DE L'HOMICIDE
Cette question comprend huit articles :
I" Si tuer les animaux sans raison ou môme les plantes est un
péché ?
2'" Si mettre à mort le pécheur est une chose permise? 3° Si cela est permis à une personne privée, ou seulement à la
personne publique ?
4° Si cela est permis à un clerc ?
5° S'il est permis à quelqu'un de se donner la mort à lui-même ? 0" S'il est permis de tuer un homme juste? 7° S'il est permis à quelqu'un de tuer un homme en se défendant
lui-même ?
8° Si l'homicide fortuit est un péché mortel ?
Il s'agit, on le voit, dans toute cette question, du fait de mettre à mort ou d'enlever la vie : d'abord, en général, et de quelque être vivant qu'il s'agisse, sans excepter les animaux et les plantes (art. i); secondement, par rapport à l'homme (art. 2-8). — Et, ici, d'abord, le sachant et le voulant (art. 2-7) ; secondement, sans le vouloir ou d'une manière fortuite (art. 8).
— Le sachant et le voulant, hors du cas de sa défense personnelle (art. 2-6); dans le cas de sa défense personnelle (art. 7).
— Hors du cas de sa défense personnelle, à l'endroit du pécheur (art. 2-5); à l'endroit du juste (art. G). — A l'endroit du pécheur, si c'est un autre qui lui enlève la vie (art. 2-4) ; si c'est lui-même qui se donne la mort (art. 5). — Si c'est un autre qui lui enlève la vie : la chose peut-elle être permise (art. 2) ; à qui le sera-t-elle (art. 3-4). — D'abord, en général, le fait de mettre à mort un être vivant, de quelque être vivant qu'il s'agisse, serait-ce même un animal sans raison ou une
QUESTION LXIV. — DE L HOMICIDE. 3og
simple plante, est-il chose illicite; ou doit-on dire qu'il est des êtres vivants qu'on peut mettre à mort? C'est l'objet de l'article premier.
Article Premier.
Si tuer n'importe quel être vivant est une chose illicite ?
Trois objections veulent prouver que « tuer n'importe quel être vivant est une chose illicite ». — La première en appelle à « saint Paul », qui « dit, dans son épîtrc aux Romains, ch. Mil (v. 2) : (^elui (jui rrsi.sle à r ordinal ion de Dieu s' acquiert à lui-même la danmalion. Or, par l'ordination de la divine Providence tous les vivants sont conservés ; selon celte parole du psaume (cxlvi, v. 8, 9) : Ces/ Lui qui produit le foin sur les montagnes et donne aux aninutux leur pâture. Donc incUre à mort n'importe quel être vivant semble chose illicite ». — La seconde objection dit que « Ihomicidc est un péché du fait qu'on prive riiomme de la vie. Or, la vie est commune à lous les animaux et aux plantes. Donc, pour la même raison, il semble que c'est un péché de tuer les animaux sans raison et les plantes». — La troisième objeclion fait observer que « dans la loi divine il n'est déterminé de peine spéciale que pour le péché. Or, contre celui qui tue la brebis ou le bœuf d'un autre est statuée une peine déterminée dans la loi divine; comme on le voit dans VKxode, ch. xxii (v. 1). Donc la mise à mort des animaux sans raison est un péché ».
L'argument sed contra est un lexle de « saint Aiiguslin », qui II dit, au li\r(' 1 de ta (]ité de Dieu (ch. xx) : Quruid nous entendons : Tu ne tueras point ; rums ne tenons pas que cela ait été dit des plantes, car en elles il n'csl aiu-un sentiment ; ni des (mitnaux sans raison, cfu- aucune raison ne les tinil à nous. Il reste donc que nous entendions de l'honune ce qui a été dit : Tu'ne (lieras point ».
