‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 17 sur 77 · DE LA NEGLIGENCE · texte numérisé non relu

DE LA NEGLIGENCE

Celle queslion comprend trois articles :

1" Si la négligence est un péché spécial?

1° A quelle vertu elle s'oppose ?

3° Si la négligence est un péché morlcl?

Article Premier.

Si la négligence est un péché spécial?

Cet article, comme les deux suivants, est entièrement propre à la Somme théolorjiqae. Nous y voyons le génie de saint Thomas achever, sur un point d'une délicatesse extrême, l'analyse toujours si difficile des vices et des vertus.

Trois objections veulent prouver que « la négligence n'est pas un péché spécial d. — La première dit que « la négligence s'oppose à la diligence. Or, la diligence est requise en toute vertu, comme, du reste, Véligence (s'il était permis d'user de ce mot en français ; en latin eligenUn, qui se tire de eligere, choisir : et, en efl'et, tout acte de vertu implique un libre choix). Donc la négligence n'est pas un péché spécial ». — La seconde objection fait observer que « ce qui se trouve en tout péché n'est pas un péché spécial. Or, la négligence se trouve en tout péché; car, quiconque pèche néglige ce qui le détournerait du péché; et quiconque persévère dans le péché néglige d'en avoir la contrition. Donc la négligence n'est pas un péché spécial ». — La troisième objection déclare que « tout péché spécial a une matière déterminée. Or, la négligence ne semble pas avoir de

matière déterminée. Elle ne porte pas, en elTet, sur les choses mauvaises ou indiflérentes ; car, les laisser n'est imputé à personne à négligence. Pareillement aussi elle ne porte pas sur les choses bonnes; car si on les fait négligemment, elles ne sont déjà plus choses bonnes. Donc il semble que la négligence n'est pas un vice spécial ».

L'argument sed conlra oppose que a les péchés commis par négligence se distinguent des péchés commis par mépris ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que « la négligence implique un défaut de la sollicitude voulue. Or, tout défaut par rapport à un acte requis a raison de péclié. Il s'ensuit manifestement que la négligence a raison de péché. Et à la manière dont la sollicitude est un acte spécial de vertu, il est nécessaire que la négligence soit un péché spécial. Il est, en elVel, des péchés qui sont spéciaux parce qu'ils portent sur une matière spéciale, comme la luxure porte sur les plaisirs sexuels; mais il en est d'autres qui sont spéciaux en raison de la spécialité de l'acte s'étendant de par ailleurs à toute matière »> de vertu ou de vice. « C'est de celte sorte que sont spéciaux tous les vices qui affectent les actes de la raison, attendu que tout acte de la raison » pratique « s'étend à n'importe quelle matière morale. Puis donc que la sollicitude est un acte spécial de la raison, ainsi qu'il a été vu plus haut (q. ^-, art. 9), il s'ensuit que la négligence, impliquant un défaut de sollicitude, est un péché spécial ».

L'wi primuin répond que « la diligence semble être une même chose avec la sollicitude; car aux choses que nous aimons » (et le mot diligence vient du latin dilujere, qui signifie (dîner) « nous apportons une sollicitude plus grande. Aussi bien, la diligence, comme aussi la sollicitude, est requise en toute vertu, pour autant qu'en toute vertu sont requis les actes voulus de la raison ».

\S(id secunduin dit qu' » en tout péché, il est nécessaire (jue se trouve un défaut dans queUjue acte de la raison, tel que le conseil, ou les autres de ce genre. Aussi, de même que la précipitation est un péché spécial, à cause de l'acte spécial de la raison qui est laissé de côté, savoir le conseil, bien qu'elle puisse

Î26 SOMME THÉOLOGIQUË.

se trouver en tout genre de péchés; de même, la négligence est un péclié spécial, à cause du défaut de l'acte spécial de la raison qu'est la sollicitude, bien qu'elle se trouve en quelque manière dans tous les péchés »,

Vad tertium explique que u la matière de la négligence consiste proprement dans les actes bons que chacun est tenu de faire : non que ces actes soient bons quand ils sont faits négligemment; mais parce que la négligence fait qu'ils manquent de la bonté qu'ils devraient avoir, soit que la négligence ou le défaut de sollicitude les fasse omettre totalement, soit qu'ils manquent de quelque circonstance requise ».

