‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 15 sur 77 · XI. — La Prudence el la Justice · texte numérisé non relu

XI. — La Prudence el la Justice

I l4 SOMME THÉOLOGIQUE.

Proverbes, ch. iv (v. 19) : L« voie des impies est ténébreuse : ils n'aperçoivent pas ce qui les fait tomber. Or, les ténèbres de la voie de Timpiélé appartiennent à l'imprudence. Donc, tomber ou être précipité, appartient à l'imprudence ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que u la précipitation, dans les actes de l'âme, se prend par mode de métaphore, en raison d'une similitude tirée du mouvement corporel. Or, l'on dit être précipité, dans l'ordre du mouvement corporel, ce qui parvient de haut en bas selon une certaine impétuosité due à son propre mouvement ou à la poussée d'un autre, sans passer, d'une façon ordonnée, par les degrés » qui se trouvent au milieu. « D'autre part, remarque divinement saint Thomas, le sommet de l'âme est la raison elle-même; le bas est l'opération qui s'exerce par le corps. Les degrés du milieu par lesquels il faut descendre d'une façon ordonnée sont la mémoire des choses passées, l'intelligence des choses présentes, la sagacité dans la considération des événements futurs, le raisonnement qui compare les uns avec les autres, la docilité qui fait qu'on acquiesce aux avis des plus sages; et l'on descend, d'une façon ordonnée, par ces degrés, en usant comme il convient de l'acte du conseil. Que si l'on se porte à agir par un mouvement impétueux de la volonté ou de la passion, en omettant de suivre ces degrés, ce sera la précipitation. Puis donc que le désordre dans le conseil appartient à l'imprudence, il est manifeste que le vice de la précipitation est contenu sous l'imprudence ».

Ce magnifique article de saint Thomas méritait d'avoir un commentaire digne de lui. 11 l'a eu. Nous lisons, en effet, dans le sermon de Bossuct sur l'utilité des souffrances, prêché à Paris en 1667, pour le dimanche de la quinquagésime (édition Lebarq, tome V, p. 280, 23i) et que nous avons déjà cité plus haut (q. 5i, art. 3), la superbe page que nous allons reproduire et qui nous montre comment le génie de Bossuet savait comprendre le génie de saint Thomas d'Aquin.

M Le même saint Thomas remarque qu'il y a un certain mouvement dans nos esprits qui s'appelle précipitation; et je vous prie, Messieurs, de le bien entendre. Ce grand homme,

OuESTiON LUI. — DE l'imprldencé. ii5

pour nous le rendre sensible, nous l'explique par la ressemblance des mouvements corporels. Il y a beaucoup de différence entre un homme qui descend, et un homme qui se précipite. Celui qui descend, dit-il, marche posément et avec ordre, et s'appuie sur tous les degrés, mais celui qui se précipite se jette comme à l'aveugle par un mouvement rapide et impétueux, et semble vouloir atteindre les extrémités sans passer par le milieu. Appliquons ceci, avec saint Thomas, aux mouvements de l'esprit. La raison, poursuit ce grand homme » (Ion retnar(|ueia comment Bossuet ne peut se lasser de traduire ici son admiration) « doit s'avancer avec ordre, et aller considérémenl d'une chose à l'autre; si bien qu'elle a comme ses degrés par où il faut (ju'elle passe avant que d'avoir son jugement. Mais l'esprit ne s'en donne pas toujours le loisir; car il a je ne sais quoi de vif qui fait qu'il se précipite. Il aime mieux juger que d'examiner les raisons, parce (jue la décision lui plaît et que l'examen le travaille. Comme donc son mouvement est foit vif et sa vitesse incrovable, comme il n'est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits, il s'avance témérairement, il juge avant (jue de connaître : il n'attend pas que les clioses se découvrent et se représentent comme d'elles-mêmes, mais il prend des impressions qui ne naissent pas des objets, et, trop subtil ouvrier, il se forme lui-même de fausses images. C'est ce qui s'appelle précipitation; et c'est la source féconde de tous les faux préjugés qui obscurcissent notre intelligence ».

Il serait malaisé de prononcer, sur ces deux pages, quelle est la plus belle. Mais, outre que celle de saint Thomas a inspiré celle do Bossuet qui n'en est que la traduction géniale, il y a encore que la première forme un exposé plus complet, en même temps que plus bref et plus précis, du vice de la précipitation qu'il s'agissait d'expliquer.

Revenons maintenant au texte de notre saint Docteur; et voyons comment il répond aux objections qu'il s'était posées.

L'ad priimun fait observer que « la rectitude du conseil appartient au don de conseil et à la vertu de prudence, bien que d'une manière diverse, ainsi qu'il a été dit plus haut ((j. 52,

Il6 SOMME TIIÉOLOGIQUE.

art. 2). Et voilà pourquoi la précipitation est contraire à l'une et à l'autre ».

Vad secundum déclare que « ces choses sont dites être faites témérairement, qui ne sont point gouvernées par la raison. Or cela peut se produire d'une double manière. D'abord, sous un mouvement impétueux de la volonté ou de la passion. D'une autre manière, par mépris de la règle qui dirige. C'est ceci qui est proprement impliqué dans la témérité. Et de là vient que la témérité semble provenir de la racine de l'orgueil, qui refuse de se soumettre à une règle étrangère. Mais la précipitation se réfère à l'un et à l'autre de ces deux modes. Aussi bien la témérité est contenue sous la précipitation, bien que la précipitation regarde plutôt le premier mode », qui s'explique par le mouvement impétueux de la volonté ou de la passion, ainsi qu'il a été dit au corps de l'article.

