure, au témoignage de saint Thomas; nullement, celui de saint Grégoire. Et cela nous explique pourquoi, même après la définition du Concile, saint Thomas, tout en faisant sien le sentiment de saint Augustin et des Pères qui ont suivi, sentiment que d'ailleurs il justifie si harmonieusement au point de vue de la raison^ ne veut cependant pas qu'on taxe d'erreur le sentiment opposé et qu'on infirme en quoi que ce soit l'autorité du grand docteur saint Grégoire de Nazianze.

Uad primum accorde que « saint Jérôme a parlé au sens des Docteurs grecs qui, tous, sur ce point, enseignent unanimement que les anges ont été créés avant le monde corporel ». Cette déclaration de saint Thomas, si formelle et si calme, nous dispense de nous troubler, quand les critiques modernes semblent être fiers de nous montrer qu'il y a eu, sur une foule de points libres ne constituant pas l'essentiel de la foi catholique , divergence d'opinion parmi les Pères de l'Eglise. Saint Thomas le j^avait, nous en avons ici la preuve : il concède que tous les Pères grecs — el nous avons vu en quelle estime il avait leur autorité — avaient soutenu un sentiment contraire à celui qu'il préfère. El malgré cela, il n'hésite pas à faire son choix, qu'il motive d'ailleurs très fortement, tout en réservant les droits que donne au sentiment contraire l'autorité des Docteurs grecs. S'il en a agi ainsi sur un point qui n'est pas de pure, philosophie, mais qui confine aux questions d'exégèse et de foi, combien plus avonsnous le droit de suivre nous-mêmes le sentiment de saint Thomas, en matière de pure philosophie, quand bien même certains écrivains des premiers siècles de l'Eglise auraient manifesté quelquefois des hésitations ou exprimé un sentiment contraire'.

I. Sur la question de savoir si en réalité tous les Pères grecs ont été pour la création antérieure des anges, il semble qu'il faut entendre cette expression des seuls Pères grecs que cite saint Thomas ; et encore saint Thomas nous a avertis que, pour quelques-uns, c'est « du moins, ce que leurs paroles semblent signifier ». Cf. au sujet de ce sentiment des Pères, l'appendice du P. Janssens,

QUESTION LXI. — DE LA PRODUCTION DES ANGES* 5o9

\Jad secundnm fait observer que « Dieu ne rentre pas dans l'univers à litre de partie. Il est au-dessus, les dominant toutes et possédant en Lui-même d'une façon suréminente toute la perfection de Tunivers. L'ange, au contraire, fait partie de l'univers. Il n'y a donc aucune parité, et l'objection ne vaut pas ». L'ang-e n'est pas mitoyen entre Dieu et les autres créatures ; il fait luimême partie de l'ensemble des créatures; par conséquent, la durée de son être ne doit pas être conçue comme mitoyenne entre Téternité et le temps; mais, quoique de nature différente, elle a pu commencer avec le temps qui mesure les corps.

Vad tertium est à noter au point de vue de la science moderne. Saint Thomas déclare que « toutes les créatures corporelles conviennent dans une même matière. Il s'ensuit que la matière des corps étant créée , tous les corps l'étaient aussi en quelque manière. Pour les ang"es, il n'en va pas de même. Ils n'ont rien de commun avec la matière corporelle; et, par conséquent, à supposer qu'ils eussent été créés seuls, on n'aurait pu dire en rien que le monde des corps le fût aussi ». La réflexion qu'a faite ici saint Thomas sur l'existence implicite de tous les corps dans la matière première, entendue au sens des premiers éléments, nous servira beaucoup, plus tard, quand il s'ag-ira d'expliquer l'œuvre des six jours et les transformations successives que nous y voyons mentionnées dans le récit de la Genèse. Nous pourrons faire le départ entre ce que la théorie de l'évolution a de raisonnable et ce qu'elle a d'exagéré ou d'impossible.

L'argument sed contra, nous l'avons vu, s'appuyait sur le premier verset de la Genèse pour exclure l'opinion des Pères grecs. Saint Thomas fait remarquer que « si l'on voulait garder cette opinion, les mots au commencement Dieu créa le ciel et la terre, devraient s'expliquer » au sens spirituel ou au sens relatif. « Au commencement, mol à mot dans le principe, signifierait, non pas au commencement ou dans le principe du temps, mais dans le Principe qui est le Fils, le Verbe de Dieu. Que si l'on voulait entendre ces mots en les appliquant au temps, il s'agirait alors, non pas du commencement absolu, avant que rien ne fût, mais du commencement relatif, avant qu'il n'y eût aucun corps ».

5lO SOMME THÉOLOGIOUE*.

Nous avions déjà donné cette dernière explication, en commentant Targ-ument sed contra.