La négligence est un péché spécial, parce qu'elle s'oppose à un acte spécial de \orlu qui est la sollicitude. — Mais à quelle vertu s'oppose ce vice ou ce péché spécial : est-ce à la prudence? C'est ce que nous allons examiner à l'article qui suit. Nous y verrons, dans sa dernière précision, la nature du péché qu'est la négligence.

Article II.

Si la négligence s'oppose à la prudence? '

Quatre objections veulent prouver que a la négligence ne s'oppose pas à la prudence ». — La première est que « la négligence semble s'identifier à la paresse ou à la torpeur qui appartient au dégoût d'agir, comme on le voit par saint Grégoire, au livre XXXI des Morales (ch. xlv, ou xvii, ou xxxi). Or, le dégoût ou la paresse spirituelle ne s'oppose pas à la prudence, mais plutôt à la charité, comme il a été dit plus haut (q. 35, art. 3). Donc la négligence ne s'oppose pas à la prudence ». — La seconde objection dit qu' « à la négligence semble appartenir tout péché d'omission. Or, le péché d'omission ne s'oppose pas à la prudence, mais plutôt aux vertus morales qui exécutent. Donc la négligence ne s'oppose pas à la prudence ». — La troisième objection fait observer que « l'im-

prudence porte sur quelque objet de la raison. Or, la négligence n'implique de défaut, ni au sujet du conseil, où se trouve la précipitation; ni au sujet du jugement, où l'on voit l'inconsidéralion ; ni au sujet du coniniandement, où nous avons vu l'inconstance. Donc la négligence n'appartient pas à l'imprudence ». Cette objection fournira à saint Thomas l'occasion de fixer définitivement la nature propie de la négligence. — Une quatrième objection remarque qu'« il est dit, dans VEcclésiasle, ch. vn (v. 19) : Celui (jiii craint Dieu ne néijiujc rien. Or, tout péché est surtout exclu pur la vertu opposée. Donc la négligence s'oppose plutôt à la crainte qu'à la prudence ».

L'argument sed contra cite VEccU'siastuiue , où « il est dit, ch. XX (V. -) : Ae dissolu et l'imprudent n'observent point le temps. Or, ceci appartient à la négligence. Donc la négligence s'oppose à la piudence ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « la négligence s'oppose directement à la sollicitude. Or, la sollicitude se réfère à l'acte de la raison; et la droite sollicitude à la prudence. Il s'ensuit que par opposition, la négligence appartient à l'imprudence. Du reste, on le ^oit par le nom lui-même; car, selon que saint Isidore le dit, au livre des Étymotog'ies (liv. \, lettre N), le né(jli<jent est dit tel comme n'élisant pas » (en latin negtigens, nec eliyens), quoi qu'il en soit d'ailleurs du bien fondé de cette étymologie. « Or, la droite élection des choses ordonnées à la fin appartient à la prudence », pour autant que la prudence, vertu propre de la raison praticpie, présuppose et imi)li(jue une certaine intervention delà volonté, « Aussi bien la négligence api)artienl à l'imprudence. »

Vad primum fait observer que « la négligence consiste dans le défaut de l'acte intérieur » de la raison, « auquel acte intérieur » de la raison « appartient aussi l'élection. La paresse, au contraire, et la torpeur appartiennent plutôt à l'exécution » extérieure : « avec ceci pourtant (jue la paresse im[)lique le retard à exécutei-; tandis que la torpeur impli([ue une certaine indolence dans l'exécution elle-même. Et voilà pourquoi la torpeur est manjuée venir du dégoût spirituel, ce dégoût étant

128 SOrSIE THÉOLOGTQUE.

une tristesse qui alourdit, c'cst-à-diro qui empêche Tànie dans son aclion ».

L"w/ seeunduin précise que « l'omission appartient à l'acte extt'rieur » ou de l'exécution ; « car l'omission existe (juand on omet quelque acte obligatoire. Et voilà pourcjuoi elle s'oppose à la justice. El elle est un elTet de la négligence » intérieure, <c tout comme l'exécution de l'œuvre juste est un efï'et de la raison droite ».

