QUESTION LXVI. — DL VOL ET DE LA RAPINE
leur vie. Aucun de nous ne peut se vanter dètre plus avantagé que les autres par la nature. Mais l'insatiable désirdaniasser n"a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au j)arlage et à la propriété, (pii a l)roduit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mol de mien et de tien, cette parole si froide, dit l'admirable saint Jean Clirvsostome; de là celle grande diversité de conditions, les uns vivant dans railluence de toutes clioses, les autres languissant dans une extrême indigence. C'est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard, et à l'origine des clioses, et à celte libéralité générale de la nature envers tous les hommes, nont pas fait de difficulté d'assurer (|ue c'était en quelque sorte frustrer les pauvres de leur piopre bien ({ue de leur dénier celui qui nous est superflu .
(I Je ne veux pas dire par là, mcs^ IVèrcs, (|ue vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez; ce n'est pas ce que je prétends, (lar ce partage des biens s'élanl fait d'un commun consentement de toutes les nations, cl avant été aulorisé par la loi divine, vous êtes les maîtres el les propriétaires de la portion (pii vous est échue. Mais sachez (|ue, si vous en êtes les véritables propriétaiies selon la justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice de Dieu, (jui vous en fera rendre compte. Ne vous persuadez pas qu'il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses, gardez-vous bien de croire qu'ils aient tout à fait perdu ce droit si naturel qu'ils ont de prendre dans la masse commune tout ce (]ui leur est nécessaire. .Non, non, ô riches du siècle, ce n'est pas pour vous seuls (pie Dieu fait lever son soleil, ni (pili iurose la terre, ni (pi'll l'ait profiter dans son sein une si grande diversité de semences : les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J'avoue (jue Dieu ne leur a donné aucun fonds en pro|)riété; mais II leur a assigné lenr subsistance sur les biens que vous possédez, lout autant (pie vous èles de riches. Ce n'est pas (pi'll n'eut bien le moyen de les entretenir d'une autre manière, LuF sous le règne (lu(juel les animaux, même les plus vils, ne man- (|uenl d'aucune des choses convenables à leur subsislance. Ni
sa main n'est point raccouicie, ni ses trésors ne sont point épuisés. Mais II a voulu que vous eussiez Tlionneur de faire vivre vos semblables. Quelle gloire en vérité, chrétiens, si nous la savions bien comprendre ! Par consé(iuent, bien loin de mépriser les pauvres, vous les devriez respecter, les considérant comme des personnes que Dieu vous adresse et vous recommande.
« Car enfin méprisez-les, traitez-les indignement tant ([u'il vous i)laiia, il faut néanmoins qu'ils vivent à vos dépens, si vous ne voulez encourir lindignalion de Celui qui, parmi ces noms si augustes d'Éternel et de Dieu des armées, se glorifie encore de se dire le Père des pauvres. Vive Dieu ! dit le Seigneur, c'est jurer par moi-même : le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment est à moi ; vous êtes obligés de me rendre la redevance de tous les biens que vous possédez. Mais certes pour moi je n'ai que faire ni de vos offrandes ni de vos richesses : je suis votre Dieu, et n'ai pas besoin de vos biens. Je ne peux souffrir de nécessité qu'en la personne des pauvres, que j'avoue pour mes enfants; c'est à eux que j'ordonne que vous payiez fidèlement le tribut (juc vous me devez. Voyez-vous, mes frères : ces pauvres que vous méprisez tant. Dieu les établit ses trésoriers et ses receveurs généraux; Il veut que l'on consigne en leurs mains tout l'argent (jui doit entrer dans ses coffres. Il ne leur donne ici-bas aucun droit qu'ils puissent exiger par une justice étroite; mais H leur permet de lever sur tous ceux qu'il a enrichis un impôt volontaire, non par contrainte, mais par charité. Que si on les refuse, si on les maltiaile. Il n'entend pas qu'ils portent leur plainte par-devant des juges mortels; Lui-même II écoutera leurs cris du plus haut des cieux : comme ce qui est dû aux i)auvrcs ce sont ses propres deniers. Il en a réservé la connaissance à son tribunal. C'est moi qui les vengerai, dit-Il : je ferai miséricorde à qui leur fera miséricorde, je serai impitoyable à qui sera impitoyable pour eux. Merveilleuse dignité des pauvres! La grâce, la miséricorde, le pardon est entre leurs mains; et il y a des personnes assez insensées pour les mépriser! »
Sur ce dernier mot de Bossuet, faisant appel à la (( merveil-