DES PARTIES DE LA PRUDENCE
Article unique.
Si c'est à propos que sont assignées les parties de la prudence ?
Nous avons ici cinq objections. Elles veulent prouver que « les parties de la prudence ont été mal assignées » par les divers auteurs. — La première marque ces diverses assignations. C'est ainsi que « Cicéron, au livre II de sa Rhétorique (ch. lui), indique trois parties de la prudence : la mémoire, i intelligence et la prévoyance . Macrobe {Sur le songe de Scipion, liv. I, ch. vin), suivant la pensée de Plotin, marque six parties pour cette vertu : la raison, l' intelligence, la circonspection, la prévoyance, la docilité et la précaution. Aristote, au livre YI de VÉlJiique (ch. ix, x, xi; de S. Th., leç. 8, 9), dit qu'appartiennent à la prudence reubuUe, la synèse et la gnome. 11 fait aussi mention, au sujet de la prudence, de l'Iiahileté, de l'industrie, du sens et de l'intelligence. Un certain autre philosophe grec (Andronicus le Péripaléticien) dit qu'à la prudence appartiennent dix choses : t'eut^ulie, l'industrie, la prévoyance, le gouvernement, kl milice, la politique, l'économique, la dialectique, la rhétorique, la pli.ysique. Donc il semble ou que telle de ces assignations est en excès ou que telle autre est en défaut ». — La seconde objection dit que (( la prudence se divise contre la science. Or, la politique, l'économique, la dialectique, la rhétorique, la physique sont de certaines sciences. Donc elles ne sont point des parties de la prudence ». — La troisième objec-
lion fait observer que « les parties ne dépassent point le tout. Or, la mémoire intellective, ou rintelligence, la raison, le sens et la docilité n"apj)artiennent ])as seulement à la prudence, mais aussi à tous les habitus de connaissance. Donc ces-cboseslà ne doivent pas être marquées comme parties de la prudence ». — La quatrième objection rap|)elle ([ue « si le conseil, le jugement et le commandement sont des actes de la raison i)iatique, l'usage l'est do même, ainsi qu'il a été vu plus liant (/"-g'"", q. iG, art. i). De même donc qu'on adjoint à la prudence l'eubulie, qui regarde le conseil, et la synèse et la gnome, qui regardent le jugement, de même il aurait fallu adjoindre quehpie autre chose ayant trait à l'usage ». — La cinciuième objection déclare que « la sollicitude appartient à la prudence, comme il a été vu plus haut (q. '17, art. 9). Donc il eut fallu mettre aussi la sollicitude au nombre des parties de la prudence ».
Nous n'avons pas ici d'argument sed conlni.
Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit (|u' « il > a une triple sorte de parties; savoir : les parties inlrijrales. comme le mur, le toit et le fondement, sont les parties de la maison; les parties subjectives, comme le bœuf et le lion, sont des parlies du genre animal ; et les parties potentielles, comme le principe nutritif et le principe sensitif, sont des [)arties de l'àme ».
« C'est donc d'une triple manière que peuvent être assignées des parties à telle vertu. — D'abord, à la similitude des parties intégrales : en telle sorte qu'on appelle parties d'une vertu, les choses dont le concours est nécessaire pour l'acte parfait de cette vertu. En ce sens, de toutes les choses qui ont été énumérées, on peut assignei' liiiit parties de la prudence; savoir : les six qu'énumère Macrobe, auxciuelles on doit en ajouter une septième, bi mémoire, marquée par Cicéron, et une huitième, l'halnleti' ou ta sayacitr, assignée par Aristote [car le sens de la prudence est appelé aussi inteltujenee ; aussi bien Aristote dit, au livre VI de VÉt/iit/ue (ch. \i, n. 5 ; de 8. Th., leç. 9) : Il faut avoir le sens de ces choses; et ce sens est l'intetli- (jence]. De ces huit choses, cinq appartiennent à la prudence, en tant qu'elle dit ordre à la connaissance; ce sont : la mémoire,
/jf) SÔMMK TIIÉOLOGIQUE.
1(1 raison. /'iiiIcKujrncr, la (loriUlr et la siKjacilr; les trois autres lui iippai lieiiiieut selon (|u'elle dit ordre au eornniaudeiuent, applicjuant la eonuaissance à Taetiou ; ee sont : (a prévoyance, la rirconspeclion et la' précaiilion. — La raisou de cette diversité apparaît par ceci que, dans l'ordre de la connaissance, trois choses doivent être considérées. — D'abonl, la connaissance elle-même; laquelle : si elle porte sur le passé, est la mémoire; si elle porte sur les choses présentes, soit contin<i;entes, soit nécessaires, est appelée intelligence. — Secondement, l'acquisition elle-même de la connaissance, qui se fait : ou par voie de discipline », c'est-à-dire d'enseignement, <( et l'on a, pour cela, la docilité: ou par voie d'invention, et à cela appartient r habileté, qui consiste à bien conjecturer » ou à bien discerner; « cette habileté a comme partie, ainsi qu'il est dit au li\re VI de VÉthique, Vindnslrie. qui consiste à conjecturer » ou à discerner « rapidement le moyen, comme il est dit au livre I" des Seconds Analytiques (ch. \\\iv, n. i ; de S. Th., leç. 44)- — Troisièmement, il faut considérer l'usage de la connaissance, selon que de certaines choses connues on procède à la connaissance ou au jugement d'autres choses; et ceci appartient à la rcnson. — D'autre part, la raison, à l'efl'et de bien commander, doit avoir trois choses : premièrement, elle doit ordonner ce qui convient à la fin : et ceci appartient à la prévoyance; secondement, elle doit prendie garde aux circonstances de l'affaire : et ceci appartient à la circonspection; troisièmement, elle doit éviter les obstacles : et ceci appartient à la précaution ». — Voilà donc pour les parties intégrales de la prudence.