Au corps de l'article, saint Thomas formule un principe de lumineux bon sens qui va lui i)ermettre de résoudre exccllem-
3lO SOMME THÉOLOGIQUE.
mciil la (iucsli(jii proposée. « Nul ne pèche, dil-il, de ce (piil use (l'une chose pour ce en > ne de (pioi elle est faite. Or, dans l'ordre des choses, ce qui est moins paiTuil est pour ce qui est plus parfait; comme, du reste, aussi, dans la a oie dc la ffénération, la nature procède des choses 'imparfaites aux choses parfaites. De là vient que comme dans la g-énéralion de l'homme, on a d'ahord le vivant, puis l'animal, puis enfin l'homme; de même aussi les êtres qui \i\enl seulement, comme les plantes, sont, dune façon générale, pour tous les animaux, et les animaux sont pour l'homme. Si donc l'homme use des plantes pour le bien des animaux et des animaux pour le bien des hommes, ce n'est point chose illicite; comme d'ailleurs on le voit par Aristote, au livre I des P()lili(jues (ch. ni, n. -, 8; dc S. Th., leç. G). D'autre part, entre autres usages, celui-là semble le plus nécessaire, que les animaux usent des plantes pour se nourrir; et les hommes, des animaux ; chose qui ne peut se faire sans qu'on les mette à morl. Il suit de là qu'il est permis de mettre à mort et les plantes pour (pielles servent aux animaux, et les aniniaux pour qu'ils servent aux hommes, en vertu même de l'ordination divine. 11 est dit, en efl'et, dans la Genèse, ch. i (v. 29, 3o) : \(jici fjiic Je nous ai donné loiite herbe et tout arbre fruitier pour fju'its vous serrent de nourriture à vous et à tous les aniniaux. El, dans la Genèse, ch. i\ (\ . o), il est dit : Tout ce qui se nieut et qui vil vous sera en nourriture ».
Vad prinuun répond qu" « en vertu de l'ordination divine la vie des animaux et des plantes est^conservéenon point pour ces animaux et ces plantes, mais pour l'homme. Aussi bien, comme saint Augustin le dit, au livre I de la Cité de Dieu (ch. xx), c'est par une très juste ordination du Créateur (jue lu vie cl lu mort des aniniaux et (tes plantes demeurent soiuni'^-es à notre usage ».
h'cui secunduin donne la raison foncière de celte loi de la divine Providence. « Les aniniaux et les plantes n'ont point la vie rationnelle qui les fasse agir par eux-mêmes ou d'euxmêmes; ils agissent toujours comme mus par un autre, en vertu dune certaine inq)ulsion nalurelle. Kt c'est là le signe qu'ils sont naturellement faits pour servir et pour être accommodés aux usages des autres ».
QL'ESTION L\IV. — DT LHOMICIDE. 3l'l
Lad tertlum dit que « celui qui tue le bœuf d'un autre pèche, non parce qu'il lue un bœuf, mais parce qu'il cause du dommage à l'homme en ce qui lui appartient. Aussi bien son péché n'est point contenu sous le péché d'homicide, mais sous le péché de vol ou de rapine ».
Le point de doctrine que vient de nous exposer saint Thomas avait déjà de son temps une importance particulière. Dans son commentaire sur les Senlences, livre I, dist. 39, q. 2, art. 2, au sujet des erreurs contre la Providence, il disait que « d'autres,,estimant que la Providence est la même pour les êtres (\m ont la raison et pour ceux qui ne l'ont pas, ont été contraints d'affirmer qu'il n'arrive rien de mal, même aux animaux, que ce ne soit ordonné à titre de peine contre eux ou comme occasion d'une plus grande récompense; d'où ils infèrent (jue c est un péché de tuer un animal sans raison l(nil comme de tuer un homme : sentiment, ajoutait saint Thomas, {[ui semble être celui de certains héréticiucs de notre temps ». Ce sentiment des hérétiques du temps de saint Thomas tendrait à reparaître sous une autre forme, de nos jours, au nom d'une pitié lidicule, ([ui suppose elle-même la méconnaissance de la doctrine si saine mise ici en pleine lumière |)ai' notre saint Docteur; savoir qu'il existe une hiérarchie essentielle parmi les êtres, et que, par la volonté même du Créateur, les êtres inférieurs sont faits pour les êtres supérieurs. L'on sait, par contre, fpiune autre théorie, celle-là vraiment hoiiible, dénalurant la n raie conception de la hiérarchie des êli'es, a voulu applicfuer aux rapports des hommes entre eux la loi (jue nous venons d'invo- (juer pour fixer la légitimité des rapports des plantes aux animaux et des animaux aux hommes. La distinction des êtres parfaits et imparfaits ou des êlres inféiienrs et supérieurs ferait (pie même parmi les hommes il en esl (pii auraient sur les autres le même droit ([u'onl les hommes sur les brutes, drcnt (pii autoriserait tous les actes de destruction cl île massacre jugés utiles au bien de la race siq)érieure. Des événements trop récents oui montré jus(pr»)ù |)eul aller, dans cet ordre, soit en manière de publications théoricpies soit en manière d'applica-
.)I2 SOMME THEOLOGIQL'E.
lion de ces théories, la perversion de l'élre humain. Le mot de saint Thomas, ([ue nous venons de traduire du texte de l'article des Senlences, de même ([uil ruinait la doctrine des hérétiques de son temps, détruit avec la même force et la même netteté les honteuses justifications d'actes qu'on voudrait n'avoir jamais été possibles; et c'est qu'entre les êtres doués de raison et les êtres irraisonnables se trouve un abîme infini qui les sépare. Aucun être irraisonnable n'est pour lui-même; tout être raisonnable, au contraire, en quelque manière et sous quelque forme qu'il puisse être subordonné aux autres, dans la hiéraichie d'une même société ou des diverses sociétés entre elles, ne laisse pas d'occuper, dans l'échelle des êtres, et au regard de la divine Providence, une place privilégiée qui le fait être pour lui-même et qui lui donne des droits imprescriptibles : il est, essentiellement, une conscience, en acte ou en puissance ; et, ici, nul mal ne peut être infligé, qu'il n'y ail, à un titre ou à un autre, une raison de péché ou de démérite.
Mais le point de doctrine que nous touchons est d'une importance telle, aujourd'hui plus que jamais, qu'on nous saura gré de reproduire ici, dans toute son ampleur, l'exposé qu'en fait saint Thomas, à l'occasion de la question de la Providence, dans l'article des Senlences que nous avons déjà cité.
Voici cet article dans sa teneur littérale :
« Cette question, remarque saint Thomas [de savoir si la Providence s'occupe de tous les êtres et comment elle s'en occupe], a été agitée presque par tous les sages. Nous devons donc voir les positions des divers auteurs, alin qu'évitant les erreurs, nous tenions la voie de la vérité.
« Il faut donc savoir tout d'abord, que certains ont dit que la Providence ne s'occupait de rien, mais (pie toutes choses arrivaient par hasard. Cette opinion fut celle de Démocrile et de presque tous les anciens naturalistes, qui nièrent la cause elficiente et admirent seulement la cause matérielle. Mais, ajoute saint Thomas, elle a été réfutée assez efficacement dans la i)hilosophie.
« D'autres ont dit que la Piovidence s'occupe de certaines choses, mais non point de toutes ; et ceux-là se divisent en deux
QUESTION L\IV. — DE l'hOMICIDE. 3i3
voies. — Lune des deu\ posilions, en effet, dit que la Providence de Dieu ne s'étend qu'aux espèces, et non aux individus, si ce n'est à ceux qui sont nécessaires » et incorruptibles. (• C'est que, pour eux, ce qui sort de son cours n'est point soumis aux lois de la Providence. Il s'ensuit que les choses qui échappent fréquemment au cours ordonné et réjruiier ne tombent point sous la Providence; tels sont les èties particuliers soumis à la corruption et à lagénération. Cette opinion est attribuée à Aristotc; bien que, remarque saint Thomas, on ne puisse pas la tirer expressément de ses paroles; mais son commentateur (Avjrroès) la donne expressément au ~^ujcl du iivic \l de la \lél(il)hy.si'/iie : il dil. en elTcl. (juil n'est point permis à la (li\ine bonté d'avoir soin des choses particulières si ce n'est en tant qu'elles communi(iucnt dans la nature ([ui leur est commune; par e\(Mnple, que l'araignée sache faire sa toile et ainsi du reste » : donc qu'il soit dans la nature de laraignée de faire sa toile, ceci est ordonné par la Providence; mais (jue telle araignée soit et (|u'elle fasse sa toile en lelle el WWc circonstance, ceci ne rentre point dans lOidre de la Providence divine. « Celte opinion, déclare saint Thomas, enlè\e expressément tout jugement de Dieu sur les œuvres des liommes » : elle est donc une hérésie formelle, ruinanl li»iile l'économie de l'ordre surnaturel et chrétien. — « Aussi bien, une autre opinion », distincte de la précédente, (pioi(pie procédant du même principe général, « a été que Dieu s'occupe, par sa Providence, de toutes les choses qui ont été dites ». sjnoir de toutes les espèces, « et, en plus, des individus humains, non pas seulement en tant qu'ils cominuni(pienl dans une mèmecspècc, maisaussi en raison de leurs actes particuliers. Cette opinion est celle de Uabbi \h)ïse (Maimonide). Il en donne cette raison, (pie dans l'homme, même individuel, se trouve la nature intellectuelle par larpielle il saisit, dans son intelligence, la forme de l'espèce, en tant qu'elle est espèce», ou sous sa raison d'univeisel ; « parce (pie rinlelligence attribue le caractère d Miii\er.sel à la luHnre saisie par elle et (|u'elle n'a j)oint dans les choses hors de l'àme. C'est pour cela que même l'indix idii humain n'est point délaissé par la I*rovidence qui porte sur les espèces; ahjrs surtout qu'il
3l4 SOMME THÉOLOGIQUE,
communique avec les substances immortelles, dont la Providence s'occupe pour elles-mêmes sous leur raison individuelle : et il communique ainsi avec elles dans sa partie supérieure, qui est l'intelligence. Mais, dit saint Thomas, parce que la connaissance divine porte également sur le singulier et sur l'universel; et qu'il aj)parlient à Celui qui est la bonté même d'ordonner toutes choses à leur fin, selon qu'il convient à leur nature, il n'est point à propos que la Providence ne s'occupe point de toutes choses, même particulières. De plus, ceci est expressément contre l'enseignement du Seigneur, disant, en saint Matthieu, cli. x (v. 29), qu'un passereau ne tombe point sur la terre sans le Père céleste, c'est-à-dire en dehors de sa Providence.
« D'autres ont tlil que Dieu s'occupe de toutes choses par sa Providence. Mais, parmi ceux-là, il en est qui disent que la Providence s'occupe de toutes choses également » ou de la même manière. « Et ceux-là ont dû tomber en trois sortes d'erreurs. — Quelques-uns pensant que la Providence doit s'occuper tout ensemble des choses bonnes et des choses mauvaises, et que les unes et les autres ne peuvent point procéder de la même cause, ont été obligés d'affirmer deux Dieux dont l'un pourvoit aux choses bonnes et l'autre aux choses mauvaises, selon l'hérésie des Manichéens. Cette opinion, dit saint Thomas, a été suffisamment réfutée par les saints ci par les philosophes; car le mal n'a point de cause efficiente, ni ne peut être ciiose que l'on se propose pour elle-même. — D'autres, pensant que la Providence s'occupe semblablement des choses contingentes et des choses nécessaires, ont été contraints de nier le libre arbitre et la contingence, affirmant (pie toutes choses soumises à la divine Providence arrivent nécessairement; chose dont le sens luimême montre la fausseté. — D'autres » — et c'est l'opinion qui nous occupe, dont nous a\ons déjà cité les termes, — d estimant que la Providence est la même i)our les êtres (jui ont la raison et pour ceux qui ne l'ont j)as, ont été contraints d'affirmer qu'il n'arrive rien de mal, même aux animaux, ({ue ce ne soit ordonné à litre de peine contre eux ou comme occasion d'une plus grande récompense; d'où ils infèrent que c'est un
QUESTION LXIV. DE LHOMICinE. 3l5
péché de tuer un animal sans raison, tout comme de tuer un homme; sentiment qui semble être celui de certains hérétiques de notre temps.
« Mais, reprend notre saint Docteur, parce que toutes ces doctrines sont étrangères à la foi, à cause de cela il faut dire simplement que toutes choses sont soumises à la Providence; mais non de la même manière. — Kt comment il en est ainsi, c'est ce qu'il nous faut voir.
« La l*rovidence », rap[)elle saint Thomas, « suppose » ou implicpie <' une disposition (pii détermine l'ordre dans les choses conformément au degré des diverses natures. Par cela donc ([u'il n'est point de la Proviflcncc <le détruire l'ordre des choses, l'effet de la Prox idcnce se réalise dans les choses selon (piil convient à chacune d'elles el cpie leur nature les rend aptes à atteindre leurfin. (lomrne le dit, en ell'el. saint Denvs, au chapitre iv des \o///v Diri/is. il n'est point de la Providence de détruire les natures des choses, mais de les corrscrxer. (l'est pour cela (ju'clle a constitué certaines choses pour- (pre selon leur' eondilion elles alleigneni leur liii pai- le |)rineipe (pTesl la nature : et, dans certains autres, à ce principe elle en a ajouté un autre (pii est la volonté. Dans les choses cpii atteignent leurfin |)ai' le principe qu'est la rialurc, ou lr()U\e nu eeilain degré. C.ixv il est des choses dord la natui'e ne peut pas èlre empêchée quelle rr'atteigue son ell'et; el ce degr'é est le plus harrt : c'est celui des corps célestes », à l'aisonner dans l'opinion des anciens; « aussi bien eir ces sortes de cor'ps, il ne se produit lieu (|ui soit dû à (piehpie défairl de leur- part, contrairement à ce (pie Dieu \ a oi(l(jiiné diicelement ; c'est poui' cela (pr\\icennc dit (pi'an-dessns de la sphère de la luiie, il ti'n a pas le mal l/aiilre degi'é de la nature est celui oi'i la nature peut être empêchée et se trou\ei eu d'Iaut; comme la iialur"e des êtr^es (pii naissent et se cor'r'onipenl. VA bien (pie cette nature soit inférieure en degré de bonté, elle aussi cc- |>en(lant est bonne. VA aussi, ajoute saint Thomas, il est mieux que toutes deux existent sinuillanément (pie si l'une ou l'autre seulement existait. ()i\ si à cette (leiiii("i-e nature Dieu avait conféré de rre jamais être en défaut, elle lie serait dt'jà plus
3lfi SOMME THÉOLOGIQUE.
cette nature, mais l'autre. D'où il suit ([u'ellcs ne seraient point toutes deux; ce qui dérogerait à la perfection de l'univers. Dieu donc constitua cette nature, j)rcvoyant le défaut qui se produirait, lequel est un mal de nature; mais ne se le proposant point ; et 11 pourvut à elle en telle sorte que si le mal se produisait par le défaut d'une nature particulière il serait ordonné au bien » d'une autre; « comme nous voyons que la corruption de l'un est la génération de l'autre. Ce rôle de la Providence s'étend jusqu'aux animaux sans raison, lesquels agissent plutôt j)ar l'instinct de la nature et non par le choix de la volonté. Aussi bien le mal (pii arrive en eux est compensé par le bien de la nature, non par le bien de la récompense » donnée à l'individu, où ne se trou\e aucune raison de mérite; « c'est ainsi que la mort de la mouche fait vivre l'araignée.
