‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 19 sur 77 · QUESTION LV · texte numérisé non relu

QUESTION LV

Cette question comprend tiuit articles :

1° Si la prudence de la chair est un pcchc?

2° Si elle est un péché mortel ?

3° Si l'astuce est un péché spécial?

V Du dol.

5" De la fraude.

6" De la sollicitude des choses temporelles.

7" De la sollicitude des choses à venir.

8° De l'origine de ces vices.

De ces huit articles, les sept premiers traitent des vices qui constituent la fausse prudence; le huitième, de leur origine.

— Pour ce qui est de ces vices, saint Thomas considère d'abord la fausse prudence (art. i-5) ; puis, la fausse sollicitude (art. 6, 7).

— La fausse prudence est étudiée dans sa raison de fausse prudence : premièrement, du côté de la fin. et c'est la prudence de la chair (art. 1,2); secondement, du côté des moyens, et c'est l'astuce, avec ses annexes, le dol et la fraude (art. 3-5). — D'abord, la prudence de la chair. Saint Thomas se demande deux choses : si elle est un péché? si elle est un péché mortel?

Le premier point va faire l'objet de l'article premier.

Article Premieh.

Si la prudence de la chair est un péché?

Trois objections veulent prouver que <' la prudence de la chair n'est pas un péché ». — La première fait cette belle remarque, cpic « la prudence est une vertu plus noble que les

l3'| SOMME THÉOLOGIQLE.

autres vertus morales, étant celle qui les régit toutes. Or, il n'est aucune justice ou aucune tempérance qui soit un péché. Donc aucune prudence non plus ne sera un péché ». — La seconde objection dit qu" « agir prudemment en vue dune fin aimée licitement n'est pas un péché. Or, la chair est aimée licitement : Il n'est, en effet, personne qui ait jamais détesté sa efiair, comme il est marqué aux Éphésiens, ch. v (v. 29). Donc la prudence de la chair n'est pas un péché ». — La troisième objection déclare que « si l'homme est tenté par la chair, il l'est aussi par le monde et par le démon. Or, il n'est point parlé, au sujet des péchés, de prudence du monde ou de prudence du démon. Donc il ne doit pas être parlé non plus de prudence de la chair ».

L'argument sed eontra oppose que « nul n'est ennemi de Dieu si ce n'est en raison de l'iniquité ; selon cette parole du livre de la Sagesse, ch. xiv (v. 9) : Dieu hait tout ensemble Cinipie et son impiété. Or, comme il est dit aux Romains, ch. vni (v. 7), la prudence delà chair est ennemie de Dieu. Donc la prudence de la chair est un péché »,

Au corps de l'article, saint Thomas nous rappelle que « comme il a été dit plus haut (c[. '\- , art. 10), la prudence a pour objet ce qui est ordonné à la fin de la vie tout entière. 11 suit de là qu'on ne parlera de prudence de la chaii*, dans son sens propre, que si quelqu'un tient les biens de la chair comme la fin dernière de sa vie. Or, il est manifeste que cela est un péché. Par là, en efl'et, l'homme est dans le désordre au sujet de sa fin dernière, qui ne consiste point dans les biens du corps, ainsi qu'il a été vu plus haut (/<'-3"^ q. 2, art. 3). Et donc la prudence de la chair est un péché ».

L'ad primum répond que « la justice et la tempérance impliquent dans leur concept cela même d'où la vertu tire sa louange, savoir l'équité et la répression des concupiscences; et voilà pourquoi elles ne sont jamais prises dans un mauvais sens. Mais le mot (le prudence se tire du fait de pourvoir, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 49, arl. G, ad 1"'"); acte qui peut s'étendre même aux choses mauvaises. Et c'est pour cela que la prudence, bien que, d'une façon pure et sinqile, elle se prenne au sens du bien, cependant,, si on ajoute quelque chose, se prend aussi

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dans le sens du mal. C'est à ce titre que la prudence de la chair est appelée un péché ».

Uadsecundum déclare que « la chair est pour l'àme comme la matière est pour la forme et rinstrumcnt pour lagent principal. Il suit de là que la chair est aimée licitement pour autant quelle est ordonnée au hien de l'àme comme à sa fin. Mais si on place sa fin dernière dans le bien même de la chair, l'amour de la chair sera désoixlonné et illicite. Or, c'est de cette manière que la prudence de la chair est ordonnée à l'amour de la chair ». — Rien de plus lumineux et de plus motivé que la distinction marquée dans cette réponse. Elle est la justification de la vraie morale chrétienne; et la condamnation sans réplique de la morale mondaine.

L'ad lert'uun fait observer que « le démon ne nous tente point par mode d'objet alléchant, mais par mode d'instigateur. Aussi bien, comme la prudence impll([ue l'ordre à une certaine fin recherchée, on ne parlera pas de prudence du diuhlrlx la manière dont on parle de prudence par rapport à une fin mauvaise, auquel titre le monde et la chair nous tentent, pour autant cjuc nous sont proposés à rechercher les biens du inonde cl de la chair. C'est pour cela qu'il est parlé de prudence de ta chuir el aussi de prudence du monde, selon cette parole de Noire-Seigneur en saint Luc, cli. \vi (v. (S) : Les enffud.s de ce .siècle .soid plus prudents dans teurs affaires, elc. Le tout est compris |)aisaint Paul dans la prudence de la chair, parce que même les choses extérieures du monde sont recherchées en \ ne de hi chair " : remaniuc très profonde, qui nous montre qu'à \rai dire tout se ramène dans le monde à la vie des sens. — « On peut, d'ailleurs, ajoute sainlThomas, dire que la prudence étant une certaine sagesse, ainsi (|uil a été niar(|ué plus haut ((j. \- , art. 2, ad /'""), les trois genres de lenlations donnent lieu à Irois sortes de prudences. Aussi bien est-il dit en saint .lac(|ues, eh. ni (v. ij), (pie la sagesse peut être terrestre, aiùtuate, cldialintique, ainsi que nous l'avons vu plus haut, quand il s'est agi de la sagesse » ((j. '|ô, art. i, ad /'"").

