Q. LVI. — PRECEPTES AYANT TRAIT A LA PRUDENCE
L'ad seciindum fait observer que « la doctrine évangélique est la doctrine de la perfection. 11 fallait donc qu'en elle l'homme fût instruit d'une manière parfaite de tout ce qui touche à la rectitude de la vie, que ce soit les fins ou que ce soit ce qui est ordonné à la fin. C'est pour cela qu'il a fallu que dans la doctrine évangélique soient aussi donnés des préceptes au sujet de la prudence ».
Lad lerlium dit que « les autres enseignements de l'Ancien Testament sont ordonnés aux préceptes du Décalogue comme à leur fin; et pareillement il était à propos que dans les autres documents de l'Ancien Testament les hommes fussent instruits de l'acte de la prudence qui porte sur ce qui est ordonné à la fin ».
Dans les préceptes du Décalogue, il n'était pas à propos que fût donné quelque précepte ayant trait directement à la vertu de prudence; mais dans les autres documents de l'Ancien Testament, ordonnés à compléter et à parfaire les préceptes généraux marqués dans le Décalogue, devaient se trouver des prescriptions se rapportant directement à cette vertu : huiuelle d'ailleurs se trouve implicitement prescrite dans tous les préceptes du Décalogue, puisque sans elle aucun de ces préceptes ne saurait être observé. — Que penser maintenant des préceptes pouvant intéresser les vices opposés à la vertu de prudence : ces sortes de préceptes devaient-ils se trouver dans l'ancienne loi ? C'est ce que nous allons examiner à l'ai licle qui suit.
Article II.
Si dans l'ancienne loi furent convenablement marqués des préceptes de défense portant sur les vices opposés à la prudence ?
Trois objections veulent prouver que « dans l'ancienne loi' furent proposés mal à propos des préceptes prohibilifs au sujet des vices opposés à la prudence ». — La première fait remar-
l56 SOMME THÉOLOGIQUE.
quer que « s'opposent à la prudence les vices qui ont une opposition directe à cette vertu, comme l'imprudence et ses diverses parties, non moins que les vices qui ont avec elle quelque ressemblance, tels que l'astuce et ce qui s'y rattache. Or, ces derniers vices sont prohibés dans la loi. Il est dit, en efTet, au livre du Lévitume, cli. xix (v. i3) : Tu ne feras point d'injure à ton prochain: et, dans le Deutérononie, ch. xxv (v. i3) : Tu n'auras point dans ton sac des poids différents, l'un plus grand et l'autre plus petit. Donc il aurait fallu aussi que fussent donnés certains préceptes au sujet des vices qui s'opposent directement à la prudence ». — La seconde objection dit que « la fraude peut se produire en bien d'autres choses que dans les ventes et les achats. C'est donc mal à propos que la loi défendait la fraude seulement dans les achats et les ventes ». — La troisième objection remarque que « la raison est la même de commander l'acte de la vertu et de défendre l'acte du vice opposé. Or, les actes de la prudence ne se trouvent point commandés dans la loi. Donc les vices opposés n'auraient pas dû être défendus ».
L'argument sed contra se réfère à l'autorité des préceptes de la loi marqués dans l'objection première.
Au corps de l'article, saint Thomas va justifier la position de ces préceptes. Il part de ce principe, que « comme il a été dit plus haut (art. préc), la justice surtout regarde la raison de dette, qui est requise pour le précepte ; car la justice est ordonnée à rendre ce qui est dû à autrui, ainsi qu'il sera dit plus loin (q. 58, art. ii). Or, l'astuce, quant à son exécution, se commet surtout dans les choses qui ont trait à la justice, ainsi qu'il a été dit (q. 35, art. 8). C'est pour cela qu'il fui à propos que fussent donnés, dans la loi, des préceptes prohibitifs, relativement à l'exécution de l'astuce, pour autant qu'elle se réfère à la justice; comme lorsque quelqu'un avec dol ou avec fraude porte préjudice à un autre ou enlève ses biens ».
L'ad priniuni répond que a ces vices qui s'opposent directement à la prudence, d'une opposition manifeste, ne se rapportent point à la justice comme le fait l'exécution de l'astuce. C'est la raison pour laquelle ils ne sont point défendus dans la
Q. LVr. PRÉCEPTES AYANT TRAIT A LA PRUDENCE. l^J
loi comme le sont la fraude et le dol, qui se réfèrent à l'injustice ».
Vad secundiini dit que « toute fraude et tout dol commis dans les choses qui touchent à la justice, peuvent être considérés comme défendus, dans le LévUique, ch. xix, dans la défense de la calomnie » ou de l'injure. Toutefois, c'est surtout dans les ventes et les achats, que la fraude et le dol ont coutume de s'exercer; selon cette parole de V Ecclésiastique, ch. xxvi (v. 28) : Le cabarelier ne sera point Justifié du péché des lèvres. Et voilà pourquoi est donné, dans la loi, un précepte prohibitif spécial au sujet de la fraude commise dans les achats et dans les ventes ».