<( Mais, ajoute saint Thomas, dans les créatures plus nobles, se trouve un autre principe » d'action « en plus de la nature; et c'est la volonté. Ce principe, plus il est voisin de Dieu, plus il est dégagé de la nécessité des causes naturelles, comme le dit Hoëce, au livre V de bi Consolation (prose ii). Aussi bien, il suit de sa condition qu'il peut garder l'ordre voulu en tendant à sa fin ou s'en écarter. Si ce principe tendait à sa fin d'une façon inévitable par l'ordination de la Providence divine, ce serait lui enlever la condition de sa nature, comme le dit saint Denys (à l'endroit précité). Et voilà pourquoi il a été de telle sorte constitué |)ar Dieu, qu'il peut aussi être en défaut : en tel mode cependant qu'il est en son j)ouvoir d'être en défaut ou de ne pas être en défaut; chose qui n'existait point dans le défaut ou le manque du principe uatuiel. Ces sortes de défauts des volontés, se produisant en dehors de l'intention de la Providence, Dieu les a connus d'avance et les a ordonnés au bien, non pas seulement de la nature, mais aussi de la grâce des particuliers, ou au bien de la justice, ce qu'on voit quand la peine fait rentrer la faute clans l'ordre, et au bien de la volonté des autres (pii par la méchanceté des uns ou sont corrigés de leiH's péchés ou croissent en mérites et en gloire », car nous sommes ici en [)lein clans l'ordre moral; « et, ajoute saint Tho-
QUESTION LXIV. — DE l'hOMICIDE. SlJ
mas, à une foule d'autres biens que la raison luiniaine ne suffit pas à expliquer.
« Par oii Ton voit, conclut le saint Docteur, (|ue le bien et le mal sont soumis à la divine Providence; mais le mal, comme chose connue d'avance et ordonnée » à une certaine fin, « non comme chose directement voulue de Dieu : le bien, au contraire, comme directement voulu : ce qui est nécessaire, en telle sorte qu'il ne puisse pas être en défaut; ce qui est contingent, en telle sorte qu'il puisse être en défaut : s'il est volontaire, en telle sorte qu'il ait la peine ou la récompense, ou qu'il soit ordonné à la peine ou à la récompense d'un autre; s'il est naturel, en telle sorte qu'il atteigne sa fin, quand c'est le bien, ou qu'il tourne au bien d'une autre nature, quand c'est le mal ».
Ces derniers mots, rai)prochés de ce (|ui leur correspond dans l'exposé magistral que nous venons de lire, confirment la remarque essentielle déjà signalée et ([ui domine toute la question que nous abordons ici dans la Somme: savoir (ju'un abîme infini sépare le mode d'agir (pii doit être celui des hommes entre eux, et le mode d'agir de l'homme à l'endroit des animaux ou des autres êtres inférieurs (jui sont dans le monde sensible. Tous ces êtres inférieurs sont ])our l'homme lui-même et pour son utilité, sans (|u'ils aient d'autre droit (jue celui de le servir ou de tourner à son utilité. 1/individu hufnain, au contraire, s'il peut avoir, lui aussi, dans la hiérarchie sociale, certains devoirs de service à l'endroit de certains autres hommes, n'en garde pas moins toujours les droits imprescriptibles attachés à sa condition essentielle d'agent moral libre et responsable : en telle sorte que certains modes d'agir à son endroit, surtout en ce qui est du bien premier de la vie, demeureront essentiellement illicites et critninels, si lui-même ou ceux qui ne font avec lui qu'une personnalité morale, n'ont encouru, par une faute morale proportionnée, une responsabilité correspondante. — Mais ceci va faire l'objet de Tous les articles (jui vont suivre dans la question présente. Et, d'abord, nous devons examiner tout de suite, si la (jualité de
3l(S SOMME THKOLOr.IOlR.
pécheur peut légitimer pour un houime la perte de la vie, en telle sorte qu'il soit permis d'enlever la \ie au\ hommes en raison de leurs péchés.
C'est l'objet de l'article suivant.
Article II.
S'il est permis de tuer les hommes pécheurs?
Avec cet article, nous abordons la question de la peine de mort parmi les hommes : grave question s'il en fut, et ({ui, de nos jours, continue d'être solutionnée, soit théoriquement, soit même pratiquement, dans les divers Etats, en des sens très divers.