La prudence de la chair, entendue en son sens j)ropie, est la

l36 SOMME THÉOLOGIQUE.

prudence qui dispose les choses de la vie en vue du bien de la chair ou du corps considéré comme la fin dernière de toute la vie humaine. Il est manifeste qu'une telle prudence est péché. — Mais devons-nous dire qu'elle soit péché mortel!' C'est ce qu'il nous faut maintenant considérer ; et tel est l'objet de l'article suivant.

Article II.

Si la prudence de la chair est un péché mortel?

Trois objections veulent prouver que « la prudence de la chair est un péché mortel ». — La première déclare qu' « être en révolte contre la loi de Dieu constitue le péché mortel; car par là le Seigneur est méprisé. Or, la prudence de la chair n'est point soumise à ITi loi de Dieu, comme on le voit aux Romains, ch. VIII (v. -). Donc la prudence de la chair est un péché mortel ». — La seconde objection dit que « tout péché contre l'Esprit-Saint est un péché mortel. Or, la prudence de la chair paraît être un péché contre l'Esprit-Saint; car elle ne peut pas être soumise à la loi de Dieu, comme il est marqué aux Romains, ch. VIII (v. 7) ; et, par suite, il semble qu'elle est un péché irrémissible, ce qai est le propre du péché contre le Saint-Esprit. Donc la prudence de la chair est un péché mortel ». — La troisième objection fait observer qu' « au bien le plus grand s'oppose le plus grand mal, comme on le voit au livre \ III de VÉthique (ch. x, n. 2; de S. Th., leç. 10). Or, la prudence de la chair s'oppose à la prudence, qui est la principale des vertus morales. Donc la prudence de la chair est le plus grand des péchés ayant trait à la morale. Et, par suite, elle est un péché mortel ».

L'argument sed contra semble appuyer sur le mot même de prudence dans ce tout qu'est la prudence de la chair. « Ce qui diminue le péché, dit-il, n'implique point de soi la raison de péché mortel. Or, s'occuper avec précaution de ce qui regarde le soin de la chair, chose qui semble appartenir à la prudence

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de la chair, diminue le péché » ; car c'est toujours chose moins mauvaise de garder une certaine mesure. « Donc la prudence de la chair n'implique point de soi la raison de péché mortel ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que u comme il a été dit plus haut (q. /17, art. •?, ad /"'"; art. l'S), c'esl d'une double manière que quelqu'un est dit être prudent : d'abord, d'une façon pure et simple, c'est-à-dire par rapport à la fin de la vie tout entière; d'une autre manière, dans un sens diminué, c'est-à-dire par rapport à ([uelque fin particulière, comme on dit de quelqu'un qu'il est prudent dans ses afl'aires, ou autre chose de ce genre. — Si donc la prudence de la chair est prise selon la raison absolue de prudence, en telle sorte qu'on mette dans le soin de la chair la fin dernière de toute sa vie humaine, en ce sens elle est un péché mortel; du coup, en eflel, l'homme est détourné de Dieu, étant impossible qu'il y ait pour lui plusieurs fins dernières, ainsi ([u'il a été vu plus haut (/"-S"'', q. i, art. ô). — Mais si la prudence de la chair est prise selon la raison de prudence particulière, dans ce cas la prudence delà chair est un péché véniel. Il arrive, en olTel, (pie parfois l'homme s'attache d'une façon désordonnée à (picicpie chose (pii llatte sa chair, sans que cependant il se détourne de Dieu par un péché mortel; aussi bien ne constituc-t-il pas dans le plaisir de la chair la lin de sa \\v tout entière. S'appli(iuer alors à obtenir ce plaisir est un j)éché véniel ; et cela appartient à la prudence de la chair. — Que si ([ueUjn'nn ra|)porte d'une façon actuelle à une fin lionnèlc le soin (|n'il a de sa chair, comme si par exemple il s'ap()li(pie à .se nom rir pour le soulien de son corps, ceci n'est plus la prudence de la chair; car, dans ce cas, riiomme use du soin de sa chair comme d'une chose oi'flonnée à la lin 0. dette dernière remai-que de saint Thomas est du plus haiil |)ri\ pour calmer certains scrupules des âmes timorées qui croiraient parfois se rendre coui)ables en tout ce (jui icgarderail le soin donné à leur corps. Il nCn est rien; et loin d'èlre un péelié, ce soin, dans riiN[)othèsc que faisait tout à l'heure saint iliomas, devient un acte tle vertu.

L'ail iH-iiniini dit ([ue « l'Vpôtre parle de la prudence de la

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chair selon que la fin de toute la vie humaine est mise dans les biens de la chair. Et, de la sorte, elle est un péché mortel ».