Vad terfium déclare que « tous les préceptes au sujet des actes de la justice, donnés dans la loi, appartiennent à l'exécution de la prudence; comme aussi les préceptes prohibitifs donnés au sujet du vol, de la calomnie ou de l'injure et de la vente frauduleuse, appartiennent à l'exécution de l'astuce ».
Les vertus morales proprement dites, ou, aussi, dans l'ordre de la fin dernière surnaturelle, les vertus théolo^^ales, et les dons qui doivent parfaire soit les uns soit les autres, sont destinés à orienter les facultés appétitives qui se trouvent dans l'homme pour qu'il veuille toujours et en tout son vrai bien. Mais, parce que ce bien, dans son mode de réalisation, n'est point chose déterminée d'avance et naturellement pour l'homme; qu'il faut, au contraire, que lui-même, à chaque instant et pour chaque action, détermine, par sa raison propre, ce qui doit être fait en vue de l'obtention du bien qu'il poursuit, de là, chez lui, l'absolue nécessité d'une vertu qui vienne parfaire sa raison dans l'exercice de cet office. Cette vertu est la vertu de prudence. Elle a son siège dans la raison pratique. Tout ce qui est de nature à diriger celte raison et à perfectionner son acte, l'aidant à s'enquérir des possibilités relatives à l'acte à accomplir, à juger de ce qui est le meilleur par rapporta cet acte, à prescrire ce qui aura été, en effet, jugé tel, tout cela fait partie de la vertu de prudence, bien que ce puisse être à des titres divers. Elle-même, en ell'et, consiste essentiellement dans la
l58 SOMME THÉOLOGIQUE.
perfection de l'acte du commandement, prescrivant, après l'enquête et le jugement, le mode d'agir qui aura été déterminé. Mais cet acte est précédé du jugement et de l'enquête. L'enquête sera perfectionnée par une vertu spéciale, ordonnée au bon conseil; et le jugement, par deux vertus distinctes, ordonnées à faire bien juger, selon qu'il s'agit de se prononcer d'après les règles communes de la moralité, ou selon qu'il s'agit de se prononcer d'après des règles supérieures qui dominent les règles communes et ordinaires. Pour que ces divers actes soient parfaits et que les vertus qui y président obtiennent tout leur effet, de multiples conditions sont requises, dans l'homme, qui seront comme les parties intégrales de la vertu de prudence. Il y faudra d'abord la connaissance de tout ce qui peut éclairer la raison pratique dans la détermination du mode d'agir. Puis, son application à l'acte dont il s'agit. La connaissance se fera par l'étude de la science morale et juridique; aidée du jugement ou de l'expérience des sages et des âges. Ici, la disposition par excellence et d'une importance extrême pour amener l'acte de bon conseil et l'acte de bon jugement, sera, d'une part, la docilité à l'endroit des leçons qui nous viennent de l'expérience ou des sages, et, d'une autre part, la mémoire, qui conservera précieusement le fruit de ces leçons. Il devra s'y joindre une sagacité d'esprit assez vive qui puisse compléter ou suppléer au besoin ce que l'expérience du passé ou la connaissance des règles fixes ne suffirait pas à éclaircir et à dénouer dans ce que pourra présenter d'imprévu et de tout à fait spécial la détermination qu'on aura soi-même à prendre. Quant à l'application de la détermination elle-même, une fois arrêtée et prise, elle se fera par une raison prévoyante, circonspecte, précautionnée. Dès lors, et quand toutes ces conditions seront remplies, on pourra avoir l'acte parfait de la prudence, qui commandera d'une façon irréprochable ce qui devra se faire. Et cet acte aura son couronnement, quand il sera accompagné de cette sollicitude attentive et vigilante qui ne laisse rien traîner dans la mise à exécution de l'acte à accomplir. Toutefois et quelque appliqués que puissent être nos efïbrts, nous ne sommes pas, de nous-mêmes, infaillibles.
Q. LVI. — PRÉCEPTES AYANT TRAIT A LA PRUDENCE, iSq
Même quand on croira avoir fait tout ce que l'on pouvait et devait faire pour assurer le fruit ou le succès de tel acte d'ailleurs voulu pour une bonne fin, il se pourra qu'on ait été en défaut sur bien des points, dans ce qui touche à l'acte de la vertu de prudence. C'est pour remédier à nos oublis, à nos ignorances, à nos distractions, à nos imprévisions, à nos négligences, à nos possibilités d'erreur dans la juste ordination des choses de l'action parfois si complexes, si délicates, si nuancées et si hors de nos prises quand il s'agit de leur adaptation à l'ordre surnaturel, que Dieu ajoute, dans cet ordre, à la vertu de prudence, le don du Saint-Esprit qui est appelé le don du conseil. Par lui, l'Esprit de Dieu Lui-même se substitue en quelque sorte à notre esprit, ou plutôt le fait agir directement dans sa lumière, et, du même coup, écarte toute cause de défaillance ou d'erreur.