Trois objections veulent prouver qu' « il n'est point permis de tuer les hommes pécheurs ». — La première est l'objection classique, rappelant que a le Seigneur, en saint Matthieu, ch. xin (vv. '^9, 3o), dans la parabole » de l'ivraie, « a défendu d'arracher ou d'extirper l'ivraie, que sont les fils mauvais, comme il est dit en ce même endroit (v. 38). Or, tout ce qui est défendu par Dieu est un péché. Donc mettre à mort le pécheur est un péché )>. — La seconde objection dit que « la justice humaine doit se conformer à la justice divine. Or, selon la justice divine, les pécheurs sont conservés pour qu'ils puissent faire pénitence; selon cette parole du Seigneur dans Ézéchicl, ch. xvni (v. ii) : Je ne veux point la mort du pécheur, mais quil se convertisse et qu'il vire. Donc il sendjle tout à fait injuste que les pécheurs soient uiis à mort ». — La troisième objection déclare que u ce qui est mal de soi ne peut être permis pour aucune bonne fin ; comme on le voit, par saint Augustin, au livre Contre le mensonge (ch. vn), cl par Aristote, au livre II de \'Éthique (ch. vr, n. i8; de S. Th., leç. 7). Or, tuer un homme est mal en soi; car nous devons Ja charité à tous les honnnes; et nous voulons que nos amis vivent et soient, comme il est dit an li\re 1\ de VEtliique
(cil. IV, n. 1; de S. Th., leç. 4)- Donc, en ancnnc manière, il n'est permis de tuer un homme pécheur ».
L'argument sed contra oppose qu' « il est dit, dans VExode, ch. \\u (v. i8) : Tu ne laisseras point ri ère les auteurs de maléfices; et dans le psaume (c, v. 8) .Au matin, j'exterminais fous les pécheurs de la terre ».
.\u corps de l'article, saint Thomas, par un procédé dune hardiesse aussi imprévue qu'elle sera lumineu.'je, va appuyer sur la doctrine de l'article précédent la conclusion du présent article. « Selon (juil a été dit, déclare-t-il. il est permis de tuer les animaux sans raison, en tant qu'ils sont ordonnés naturellement à l'usage des hommes, comme l'imparfait est ordonné au parfait. Or, toute partie est ordonnée au tout comme l'imparfait au parfait. 11 s'ensuit que toute partie est naturellement dans le tout. Viissi hien voyons-nous (jne si le salut du corps humain dans son ensemhle demande (pi un membre soit amputé, parce qu'il sera, par exemple, corrompu et de natuie à corrom|)re les autres, c'est chose louable et salutaire (ju'on le coupe. D'autre part, chaque personne |)aiiiculière se compare à la communaulé dans son ensemble comme la partie au tout. Il suit de là ((ue si un homme est un péril pour la communauté et tle nature à la corrompre, en raison de (juelque péché, il est louable et salutaire (luil soit mis à mort, afin <pie le bien comnmn soil conservé; c'est qu'en elTet // sufjil d^m peu de levain pour corrompre toute la masse, comme il est dit dans la première Kpîtie aux dtrintliiens, ch. v (\. G; aux (]al(des, ch. v, v. 9) ».
Pour l)ien entendre, dans sa profonde vérité, la doctrine de ce corps d'article, il n'y a (ju'à lapprocher son exposé, comme nous y invite saint Thomas dès le début, de la doctrine ex|)osée à l'article précédent. Nous avons dil, dans le précédent ailicle, et, à son occasion, en ai)[)ortant l'explication du commentaire sur les Sentences, (juc les êtres inférieurs étaient pour l'homme, parce qu'ils ont, par rajjjjorl à lui, la raison d'être imparfaits. De même, ajoute ici saint Thomus, l'homme, dîjus la société, ayant raison de partie par rapi)orl au tout, et la partie étant, i)ai- rapport au tout, cliose imparfaite, l'individu.
