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des citoyens, qui pratiqueront les uns envers les autres la libéralité et la bienfaisance, elles seront communes quant à l'usage, comme il est dit dans le proverbe, que les choses qui appartiennent aux amis sont communes. Et, remarque saint Thomas, continuant d"expli(}uer Arislote, de peur que la chose ne paraisse à quelqu'un impossible, Aiistotc ajoute que dans certaines cités bien réglées, il est statué que certaines choses soient communes, par le fait même, quant à l'usage, et que certaines choses soient rendues communes volontairement par les maîtres » ou les propriétaires « eux-mêmes, alors que chacun, avant sa possession propre, fait parvenir certains de ses biens pour l'utilité de ses amis et ses amis par eux-mêmes usent de quelques-uns de ses biens comme de choses communes. 11 en était ainsi dans la cité de Lacédémone, où l'un pouvait user de l'esclave de l'autre pour son service, comme s'il eut été son propre esclave; pareillement, ils pouvaient user des chevaux, des chiens, des véhicules des autres, comme des leurs propres, s'ils en avaient besoin pour aller aux champs, pourvu que ce fût dans la même région. — Par où il est manifeste, concluait une première fois Arislote, qu'il est beaucoup mieux que les possessions soient propres quant au domaine, mais quelles deviennent communes d'une certaine manière, rjuant à l'usage. Pour ce qui est de déterminer le mode dont l'usage des choses propres peut devenir commun, ceci appartient à la providence d'un bon législateur ».
La seconde raison pour prouvei' la même conclusion est (ju' « on ne peut facilement décrire combien c'est chose qui cause du plaisir de pouvoir estim{»r ((uelcjue chose comme nous appartenant en propre — non polesl de J'nc'di enariari (/iian/uni sil (lelerfahilc rrpiilnre nUriiiid esse slbi propriiirn. Ce plaisir vient de ce que l'homme s'aime lui-même; d'où il suit (juil se veut des biens. Et ce n'est point là chose vaine, on sans fondement, (pie l'homme ait de l'amitié pour lui-même; pniscpie c'est chose naturelle. Il est \ rai (|ue parfois l'homme est justement hlfimé de ce ([u'il s'aime lui-mênu". Mais (piand on mérite ce blàmc, on ne s'aime |)oint soi-même d'une fav<^n pure et simple; on s'aime plus (juil ne faut : c'est ainsi que sont blâmés
OQO SOMME THEOLOGIQUE.
ceux (jiii aiment Targ-ent, et cependant tout le monde aime en qucUiue manière l'argent; mais ceu\ qui sont blâmés comme tels, le sont parce qu'ils aiment l'aigcnt plus cjuil ne faut. — Or, ce plaisir que l'on goùlc à a\oir (jneUiue chose en propre, la loi de Socrate », et toute loi prônant le communisme, « l'enlève ».
Une troisième raison est qu' « il est exlrèmemenl agréable à l'homme de donner et de prêter secours soit à ses amis, soit aux étrangers, soit à n'importe qui. I"!t ceci ne peut se faire que si l'homnc a quelque chose en propre, (^el autre bien, la loi de Socrate l'enlève pareillement ».
11 aura suffi de lire cette belle page d'Aristote mise en lumière par saint Thomas lui-même pour voir quelle clarté s'en dégage à l'endroit de l'article de la Somme qu'il s'agissait d'expliquer. La conclusion du saint Docteur dans son article est la conclusion même d'Aristote, formulée en des termes qui sont presque identiques. Il s'agissait de savoir s'il est permis à quelqu'un de possédei- quelque chose en propre. Saint Thomas a répondu : Posséder quelque chose en propre, quant au pouvoir de procurer et de dispenser, non seulement est chose permise; mais c'est chose nécessaire pour le bien de la vie humaine. S'il s'agit, au contraire, de l'usage des choses extérieures, l'homme doit avoir ces choses non comme propres, mais comme communes : en ce sens, expliquait le saint Docteur, que l'homme doit facilement les communiquer aux autres dans leurs nécessités. — Nous avons maintenant, dans toute sa plénitude, le sens de cette distinction et des deux parties qui la composent. Le pouvoir de procurer el de dispenser, s'entend ici du domaine proprement dit, (|ui donne le droit de disposer à son gré d'une chose pour l'aire porter à celte chose le plus de fruits possibles. L'usage de la chose s'entend du service que rend uiw chose pour le bien de celui (|ui s'en sert, qu'il s'agisse de consommer cette chose ou qu'il s'agisse de l'utiliser en quelque autre manière ((ue ce puisse être pour aider au bien du sujet hic et nunc. A fixer ce double sens sur un point particulier, nous dirions (jue le premier s'appli(iue,
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par exemple, au doinaiiic d'un champ, eulraînaul le droil de faire de ce champ ce qui nous plaît, en disposant à notre gré, le cultivant comme nous voulons, sans que le voisin ait à s'entremettre en rien dans notre <i:estion ; le second sens, au contraire, s'appliquerait aux fruits du champ, ou encore, nous l'avons vu par les exemples d'Aristote, aux instruments de travail ou aux autres facilités d'action (pii peuvent se passer de l'uu à l'autre.