Cette vertu de prudence et le don qui lui correspond se trouvent en tout homme vertueux, bien que leur efficacité actuelle ne se retrouve pas toujours dans la plénitude qui peut leur convenir en chacun des actes que cet homme accomplit. Il se pourra d'ailleurs que la vertu elle-même soit différente et que le don ait à s'exercer en des conditions tout autres, selon qu'il s'agira de tel homme considéré sous sa raison d'individu isolé, ou selon qu'il s'agira de lui considéré sous sa raison de membre du corps social ou de la famille. Comme membre de la faniillc ou du corps social, ou encore, dans le corps social, de ce groupe d'hommes qui ont pour mission spéciale de proléger la société contre les ennemis du dehors, il lui faudra une vertu de prudence spéciale et distincte, qui n'est plus la simple prudence individuelle; et tous les actes ou toutes les conditions que requiert la vertu de prudence pour être parfaite, revêtiront ici un caractère nouveau. Il y a même une prudence absolument spéciale et qui lui appartient tout à fait en propre, requise dans le sujet qui délient le pouvoir ou l'autorité suprême dans la société parfaite qu'est la cité ou la nation. Cette prudence, de toutes la plus parfaite et la plus essentielle au bien des hommes, est la prudence de gouvernement, appelée de son vrai nom la prudence royale.
l6o SOMME THÉOLOGIQUE.
Quand elle est ce qu'elle doit être et que, dans les sujets ou les nietnbres gouvernés, existe, dautre part, la prudence proportionnée, qui est la prudence politique, les peuples jouissent d'une prospérité idéale. Tout se brouille, au contraire, et se confond, dès que ces deux prudences commencent à ne plus être ce qu'elles devraient; et c'est alors qu'on voit les sociétés les plus prospères, les États les plus florissants dépérir ou même disparaître, ne laissant après eux que le souvenir de leur exemple. On sait l'admirable leçon que notre grand Bossuet a su tirer de ces révolutions des empires dans son discours sur l'Histoire universelle. Nul, peut-être, n'a jamais montré d'une manière plus lumineuse et plus profonde « ce long enchaînement des causes particulières qui », répondant à la vertu de prudence ou à ses vices opposés, a font et défont les empires ». Aussi bien était-ce une leçon de prudence royale ou politique qu'il entendait donner dans ce merveilleux exposé. « Vous verrez, disait-il au Dauphin, dans la préface de son Discours, l'enchaînement des afl'aires humaines; et par là vous connaîtrez avec combien de réflexion et de prévoyance elles doivent être gouvernées ».
Mais, en finissant, il donnait à son royal élève le dernier mot qui commande toute prudence d'ordre humain ou créé. Il l'avertissait que tous nos conseils, tous nos jugements, toutes nos providences, non seulement d'ordre individuel et familial, mais plus encore d'ordre social, demeurent subordonnés à une Providence plus haute et à un jugement ou à un conseil qui les domine à l'infini. « Souvenez-vous, Monseigneur, disait-il au Dauphin, que ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; Il a tous les cœurs dans sa main : tantôt II retient les passions, tantôt II leur lâche la bride, et par là II remue tout le genre humain. Veut-Il faire des conquérants ;' Il fait marcher l'épouvante devant eux, et II inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Yeut-ll faire des législateurs ? Il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance; Il leur fait prévenir les maux qui
Q. LVI. — PRÉCEPTES AYANT TRAIT A LA PRUDENCE. l6l
menacent les États, et poser les fondements de la tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine toujours courte par quelque endroit; Il l'éclairé, Il étend ses vues, et puis II l'abandonne à ses ignorances; Il l'aveugle. Il la précipite. Il la confond par elle-même : elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est Lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin. Quand 11 veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils; elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plait le sens égaré, et celui (jui insultait à l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre chose pour lui renverser le sens que ses longues prospérités.
« C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples » et sur tous les hommes. « Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les eflets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin, et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières.
« Par là se vérifie ce que dit l'Apôtre, que Dieu est heureux et le seul puissant, Roi des rois et Seigneur des seigneurs {i'" épî- Ire à Tiinothée, ch. vi, v. i5). Heureux, dont le repos est inaltérable, qui voit tout changer sans changer Lui-même, et qui fait tous les changements par un conseil immuable; qui donne et qui ote la puissance; qui la transporte d'un liomme à un autre, d'une maison à une autre, d'un peuple à un autre, pour