‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 2)Chapitre 6 sur 30 · QUESTION XLY. DU MODE D EMANATION DES CHOSES. 7I · texte numérisé non relu

QUESTION XLY. DU MODE D EMANATION DES CHOSES. 7I

es( produite de rien ». Mais cela même est la création. « Par conséquent, en toute opération de la nature et de Tart, il y a création ». — La seconde objection est fort intéressante aussi. Elle dit que « l'effet ne peut pas être supérieur à sa cause. Or, dans les choses naturelles, il n'y a d'autre principe d'action que les formes accidentelles ; ce' sont les qualités actives et passives » qui expliquent toutes les transformations naturelles. « Il s'ensuit que la forme substantielle », supérieure aux formes accidentelles, (( ne pourra pas être produite par l'opération de la nature; et, dès lors, il faut qu'elle soit produite par création ». — La troisième objection repose sur le fait, aujourd'hui tenu pour faux, de la g-énération spontanée, a La nature, dit-elle, produit un semblable à soi. Or, il se trouve, dans la nature, des êtres qui ne sont pas eng-endrés par un être semblable à eux, comme on le voit pour les animaux engendrés de la putréfaction. Donc leur forme n'est pas le produit de la nature, mais de la création; et il en sera de même pour tous les autres ». — La quatrième objection arguë comme il suit : « Ce qui n'est pas créé n'est pas créature. Si donc pour les êtres dont la nature est cause il n'y a pas un mélange de création, il s'ensuivra que ces êtres ne sont pas des créatures. Et cela même est hérétique »; car il n'est rien, en dehors de Dieu, qui ne puisse et qui ne doive être appelé sa créature.

L'argument sed contra apporte l'autorité de « saint Augustin, dans son Commentaire littéral de la Genèse (liv. V, ch. xi, xx) », où il « distingue l'œuvre de la propag^ation, qui est l'œuvre de la nature, de l'œuvre de la création ».

Au commencement du corps de l'article, saint Thomas nous donne le pourquoi de la question actuelle ; il en montre, du même coup, toute l'importance, a Ce qui a amené cette discussion, nous dit-il, c'est la question des formes », au sujet desquelles on n'était pas d'accord. « Les uns voulaient que les formes ne fussent point produites par l'action de la nature, disant qu'elles préexistaient, cachées, dans la matière » ; l'action de la nature n'avait pas d'autre effet que de les en extraire. Cette opinion fut celle des anciens philosophes, notamment d'Anaxag-ore, philosophe grec qui mourut l'an 4^8 avant Jésus-Christ. « La

cause de celte erreur, ajoute saint Thomas, fut l'ignorance de la matière. Ces philosophes ne savaient pas disting-uer entre la puissance et Tacte. De ce que, en effet, les formes préexistent dans la matière à l'état potentiel, ils disaient qu'elles y préexistaient purement et simplement. — D'autres, au contraire, ont admis que les formes étaient produites ou causées par un agent séparé, qui les créait ». Dans son commentaire sur le deuxième livre des Sentences^ dist. i, q. i, art. 4, cid. 4"'", saint Thomas attribue cette erreur à Platon (cf. le Phédon, ch. xlix ; et le Timée, Did., t. II, p. 218) et à Avicenne {Métaphysique, traité IX, ch. v.). « Il résultait de là qu'en toute œuvre de la nature il y avait un mélange de création. Ceux-là se sont trompés, ajoute saint Thomas, parce qu'ils ont ignoré la forme. Ils ne prenaient pas garde que la forme des corps naturels (à la seule exception de l'âme humaine, comme nous le verrons plus tard) n'est pas quelque chose de subsistant, mais simplement ce par quoi quelque chose est. Et voilà pourquoi, le fait àe devenir ou à' être créé n'appartenant, en propre, qu'aux êtres qui subsistent, ainsi qu'il a été dit plus haut (art. 4)j les formes ne sont ni faites ni créées, mais » concausées ou « concréées ». Ce qui, à proprement parler, est produit par l'agent naturel, c'est le composé qui est tiré de la matière et dans lequel la matière rentre à titre de partie. « Il suit de là que dans les œuvres de la nature il n'y a aucun mélange de création, puisqu'il y a toujours préexistence d'un sujet présupposé ». Ce dernier sentiment, auquel saint Thomas se range, et qui est le seul vrai, a eu pour premier auteur, dans le monde des penseurs et des philosophes, Aristote, que, pour ce motif, Cajétan ne craint pas de qualifier ici, dans son commentaire sur cet article, de « divin par le génie : diviniis ille Aristoteles, quoad ingeniiim ». Et le mot ne paraîtra pas trop fort à tous ceux qui savent que l'application, sur ce point, de sa grande doctrine relative à l'acte et à la puissance, a permis à Aristote d'ouvrir à la raison humaine, sur le monde de la nature, sur les transformations qui en constituent le perpétuel renouvellement dans une permanence du fonds premier que rien n'augmente ni ne diminue, les horizons les plus vastes et les plus lumineux. Toute la philosophie de la nature tient à

QUESTION XLV. DU MODE d'ÉMANATION DES CHOSES. 78

ce mot, dicté par le « divin génie » d'Aristote, que ce qui devient ne vient pas de ce qui est, qu'il ne vient pas non plus du néant ou du rien, c'est-à-dire de ce qui n'est en aucune manière, mais qu'il vient de ce qui, sans être encore l'être actuel, n'est pourtant pas le non-être absolu, mais est en puissance. Il vient du non-être-soi, qui n'est pas le non-être pur et simple, comme dans la création, excluant toute matière ou tout sujet préalable, mais le non-éir t-tel, qui exclue simplement la présence préalable de la forme dans son être actuel, non la présence de la forme dans son être potentiel, selon qu'elle est contenue dans les éléments de la matière, d'où la fera sortir l'action de l'ao-ent second, que cet agent soit l'art ou la nature, en combinant ou en modifiant ces éléments. Ce que nous aurons à dire désormais et tout ce qu'on peut dire de vrai sur rex[)lication philosophique des phénomènes physiques et chimi(pies du monde de la nature, et des manifestations de l'action humaine dans les œuvres de l'art, tout cela aura pour base première et pour point de départ ce que viennent de nous dire ici saint Thomas et Arislote. C'est à eux, quoi qu'en pense M. Bergson, que nous devons la vraie théorie du devenir.

Uad primiim répond dans le sens du corps de l'article. « Si les formes commencent d'être en acte, c'est en raison du composé qui est fait ; ce n'est pas qu'elles-mêmes soient faites directement et par soi ; elles ne sont faites qu'indirectement et par accessoire ». La forme n'est pas, à proprement parler, produite. C'est le composé qui est produit, et, par concomitance, la forme, en tant que la forme est ce par quoi le composé est.

Uad seciindiini n'a qu'un mot, mais d'une portée infinie. Oui, sans doute, les êtres de la nature n'agissent et ne pâtissent que par l'intermédiaire de leur qualités actives et passiv^es. Mais « les qualités actives, dans la nature, agissent en vertu des formes substantielles. Et voilà pourquoi l'agent naturel ne produit pas seulement un semblable à soi selon ses qualités » accidentelles, (( mais encore selon son espèce ». Nous aurons plus tard à faire des applications innombrables de cette doctrine.

Uad tertium discute la fameuse question de la génération spontanée. Depuis les expériences de Pasteur, cette question.

aujourd'hui, ne se pose plus. Il est admis par tous désormais que tout vivant, dans la nature, vient d'un vivant semblable à lui. Pour les anciens, qui n'avaient pu contrôler l'inexactitude du fait, l'explication donnée ici par saint Thomas était la seule plausible, u Cette génération spontanée » s'expliquait « par l'action de l'agent » physique « universel, qui était la vertu » du corps (( céleste (nous dirions aujourd'hui par l'action de la chaleur solaire); et c'est à ce corps céleste qu'était assimilé » le vivant engendré, « non pas d'une assimilation spécifique, mais selon une certaine analogie; sans qu'on fût obligé d'en appeler », comme le voulait l'objection, « à la création, par un agent séparé, des formes de ces vivants ». Saint Thomas ajoute que <( s'il s'agit de la génération des vivants parfaits, la vertu de l'agent universel ne suffit pas; il y faut l'action d'un agent propre qui engendre, étant lui-même de même espèce » que le vivant engendré. Nous savons maintenant (pie cette dernière règle formulée par saint Thomas, est universelle dans la nature, et qu'elle ne souffre pas d'exception. Toul ceci reviendra plus tard, et nous traiterons, à ce sujet, quand le moment viendra, la question du transformisme et de l'évolution.

Uad qiiartum fait observer que « l'opération de la nature ne se fait jamais qu'en présupposant des principes » ou des éléments « créés; et par suite, ce qui est le fruit de ces actions peut et doit toujours être dit créature ». Les agents naturels ne créent pas, ni l'action créatrice de Dieu n'est mêlée à leur action ; mais leur action ne peut s'exercer que sur des éléments que Dieu a créés au début, et dont les multiples transformations, dans le sens que nous avons indiqué au corps de l'article, expliquent en même temps qu'elles constituent les êtres nouveaux qui apparaissent dans le monde, et qui, sans être créés au moment de leur production, n'en sont pas moins des créatures, parce que tous leurs éléments ont été créés par Dieu et sont conservés par Lui.

De ce que Dieu est la cause de tout ce qui est, ainsi qu'il avait été dit à la question précédente, il s'ensuit que Dieu a tout créé. Gréer, en effet, n'est rien autre que produire tout l'être

QUESTION XLV. DU MODE d'ÉMANATION DES CHOSES. 76

d'une chose, sans rien présupposer. Cet acte est possible, puisqu'il a eu lieu ; et il en résulte, dans la créature, une relation qui la fait dépendre lolalement de son Créateur. Pour ce qui est du sujet de la création prise au sens passif, l'on doit dire que seuls les êtres complets, subsistant en eux-mêmes, ont été créés ; les principes ou éléments de ces êtres doivent plutôt être dits concréés. S'il s'ag-it de la création prise au sens actif, nous devons dire que nul, en dehors de Dieu, ne peut créer. Et dans cette action créatrice, bien que ce soient les trois Personnes divines prises ensemble et sous leur raison de nature, qui créent, cependant les propriétés personnelles y jouent un certain rôle spécial, et elles laissent d'elles-mêmes, dans la créature, une véritable ima^e ou tout au moins des vestiges. Cette opération créatrice de Dieu ne s'est produite, pour l'ensemble des êtres, qu'une fois, au début et lorsque rien de ces êtres-là n'était. Désormais, il n'y a plus, dans le monde — sauf pour l'âme raisonnable — que des transformations accidentelles ou substantielles dues à l'action de la nature et de l'art, sans aucun mélange d'action créatrice.

Nous savons que tout ce qui est en dehors de Dieu a Dieu pour cause, et (jue Dieu l'a causé par voie de création. Il faut nous demander maintenant à ({uel moment s'est faite cette création. Après la question du fait et du mode, celle du moment.

C'est la question suivante.

Page 1