Et saint Thomas, après Aristote, nous déclare (pic la |)!()priélé, au premier sens, est chose honnc, chose même nécessaire; mais qu'au second sens elle peut être chose mauNaisc et peccamineuse.
Pour nous prouver (pie prise au premier sens, elle est chose bonne, chose même nécessaire, le saint Docteur a a[)portc trois raisons; savoir (pi'ainsi les choses seraient «gérées : avec plus de soin; d une façon plus ordonnée; et a\ec moins de heurts ou de litiges. — Avec pins de soin : cliacmi a|)[)()rlaid, en eflet, plus de soin à la gestion de ce qui lui ap[)arlient en propre, tpi à la gestion de ce (pii est iiidi>tinclemenl à tout le uHjiide. — D'nnc faron plus onhmnrc : parce (pi'ainsi chaque indixidu a sou champ d'action nellemenl déterminé, sans possibilité de confusion avec quc^juc autre. — Avec moins (le kciiris OU de lili'jes; car nul anlie n'a à s'cntremellrc dans lu manière de disposer les choses, lui-même et lui seul les léglanl comme il l'entend. — Ces raisons, dcjà en partie formulées par Aristote, ne s(jut ([ik; revpressi(jn du plus lumineux bon sens.
On remarquera lontef(jis (pie soil la conc-lusion cllc-inême soit les raisons (pii l'appuient ne xoni ((u'à établir le [)rincipe de la propriété privée sans prétendre à en déterminer les diverses applications concrètes. C'est ainsi (|ue les modalités de la propriété pourront varier selon (pi'il s'agiia d'immeubles, terres ou maisons, ou (piil s'agira de machines el dintlnslrie ou de commerce. Kl, par evemple, dans ces derniers cas, 'le système de l'association et celui de l'eniôlemenld'un nombreux personnel d'ouvriers à gages ou à salaires plus on moins Ijves et plus ou moins élevés |)ourra donner les meilleurs fruits
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cuininc reiitleineiil ou coniiuc piodiicliou. Mais, luètne alors, le principe de la propriété privée a tout avantage à demeurer intact : soit qu'il s'agisse de la propriété des machines à parts plus ou moins égales, soit qu'il s'agisse de la répartition des fruits selon la proportion des capitaux engagés 'ou du travail fourni; soit entin quil s'agisse du salaire lui-même. L'homme est infiniment plus intéressé dans son travail et y apporte un zèle incomparahlement plus grand, quand son travail est directement rémunérateur pour lui, que si son travail va seulement à fructifier pour la communauté, a charge pour celle-ci d'assurer la suhsistance de l'ouvrier ([uant au vivre et au couvert. Ce dernier système, en effet, de quelque nom qu'on l'appelle, sera toujours, sauf le cas de lihre volonté de la paît des sujets, en vue d'une perfection d'ordre transcendant, comme dans la vie religieuse, une forme plus ou moins voilée d'esclavage : car la vraie liberté, d'ordre individuel, familial et social, parmi les hommes, est inséparable du droit de posséder en propre, la propriété des biens et leur possibilité d'augmentation étant la condition même de tout développement de vie individuelle, familiale et sociale. A ce titre, on peut dire que le système communiste est antihumain au piemier chef. Et, dans ce sens, saint Thomas avait raison d'affirmer que le droit de posséder en j^ropre est nécessaire à lu vie humaine.
Que si l'on objecte le droit naturel et que du moins s'il s'agit des biens que la terre produit et que la nature nous livre, ils doivent être communs pour tous, chacun y puisant selon l'occurrence ou selon ses besoins sans que personne ait le droit de l'en empêcher au nom d'un titre de propriété quelconque, la réponse a été donnée par le saint Docteur. Le droit naturel ne dit absolument rien là-dessus. 11 tlit simplement que l'homme étant ce qu'il est et les choses de la nature étant ce cju'elles sont, l'homme a le droit d'user de ces choses pour son bien. Mais, ensuite, la question demeure entière pour ce qui est du mode d'user de ces choses en \ue du bien de l'homme. Et si le bien de l'homme — étant donné que l'homme est un être social, qui n'existe pas à l'état d'unité dans le monde, mais à l'état multiple, vivant en société avec ses semblables — demande, pour
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être mieux assuré dans rutilisation des choses de la nalure, que ces choses soient possédées distinctement et par mode de propriété, non seulement létahlissement de celte propriété ne sera point contraire au droit naturel mais elle en sera la déduction logique et la conséquence nécessaire.
Mais, dira-t-on, il pourra s'ensuivre les plus graves inconvénients et que par exemple tous les biens de ce monde seront aux mains de quelques privilégiés, tandis (|uc rimmensc multitude n'aura rien et sera vouée à la misère. N'y a-t-il pas là une souveraine injustice?
V cela on peut ré[)ondre (pie la légitimité du droit de propiiété cl sa nécessité nentraîne point la légitimité de toutes les applications de ce droit dans la prali([ue. Il n'est que trop vrai qui! y a, de ce chef, de nombreuses injustices parmi les hommes, et cpiil ne serait pas toujours facile, à tous ceux (pii possèdent, de justifier devant Dieu ou devant une conscience droite, le droit de propriété dont ils s'autorisent en fait. Mais, d'un autre côté, il est vrai aussi (pu- beaucoup de ceux qui n'ont rien ou qui vivent dans la misère sont, pour une grande part, lesponsables de leur état. S'il n a des revers de r<ntiinc ou des inégalités de condition (pii sont chose imméritée, il n a aussi des dénuements (pi'c\|)li(pi('iil rincuiif. la paresse, le désordre et toute la suite des vices qui n'existent que Irop parmi les hommes. Bien des choses en tout cela se laltachent au libre jeu des facultés de l'homme |)ouvanl s'exercer diins le sens de la \ertii ou dans le sens du vice. Kl il en sera ainsi tant qu'il y aura des hommes sur celte terre. Il serait donc déraisonnable de priver les hommes des grands biens attachés à l'exercice du droit de |)ropriété parce cpie dans le détail des cas prali(pies l'exercice de ce dnjit peut entraîner certains inconvénients. Nous avons vu. du resle, par l'exposé lumineux (pie saint Thomas empruntait à Arislole, combien |)lns giaves pouvaient être les maux attachés au système opposé. Tonlefcjis, la meilleure réponse qu'on puisse faiie à l'objection est l'exposé mcme<le la seconde partie de la conclusion foiinulée i)ar Arislole cl saint Thomas.
Nous les avons entendus, en elTet, tous deux, nous tiéclarer
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que si la pnipriclé élail permise et nécessaire quant à la possession du domaine et au droit de gérer les choses extérieures pour qu'elles fructifient, des réserves s'imposaient quant à la propriété de l'usage. Saint Tliomas a pris soin d'expliquer luimême le sens de celte partie de sa formule. « Quant à l'usage, nous disait-il, l'homme doit tenir les choses extérieures, non comme propres, mais comme communes : en ce sens que les ])(irlicuUers doivent elre fdcUes aies coinniuniqiier aa,r autres (l<ms leurs nécessités : — ut scitlcet (te fucili aUrjuis eu coniniunicet in necessitate alîoruni ».
Et voilà bien, en cflet, le correctif le plus puissant à tous les inconvénients que le droit de propriété et son application peut entraîner parmi les hommes. Quelle objection pourrait-on raisonnablement faire contre ce droit de propriété, si ceux (jui possèdent et qui gèrent leurs possessions ne se considéraient en quelque sorte que comme les économes et les proviseurs bienveillants de ceux qui ne possèdent point. Saint Thomas le déclarait à Vad secunduni et à Vad tertiuni : comment traiter d'injustice le riche qui ne possède que pour communiquer de son bien aux autres, selon que la prudence et la sagesse le comportent.
Ici s'appliquent les règles que nous avons données plus haut, dans le traité de la charité, au sujet du supcrllu à distribuer en aumônes, q. 32, art. ">, G.
La doctrine que nous venons d'exposer à la suite de saint Thomas est expressément la doctrine de l'Eglise. Dans son Encyclique Reram novarum, le Pape Léon XIII a ces mots, qui ne sont que la reproduction même des formules de saint Thomas : « Justa possessio pecuniaram ajusta pecuniarum usa distinguilur ;
— la juste possession des richesses se distingue de l'usage juste de ces mêmes richesses. — Puis, le Souverain Pontife, touchant à la question du supcrllu ((u'il faut distribuer aux indigents, ajoute : « Quand on a pourvu au nécessaire et au convenable, c'est un de>(>ir de gralilier les indigenls de ce qui reste : non que ce devoir soit un devoir de justice, sauf pour les besoins extrêmes, mais c'est un devoir de charité chrétienne, qu'on n'a pas le droit d'exiger par une ad ion en justice au nom de la loi ;
— ifn necessitati et decoro d(dum, ojjicinm est de eo (/uod superat