320 SOMME THKOLOGIQIE,
dans la société, sera ordonné au l)i('n de cette dernière et devra, si besoin est, lui rire sacrifié. Sans doute; mais selon qu'il convient à ce tout qu'est la société : leciuel, précisément, étant composé d'êtres humains, doit régler la raison même de son bien, selon la nature des êtres qui le composent. Or, cette nature est telle, — à la dilTérence de la nature des animaux ou des autres êtres inférieurs par rapport à l'homme, — (pie si l'individu humain, (juant à l'extérieur de sa vie, est ordonné au bien de la société, en telle sorte que tout cet extérieur, y compris la vie elle-même, puisse lui être demandé légitimement quand le bien de cette société l'exige, cela ne peut lui être demandé que comme à un agent moral, libre et responsable, en faisant appel à sa raison. Il suit de là que la société n'a le droit de recourir à la violence ou à la coaction par rapport à lui, que s'il refuse indûment de se rendre à la raison. Mais s'il refuse indûment de se rendre à la raison, surtout s'il devient poui- la raison publique, qui est la condition même de tout bien dans la société, soit par ses doctrines, soit par ses actes, une sorte de poison corrupteur, dans ce cas il déchoit de sa dignité humaine et u"a plus droit à l'inviolabilité que cette dignité confère à tout être humain. Il tond)e au rang de la bête, par rapport aux autres hommes; et le Wen de ces derniers va j)Ouvoir exiger qu'il leur soit sacrifié, sans qu'il soit fait ai)pel à sa raison et contre sa volonté, comme, dans l'ordre naturel, la bête qui n'a pas de raison, est sacrifiée à l'iiomme, au seul gré de ce dernier, quand le bien de celui-ci l'exige. — C'est ce que va nous dire expressément saint Thomas lui-même, après Aristote, à Vad lerlium, dans une réponse qui nous a})paraîtra, jusque dans la rigueur de ses ternies, comme le dernier mot de la saine raison.
Vad priinum explique, en fonction de la question actuelle, la difTiculté tirée du texte de l'Évangile, comme nous lavions vu expliquer déjà, en fonction du traitement des infidèles ((j. lo, art. cS, ad 1""') et du traitement des hérétiques ((j. ii, art. 3, ad 3""'). « Si le Seigneur a commandé de s'abstenir d'arracher l'ix raie, c'est pour conserver le froment, c'est-à-dire
QUESTION LXIV. — DE l'hOMICIDE. 321
les bons. Et cela s'applique quand on ne peut frapper les , méchants sans que les bons soient frappés aussi : ou bien parce que les méchants sont cachés parmi les bons ; ou bien parce qu'ils ont de nombreux sectateurs, en telle sorte qu'on ne pourrait les frapper sans que les bons ne fussent en péril; comme le dit saint Augustin Contre la lettre de Parménius (liv. III. ch. n). Aussi bien le Seigneur enseigne qu'il vaut mieux laisser vivre les méchants et réserver la vindicte jusqu'au jugement dernier plutôt que d'atteindre les bons en même temps. — Mais, ajoute saint Thomas, quand du fait de mettre à mort les méchants il n'en résulte aucune menace de péril pour les bons et qu'au contraire c'est leur protection et leur salut, dans ce cas les méchants peuvent licitement être mis à mort « ; et le Seigneur, dans l'Evangile, ne l'a aucunement interdit.
Vad secLindum fait observer que u Dieu, selon l'ordre de sa sagesse, quelquefois frappe tout de suite les pécheurs pour délivrer les bons; d'autres fois, au contraiie, Il leur laisse le temps de se repentir, selon que Lui-même sait (ju'il convient au bien de ses élus. Et, en cela aussi, la justice humaine l'inule selon qu'il est en son pouvoir : ceux-là, en ellet. (pii sont un péril pour les autres, elle les met à mort ; quant à ceux qui pèchent, sans nuire gravement aux autres, elle les réserve pour qu'ils se repentent ».
\Jad lertium déclare que l'homme, en péchant, se retire de l'ordre de la raison ; et, à cause de cela, il déchoit de la dignité humaine, selon que l'homme est naturellemenl un être libre, existant pour lui-même », avec ses droits imprescriptibles; « et il tondje, en (|uel((ue sorte, dans l'étal de servitude qui est celui des bêtes, méritant (ju'il soit ordonné de lui », comme nous avons vu (|u"il est naturellement oidonné des bêles, « selon qu'il est utile aux autres; conformément à cette parole du psaume » (xlviii, v. 21), lue d'après la \id<j<it<' : « Llumime, quand il était dans llionncar, lùi pas su comprendre : il s'est compara aux bêtes sans raison, ri il Irur est devenu seniblal/le'; et celle autre des Proverijes, ch. xi (v. -hj) : Que celui (jai n'a pas de raison soit pour le service du sage. Ainsi donc, conclut saint