XI. — La l^rndence cl lit Justice. i
258 SOMME THIÉOLOGIQL'E.
comme on le voit dans la tempérance et la force. Si donc, pour la justice distributive et pour la justice commutative, la matière est diverse, il semble qu'elles ne sont point contenues sous une même vertu, savoir la justice ». — La seconde objection déclare que « la distribution, (jui appartient à la justice distributive, porte sur Vargeiil, l'honneur ou toutes autres choses (/ui peuvent être partagées entre ceux qui sont en rapport dans une même communauté, comme il est dit au livre V de VÉthique (ch. ir, n. 12 ; de S. Th., leç. ^). C'est aussi sur ces choses que se font les commutations » ou les échanges « entre les diverses personnes particulières ; ce qui appartient à la justice commutative. Donc il n'y a pas une matière diverse pour la justice distributive et pour la justice commutative ». — La troisième objection fait observer que « si la matière de la justice distributive et celle de la justice commutative sont autres parce que ces deux justices diffèrent spécifiquement, il s'ensuit que là oij ne sera point la différence d'espèce, on ne devra pas avoir diversité de matière. Or, Aristote marque une seule espèce pour la justice commutative, laquelle cependant a multiplicité de matière. Il ne semble donc point que la matière de ces deux espèces soit diverse ».
L'argument sed contra en appelle à ce qu' « il est dit, au livre V de VÉthique (endroit précité), que l'une des espèces de la justice dirige dans les distributions, et l'autre dans les commutations ».
Au corps de l'article, saint Thomas répond que « comme il a été dit plus haut (q. 58, art. 8, lo), la justice porte sur certaines opérations extérieures, savoir la distribution et la commutation » ou l'échange, u qui consistent à user de certaines choses extérieures, ou objets, ou personnes, ou même ouvrages: objets, comme si quelqu'un enlève ou rend à un autre son bien; personnes, comme si quelqu'un commet une injure contre la personne de l'homme, par exemple en le frappant ou en l'insultant, ou, au contraire, s'il lui témoigne de la révérence; ouvrages, comme si quelqu'un exige justement d'un autre ou lui rend quelque ouvrage. Si donc nous prenons comme matière de l'une et l'autre justice, les choses dont les opérations
QUESTION LXI. — DES PARTIES SUBJECTIVES DE LV JUSTICE. 2jg
sont lusage, la nialière est la même pour la justice distributive et pour la justice conimulative; car les biens peuvent être distribués du commun aux particuliers, et être écbangés de l'un à l'autre; et, de même aussi, il est une ceitaine distribution cl une certaine compensation réciproque des travaux onéreux.
« Mais si nous prenons comme matière de lune et l'autre justice, les actions principales par lesquelles nous usons des personnes, des clioses et des œuvres, là nous trouvons de part et d'autre une matière diverse. La justice distributive, en ed'et, dirige dans la dislribulioii ; tandis que la justice commutativc dirige dans les commutations » ou les écliangcs « (jui peuvent se considérer entre deux personnes.
« De CCS commutations, les unes sont involontaires; et les autres volontaires. — Involontaires, quand (juelqu'un use de la chose d'un autre, ou de la personne ou de l'œuvre, contre son gré. Cela se produit (jnekinefois d'une manière occulte, par fraude; (lueltiuefois aussi manifestement, par violence. L'un et l'autre arrive contre les biens, ou contre la personne propre, ou contre la personne proche. — Contre les biens : si l'un prend d'une façon occulte le bien d'un autre, on a le vol; s'il le fait manifestement, on a la rapine. — Contre la personne propre, ou quant à la consistance même de la personne, ou quant à sa dignité. — OaanI à la eonsislance de la personne, l'homme est lésé d'une façon occulte par le inenrire en traîtrise ou ptu- les coups portés de même et par lenipoisimnenienl ; d'une façon manifeste, \)iii le meurtre à découvert, ou \)nr l'incarcéndion, ou par la vcrbéndion, ou la nuitilfdio/i d'un membre. — (humt à la dujnité de la personne, l'homme est lésé d'une façon occulte, [)ar les faux lémoitjnafje.s ou les détrartions, (\m enlèvent la réputation, et par autres choses de ce genre; dune façon manifeste, |)ar l'(u-cus(dion en Jugement , ou |)ar t'outr(uje en face. — (pliant à la personne pntrhr, Ihommc est lésé, dans sa fcnime, le plus souvent, dune façon occullc, \y<\v iadidtère ; dans le serviteur (autrefois l'esclave), quand (pieUju'un le .séduit i)ôur (|iril laisse son maître; et ces mêmes cho.ses peuvent se faire aussi manifestement. Et la raison est la même, au sujet des
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autres personnes proches, contre lesquelles aussi peuvent être commises des injures selon tous les modes qui sont employés contre la personne principale. Mais l'adultère el la séduction de l'esclave sont des injures propres à ces deux sortes de personnes ; avec ceci pourtant que l'esclave étant assimilé à un bien qu'on possède, son cas se rapporte au vol.
« Les commutations » ou échanges « volontaires se disent quand quelqu'un transfère volontairement son bien à un autre. Que s'il transfère purement et simplement son bien à un autre, sans aucune charge ou dette, comme il arrive dans le don, ce n'est pas un acte de justice, mais un acte de libéralité. Le transfert volontaire n'appartient à la justice qu'en tant qu'il y a là quelque chose de la raison de dette » pour celui qui reçoit, ou de la part de celui qui donne. « Chose qui arrive d'une triple manière. — Dabord, quand quelqu'un transfère purement et simplement son bien à un autre comme compensation d'une autre chose ; ainsi qu'il arrive dans la vente et dans l'achat. — Secondement, quand quelqu'un livre son bien à un autre, lui concédant l'usage, à charge de recouvrer le bien, s'il concède gratuitement l'usage de la chose, on a l'usufruit, dans les biens qui portent quelque fruit ; ou simplement le prêt, dans les biens qui ne fructifient pas, comme les deniers, les vases et autres choses de ce genre. Si l'usage luimême n'est pas concédé gratuitement, on a la location et l'engagement. — Troisièmement, quelqu'un livre son bien à charge de le récupérer, non pour une raison d'usage, mais soit pour une raison de conservation, comme dans le dépôt, soit pour une raison d'obligation, comme quand il donne son bien en gage, ou quand il s'engage pour un autre.
(( Dans toutes ces sortes d'actions, soit volontaires, soit involontaires, il est une même raison de prendre le milieu selon la compensation de l'égalité. Et, à cause de cela, toutes ces actions appartiennent à une même espèce de justice, savoir la justice commutative.
« Par où, déclare saint Thomas, les objections se trouvent résolues ».
Saint Thomas vient de nous tracer, dans cet article, en raccourci, le tableau complet et déjà si bien ordonné de ce que nous aurons bientôt à développer dans la partie des vices opposés à la justice commiitativc. Nous verrons là quil y a des vices nombreux, et spécifiquement distincts, qui s'opposent à la justice commutative; et ce sont ceux-là mêmes que saint Thomas vient de nous faire entrevoir ici rapidement. La vertu elle-même demeure spécifiquement une, malgré la diversité de sa matière; parce que la raison formelle demeure une, savoir la raison d'égalité selon la compensation que règle l'arithmétique. Mais les vices seront multiples, en raison des diverses espèces de leur difformité morale qui varie selon la diversité de la matière. — Un dernier point nous reste à examiner, en ce qui est de la question actuelle; et c'est de savoir si le juste est purement et simplement la même chose que le conlropassiun ou la contre-passion ou le fait de subir exactement en retour ce qu'on avait fuit soi-même. C'est l'objet de l'article qui suit.
Article IV.
Si le juste est purement et simplement la même chose
que le contrapassum ?
La position de cet article a été motivée par la querelle qu'avait provoquée sur ce point l'affirmation des Pythagoriciens, comme on le voit par Aristote au livre V de YEUiiqnc (de S. Th., leç. 8). — Trois objections veulent prouver que « le juste est purement et simplement la même chose que le coninipnssnm ». — La première dit que « le jugement divin est juste au .sens pur et simple. Or, c'est là la forme du jugement divin, que l'homme souflrc selon qu'il a fait; d'après ce mot du Seigneur en saint Matthieu, ch. vu (v. 2) : \ oiis serez jug(^s du inrnw jiKjeinenl dont vous aurez jugé; et à ta mesure dont vous aurez mesuré on vous mesurera. Donc le juste est purement et simplement la même chose que le contrapassum », en
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telle sorte que toutes les fois (iiioii aura subi cela mènie qu'on avait fait subir à dautres, la justice sera satisfaite, et quelle ne sera satisfaite ((u'alors. — La seconde objection déclare que « dans Tune et l'autre espèce de justice, quek|uè cbose est donné à (iuel(|u"un selon une certaine égalité : par rapport à la dignité de la personne, dans la justice distributive, et cette dignité de la personne semble se considérer surtout selon les œuvres par lesquelles ([uelqu'un sert la communauté ; par rapport à la chose dans laquelle quelqu'un a soulTert dommage, dans la justice commutative. Or, selon l'une et l'autre de ces deux égalités, rbomme reçoit ou subit en raison de ce qu'il a fait. Donc il semble f|ue le juste est purement et simplement la même chose ({ue le confrapas.sum ». — La troisième objection fait observer que « si queUjuun ne doit point subir selon qu'il a fait, il semble que c'est surtout en raison de la différence qui sépare le volontaire de l'involontaire; car celui qui fait une injure d'une manière involontaire est puni d'une façon moindre. Mais le volontaire et l'involontaire, qui se prennent de notre côté, ne diversifient point le milieu de la justice, qui est le milieu de la chose et non par rapport à nous. Donc le juste pur et simple sendile bien être la même chose que le conlrapassuni ».
L'argument sed conlra en appelle à « Aiistote », qui, « dans le livre Y de {'Éthique (ch. v, n. i et suiv.; de S. Th., leç. 8), prouve que tout juste n'est point un conlrapassuni ».
Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que « ce qu'on appelle du nom de cunirapassum implique une compensation de passion égale à l'action qui aura précédé. Ceci se trouve, au sens tout à fait propre, dans les passions répondant aux actions injurieuses par lesquelles a été lésée la personne du prochain; par exemple, si quelqu'un a frappé, qu'il soit frappé. Ce juste est déterminé par la loi, dans V Exode, ch. xxi (v. 20 et suiv.) : // rendra vie pour vie, œil pour œil, etc. Et parce que d'enlever la chose d'autrui est aussi un certain faire ou un certain agir, à cause de cela, d'une façon secondaire, là aussi on parle de conlrapassuni » ou de passion correspondante; « en ce sens que celui qui a causé du dommage souffre aussi
dommage dans son bien. Ce juste également se trouve contenu dans la loi, au livre de VExocie, ch. xxii (v. i) : Celui qui aura volé un bœuf ou une brebis et qui les aura tués ou vendus, restituera cinq bœufs pour un bœuf et quatre brebis pour une brebis. Enfin, en troisième lieu, le nom de contrapassuni se transfère aux commutations volontaires, dans lesquelles on a de part et d'autre action et passion ; mais, dans ce cas, le volontaire diminue la raison de passion, ainsi qu'il a été dit (q. 5g, art. 3).
« En toutes ces sortes de cas, la compensation doit se faire selon l'égalité, comme l'exige la raison de justice cominutative; en telle sorte que la passion soit égale à l'action. Or, elle ne serait pas toujours égale, si l'homme souffrait toujours, en espèce, cela même qu'il a fait. Car, premièrement, lorsque quelqu'un blesse d'une façon injurieuse la personne d'autrui qui est au-dessus de lui, l'action est plus grande que ne serait la passion de même espèce qu'il subirait lui-même. C'est pour cela que celui qui a frappé le prince, n'est pas seulement frappé en retour mais est puni d'une façon beaucoup plus grave. De même^ lorsque quelqu'un a causé du dommage à un autre dans son bien, contre la volonté de cet autre, l'action est plus grande que ne serait la passion si seulement on enlevait au coupable le bien qu'il a pris; car celui qui aurait causé du dommage à l'autre dans ses biens ne souffrirait lui-même aucun dommage dans ses biens propres. Et de là vient qu'il est puni en ce qu'il doit restituer beaucoup plus : pour cette raison aussi qu'il a causé du dommage, non seulement à telle personne privée, mais à la républicpie, portant atteinte à la sécurité de sa protection. Pareillement aussi, même dans les commutations volontaires, la passion ne serait pas toujours égale, si quoiqu'un donnait sa chose à lui en échange de la chose de l'autre, parce que peut-être la chose de l'autre est beaucoup plus précieuse que la sienne. Et voilà pourquoi il faut, selon une certaine mesure propoitionnéc, égaler la passion à l'action dans les commutations. C'est à cette lin qu'ont été inventées les monnaies », qui se substituent aux choses elles-mêmes pour en payer le prix.
26 'l SOMME THÉOLOGIOLK.
a De loul (-cla il rcsuHe (|uc' le roitti'apassuin » n'est pas tout juste mais u sidenlilic au juste comiTiutalif. — Dans la justice clisliibuli\e, il n'a point sa place. C'est que dans la justice distributivc, l'égalité ne se i)iend point selon la proportion de la chose à la chose, ou de la passion à l'action, mais selon la proportionnalité des choses aux personnes, ainsi qu'il a été dit plus haut •) (art. 2).
L'ad priniiini fait observer que « cette forme du jugement di\in se considère selon la raison de justice commutative, pour autant qu'il fait correspondre aux mérites les récompenses et aux péchés les chàliments ».
L'«r/ secandjiin formule une précision de doctrine au sujet de la justice di.stributivc, qu'il faut soigneusement retenir. « Si quelqu'un rend un service à la communauté et qu'on lui donne une rétribution pour le service rendu, ce n'est point là acte de justice distributive, mais bien de justice commutative. C'est qu'en effet dans la justice distributive, on ne considère point l'égalité de ce qu'un homme reçoit par rapport à ce qu'il donne lui-même, mais j)ar rapport à ce qu'un autre reçoit, selon le mode de l'une et l'autre personne ». — Rien de plus lumineux que cette distinction. H faudra l'avoir sans cesse devant les yeux pour bien saisir la nature de la justice distributive et sa différence d'avec la justice commutative.
L'ad terdani précise, d'un mot, « que si l'action injurieuse est volontaire, l'injure est plus grande; et on la prend alors comme rendant la chose plus grande en elle-même, il faudra donc qu'une peine plus grande lui soit proportionnée; non à cause de nous, mais à cause de la chose en elle-même ».
Après avoir déterminé la distinction des deux sortes de justice, nous devons, avant de passer à l'étude des vices qui leur sont opposés, nous enquérir de la restitution, qui est l'acte même de la justice commutative. — C'est l'objet de la question suivante.
QUESTION lAII