XI. — La Prudence et la Justice. n
l3o SOMME THÉOLOGIQUE.
Au corps de l'aiiiclc, saiiil Thomas nous rappelle que « conmie il a été dit (art. préc., ad 3'""). la négligence provient d'un certain relâchement de la volonté, qui fait que la raison manque de sollicitude pour commander ce qu'elle doitou selon le mode qu'elle le doit. C'est donc dune double manière que la négligence peut être un péché mortel. — D'abord, du côté de ce qui est omis par négligence; car, si cela est de nécessité de salut, qu'il s'agisse d'acte, ou qu'il s'agisse de circonstance, ce sera un péché mortel. — D'une autre manière, du côté de la cause. Si, en effet, la volonté est tellement relâchée par rapport aux choses de Dieu qu'elle manque totalement de la charité divine, une telle négligence est un péché mortel; et ceci arrive surtout quand cette négligence provient du mépris. — En dehors de cela, si la négligence consiste dans l'omission d'un acte ou d'une circonstance qui n'est point de nécessité de salut; et si la cause n'en est point le méjiris, mais un certain manque de ferveur, dû parfois à quelque péché véniel, alors la négligence n'est pas un péché mortel, mais un péché véniel ».
h'ad primum dit que « le moindre amour de Dieu peut s'entendre d'une double manière. — D'abord, au sens du manque de ferveur dans la charité; et de la sorte est causée la négligence qui est un péché véniel. — Secondement, au sens du manque de la charité elle-même; auquel sens on parlera de moindre amour de Dieu, lorsque Dieu n'est aimé que d'un amour naturel. Et alors est causée la négligence qui est un péché mortel ».
L'ad secundani déclare qu' (( une petite oblafion faite avec humilité d'esprit et amour pur, comme il est dit au même endroit, non seulement purifie des péchés véniels, mais aussi des péchés mortels ».
Vud tertium répond que u si la négligence consiste dans l'omission des choses nécessaires au salut, dans ce cas elle est amenée à un autre genre de péché plus manifeste. Les péchés, en effet, qui consistent dans les actes intérieurs sont plus cachés. Et voilà pourquoi, dans la loi, il n'était point marqué de sacrifices déterminés à leur sujet; l'oblation des sacrifices y étant une certaine confession publique du péché, qui ne doit
QUESTION LIV. — DE LA NEGLIGENCE. l3l
pas être faite pour le péché occulte ». Mais, de ce que la négligence, dans sa raison propre, n'était point signalée, sous cette forme du sacrifice, dans la loi, elle n'en reste pas moins un péché, et même un péché (pii peut aller jusqu'à revêtir le caractère de péché mortel, ainsi qu'il a été dit.
L'acte principal de la prudence, qui est l'acte du commandement, peut cesser d'être un acte de vertu, ou peut se trouver en défaut j^ar rapport à la vertu, du fait (ju'il est produit mollement et de façon qui trahie, ou ([ue même il n'est pas produit du tout, alors (ju'il doit, par sa nature même, être produit immédiatement et d'une façon telle qu'il inllue sur toute la suite de l'acte à accomplir. Quand cette ahsence ou ce man([ue de promptitude et de vigueur de l'acte du commandement provient d'un relâchement intérieur de la volonté, on a le péché de négligence, au sens strict. En sétendanl à l'aclc extérieur sur le(juel il influe, soit pour le relarder, soit pour le ralentir et l'énerver, il cause la paresse et la toipeur. Ce péché de négligence, parce ((u'il est à la source même de l'agir et (ju'il porte sur l'acte principal de la raison praticpie, de laquelle tout dé[)end dans la réalisation de chacpic acte de vertu, est une des plus grandes plaies de la vie morale. Il s'étend à tout dans le domaine de celle vie et peut tout infecter de son venin. Parfois, il est essentiellement mortel; mais, alors même ([u'il ne l'est pas, il constitue, de hii-inême, et si on ne s'applique pas à le surveiller pour le cond)attre sans relâche, une maladie de langueur (pii doit conduire falalemenl au dépérissement et à la moil. C'est surtout dans ce qui touche à l'd'UNre de Dieu ou à son culte et aussi à l'étahlissement de son règne dans les âmes, que ce vice doit ôlre surveillé et comhaltu avec le \)\ns grand soin; car, dans cet ordre, il entraîne après lui la terrihie malédiction dont il est parlé, hien qu'en un sens différent et plus spécial, au livre de Jérémie, ch. xlviii, v. io : Maledirlus (jui furil opiis Dei frfuidulenU'i' : Maudit, relui ({(djuil l'œuvre de Dieu en y J'ruu^ dnid ou avec négligence, ne donnant pas tout ce (ju'il peut et que Dieu commande.
l32 SOMME THÉOLOGIQUE.
Après avoir étudié les vices qui sont nianifesleriienl contraires à la prudence, étant directement opposés à celte vertu ou à ce qu'elle requiert, « nous devons maintenant considérer les vices opposés à la prudence, qui ont une certaine ressemblance avec elle I). — C'est l'objet de la question suivante.-