‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 61 sur 77 · DE L'INJURE · texte numérisé non relu

DE L'INJURE

Celle question comprend qualie articles :

1° Ce qu'est l'injure.

a" Si toute injure est un péctié mortel ? 3" S'il faut réprimer ceux (pii injurient? fi' De l'origine de l'injure.

Ces quatre articles ont pour objet la uature, la (pialité, la répression, l'origine de l'injure. — D'abord, sa nature.

AUTICLE IMlEMIEU.

Si l'injure consiste dans les paroles?

Trois objections veulent prouver ([ue « l'injuie ne consiste point dans les paroles ». — La première observe que « l'injure iiupli(pie un certain tort fait au procbain ; car elle appartient à l'injustice. Or, les paroles ne semblent point causer au procbain quelque tort ni dans sa personne ni dans ses biens. Donc l'injure ne consiste point dans les paroles ». — La seconde objection dit (jue « l'injure semble inipli(|uer (lueUpie atteinte à l'bonneur. Or, l'Iiomme peut èlre atteint dans son bonneuret sujet à un manque d'égards, plus encore par les actes que par les paroles. Donc il semble (pie l'injure ne consiste point dans les paroles, mais plutôt dans les actes ». — La troisième objection fait remar(pier (pie « l'atleinle à l'bonneur qui se fait par les par(jles s'a|)pelle des noms (Voiilidijc ou de rfjji-oc/w. Or,

49^ SOMME TIIKOLOOIQUE.

l'injure scinl)lo être (liirérciilo de routraf^c et du reproche. Donc l'injure ne consiste point dans les paroles ».

L'argument sed contre dit que « rien n'est perçu par l'ouïe sinon la parole. Or, l'injure est perçue par l'ou'ie, selon ce mot de Jérémie. ch. xx (v. lo) : J'ai cntenihi des injures tout autour. Donc l'injure consiste dans les paroles ».

Au corps de l'article, saint Thomas répond que « l'injure iirq)lique une atteinte à l'honneur de quelqu'un. Or, cela se produit d'une double manière. — Gomme, en effet, l'honneur est dû à une certaine excellence, on portera, d'une première manière, atteinte à l'honneur de quelqu'un, en le privant de l'excellence qui lui valait l'honneur. Et ceci se fait par les péchés d'action » contre la justice, « dont il a été parlé plus haut (q. G4 et suiv.). — D'une autre manière, quand on porte à la connaissance de quekpiun et à la connaissance des autres ce (|ui est contre l'honneur de ce quelqu'un. Or, c'est cela (pii, proprement, a[)parlient à l'injure ou à l'insulte. Chose qui se fait par certains signes expressifs. D'autre part, comme le dit saint Augustin, au livre II de la Doclrine chrétienne (ch. m), /o;/.s' les signes, comparés aux paroles, sont très peu de chose : ce sont, en cjjcl, les pcwcjles (/ni, [uu-nù les hommes, ont obtenu le primat de signifier n'importe les(/uelles des chos-es que l'homme conçoit. El c'est pour cela (jue l'injure, à proprement parler, consiste dans les paroles. Aussi bien saint Isidore dit, au livre des Etymologies (liv. X, lelt. G, car, en latin, ce que nous traduisons ici par le mol injure, s'écrit cont umclia) ([uuii homme est appelé injurieux (contumeliosus), parce (pi il est prompt () j>r(jférer des paroles (Cinjurcs. — Toutefois, parce que certains faits aussi désignent certaines choses, par où ils ont, en quel(|ue manière la veitu de la parole qui signifie, à cause de cela, par extension, l'injure se dit aussi des faits ou des actes. El voilà pourcpioi, sur ces mots de l'Épître aux Fiomains, eh. I (v. 3o). injurieux, superbes, la glose dit que les injurieux sont ceux (jiti par des paroles ou par des actes injurient et outragent n.

Vad primum explicpie (pie « les paroles, dans leur essence, ou pour autant qu'elles constituent des sons que l'on entend.

QUESTION LXXII. — DE l'iNJURE. I\g5

ne causent à autrui aucun dommage; sauf peu l-è lie celui de fatiguer Touïe, comme il arrive (juand quelqu'un parle trop fort. Mais en tant qu'elles sont des signes représentant quelque chose à la connaissance des autres, de la sorte elles peuvent causer de nombreux dommages. L'un de ces doinmages est que l'homme subisse une atteinte dans l'honneur ou la révérence qui doivent lui être rendus par les autres. C'est pour cela que l'injure est plus grande si quelqu'un jette à l'autre son défaut en présence d'un grand nombre. Toutefois, même s'il ne le dit qu'à lui seul, l'injure peut se trouver encore, pour autant que celui-là même qui jjarle agit contre le respect de celui qui l'entend ».

L'rtc/ secundiiin fait remarquer (pie « si (|uel(|u"un porte atteinte à l'honneur de (pielqu'aulre par ses actions, c'est pour autant que ces actions constituent ou signifient ce qui est contre l'honneur de cet autre. Le premier mode n'appartient pas à l'injure » dont nous parlons, « mais aux autres espèces d'injustice mentionnées plus haut (c(. 04 d suiv.). Le second

appartient à l'injure, pour autant (jue les faits (ju les actes ont la vertu des pai'oles en ce qui est de signifier ».

l.\i<l lerluu/i précise les rappoits de l'outrage, du r('|)r()(he et de l'injure ou de l'insulte. « L'outrage et le reproche consistent dans les paroles comme aussi l'injure; paice (pic tlans tout cela (^n re[)résenle à quchpinn son défaut, au détriment de son honneur. Mais ce défaut [leut èlre d'une triple sorte. Il \ a d'abord le défaut, dans le sens de faute; et c'est Ini (pii fait l'objet des [)aroles injurieuses. D'une fa(,'on plus générale, le défaut se prend |)our la faute et pour la peine : ceci est l'objet de l'outrage (en latin coni'icium: et dans ce mol kitiii entre le mol vire) : le vice, en elTet, a coutume de se dire non seulement pour l'àme » et pour les fautes morales, « mais aussi pour le corps » et |)our lonl défaut en général. « Aussi bien si (]uel({u'nn dit à un autre, sous forme blessante, (pi'il est un aNcugle », an sens corporel de ce mot, « il commet un outrage (ro/ir/r/«//i), non une injure {rontnmciui); si, au contraire, il dit à un autre (piil est un V(jleur, non seulement il commet un outrage, mais aussi une injure. — D'autres fois,

/igÔ SOMME TUKOLOGIQUE.

ce qu'on jelle à la face d'un autre, c'est un défaut de diminution ou d'indigence; et en cela on déroge aussi à l'honneur (|ui suit n'importe quelle excellence. C'est le fait du reproclie, (|ni se produit proprement lorsque (pieUpiun iap|)elle au souvenir d'un autre, d'une façon odieuse, le secours (juil lui a donné quand il était dans le besoin. Aussi bien est-il dit dans VEcclésiasLlque, cii. xx (v. i5) : // donne peu cl il reproche beaucoup ». — Saint Thomas fait remarquer, en Unissant, que (( parfois, ces mots se prennent l'un pour l'autre ».

L'injure, au sens oh nous en parlons ici, désigne proprement, une atteinte portée à l'honneur ou au respect qu'on doit à quelqu'un, en exprimant devant lui ou, plus encore, devant d'autres aussi présents, une pensée (jui l'accuse de quelque défaut dans l'ordre moral, pensée qu'on exprime ou qu'on traduit soit par gestes, soit surtout par paroles. A l'injure ainsi entendue se rattache très étroitement toute action ou toute parole outrageuse de nature à humilier le sujet qu'elle vise, soit qu'elle porte sur de simples défauts corporels, soit qu'elle rappelle, d'une façon blessante, le souvenir de services précédemment rendus à qui était dans le besoin. Tous ces péchés contre la justice conviennent en une même espèce et ne diffèrent entre eux que dune différence de degré ou de gravité. Ils ont tous ceci de commun, qu'ils vont à humilier, d'une façon injuste et blessante, le sujet qui en est le terme. De multiples mots se trouvent en usage pour les exprimer, suivant les diverses langues. En latin, nous venons de voir que saint Thomas les ramenait aux trois mots qu'il nous a expliqués : conluinelia, convichun, iinproperium. En français, nous avons les mots : injure, insulte, outrage, reproche, blâme, réprimande, en supposant, pour ces trois derniers, qu'ils impliquent une intervention indue ou injustement blessante. — De l'acte foncier que ces divers mots expriment, c'est-à-dire de l'intervention outrageuse qui fait qu'on blesse dans son honneur et dans le resj)ect qu'on lui doit tel sujet visé par les gestes cpie l'on fail ou les [)aroles que l'on dit, saint Thomas se demande tout de suite quel est le caractère

QUESTION LWII. — DE LINJLRE. ^97

OU quelle est la ([ualité au point de vue moral. Devons-nous dire que celte intervention constitue un péché mortel .' C'est l'objet de l'article qui suit.

Article II.

Si l'injure ou le blâme sont un péché mortel?

Trois objections veulent prouver que « l'injure ou le blâme ne sont pas un péché mortel i. — La première déclare qu" « aucun péché mortel ne peut être l'acte de quelque vertu. Or, blâmer ou invectiver est l'acte dune certaine ^erlu, savoir l'eutrapélie, qui a pour objet d'invectiver selon qu'il convient, d'après Aristote au livre IV de VÉlliùjiie (ch. vni, n. lo; de S. Th.. leç. iG). Donc le blâme ou l'injure n'est pas un péché mortel ». — La seconde objection dit que « le péché mortel ne se trouve point dans les hommes parfaits. Et cependant eux disent parfois des paroles de blâme ou d'injure; connue on le voit pour l'Apôtre, qui. dans l'épîlre aux Gatules, ch. ni (v. i). dit : O GnUUes insensés! Et le Seigneur dit, en saint Luc, chapitre dernier (v. 2 5) : 0 hommes sans inleliujence et lourds de cœur pour croire! Donc le blâme ou l'injure n'est pas un péché mortel ». — La troisième objection rappelle un point de doctrine exposé plus haut (/''-2'"', q. 88, art. 4. G), u Bien que ce qui est péché véniel de son espèce puisse devenir mortel, il ne se peut pas cependant que ce qui est mortel de son espèce devienne véniel. Si donc dire une parole de blâme ou d'injure était un péché mortel de son espèce, il s'ensuivrait que ce serait toujours un péché mortel. Or, il semble que c'est là chose fausse; comme on le voit en celui qui d'une façon légère et par surprise ou sous le coup d'un léger mouvement de colère dit queUjue mot injurieux. Donc l'injure ou le blâme ne sont point, de leur espèce, un péché mortel ».

L'argument sed contra fait observer que ^ rien ne inérile la peine éternelle de l'enfer sinon le péché mortel. Or, le blùine M. — La Prudence et la Justice. 32

498 SOMME TIIÉOLOGIQUE.

OU riiijiirc mérite la peine de l'ciifor ; selon celle parole que nous lisons en saint Mallliieu, cli v (v. •.<;<) : Celui i/iii dira à son frère : fou, est di/jne de lu géhenne du feu. Donc l'outrage ou l'injure sont un péché mortel d.

Au corps de l'article, saint Thomas part de cette ohservation, que « comme il a été dit plus haut (art. préc, ad 7'""), les paroles ne causent point du dommage aux autres, en tant qu'elles constituent certains sons, mais en tant qu'elles signifient quelque chose. Laquelle signification procède des sentiments affectifs intérieurs. 11 suit de là que dans les péchés de paroles il semhle qu'il faut surtout considérer en vertu de quel sentiment tel sujet profère telles paroles. Puis donc que le hlâme et l'outrage ou l'injure impliquent de soi une certaine atteinte à l'honneur, si l'intention de celui qui les profère se porte à ce que par les paroles qu'il dit il enlève l'honneur d'autrui, c'est là proprement et par soi dire un outrage ou une injure. Et ceci est un péché mortel, non moins que le vol ou la rapine ; car l'homme n'aime pas moins son honneur que les biens qu'il possède. — Mais si quelqu'un adresse à un autre une parole de blâme ou de reproche, non dans la volonté de porter atteinte à son honneur, mais peut-être en vue de la correction ou pour toute autre chose de ce genre, il ne dit point un blâme outrageant ou un reproche injurieux formellement et par soi, mais d'occasion et matériellement, en tant qu'il dit ce qui peut être un outrage ou une injure. Aussi bien cela peut être quelquefois un péché véniel; et quelquefois, sans aucun péché. Toutefois d, ajoute saint Thomas, — et cette remarque du saint Docteur nous montre le soin jaloux qu'il a de veiller sur tout ce qui concerne le respect du prochain — « en ceci, la discrétion est nécessaire, afin que l'homme use modérément de telles paroles. Il se pourrait, en efl'et, que le blâme, proféré ainsi inconsidérément, serait si grave qu'il enlèverait l'honneur de celui contre qui on le proférerait. El, dans ce cas, l'homme pourrait pécher mortellement, même s'il n'entendait point porter atteinte à l'honneur d'autrui. Comme, du restp aussi, fait observer saint Thomas, celui (jui en jouant d'une façon inconsidérée frappe quel-

QUESTION LXXII. — DE l'iNJLRE. ^99

qu'autre, sil le blesse grièvement, il n'est point exempt de faute 1). Dans ces divers cas, en effet, Thomme est inexcusable de navoir pas apporté plus d'attention à lacté d'où pouvaient venir et d'où viennent alors de tels maux.

Vad prlnuini explique qu' (t il convient à celui qui a la vertu deutrapélie » dont le propre est de présider à une certaine aimable taquinerie dans les rapports de détente et de jeu qu'ont les hommes entre eux, « de dire quelques légères paroles de blâme ou de reproche, ou de critique, non ])our humilier ou pour contrisler celui contre qui on les dit, mais plutôt pour divertir et amuser. Kt cela peut élre sans aucun péché, si Ton observe les circonstances voulues. Mais si ([uelqu'un ne redoute point de contrisler celui contre qui se profèienl ces sortes de critiques plaisantes, pourvu seulement (pi'il excile le rire des autres, c'est là chose vicieuse, comme il est dit » par Aristote « au même endroit » que citait l'objection. — Nous aurons à parler plus tard de la vertu (jue vient de mentionner ici saint Thomas après Aristote. Elle formera l'c^bjel d'un article spécial, dans la ([ucstion de la uiodeslie ou de la mesure en ce qui est des mouvements et des actes extérieurs. Et nous verrons là {([. iGS, art. ^), ce que nous venons d'entrevoir ici, combien délicate est cette vertn. l-^lle est faite des plus fines nuances; et un rien sulTil pour transformer son acte, de jeu aimable et tout gracieux, en procédé pénible cl déplacé. Le point qui sé[)are les deux nous était marcjné, tout à riieure, d'un mot, par saint Thomas, quand il nous disait qu'il faut veiller à divertir sans jamais contrisler.

Vad seciinduni complète celle admiiable doctrine de Vad priiiiuin, a[)pliquant aux réprimandes ce qui vient d'être dit des ta(piineries par mode de jeu. — <( De même, dit saint Thomas, (juil est permis de châtier ([uelqu'un ou de lui inlliger une amende matérielle pour une raison de discipline, de même aussi, pour la même raison de discipline, il est permis à quel- (pi'un de dire à un autie, (juil doit corriger, une parole dc blâme. VA c'est de cette sorte (|ue le Seigneur appela ses disciples sdiia i/drlUtjence et que l'Apôtre traita les Galates d'insensés. — Toutefois, dit encore ici saint Thomas, apportant l'autorité

de saint Augustin qui s'en explique dans son livre du Sermon du Seigneur sur la Monlagne (liv.II, ch. xix), — c'est rurement el quand il y a une grande nécessité <ju\)/i doit user d'ohjurgaUons, le faisant non pour nous imposer nous-mêmes mais pour maintenir le service du Seigrwur ». — Nous ne saurions trop retenir cette remarque vrainieiil d'or, fournie ici par saint Augustin et saint Thomas. Les paroles amères, ou de critique, ou de reproche, ne doivent sortir de nos lèvres qu'à bon escient. Il faut d'abord qu'on ait autorité pour les dire. Il faut ensuite que la chose en vaille la peine; et ne pas s'exposer à ruiner le bon effet de la réprimande en la multii)liant indûment. Enfin, l'on doit éviter tout retour sur soi-même ef n'avoir en vue que le seul bien de la vertu ou la gloire du commun Maître que nous avons à cœur de voir servir paifaitement.

L'ad tertium répond que « le péché d'outrage ou d'injure dépendant de l'intention de celui qui en profère les paroles », comme il a été dit au corps de l'article, « il peut arriver qu'on ait un péché véniel, s'il s'agit dune parole légèrement blessante, ne portant pas grand dommage à l'honneur de quelqu'un et qu'elle soit proférée par un léger mou>ement de l'esprit, ou par un léger mouvement de colère, sans dessein arrêté de nuire à l'honneur de quelqu'un; comme si, par exemple, quelqu'un se proposait, par une parole de cette sorte, de mortifier légèrement quelqu'autre » : dans ce cas, el c'est même le plus fréquent dans l'ordinaire des rapports qu'ont les hommes entre eux, il n'y a pas, de soi, à parler de péché mortel ; toutefois, la pente est facilement glissante. Ici encore, ici surtout, l'on ne saurait trop se surveiller pour supprimer ces sortes de fautes, qu'on a pu comparer à des coups d'épingle, mais qui peuvent, à la longue, ou suivant les cas, rendre très pénibles les rapports de société entre les divers hommes.

A proprement parler, l'injure, au sens où nous en parlons maintenant, est un geste, ou, plus encore, une parole, qui constitue par soi une atteinte à l'honneur de celui qui en est l'objet et que l'on fait ou que l'on profère avec l'intention d'attenter, en effet, à cet honneur. C'est là, de soi, une faute grave.

QUESTION LXXII. — DE l'iNJURE. 5oi

Elle ne peut cire rendue légère que si en fait l'honneur du sujet n'est point sérieusement atteint et qu'on n'ait pas soi-même l'intention d'y attenter d'une façon grave. — Mais quelle attitude doit-on avoir à l'endroit de ceux qui commettent celte faute. Faut-il les réprimer ou doit-on, quand on est soi-même l'objet de ces injures, les supporter? Saint Thomas va nous répondre à l'article qui suit.

Akticle III.

Si l'homme doit supporter les injures qui lui sont faites?

Trois objections veulent prouver (pu- c rhonune ne doil pas supporter les injures cpii lui sont faites ». — La première dit que « celui (jui supporte les injures qui lui sont faites nourrit l'audace de celui qui l'injurie. Or, ceci ne doit pas être. Donc riiomme ne doit pas suppoiler l'injure (pii lui est faite, mais [)lulôt y répondre ». — La seconde objection déchue (jue t< l'homme doit s'aimer lui-même plus f|u'autrui. Or, nul ne doit sup[)orter qu'on injurie ciuelquc autre; et c est pourtpioi il est dit dans les Proverbes, ch. xxvi (v. lo) : C.elui tjtii intjiose s'deiiee fin sol, inU'uje les eolères. Donc il ne l'aul pas non pins qu'on supporte les injures contre soi ». — La troisième objection fait remarquer qu' « il n'est point permis à quelqu'un de se venger lui-même; selon cette parole {(iii.r lléhren.r, ch. \, V. 3o) : .1 moi Id rengennre : el c'est moi (/ni ferni In rélrihnlioii. