‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 47 sur 77 · QUESTION LXVI. — DL VOL ET DE LA RVPLNE. /4OI · texte numérisé non relu

QUESTION LXVI. — DL VOL ET DE LA RVPLNE. /4OI

SOUS le poids desquelles il g-éniit. >rais sachez qu'en le déchaif,^eant vous travaillez à \otre décliarge : lorsque vous lui donnez, vous diminuez son fardeau et il diminue le vôtre : vous portez le besoin qui le presse, il porte l'abondance qui vous surcliarge. Communiquez entre vous mutuellement vos fardeaux, (ifin ([Lie les charges (tevienneni égales — uf Jktl acqualilar. dit saint Paul {•>" é\). aux Corinlfiiens, ch. vni,v. l 'j). Car, quelle injustice, mes frères, que les pauvres portent tout le fardeau, et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine. Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec c[uelque couleur de justice ; car étant tous pétris d'une même masse et ne pouvant pas y avoir grande dinérence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la faveur, l'aflluence, et de l'autre la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude!' Pourquoi cet homme fortuné vi\ra-t-il dans une telle abondance, et pourrat-il contenter jus(|u'aux désirs les plus inutiles, d'une curiosité étudiée, pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse!' Dang cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la Providence de mal ménager les trésors que Dieu met entre des égaux, si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres et remis (|uel(iuc égalité entre les hommes? C'est pour cela, chrétiens, qu'il a établi une Église, où II reçoit les riches, mais à condition de servir les pauvres; où II ordonne que l'abondance supplée au défaut, et donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents. Kntrez, mes frères, dans cette pensée : si vous ne portez le fardeau des pauvres, le vôtre vous accablera ; le poids de vos richesses mal dispensées vous fera tomber dans l'abîme : au lieu que, si vous partagez avec les pauvres le poids de leur pauvreté, en prenant part à leur misère, vous mériterez tout ensemble de participer à leurs privilèges ».

Otte pensée de prendre part aux privilèges des pauvres était U' tioisième point annoncé par Bossuel ; et il le déveloi)pe en termes (|ui couronnent ces admirables enseignements sur les

\I. — La Prudence et la Justice. aO

/|0> SOMME THÉOLOGTQUE.

vrais iap|)orts des pauvres et des riches, du poiiil de vue de la justice et du point de vue de la chaiilé.

« Sans cette participation des privilèges des pauvres, dit-il, il n'y a aucun salut pour les riches; et il me sera aisé de vous en convaincre, en insistant toujours aux mêmes principes. Car sil est vrai, comme je l'ai dit, f|ue l'Église est la ville des pauvres, s'ils y tiennent les ])remiers rangs, si c'est pour eux principalement (|ue cette cité bienheureuse a été bâtie, il est bien aisé de conclure que les privilèges leur appartiennent. Dans tous les royaumes, dans tous les empires, il y a des privilégiés, cest-à-dire des personnes éminentes, qui ont des droits extraordinaires : et la source de ces privilèges c'est qu'ils touchent de plus près, ou par leur naissance ou par leurs emplois, à la personne du prince. Cela est de la majesté, de l'état et de la grandeur du souverain, que l'éclat qui rejaillit de sa couronne se répande en quelque sorte sur ceux qui l'approchent. Puisque nous apprenons par les saintes Lettres que l'Eglise est un royaume si bien ordonné, ne doutez pas, mes frères, qu'elle n'ait aussi ses privilèges. Et d'oiî se prendront ces privilèges, sinon de la société avec son prince, c'est-à-dire avec Jésus- Christ? Que s'il faut èlre uni avec le Sauveur, chrétiens, ne cherchons pas dans les riches les privilèges de la sainle Eglise. La couronne de notre monarque est une couronne d'épines : léclal (pii en rejaillit, ce sont les adliclions et les souHVances, C'est dans les jiauvres, c'est dans ceux qui souffrent que réside la majesté de ce royaume spirituel. Jésus étant Lui-même pauvre et indigent, il était de la bienséance qu'il liât société avec ses semblables, qu'il répandît ses faveurs sur ses compagnons de fortune.