Uad secanduin déclare que « la prudence de la chair n'implique point un péché contre le Saint-Esprit. Lorsqu'en eflct il est dit qii elle ne peut cire soumise à la loi de Dieu, cela ne doit pas s'entendre comme si celui qui a la prudence de la chair ne pouvait pas se convertir et être soumis à la loi de Dieu ; mais parce que la prudence elle-même de la chair ne peut pas être soumise à la loi de Dieu, pas plus que l'injustice ne peut être juste, ou la chaleur froide, bien que ce qui est chaud puisse être » ou devenir « froid ».

L'ad tertiuin répond que « tout péché s'oppose à la prudence, comme du reste la prudence est participée en toute vertu. Mais il ne s'ensuit pas qu'il faille que chaque péché opposé à la prudence soit tout ce qu'il y a de plus grave; c'est seulement quand il s'oppose à la prudence en quelque matière qui sera elle-même d'ordre le plus grave ».

La prudence de la chair, entendue au sens pur et simple ou selon qu'elle suppose tout dans la vie humaine ordonné aux intérêts de la chair pris comme fin dernière, est essentiellement un péché mortel ; elle ne serait un péché véniel que s'il s'agissait de quelque lin particulière qui n'est pas ordonnée d'une façon actuelle à la fin dernière véritable, bien qu'elle lui demeure ordonnée d'une façon habituelle (cf. l"-2'"', q. i , art. 6) ; que si tout demeure ordonné à la vraie fin dernière dune façon actuelle ou au moins virtuelle, il n'y a même pas de péché véniel dans le soin qu'on peut prendre de la chair : c'est, au contraire, un acte de vertu; mais, dans ce cas, il n'y a plus à parler de prudence de la chair; la chair n'ayant plus la raison de fin. — Nous avons vu ce qu'était la faussse prudence constituée telle en raison de la fin qui n'est point ce qu'elle devrait être. Que penser maintenant de la fausse prudence, qui sera telle, non })lus en raison de la fin, mais en raison des moyens dont on use ou de l'usage qu'on en fait. C'est ce que nous devons considérer dans les articles qui vont suivre. Et,

QUESTION LV. — DE LA FAUSSE PRUDENCE. iSq

à ce sujet, nous avons à étudier trois choses : l'astuce; le dol ; la fraude. — D'abord, de rastuce. C'est l'objet de l'article suivant.

Article III.

Si l'astuce est un péché spécial?

Cet article et les deux (jui suivent sont tout à fait propres à la Somme throlo/jifiue. (resl en org^anisant son merveilleux traité de la prudence, que saint Thomas a trouvé le secret de projeter sur ces vices les plus lumineuses clartés, comme il l'avait fait pour la négligence, dans la question précédente.

Trois objections veulent prouver cpie « l'astuce n'est pas un péché spécial ». — La première dit que « les paroles de la Sainte Écriture n'induisent point Ihoinme à pécher. Or, elles induisent à l'astuce; selon ce mol de» Prorerhcs. ch. i (v. 'i) : Pour que les pclUs aient de l'us/ure. Donc l'astuce n'est pas un péché ». — La seconde objection en appelle encore au li\re des Proverbes, ch. xni (v. lO), où c il est dit : L'nslurieux Jail toutes ehoses avee eonseil. Ou bien donc c'est ordonné à une bonne fin ; ou à une lin mauvaise. Si c'est ordonné à une bonne lin, il ne semble pas que ce soit un péché. Kl si c'est ordonné à une tin mauvaise, il semble qu'on a du coup la prudence de la chair ou du niondc. Donc l'astuce n'est i)as un péché spécial, distinct de la prudence de la chair ». — La troisième objection est formée de deux beaux textes de saint (ircgoire. « Exposant ce mot du li\re (U- Job. ch. \n (v. 'i) : Iji siinidirilr du juste est tourm'-e en dérision, saint (irégoire, au livre \ de ses . Morales (ch. \\i\, ou xvi, ou \\\m), dit : /,'/ sagesse de ce monde eonsiste à earfier son artir jxir des machinations, à voiler sa pensée [uw ses /xa-olrs, à montrer comme vrai ce qui est fauj- et comme faux ce qui est rrai. Puis, il aj<tute : Celte prudence, tes jeunes gens la saveid p(a- l'usage, et les enfants l'apprennent à prix d'argent. Or, toutes ces choses semblent a[)partenir à l'astuce. Donc l'asluce ne se distingue pcjinl de la pru-

l4o SOMME THÉOLOGIQUE,

dence de la chair ou du monde ; et, par suite, il ne semble pas qu'elle soil un vice s[)écial ».

L'arg-ument sed contra oppose que « lApôtre dit, dans la seconde épître aux Corinlhicns, ch. iv (v. :i) : Renonçons aux choses cachées (/ni ne conviennent point, ne marchant pas dans l'astuce, n'adultérant pas la parole de Dieu. Donc l'asluce est un certain péché )).

Au corps de l'article, saint Thomas déclare que a la prudence est la raison droite des choses de l'action, comme la science est la raison droite des choses à savoir. Or, il arrive qu'on pèche d'une double manière, dans les choses de la spéculation, contre la rectitude de la science : d'abord, quand une raison est apportée pour prouver une conclusion fausse qui semble vraie; ou aussi, parce que la raison procède de principes faux qui semblent vrais, soit qu'ils aboutissent à une conclusion vraie, soit qu'ils aboutissent à une conclusion fausse. De même, aussi, un péché pourra se produire contre la prudence, ayant avec elle une certaine ressemblance, d'une double manière. Premièrement, parce que l'application de la raison est ordonnée à une fin qui n'est point une fin vraiment bonne, mais seulement en apparence; et ceci appartient à la prudence de la chair. Secondement, pour autant que quelqu'un, à l'effet d'obtenir une certaine fin, soit bonne, soit mauvaise, use non de vrais moyens, mais de moyens faux et apparents; et ceci appartient au péché de l'astuce. Aussi bien l'astuce est-elle un péché spécial, opposé à la prudence, et distinct de la prudence de la chair ».

Uad prirnuni fait observer que a comme saint Augustin le dit, au livre IV contre Julien (ch. m), de même que par une sorte d'abus la piudence est prise quelquefois en un sens mauvais, de même aussi l'astuce est prise dans un sens bon ; et cela, à cause de la ressemblance qu'elles ont entre elles. Toutefois, dans son sens propre, l'astuce signifie quelque chose de mauvais, comme Arislote lui-même le dit au livre VI de VÉthi/iue yy (ch. xu, n. 9; de S. Th., Icç. 10).

Vad secunduin dit que « l'astuce peut user du conseil et pour une fin bojine et pour une fin mauvaise. Mais, même

QUESTION LV. — DE LA FAUSSE PRUDENCE. l4l

s'il s'agit d'une fin bonne, on ne doit pas y parvenir à l'aide de moyens faux cl simules, mais par des voies droites et vraies. Aussi bien, même si elle est ordonnée à une fin bonne, l'astuce est toujours un péché ». — C'est donc la raison de moyens faux et trompeurs, qui constitue proprement la raison de péché dans l'astuce, qu'il s'agisse de lin bonne ou de fin mauvaise.

L\id terliuin explique que « saint Grégoire, sous le mot de prudence du inonde, entend t(jul ce qui peut appartenir à la fausse prudence; et, par suite, même l'astuce s'y trouve comprise ».

Il est une fausse prudence qui est telle uni(|uement en laison des moyens dont elle use. 11 n'est jamais permis d'user de moyens faux et trompeurs, quelque bonne que puisse être d'ailleurs la fin à la(|uelle on les ordonne. User de tels moyens ou appliquei" sa raison à les utiliser, constitue proprement le péché de l'astuce. — Mais dans quels rapports sont, avec l'astuce, le dol et la fraude!* Nous devons maintenant le considérer. D'abord, le dol. C'est l'objet de l'article suivant.

Article IV.

SI le dol est un péché se rapportant à l'astuce.

Trois objections veulent prouver que « le dol n'est pas un péché se rap|)ortanl à l'astuce ». — La première arguë de ce que « le péché ne se trouve point dans les hommes parfaits, surtout le péché mortel. Or, il se trouve en eux un certain dol ; selon cette parole de la seconde Épître aux Corinthiens, ch. xH (v. lO) : Comme féluis aslucieuj:, je vous ai pris par dol. Donc le dol n'est pas toujc^urs un péché ». — La seconde objection dit (jue « le dol semble appartenir surtout à la langue, selon celle parole du [)saumc (v, \. i i) : Par leurs bmgues', ils aij'uisaienl avec dol. Or, l'astuce, comme aussi la prudence, est dans l'acte même de la raison. Donc le dol nappai lient pas

l/|2 SOMME THÉOLOGIQUfi.

à l'aslucc ». — La troisième objection cite le mot des Proî'erhes, ch. xii (v. .^o) où « il est dit : Le (loi est dans le cœur de ceux (jiii penseni à des choses mauvaises. Or, toute pensée des choses mauvaises n'appartient pas à l'aslucc. Donc le dol ne semble pas a|)partenir à l'astuce ».

L'aroumcnt sed conlra remarque que « l'asluce est ordonnée à circonvenir ; selon cette parole de l'Apôtre, aux Éphésiens, cil. IV (v. l 'i) : Dans l" astuce <jui circonvient pour tromper. Or, c'est à cela aussi qu'est ordonné le dol. Donc le dol appartient à l'astuce ».

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « comme il a été dit plus haut (art. préc), il appartient à l'astuce de prendre des voies qui ne sont pas vraies, mais simulées et apparentes, pour atteindre une certaine fin , soit bonne, soit mauvaise. Or, l'utilisation de ces voies peut se considérer d'une double manière. D'abord, dans le fait même d'y penser et de les établir dans son esprit. Ceci appartient en propre à l'astuce; comme aussi le même fait, par rapport aux voies droites, en vue de la fin voulue, appartient à la prudence. D'une autre manière, on peut considérer l'utilisation de ces voies et moyens, selon qu'en fait on les exécute. De ce chef, elle appartient au dol. D'oîi il suit que le dol implique une ceitaine mise à exécution de l'astuce. Et pour autant il appartient à l'astuce ».

Vad primum dit que « comme l'astuce se i)rend proprement dans un sens mauvais, et seulement par mode d'abus, dans un sens bon ; de même aussi le dol, qui est l'exécution de l'astuce ».

Vad secundum explique que u l'exécution de l'astuce, à l'effet de tromper, se fait premièrement et principalement par la parole, qui occupe le premier rang parmi les signes dont l'homme se sert pour exprimer quelque chose à un autre, comme on le voit par saint Augustin, au livre de la Doctrine chrétienne (liv. II, ch. m). Et voilà pourquoi le dol est attribué surtout à la parole. Il arrive cependant que le dol existe aussi dans les actes, selon ce mot du psaume (civ, v. 25) : Et accomplir le dol contre ses serrileurs. Il est aussi dans le cœur, selon cette parole de Y Ecclésiastique , ch. xix (v. aS) : Son intérieur

est plein de dol; niais ceci s'entend de ceux qui niédilenl des actes de dol, selon cette parole du psaume (xwvn, v. i3) : Pendant tout le jour, ils méditaient le dol ».