Il n'est pas impossible que Dieu ait créé les ang'es avant le monde des corps. L'enseignement de la foi n'est pas absolument déterminé sur ce point. Toutefois, il est plus probable que la création des anges a eu lieu en même temps que la création des premiers éléments d'où le monde actuel devait sortir. La raison en est que les anges ne constituant pas un univers séparé, mais faisant partie de l'univers qui comprend aussi le monde des corps, Dieu, qui est l'auteur de cet univers, a dû produire ensemble ses parties essentielles, c'est-à-dire les anges et les premiers éléments. On peut trouver une confirmation de ceci dans ce fait que, d'après l'enseignement traditionnel, les mauvais anges, immédiatement après leur chute, ont été précipités dans ce lieu d'expiation et de châtiment qui s'appelle l'enfer. — Que si les ang€s ont été créés simultanément avec le monde des corps, une question complémentaire se pose. Doit-on dire qu'ils aient été créés en un lieu spécial et déterminé. Peut-on dire qu'ils aient été créés dans le ciel ?

Nous allons examiner cette question à l'article suivant.

Article IV.

Si les anges ont été créés dans le ciel empyrée ?

Ces mots le ciel empyrée n'éveillent pas dans nos esprits un sens aussi précis dans sa réalité objective qu'ils devaient le faire pour les contemporains de saint Thomas. Du temps de saint Thomas, nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de le faire remarquer, le monde matériel étail con(;u comme une immense sphère globale qui se subdivisait en multiples sphères superposées ou concentriques. La sphère centrale, de toutes la plus petite, et qui n'était guère qu'un point comparée à l'ensemble, était la sphère des éléments. Au dessus de cette sphère s'échelonnaient les diverses sphères célestes, des planètes d'abord, des

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étoiles fixes ensuite. Et tout à fait au sommet, enveloppant toutes les autres sphères, venait une sphère de lumière et de splendeur, qui constituait précisément le ciel empyrée. Aujourd'hui, avec la conception moderne du monde, il est plus malaisé d'assigner à ce que les anciens appelaient le ciel empyrée une place déterminée et fixe. Nous aurons à reparler de cette question quand il s'agira de l'œuvre des six jours ou de l'organisation du monde matériel. Mais, dès maintenant, on peut dire qu'en soi il ny a aucune répugnance, même dans le système actuel du monde, à ce qu'il existe un lieu spécial et déterminé correspondant au ciel empyrée des anciens. Quant à déterminer où se trouverait ce lieu dans le système actuel du monde, il ne nous appartient pas de le faire. Mais qu'on le place à l'extrémité des mondes matériels, comme une immense sphère de lumière, ou qu'on en fasse, au contraire, le centre mystérieux qui serait un foyer de splendeur et de vie d'où partirait toute vie et tout mouvement dans le monde, nul savant n'y pourra contredire an nom de la vraie science.

Les objections que saint Thomas se pose, au début de l'article, veulent prouver que « les anges n'ont pas été créés dans le ciel empyrée ». — La première rappelle que « les anges sont des substances incorporelles. Or, une substance incorporelle ne dépend pas du corps dans son être » : son être est absolument pur et séparé de tout corps et de toute matière. « Gomment, dès lors, pourrait-elle en dépendre dans le fait de sa production? » Son être n'étant pas lié au corps, « elle a dû être produite en dehors du monde corporel ». — La seconde objection cite une parole de «saint Augustin, dans son- troisième livre du Commentaire littéral de la Genèse » (ch. xj, où il « dit que les anges ont été créés dans la partie supérieure de l'air. Donc, ils n'ont pas été produits dans le ciel empyrée ». — La troisième objection argumente au sens des anciens. « Le ciel empyrée est marqué comme le ciel suprême. Si donc les ang-es avaient été créés dans le ciel empyrée, ils n'auraient pas pu aspirer à monter vers un ciel plus haut : ce qui est expressément contraire à la [)arole(li(e, au nom de l'ange pécheur, dans Isaïe, ch. xiv (v. i3) : Je monterai au ciel ».

L'arg-ument sed contra apporte l'autorité de a Strabon » (Walafride), au neuvième siècle, qui « dit (dans sa g-lose ordinaire), sur ces mots : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre : Le ciel est appelé ici, non pas le firmament que nous voyons, mais Vempyrée, c'est-à-dire le ciel du feu ou le ciel de l'intelli^ gence, ainsi nommé en raison de sa splendeur et non pas en raison de la chaleur; lequel fit rempli d'anges, dès qu il fut fait )).