« Qu'on ne méprise plus la Pauvreté, et qu'on ne la traite plus de roturière. 11 est vrai (ju'elle était de la lie du peuple; mais le Roi de la gloire l'ayant épousée. Il l'a anoblie par cette alliance, et ensuite II accorde aux j)auvres tous les privilèges de son empire. Il promet le royaume aux pauvres, la consolation à ceux qui pleurent, la nourriture à ceux qui ont faim, la joie éternelle à ceux ([ui soufl'rent. Si tous les droits, si toutes les grâces, si tous les privilèges de l'Évangile sont aux pau-

QUESTION LXVI. — DL" VOL ET DE LA RAPINE. f\o3

vres de Jésus-Christ, ô riches, que vous resle-t-il, et quelle part aurez-vous dans son royaume? Il ne parle de vous dans son Évangile que pour foudroyer votre orgueil : ]'œ vobis (Uvillbas ! Qui ne Iremhlerait à cette sentence? Qui ne serait saisi de frayeur? Contre cette terrible malédiction, voici \otiv uni(jue espérance. Il est vrai, ces privilèges sont donnés aux pauvres; mais vous pouvez les obtenir d'eux, et les recevoir de leurs mains : c'est là que le Saint-Esprit vous renvoie pour obtenir les grâces du ciel. Voulez-vous que vos iniquités vous soient pardoiniées ? liachelez-les, dit-il, par finiivines : — Pecratd hia elecinosynis redune (Daniel, ch. iv, v. a'i). Demandez-vous à Dieu sa miséricorde? Cherchez-la dans les mains des pauvies, en l'exerçant envers eux : — lU'dli miséricordes (S. Matthieu, ch. V, V. 8). Enfin, voulez-vous entrer au royaume? Les portes, dit Jésus-Christ, vous seront ouvertes, pourvu que les pauvres vous introduisent : Fdi/es-vous, dit-il, des amis (/ui rous reçoivent dans les labernacles éternels . .\insi, la grâce, la miséricorde, la rémission des péchés, le royaume même est entre leurs mains; et les riches n'y peuvent entrer, si les pauvres ne les y reçoivent. »

Le sermon de Bossuet, dont nous venons de reproduire les parties essentielles, joint à la page déjà citée du Panégyricpie de saint François d'Assise, forme un commentaire aussi lumineux qu'il est éloquent du point de doctrine que saint Thomas nous a livic dans l'article de la Somme et qui est d'une importance si souveraine pour tout ce (pii louche au rapi)Oit des hommes entre eux dans l'usage des biens matériels. La piopriélé de ces biens, (juanl au droit de les posséder ou de les gérer,' sans que les autres aient à s'y entremettie contrairement à notre volonté, est chose bonne et même chose nécessaire pour le meilleur bien des hommes vivant en société. Mais, dans la mesure même où ces biens prospéreront entre les mains de ceux qui les possèdent, quand une fois ceux-ci ont prélevé sur ces biens ce dont ils ont pcrscninellement besoin pour eux et pour leur maison, il ne leur est plus [)ermis de les considéier comme leur bien propre, excluant de leur participation la

société des hommes au milieu desquels ils vivent. Il y a pour eux un devoir de justice sociale de répartii-, du mieux possible, le superflu de leurs biens, ou de faciliter autour d'eux le travail des autres, afin ({ue les nécessités des particuliers soient soulagées et que le bien public en soit accru. La raison du bien public autorisera l'État à prélever lui-même, sur les biens des particuliers, tout ce qu'il jugera nécessaire ou utile au bien de la société. Dans ce cas, les particuliers sont tenus de se conformer aux lois édictées par l'État; c'est pour eux une obligation de justice stricte. La raison du bien des particuliers et de leurs besoins ou de leurs nécessités n'oblige pas avec la même rigueur, quant à sa détermination. Il n'est pas de loi, ici, qui oblige, sous forme de loi positive humaine, entraînant la possibilité de contrainte par voie judiciaire. Mais la loi naturelle garde toute sa rigueur. C'est aller diieclement contre elle, en ce qu'elle a de plus imprescriptible et qui est l'obligation de vouloir le bien de ses semblables, de se désintéresser des besoins de ceux-ci, quand on a soi-même le superflu. Cette obligation, déjà rigoureuse en vertu de la seule loi naturelle, revêt un caractère tout à fait sacré en vertu de la loi positive divine, surtout de la loi évangélique, comme nous l'expliquait si admirablement Bossuet. Dieu Lui-même est intervenu personnellement pour corroborer et rendre plus pressante par les sanctions dont II l'entoure la prescription déjà gravée par Lui au fond du cœur des hommes. C'est à cette lumière que doivent être réglés les rapports des hommes entre eux en ce qui est de la possession ou de l'usage des biens matériels.

Nous avons maintenant les données préalables qui étaient nécessaires pour étudier en elle-même la question du vol et de la rapine. Les articles qui vont suivre vont s'occuper de cette question. Le premier point à examiner est celui de la nature même du vol et de la distinction qui existe entre lui et la rapine. — La nature du vol est l'objet de l'article suivant.