Vad tertiani déclare que « tous ceux qui pensent à l'aire quelque mal doivent combiner certaines voies » ou certains moyens « qui leur permettront de réaliser leur projet ; et le plus souvent ils ourdissent des voies de dol par lesquelles ils peuvent plus facilement aboutir. Toutefois il arrive aussi que d'aucuns, sans astuce el sans dol, ouvertement et par la violence accomplissent le mal. Mais, parce que ceci est plus dillicile, on le trouve plus rarement ».

L'astuce a pour la servir, el pour exécuter ses plans, le dol, qui consiste à réaliser par la parole ou par les actes les projets intérieurement ariètés par l'asluce. — Devons-nous lui assigner la fraude, comme secontl moNcn desliné à l'aiiler!' C'est ce que nous allons examiner à l'article qui suit.

AnTK;Lr. W.

Si la fraude appartient à l'astuce?

Trois objections veulent prouver que « la fraude n appartient pas à l'astuce ». — La première dit (ju' « il n'est pas louable (|ue quebpi'un se laisse tromper, fin à huinelle tend l'astuce. Or, il est louable que l'Iiomme soufl're la fraude; selon celle parole de la première llpître aux (lorinthiens. cli. \i (\. 7) : Que ne soujfrez-vous {)lut(jt la fraude? Doue la fraude n'appartient pas à l'astuce ». — La seconde objection déclare (pie « la fraude semble appartenir au fait de prendre ou de «i^arder d'une manière illicite les cboses extérieures; il est dit, en elTet, au livre des Aetes, ch. v (v. i, ■;>), (|u'«/i homme, appeté Ananie, avee Saphire, sa femme, vendit un ehamp et frauda sur le prLr'dc ee eliamj). Or, prendre on retenir d'une manière illicite les choses extérieures, appartient à l'injustice ou au manque de

l4/i SOMME THÉOLOGIQUE.

libéralité. Donc la Iraude n'apparlieiil pas à Taslucc, qui s'oppose à la [)iudencc ». — La Iroisiénic objection remarque que « nul n'use d'astuce contre lui-niènie. Or, il en est dont les fraudes sont contre eux-niênies ; il est dit, en elïel, au livre des Proverbes, cli. i (\ . 18), de quelques-uns, qu"/7.s- ourdissent (les fraudes eonlre leurs âmes. Donc la fraude n'appartient pas à l'astuce ».

L'argument sed eonlru oppose que d la fraude est ordonnée

à tromper; selon cette parole du livre de Job, cli. xni (v. 9) :

Esl-ce que Dieu sera Irompé eomme lliomnie par vos agisseinenls

frauduleux? Or, l'astuce est ordonnée à la même chose. Donc

la fraude appartient à l'astuce ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « comme le dol consiste dans l'exécution de l'astuce; pareillement aussi la fraude; mais il semble que ces deux vices diffèrent entre eux, par ceci, que le dol appartient universellement à toute exécution de l'astuce, qu'elle se fasse en paroles ou en actes ; tandis que la fraude appartient plus en propre à l'exécution de l'astuce par mode d'actes ».

L'«d primum fait observer que « l'Apôtre n'induit pas les fidèles à se laisser tromper dans l'ordre de la connaissance, mais à ce qu'ils supportent patiemment l'effet de la tromperie en soutenant les injures dont on les poursuit d'une manière frauduleuse ».

L'ad secundum dit que « l'exécution de l'astuce peut se faire par le moyen d'un autre vice, comme aussi l'exécution de la prudence se fait par les vertus. Et, de cette sorte, rien n'empêche que la fraude appartienne à l'avarice ou au manque de libéralité » et pareillement aussi à l'injustice, comme le voulait l'objection.

L'ad terliuni déclare que « ceux qui commettent des fraudes n'ourdissent pas intentionnellement quelque chose qui soit contre eux ou contre leurs âmes; mais c'est le juste jugement de Dieu qui fait que ce qu'ils ont ourdi contre les autres se retourne contre eux, selon cette parole du psaume (vn, v. iG) : // tombe dans la fosse (ju'il avait creusée ».

QUESTION LV. — DE LA FAUSSE PRUDENCE. l45

La fraude est un vice ordonné à l'exécution de l'astuce par voie d'actes ou de faits; comme le dol était ordonné à cette même exécution soit par voie de paroles, soit par voie de faits, indistinctement. Ces trois vices : l'astuce, le dol, la fraude, ne doivent pas se confondre avec le mensonge. Ils s'en distinguent en ceci, que le mensonge se propose le faux comme fin : il a pour but de tromper ; tandis que l'astuce, le dol et la fraude se proposent le faux comme moyen : s'ils trompent, c'est pour obtenir une certaine fin qu'ils se proposent ; et voilà pourquoi ils peuvent se trouver dans les divers genres de vices ou de péchés, n'en constituant aucun distinctement dans l'ordre des vertus morales, mais seulement dans l'ordre de la prudence, dont le propre est d'être participée dans toutes les autres vertus. — A côté de la fausse prudence, nous devons traiter de la fausse sollicitude; et, à ce sujet, saint Thomas se demande deux choses : s'il est permis d'avoir de la sollicitude à l'endroit des choses temporelles, et si l'on doit être en sollicitude au sujet de l'avenir. D'abord le premier point. Il va faire l'objet de l'article qui suit.