« Les parties subjectives de la vertu seront ses diverses espèces. Et, de cette manière, les parties de la prudence, selon qu'on les prend dans leur sens propre, seront la prudence par laquelle on se régit soi-même, et la prudence par laquelle on régit la multitude; ces deux prudences, en eflet, diffèrent spécifiquement entre elles, comme il a été dit (q. 47, art. 11). Mais, de nouveau, la prudence qui legarde le gouvernement de la multitude se divise en diverses espèces selon les diverses espèces de multitude. Il est une multitude, en effet, groupée
en vue de quelque otïîce spécial; et c'esl ainsi que l'armée est réunie pour le combat. Cette multitude a pour la régir la prudence militaire. Il est une autre nuiltilude ordonnée en vue de l'ensemble de la vie à mener de concert ; telle, la multitude de la maison ou de la famille, qui a, |)our la régir, la prudence économique (du mot grec ol/.oç, maison); et la multitude de la cité ou du royaume, laquelle a, pour la dirigei-, dans le prince, la prudence de règne n ou de gouvernement, « et dans les sujets la prudence polili({ue ordinaire. — Que si la prudence se prend dans un sens large, selon qu'elle imj)lifpie aussi la science spéculative, ainsi qu'il a été dit plus haut ((j. ^7, art. 2, ad 2'""), alors aussi on assignera, comme ses parties, la dialectique, la rhétorique et la physique, selon les trois modes de procéder dans les sciences. L'un de ces modes est celui de la démonstration, à l'efl'et de causer la science : il appartiendra à la p/iysiijiie, selon qu on comprend sous ce mot toutes les sciences démonstratives, i/autre mode use d'arguments |)robables, à l'elTet d'engendrer l'opinion; il appartient à la dinleclii/ue. Le troisième mode procède de certaines conjectures pour amener le soupçon ou persuader en (|uel(|ue manière; il a|)parlienl à la r/iélorii/iie. — On peut dire aussi, remar<|ue saint Thouias, (pie ces trois choses apparliennent à la |)rudetice proprement dite, la(pielle, dans ses raisonnements, use parfois d'arguments nécessaires, d'autres fois d'arguments probables, et (piel- (juefois lie simples conjectures ». — El telles sont donc les parties subjectives de la prudence.
« Les parties potentielles d'une vertu seront les vertus adjointes, qui sont ordonnées à certains actes ou à certaines matières secondaires, comme n'ayant pas toute la puissance tie la vertu principale. De ce chef, on a, comme |)arties de la prudence : Vrnbidie, qui porte sur le conseil; la synè.se, (\u\ vise le jugement des choses arrivant communément; Iti (jnonie, (pii règle le jugement dans les choses où il faut s'écarter de la loi comnmne. La prudence, au contraire, porte sur l'acte princi|)al, (|ui est l'acte du commandement».
\.'(id itrimiim dit (pie « ces diverses assignations diffèrent selon ipi'il s'agit de divers genres de paities ; ou selon (pie telle
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partie d'une assijunalion comprend sous clic plusieurs parties dune autre assignation : c'est ainsi que Giccron comprend, sous la prévoyance, la précaution et la circonspection, cl sous l'intelligence, la raison, la docilité et la sagacité ».
Vad seeundiun fait observer que « l'économique et la politique ne se prennent point ici dans le sens de sciences, mais selon qu'elles constiluenl des espèces de la xcriu de prudence. Quant aux trois autres dont parlait l'objection, la réponse a été donnée » (au corps de l'article).
h'ad lerliuni déclare que « toutes ces choses sont assignées comme parties de la prudence, non en les prenant selon leur acception commune, mais selon qu'elles se réfèrent à ce qui regarde la prudence ».
Uadqiiarlum répond que u le commandement droit et l'usage droit s'accompagnent toujours; car au commandement de la raison suit l'obéissance des forces inférieures, ce qui appartient à l'usage » : l'usage ou la mise en œuvre suit toujours, dans l'être sain, quand le commandement de la laison est ce qu'il doit être.
L'ad quintiuii prévient que « la sollicitude est incluse dans la raison de prévoyance ».
Nous avons pour la prudence trois grands genres de parties : les parties intégrales ; les parties subjectives ; les parties potentielles. Il nous faut maintenant examiner dans le détail de leurs espèces chacun de ces genres de parties. — D'abord, les parties intégrales. C'est l'objet de la question suivante.