‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 13 sur 77 · DE L'IMPRUDENCE · texte numérisé non relu

DE L'IMPRUDENCE

Celle question comprend six articles :

i" De l'imprudence, si elle est un péché ?

2° Si elle est un péché spécial?

3° De la précipitation, ou de la témérité.

4" De l'inconsidéralion.

5" De l'inconstance.

6° De l'origine de ces vices.

Ces six aiiiclcs Irailciil do rimprudcnce cllc-mcmc (i-5); et de son orif?ine (art. 6). — Pour rimpriidoiicc. d'abord de rimprudcnce m général (l-^?); puis, de l'imprudence considérée dans le détail (3-5). — Au sujet de l'imprudence en général, saint Thomas se demande, d'abord, ce qu'elle est et si elle est un i)éclié. C'est l'objet de l'article premier.

Article Prk.mieh.

Si l'imprudence est un pèche?

Trois objections veulent prouver que « l'imprudence n'est pas un péché ». — La première arguë de ce que « tout péché est volontaire, comme le dit saint Augustin {ilr la vraie lieliijinii, (II. \i\). Or, riinprudencc n'est pas (juelque chose de volontaire; personne, en cn'cl. ne mmiI être imprudent. Donc l'imprudence n'est pas un |)éché ». — La seconde objection déclare qu' «' il n'est aucun péché (pii naisse avec l'homme si ce n'est le péché originel. Or, l'imprudence naît avec l'homme;

et de là vient que les jeunes gens sont imprudents. D'autre part, elle n'est pas le péché originel, qui s'oppose à la justice originelle. Donc l'imprudence n'est pas un péché ». — La troisième objection dit que « tout péché est enlevé par la pénitence. Or, l'imprudence n'est pas enlevée par la pénitence. Donc l'imprudence n'est pas un péché ».

L'argument sed contra fait observer que « le trésor de la grâce n'est enlevé que par le péché. Or, il est enlevé par l'imprudence ; selon cette parole du livre des Proverbes, ch. xxi (v. 20) : Dans la maison du Juste se trouve le trésor appréciable et V huile; et l'homme imprudent le dissipera ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que « l'imprudence peut se prendre d'une double manière : par mode de privation; ou par mode de contrariété. Que si on la prenait dans un sens purement négatif et selon qu'elle implique le seul manque de prudence, elle ne se dirait plus au sens propre, et pourrait être sans péché. — Prise au sens privatif, elle signifie que quelqu'un manque de la prudence qu'il peut et doit avoir. Ainsi entendue, elle est un péché, en raison de la négligence qui fait qu'on ne s'applique pas à acquérir la prudence. — Prise par mode de contrariété, l'imprudence signifie que la raison va ou agit dans un sens contraire à celui de la prudence; comme si, par exemple, tandis que la droite raison de la prudence agit en usant du conseil, l'imprudent méprise le conseil ; et ainsi pour les autres choses qui doivent être observées dans l'acte de la prudence. De cette sorte, l'imprudence est un péché selon la raison propre de prudence », et non point, comme tout à l'heure, en raison de la négligence qu'elle impliquerait. « El, en effet, il ne peut arriver que l'homme agisse contre la prudence, si ce n'est parce qu'il s'écarte des règles qui assurent la droite raison de la prudence. Et si cela arrive, parce qu'il se détourne des règles divines, le péché sera mortel ; comme si quelqu'un méprisant et repoussant les avertissements divins, agit avec précipitation. Si seulement il agit en dehors de ces règles, mais sans qu'il y ait mépris de sa part, et sans compromettre ce qui est de nécessité de salut, le péché sera véniel ».

QUESTION LTII. — DE LIMPRLDENCE. lOQ

Vad primiun fait une distinction. Il est vrai que « nul ne veut la laideur de liniprudence ou son caractère vicieux; mais l'acte d'imprudence est voulu par le téméraire, qui agit précipitamment. Aussi bien, Aristote dit, an livre VIII de VÉUdque (eh. v, n. 7; de S. Th., leç. 4), que celui qui pèche volontairement contre la prudence est moins diijne d'excuse ».

Vad sccundum répond que « cette raison » donnée par l'objection « procède de iirnprudence prise dans un sens négatif. — Toutefois, ajoute saint Thomas, il faut savoir que le manque de prudence, comme aussi le manque des autres vertus », dont on peut dire, en effet, qu'ils naissent avec l'homme, « se trouvent inclus dans le man(jue de la justice originelle qui perfectionnait l'àme tout entière. Et, à ce titre, tous ces manques de vertus peuvent se ramener au péché originel ».

L'w/ tertiuni déclare que « par la pénitence est rétablie la prudence infuse; et dès lors cesse le manque de cette prudence. Pour ce qui est de la prudence acquise, elle n'est point rendue quanta son habitus; mais l'acte contraire est enlevé, et c'est dans cet acte que consiste proprement le péché d'imprudence ».

Tout acte de la raison prati(|ue s'exerçant dans un sens contraire à celui de la vertu de prudence constitue proprement le péché d'imprudence. — Peut-on dire que ce péché dimprudence soit un péché spécial? Saint Tiiomas nous va répondre à l'article ([ui suit.

Article H.

Si l'imprudence est un péché spécial ?

Trois objections veulent prouver que « l'imprudence n'est pas un péché spécial ». — La première dit que « quiconque pèche agit contre la raison droite, qui est la prudence. Or,^ l'imprudence consiste en ce que quekpi'un agit contre la prudence, ainsi (ju'il a été dit (art. préc). Donc l'imprudence

IIO SOMME THEOLOOIQUE.

n'est pas un péché spécial ». — La seconde objection déclare (|ue c< la prudence est plus rapprochée des actes moraux que ne l'est la science. Or, l'ignorance, qui s'oppose à la science, est assignée parmi les causes générales du péché. Donc, à plus forte raison, rirn})rudence ». — La troisième objection fait observer que « les péchés arrivent de ce que les circonstances des vertus se corrompent; aussi bien saint Denys dit, au chapitre IV des Noms Divins (de S. Th., leç. 22), que le mal est causé par les maiiques particuliers. Or, bien des choses sont requises pour la prudence, telles que la raison, l'intelligence, la docilité, et les autres choses qui ont été assignées plus haut (q. /jS, 49). Donc il y a de nombreuses espèces d'imprudence. Et, par suite, l'imprudence n'est pas un péché spécial », mais plutôt une sorte de péché général, contenant sous lui diverses espèces.

L'argument sed conira rappelle simplement que u l'imprudence est le contraire de la prudence, ainsi (ju'il a été dit (art. préc). Or, la prudence est une vertu spéciale. Donc l'imprudence est un vice spécial ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond qu' « un vice ou un péché peut être dit général dune double manière : d'abord, d'une façon absolue, et parce qu'il est général par rapport à tous les péchés; d'une seconde manière, parce qu'il est général par rapport à certains vices qui sont ses espèces. — De la piemière manière, c'est encore à un double titre qu'un vice peut être dit général. Premièrement, par essence, selon qu'il est dit de tous les péchés. De cette manière, l'imprudence n'est point un péché général, pas plus que la prudence n'est une vertu générale : l'une et l'autre, en effet, portent sur certains actes spéciaux, qui sont les actes de la raison. Secondement, par participation. Et, de cette manière, l'imprudence est un péché général. De même, en effet, que la prudence est participée en quelque sorte dans toutes les vertus, pour autant quelle les dirige; de même l'imprudence est participée aussi dans tous les vices et dans tous les péchés : aucun péché, en effet, ne peut se produire, sans qu'il y ait un défaut dans quelque acte de la raison qui dirige ; et cela même appartient

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