AllTICLE VI.

S'il est permis d'avoir de la sollicitude au sujet des choses

temporelles ?

Trois objections veulent prouver qu' « il est permis d'avoir de la sollicitude au sujet des choses temporelles ». — La première arguë de ce qu' « il appartient à celui qui préside d'être en sollicitude au sujet des choses auxquelles il préside, selon cette parole de l'Épître aux Romains, ch. xn (v. 8) : Celui qui préside dans la sollicitude. Or, l'homme est préposé, de par l'ordination divine, aux choses temporelles, selon cette parole du psaume (vni, v. 8) : \ous ave: mis toutes choses sous ses pieds, les brebis et les bœufs, etc. Donc l'homme doit avoir la sollicitude des choses temporelles ». — La seconde objection déclare que « tout homme a de la sollicitude au sujet de la fin pour

\I. — La Prudence et la Justice. lo

l46 SOMME THÉOLOGIQUE.

laquelle il agit. Or, il est permis à riiomine d'agir pour les biens temporels qui sustentent sa vie; aussi bien l'Apôtre dit, dans la seconde Epître aux Thcssaloniciens , eh. nr (\ . lo) : S'il est quelqu'un, qui ne veuille pas travailler, que celui-là ne mange pas. Donc il est permis d'avoir de la sollicitude au sujet des choses temporelles ». — La troisième objection remarque que « la sollicitude des œuvres de miséricorde est chose louable, selon cette parole de la seconde Épître à Timothée, cli. i (v. 17) : Élant venu à Rome, il me cherche avec sollicitude. Or, la sollicitude » ou le soin « des choses temporelles appartient quelquefois aux œuvres de miséricorde ; comme si quelqu'un apporte du soin ou de la sollicitude à gérer les affaires des pupilles et des pauvres. Donc la sollicitude ou le soin des choses temporelles n'est pas chose illicite ».

L'argument sed contra est le beau texte de « Notre-Seigneur », qui « dit, en saint Mathieu, cli. vi (v. 3i) : Ne soyez pas en sollicilude, disant : que mangerons-nous , ou que boirons-nous , ou de quoi nous vêtirons-nous? lesquelles choses sont cependant tout ce qu'il y a de plus nécessaire ».

Au corps de l'article, saint Thomas commence par préciser à nouveau ce qu'est la sollicitude. « La sollicitude, dit-il, implique un certain soin ou une certaine application apportés à l'obtention d'une chose. Or, il est manifeste qu'un plus grand soin est apporté où se trouve la crainte de ne pas aboutir ; et, par suite, oii l'on est sûr de réussir, là se trouve une moindre sollicitude. Ce sera donc d'une triple manière que la sollicitude des choses temporelles pourra être illicite. — D'abord, du côté de ce qui en est l'objet ; savoir, si nous cherchons les choses temporelles à litre de fin. Aussi bien saint Augustin dit, au livre des Œuvres des moines (ch. xxvi) : Quand le Seigneur dit : Ne soyez point en sollicitude, etc., Il dit cela pour quon ne prenne point ces choses comme but et que ceux qui prêchent l'Évangile ne fassent point tout ce qu'ils font en vue de ces choses. — D'une autre manière, la sollicitude des choses temporelles peut être illicite, en raison du soin superflu qu'on apporte à se procurer ces choses et qui fait que l'homme est détourné des choses spirituelles auxquelles il doit se donner tout d'abord.

C'est pour cela qu'il est dit en saint Mathieu, ch. xiir (v. 22), que la sollicitude du siècle suffoque la parole. — Troisièmement, en raison d'une crainte superflue; c'est-à-dire lorsque quelqu'un craint, même en faisant ce qu'il doit, de manquer du nécessaire. Et cela, le Seigneur », dans son Sermon sur la Montagne, saint Mathieu, ch. vi (v. 20 et suiv.), « l'exclut d'une triple manière. Premièrement, en rappelant les bienfaits plus grands accordés par Dieu à l'homme, sans qu'il ait eu à y pourvoir; savoir : son corps et son âme. Secondement, en rappelant la manière dont Dieu subvient aux animaux et aux plantes, sans que l'homme s'en occupe, selon la proportion de leur nature. Troisièmement, en rappelant la divine Providence que les (ientils ignoraient; ce qui les amenait à être surtout en sollicitude pour se procurer les biens temporels. C'est pourquoi II conclut que notre sollicitude doit porter principalement sur les biens spirituels, comptant que même les biens temporels nous seront donnés pour notre nécessité si nous faisons ce que nous devons »>. — On aura remarqué cette dernière formule de saint Thomas, qui précise de façon si lumineuse les sens des recommandations contenues dans l'Évangile.

Lad priniuni revient sur la même doctrine et y insiste : « Les biens temporels sont soumis à l'homme pour qu'il en use selon que la nécessité lexige, non pour qu'il mette en eux sa fin, ou pour qu'il se livre à leur sujet à une sollicitude » exagérée et « superflue ».

L'ad secunduin répond que « la sollicitude de celui qui acquiert son pain par son travail corporel n'est pas superflue mais modérée. Aussi bien saint Jérôme dit que le travail doit se faire et la sollicitude être enlevée, savoir celle qui est superflue et qui trouble l'àme » surtout en raison de la crainte exagérée portant à craindre de manquer du nécessaire même quand on fait ce que l'on doit.