L'«(i lerlium dit que » dans l'enquête ou la recherche du conseil, il y a une foule de choses particulières à considérer; et voilà pourquoi Aristote déclare, au livre \I de VÉthiqae, qu il faut être lent dans le conseil. C'est pour cela que la précipitation s'oppose plus directement à la rectitude du conseil, que ne le fait la lenteur exagérée, celle-ci ayant une certaine ressemblance avec le conseil juste ».

Le vice de la précipitation s'oppose proprement à la vertu d'eubulie et au don de conseil qui perfectionnent la raison pratique en vue du premier acte ordonné à la prudence. — Que penser de l'inconsidération ? Devons-nous la tenir pour un péché spécial contenu lui aussi sous le vice général d'imprudence ? C'est ce que nous allons examiner à l'article qui suit.

Article IV.

Si l'inconsidération est un péché spécial contenu sous

l'imprudence ?

Trois objections veulent prouver que « l'inconsidération n'est pas un péché spécial contenu sous l'imprudence ». —

La première fait observer que « la loi divine ne nous induit en aucun péché; selon cette parole du psaume (xviii, v. 8) : La loi du Seigneur est sans tache. Or, elle nous induit à ne pas considérer, selon celte parole marquée en saint Matthieu, ch. x (v. 19) : .\e pensez point à ce que vous dire: ou à la manière de le dire. Donc linconsidération n'est pas un péché ». — La seconde objection dit que « quiconque vaque au conseil doit considérer une foule de choses. Or, le défaut de conseil est la précipitation, et, par suite, linconsidération. Donc la précipitation est contenue sous linconsidération ; et celle-ci n'est pas un péché spécial. » — La troisième objection déclare que « la prudence consiste dans les actes de la raison pratique, qui sont le conseil, le jugement venant après le conseil, et le commandement. Or, l'acte de considérer précède tous ces actes-là ; car il appartient aussi à l'intelligence spéculative. Donc linconsidération n'est pas un péché spécial, contenu sous l'imprudence ».

L'argument sed contra oppose qu' « il est dit, dans le livre des Proverbes, ch. iv (v. 20) : Que tes yeux voient ce qui est droit, et que tes paupières précèdent tes pas; ce qui appartient à la prudence. Or, le contraire de cela est l'inconsidération. Donc l'inconsidération est un péché spécial, contenu sous la prudence ».

\u corps de l'article, saint Thomas répond que « la considération implique un acte de 1 iiilclligonce fixant par son regard la vérité d'une chose. Or, de même que l'enquête ap- [)artitMit à la raison, de même le jugement apparlicnt à l'intelligence; aussi bien, dans les choses de la spéculation, la science qui démontre est appelée science (|ui juge, en tant que par la résolulion aux |)remiers principes inlelligibics, elle juge de la vérité des choses fcMirnies par l'cnfiuêlc. La considération appartient donc, au plus haut point, au jugemenl. Il suit de là que le défaut de jugement droit appartient au vice de l'inconsidération ; en ce sens que quelqu'un est en défaut par rapport au jugement droit, à cause qu'il méprise on qu'il néglige de' prendre garde aux choses d'où procède le jugement droit. Par on Ion voit manifestement (jue l'inconsidération est un péché ».

Lfid primuni déclare que « le Seigneur », dans l'Évangile,

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« no défend poinldc considérer ce qu'il faut faire ou ce qu'il faut dire, (juand l'Iiommc en a l'opporlunilé, mais 11 donne aux disciples, dans les paroles piécilées, la confiance que si l'opportunité leur niancjue, soit en raison de leur impéritie, soit parce qu'ils sont suri)ris })ai' rini|)révn, ils s'a|)puient sur le conseil divin », (|ui n'est jamais en défaut; « car, si nous ignorons ce que nous devons Juive, il ne nous reste plus qu'une seule chose, (liriger vers Dieu nos regards, comme il est dit au livre II des Paraliponicnes, ch. xx (v. 12). Sans quoi, si l'homme omet de faire ce (pi'il peut, attendant tout du seul secours divin, il semble tenter Dieu ». — Hien de plus sage que cette réponse : elle nous tient à une égale distance de la présomption et de la défiance.

L'a(/ secundum fait observer que « toute la considération des choses qui sont étudiées dans le conseil est ordonnée à l'effet déjuger comme il convient; et voilà pourquoi la considération a sa perfection dans le jugement. Aussi bien c'est surtout à la rectitude du jugement que s'oppose Tinconsidération ».

\Jad ierlium explique que « l'inconsidéralion se prend ici selon une matière déterminée, c'est-à-dire dans l'ordre des actions humaines, où le jugement droit requiert qu'on examine plus de choses encore que dans l'ordre de la spéculation, parce que les opérations portent sur le particulier ».

L'inconsidéralion se dit à un titre spécial dans l'ordre des choses de l'action ; cl, dans cet ordre, elle s'oppose proprement à la rectitude du jugement. — Un dernier vice nous reste à examiner; c'est celui de l'inconstance. Doit-il, lui aussi, être compris sous l'imprudence? Saint Thomas nous va répondre à l'article qui suit.

Article V.

Si l'inconstance est un vice contenu sous l'imprudence ?

Trois objections veulent prouver que « l'inconstance n'est pas un vice contenu sous l'imprudence ». — La première dit

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