LV/(/ Icriiiiin déclare que « la négligence porte sur l'acte du coHimandement, sur lequel i)orte aussi la sollicitude. Toutefois, au sujet de cet acte, ce n'est point de la même manière que se trouvent en défaut le négligent et l'inconstant. L'inconstant, en effet, est en défaut, i)ar rapport à 1 acte de commander, en raison de quelque chose qui est pour lui un empêchement ou un obstacle ; le négligent, parce qu'il manque de promptitude ou d'em|)ressement dans sa volonté ». — Et voilà donc le caractère propre et dernier de la négligence : un défaut dans l'acte du précepte, en raison dun manque de bonne volonté. Par oij l'on voit que la volonté a une part essentielle dans ce défaut, comme du reste dans l'incontinence et dans le relâchement ou l'inconstance, et aussi, en sens inverse, dans la constance et la continence et la persévérance. Ce qui nous expliquera que saint Thomas place ces vices ou ces vertus dans la volonté comme en leur suJ3t, à cause de l'élection à laquelle ils se rattachent (q. ijj. art. 3), alors qu'ici il les assigne à la raison (mais selon qu'elle comprend l'intelligence et la volonté), parce qu'ils intéressent l'acte du commandement dans la prudence.

h'ad quartum dit que » la crainte de Dieu concourt à faire éviter tout péché; car, selon qu'il est marqué dans les Proverbes, ch. XV (v. 27), par la crainte du Seigneur, tout homme s'éloigne du péché. Et c'est pour cela que la crainte fait éviter la négligence. Non toutefois, que la négligence s'oppose directement à la crainte ; mais en tant que la crainte excite l'homme aux actes de la raison. Aussi bien a-t-il été vu plus haut, quand il s'agissait des passions {}"-'2"^, q. 5/i, art. 2), que la crainte rend l'homme de bon conseil ».

La négligence implique essenliellenient un défaut dans lacté principal de la prudence, qui est Tacte du commandement : elle est un mancpie de promptitude ou de rapidité dans la mise en œuvre immédiate, par voie de précepte, des résolutions du jugement préjjaré par l'enquête en vue de laclion qui doit réaliser la fin de la vertu; et ce manque de promptitude ou de rapidité dans le commandement est dû au relâchement de la volonté. — Ce péché de la négligence, qui s'oppose ainsi à l'acte principal de la prudence, peut-il être un péché mortel? C'est ce que nous allons examiner à l'article suivant.

Article III.

Si la négligence peut être un péché mortel?

Trois ohjections veulent prouver que « la négligence ne peut pas être un péché mortel ». — La première en appelle à ce que « sur ce mot de Joh, ch. i\ (v. 28) : J'avais honte de loiiles mes œuvres, la glose dit (cf. saint Grégoire, Morales, liv. 1\, ch. XXXIV, ou XVII, ou xxvi) que celle nr<jli<jence esl causée par un moindre amour de Dieu. Or, partout où se trouve le péché mortel, l'amour de Dieu est totalement enlevé. Donc la négligence n'est pas un péché mortel ». — La seconde ohjeclion cite encore l'autorité de « la glose », qui, « sur ce texte de VEcclésiaslique, ch. vu (v, 3-'i) : De la nérjlijence, purijle-loi par de petites ofjlations, dit : Bien f/ue l'oblation soit petite, elle purifie les néijiujences de nombreux péchés. Or, ceci ne serait point, si la négligence était un péché mortel. Donc la négligence n'est pas un péché mortel ». — La troisième objection fait obser^er que « dans la loi, furent marciués des sacrifices pour les péchés mortels, comme on le voit au Lévili(/ue (ch. iv et suiv.). Or, aucun sacrifice ne fui mai(iué i)Our la négligence. Donc la négligence n'est pas un péché mortel ».

L'argument sed contra oppose qu' « il est dit, au ii\rc des Provertjes, ch. \i\ (v. Hi) : Celai tjui né<jU<je sa vie sera mis à mort ».

Page 1