L'ad tertiuni déclare que la a sollicitude des choses temporelles dans les œuvres de miséricorde est ordonnée à la fin de la charité. Elle n'est donc pas illicite, à moins qu'elle ne soit superflue ».

l48 SOMME THÉOLOGIQUE.

La sollicitude qui fait qu'on met tout son soin à rechercher les choses temporelles, ou un soin superflu, ou qu'on redoute d'une manière superflue de manquer de ces choses, est illicite et peccamineuse; elle ne l'est point, si elle apporte à ces choses un soin modéré, en les ordonnant à la fin de la charité, et en se confiant à la divine Providence. — Mais peut-on être en sollicitude pour l'avenir ou pour le lendemain, sans tomber sous le coup de la sollicitude superflue? C'est ce que nous devons maintenant examiner ; et tel est l'objet de l'article qui suit.

Article VII.

Si l'homme doit être en sollicitude pour l'avenir ?

Trois objections veulent prouver que « l'homme doit être en sollicitude pour l'avenir ». — La première est le beau texte du livre des Proverbes, ch. vi (v. 6 et suiv.), oii « il est dit : Va-t'en vers la fourmi, o paresseux, et considère ses voies et apprends la sagesse .' elle (la fourmi), sans avoir ni chef ni maître qui la conduise ou qui l'enseigne, prépare sa réserve en été et rassemble au temps de la moisson ce qui devra la nourrir. Or, c'est là être en sollicitude pour l'avenir. Donc la sollicitude des choses à venir est digne de louange ». — La seconde objection fait observer que (( la sollicitude appartient à la prudence. Or, la prudence porte spécialement sur l'avenir; car sa partie principale est la prévoyance des choses à venir, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. /jg, art. 6, ad /'""). Donc c'est chose vertueuse d'être en sollicitude pour l'avenir ». — La troisième objection dit que « quiconque met quelque chose de côté et en réserve affirme sa sollicitude pour l'avenir. Or, nous lisons en saint Jean, ch. xin(v. 6), que le Christ Lui-même avait une bourse où l'on conservait quelque chose et qlie Judas portait. Les Apôtres aussi conservaient le prix des champs qu'on venait déposer à leurs pieds, comme il est dit au livre des Actes, ch. iv (v. 35). Donc il est permis d'être en sollicitude pour l'avenir ».

L'argument sed contra cite la parole de « Notre-Seigneur », qui « dit, en saint Matthieu, ch. vi (v. 34) '■ Ve soyez pas en sollicitude pour le lendemain. Or, le lendcmatn est mis là pour l'avenir, comme le marque saint Jérôme ».

Au corps de l'article, saint Thomas déclare qu* « il n'est aucune œuvre qui puisse être vertueuse, si elle n'est revêtue des circonstances qui conviennent : et l'une d'elles est le temps, selon cette parole de VEcclésiastc, ch. vni (v. 6) : En toute affaire, il y a le temps et l'opportunité, chose qui se vérifie, non pas seulement pour les œuvres extérieures, mais aussi pour la sollicitude intérieure. A chaque temps, en effet, convient sa sollicitude propre ; c'est ainsi qu'au temps de l'été convient la sollicitude de la moisson, et au temps de l'automne la sollicitude de la vendange. Si donc quelqu'un, au temps de l'été, était déjà en sollicitude pour la vendange, il empiéterait indûment sur la sollicitude du temps à venir. Aussi bien est-ce cette sollicitude que le Seigneur défend comme superflue, quand II dit : .\'ayez point de sollicitude au sujet du lendemain. Car II ajoute : Le jour de demain sera en sollicitude pour lui, c'està-dire aura sa propre sollicitude qui sufllt à affliger l'àme. Et c'est ce qu'il ajoute : Au jour sufjit sa mcUice propre, c'està-dire l'affliction de la sollicitude ».

Vad primum répond que « la fourmi a la sollicitude qui convient au temps ; et c'est cela qui nous est proposé comme exemple ».

L'ad secundum dit qu' « à la prudence appartient la prévoyance ou la providence raisonnable des choses futures. Or, ce serait une prévoyance ou une sollicitude des choses à venir désordonnée, si quelqu'un cherchait les choses temporelles où l'on parle de passé et de futur, comme y mettant sa fin; ou s'il recherchait les choses superflues, au delà de ce que requiert la nécessité de la vie présente ; ou s'il empiétait sur le temps de la sollicitude ».

h'ad tertium apporte un très beau texte de saint Augustin nous mettant eu garde contre certains excès d'appréciation que l'objection laissait supposer. «Comme le dit saint Augustin, au livre du Sermon du Seigneur sur la Montagne (liv. Il, ch. xvii),

l5o SOMME THÉOLOGIQUE.

(jiiand nous verrons fjaclque serviteur de Dieu pourvoir à ee que les choses nécessaires ne lui manquent point, ne Jugeons pas qu'il est en sollicitude du lendemain. Car le Seigneur Lui-même, pour nous servir d'exemple, a daigné avoir une bourse ; et dans les Actes des Apôtres il est écrit que les choses nécessaires pour vivre Jurent mises en réserve pour l'avenir à cause de la famine qui était imminente. Le Seigneur ne réprouve donc pas que quelqu'un se procure ces choses selon le mode humain, mais qu'il serve Dieu en vue de ces choses ».