Au corps de l'article, saint Thomas s'appuie sur la conclusion de l'article précédent. Ainsi qu'il a été dit, précise à nouveau le saint Docteur, des créatures corporelles et des créatures spirituelles se constitue un seul et même univers. C'est pour cela que les créatures spirituelles sont créées en telle manière qu'elles disent un ordre à la créature corporelle et qu'elles président à tout le monde des corps ». Nous verrons plus tard, dans le traité du gouvernement divin f(j. iio-ii4) comment s'exerce cette action des créatures spirituelles sur le monde corporel et humain. Saint Thomas en conclut tout de suite, qu' « il a été convenable, par conséquent, que les anges aient été créés dans le lieu le plus élevé, comme présidant, de là, à l'administration de tout le monde des corps, que ce lieu suprême s'appelle, d'ailleurs, du nom de ciel empyrée ou de tout autre nom ». Ainsi donc, pour saint Thomas, les anges ont dû être créés dans le lieu qui devait être le plus propice à leur présidence sur le monde des corps tout entier et à son administration. Pour les anciens, aux yeux de qui toute action venait d'en haut ou de la circonférence au centre, ce lieu privilégié était la sphère suprême. Pour les modernes, qui font tout partir du centre,, ce lieu privilégié serait plutôt le centre des mondes, où que se trouve d'ailleurs ce centre dans l'univers. Saint Thomas finit en citant le mot de « saint Isidore » qui (( dit, sur ces mots du Deutéronome, ch. x (v. i4) • clu Seigneur ton Dieu, appartiennent le ciel et le ciel des deux, que le ciel suprême est le ciel des anges».

Uad primum répond que <( si les anges ont été créés dans un lieu corporel, ce n'est pas qu'ils dépendent des corps ni dans leur être ni dans leur création. Dieu, en effet, aurait pu produire les anges antérieurement à toute créature corporelle, ainsi

QUESTION LXI. DE LA PRODUCTION DES ANGES. BiS

que Tout pensé beaucoup de saints Docteurs. Mais ils auront été faits dans un lieu corporel, pour marquer Tordre qu'ils ont au monde des corps et que parleur vertu ils atteignent ces corps ».

Uad spciindum explique que « peut-être saint Augustin a entendu par la partie supérieure de l'air la partie supérieure du ciel », c'est-à-dire la suprême sphère dont nous avons parlé, conformément au svstème des anciens; « car l'air a un certain rapport avec elle au point de vue de la stabilité et de la transparence. Peut-être aussi a-t-il voulu parler, non pas de tous les anges, mais seulement de ceux qui sont tombés et qui, d'après certains, appartenaient aux ordres inférieurs. Rien n'empêche de dire, en effet, que les ang-es supérieurs ayant une vertu plus haute et qui s'étend à l'universalité des corps, auront été créés au plus haut sommet du monde corporel, tandis que les autres, ayant des vertus plus limitées, auraient été créés dans des sphères inférieures ». Cette dernière remarque de saint Thomas nous montre qu'on peut entendre le mot ciel dans un sens très larg-e (juand il s'agit de la création des esprits angéliques.

VJad tertium précise que « le mot ciel, dans le texte d'Isaïe cité par l'objection, se prend, non pas au sens d'un lieu cor[)orel, mais pour désigner le ciel de la sainte Trinité, où l'ange pécheur voulut monter, en voulant, d'une certaine manière, s'égaler à Dieu, ainsi que nous le verrons bientôt » (q. 63, art. 3).

On pourrait se demander si le ciel empyrée, c'est-à-dire, quoi qu'il en soit du mot lui-même, ce qu'il y a de plus excellent et de plus parfait, comme lieu, dans le monde corporel, où, d'après saint Thomas, soit l'universalité des anges, soit du moins les plus excellents d'entre eux ont été créés, est le même que le ciel où ils se sont trouvés après leur g"lorification et où doivent être admis tous les élus pour l'éternité. — Saint Thomas répond à cette question dans le commentaire sur les Sentences, liv. II, dist. 6, q. i, art. 3 : a L'ange, dit-il, étant une substance intellectuelle, a pour opération propre la contemplation. Il s'ensuit que tous les anges [nous voyons, par ce mot, que le sentiment d'après lequel tous les anges et non pas seulement les plus élevés parmi eux, ont été créés dans le ciel empyrée, est celui III. 7. des Anges. 33

5l4 SOMME THÉOLOGIQUE.

que saint Thomas préfère] ont été créés dans le lieu le plus en harmonie avec cet acte de la contemplation, c'est-à-dire dans le ciel empyrée. D'autre part, la vie de la g-loire ne diffère de la vie de nature, pour eux, que » selon une différence de deg"ré, « comme le parfait diffère de l'imparfait. Ce sera donc le même lieu qui conviendra aux anges soit qu'on les considère au moment de leur création, soit qu'on les considère dans leur état de g-loire ».

Si l'on admet, comme nous l'avons admis, que les anges ont été créés simultanément avec le monde des corps, il est aussi raisonnable d'admettre qu'ils ont été créés dans un lieu corporel spécial, lieu produit instantanément par la toute-puissance divine, où tout est clarté, éblouissement, splendeur, qui ne connaît aucune des mutations ou vicissitudes, aucun des changements inhérents au monde qui nous entoure et qui s'appelle, dans la langue chrétienne, d'un nom extrêmement doux et suave, d'un nom qui résume toutes nos ambitions et toutes nos espérances : le ciel.

Après avoir traité de la production de l'ange dans son être de nature, « nous devons maintenant porter nos investigations sur le mode dont les anges ont été produiLs dans l'être de la grâce ou de la gloire ».

C'est l'objet de la (juestion suivante.

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