QUESTION LWl. — DU VOL ET DE L\ R.VPINE. 4o5

Article 111.

S'il est de la raison du vol qu'on s'empare d'une façon occulte

de la chose d'un autre ?

Trois objections veulent prouver qu" « il n'est point de la raison du vol quon s'empare dune façon occulte de la chose d'un autre ». — La première dit que « ce qui diminue le péché ne semble pas appartenir à la raison du péché. Or, pécher d'une façon occulte se rattache à la diminution du péché : comme, par contre, à l'elTet de maniuer l'excès du péché de quclque.s-uns, il est dit dans Isaïe, ch. m (v. 9) : Ils ont public leur péché, comme les gens de Sodome. el ils ne l'ont point caché. Donc il n'est point de la raison du vol qu'on s'empare d'une façon occulte de la chose d'un autre ». — La seconde objection apporte un très beau texte de saint Vmbroise, qu' « on lit dans les Décrets, dist. \LVII (canon siciil il) : (^e n'est pas un moindre crime d'enlever à celui qui u. (pie de refuser à ceux qui sont dans le besoin, quand vous le pouvez et (pie vous êtes dans Catjondance. Donc si le vol consiste dans le fait de prendre le bien d'autrui, il consiste é^'alemenl dans le fait de retenir ce qui est aux autres ». — La troisième objection fait observer (pie « l'homme peut enlèvera un autre, d'une façon cachée, ce (jui est son bien à lui ; comme, par exemple, s'il a déposé ce qui est à lui chez un autre, ou si cet autre lui a pris son bien injustement. Donc il n'est point de la raison du vol qu'on s'empare par voie occulte du bien d'un autre ».

L'arjrumenl sed contra cite le mot de « saint Isidore », qui « dit, au li\re des Étymologies (liv. \, à la lettre F. ) : Voleur vient de voilé ou d'obscur et de somtjre: parce qu'on y use du temps de lu nuit : — /''///• a J'urvo dirlus est, iti est a fusco : nain noctis utitur tempore n ; la similitude des mots, que nous avons -un peu forcée en tiaduisanl le latin, existe plus apparente dans cette langue.

Au corps de l'article, saint Thomas déclare que « trois cho-

lof) SOMMI-; TlIKOLOCIOl K.

ses coiiconrciU à la laisoii de noI. — l.a prcinière convient au vol, selon (|iic le vol est conliaire à la juslice, laquelle allribue à chacun ce qui est à lui; cl, de ce chef, il ajjpartient au vol (lusuiper ce qui es! aux autres. — La seconde chose appartient à la laison de \ol, selon que le \ol se dislinouc des péchés qui sont contre la personne, tels que rhomicide et Tadultère. A ce titre, il convient au vol de ])orter sur les choses ou les biens ])Ossédcs par les autres. l]t, en elTet, si quel<|u'un piend ce ([ui est à autrui, non à litie de chose possédée par lui. mais à titre de partie, comme un membre qu'il amputerait, ou à titre de personne ia|iprochée, comme s'il enlevait la fille ou la femme d'un autre, il n'y a point, dans ce cas, la raison piopre de vol.

— La tioisième dillérence est celle ([ui complète la raison de vol; savoir qu'on s'empare du bien d'autrui, d'une façon occulte. — Et, ainsi, la raison propre de vol consiste en ce qu'on s'empare (V une façon occulte de la chose d'un autre ».

lu\id priniuni distingue entre les divers caractères que peut présenter le fait d'agir d'une manière occulte. — c Quelquefois, le fait d'agir dune manière occulte est cause du péché. Ainsi en est-il quand quelqu'un se sert du caractère occulte de son acte pour pécher ; comme c'est le cas dans la fraude et dans le dol. Dans ce cas, la note d'occulte ne diminue pas le péché; elle en constitue l'espèce. C'est ce qui a lieu dans le vol.

— D'autres fois, la note d'occulte est une simple circonstance du péché. Dans ce cas, elle diminue le péché : soit parce qu'elle est un signe de pudeur; soit parce qu'elle supprime le scandale ».

L'«d secunduin n'a qu'un mot, mais bien significatif, en raison du mot de saint Ambroise que citait l'objection, et qui va confirmer tout ce que nous avons dit, à propos de l'article précédent, siu' l'obligation, même au point de vue justice, de ne point considérer, de façon absolue et jalouse, comme propriété personnelle, l'usage des biens extérieurs. « Détenir ce qui est du à un autre a la même raison de dommage que le fait de s'en emparer. Aussi hXnw détenir injustement se trouve compris dans le terme qui dit fi'emparer injustement ». El, sans doute, ceci s'entend d'abord de la détention qui porte sur une chose

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