La fausse soUiciludc, qui se préoccupe indûment au sujet des choses de la vie, revêt parfois et même souvent ce caractère, qu'elle consiste à empiéter sur ce qui devra être le propre d'un autre temps ; on ne sait pas suffisamment être à la chose du moment et laisser pour les temps qui viendront après ce qui devra occuper alors mais ne doit pas occuper dans le moment présent. Le remède à ce vice est le beau mot de l'Évangile, qu'à chaque Jour suffit son mal. Pourquoi vouloir multiplier le mal du jour présent par le souci du lendemain? D'autant plus que souvent tout le mal qu'on s'est indûment donné avant l'heure, demeure ensuite sans objet et ne trouve plus à s'appliquer, le moment venu, les choses n'étant plus alors ce que notre imagination tourmentée se les était représentées. — Nous avons dit les deux aspects de la fausse prudence, considérée sous son jour de prudence de la chair et sous son jour d'astuce, de fraude, de dol. Nous avons dit aussi la fausse sollicitude. Il ne nous reste plus qu'à nous demander l'origine de ces divers vices. Ce va être l'objet de l'article suivant.

Article VIIL Si ces sortes de vices viennent de l'avarice?

Trois objections veulent prouver que « ces sortes de vices ne viennent pas de l'avarice ». — La première en appelle à ce qu' « il a été dit plus haut (q. 53, art. 6), que c'est surtout par

QUESTION LV. — DE LA FAUSSE PRUDENCE. l5l

la luxure que la raison se trouve mise en défaut dans sa rectitude. Or, ces sortes de vices s'opposent à la raison droite, c'est-à-dire à la prudence. Donc ils viennent plutôt de la luxure; alors surtout qu'Arislote dit au livre VII de VÉthique (ch. VI, n. 3; de S. Th., leç. 6) que Vénus est trompeuse et sa ceinture variée et que r incontinent de concupiscence agit parce qu'il est trompé ». — La seconde objection fait observer que « les vices dont il s'agit ont une certaine ressemblance avec la prudence, ainsi qu'il a été dit (art. 3 ; q. ^7, art. i3). Or, parce que la prudence est dans la raison, il semble qu'elle a plus de parenté avec les vices spirituels, tels que l'orgueil et la vaine gloire. Donc les vices dont il s'agit semblent venir de l'orgueil plutôt que de l'avarice ». — La troisième objection dit que « l'homme use d'embûches non seulement pour ruiner les biens d'autrui, mais aussi quand il machine quelque meurtre ; et si la première de ces deux choses convient à l'avarice, la seconde est le propre de la colère. Or, user d'embùchcs appartient à l'astuce, au dol et à la fraude. Donc les vices dont il s'agit ne viennent pas seulement de l'avarice; ils viennent aussi de la colère ».

L'argument sed contra s'autorise de « saint Grégoire » qui, « au livre XXXI de .ses Morales (ch. xlv, ou xvii, ou xxxi), assigne la fraude comme fille de l'avarice ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous rappelle que « comme il a été dit plus haut (cf. obj. 2"), la prudence de la chair et l'astuce avec le dol et la fraude ont une certaine ressemblance avec la prudence, dans un certain usage de la raison. Or, parmi les autres vertus morales, c'est surtout dans la justice qu'apparaît l'usage de la raison droite, |)arce que la justice est dans l'appétit rationnel. Aussi bien est-ce également dans les vices opposés à la justice qu'apparaît le plus l'usage désordonné de la raison. Et parce que l'avarice s'oppose surtout à la justice, à cause de cela les vices dont il s'agit viennent surtout de l'avarice ».

L'f/t/ primuin répond que « la luxure, par là véhémence du plaisir et de la convoitise, opprime totalement la raison l'empèchanl de produire son acte. Au contraire, dans les vices dont

l52 SOMME THÉOLOGIQUE.

il s'agit, il demeure toujours un certain usage de la raison, bien qu'il soit désordonné. Et voilà pourquoi ces vices-là ne sortent pas directement de l'avarice. — Quant au fait qu'Aristote appelle Vénus trompeuse, c'est en raison d'une certaine similitude, pour autant qu'elle saisit l'homme à l'improviste, comme il arrive dans les ruses ; toutefois, ce n'est point par l'astuce, mais plutôt par la violence de la convoitise et du plaisir ; et voilà pourquoi il ajoute que Vénus enlève grandement son inlelligence au sage. »

Vad secundum résout excellemment l'objection. « User d'embûches, dit saint Thomas, implique une certaine pusillanimité ; car le magnanime agit en toutes choses à découvert, comme le note Aristote au livre IV de VÉlhique (ch. m, n. 28; de S. Th., Icç. 10). Aussi bien, parce que l'orgueil a ou feint d'avoir une certaine ressemblance avec la magnanimité, de là vient que ces vices dont il s'agit et qui usent de fraude et de dol ne sortent point directement de l'orgueil. Ils appartiennent plutôt à l'avarice, qui cherche l'utile, se préoccupant peu de l'excellence ».

L'ad tertium présente une observation analogue pour la troisième objection. « La colère a son mouvement brusque: aussi bien elle agit de façon précipitée et sans conseil, tandis que les vices en question usent du conseil, quoique d'une façon désordonnée. Et si parfois certains hommes usent d'embûches pour machiner des meurtres, cela ne provient pas de la colère, mais plutôt de la haine; car l'homme qui est sous le coup de la colère cherche à nuire ouvertement, comme le dit Aristote au second livre de la Rhétorique » (ch. n, n. i).

Il ne nous reste plus qu'une question à étudier pour terminer tout ce qui regarde le traité de la prudence. C'est la question des préceptes qui s'y rapportent.

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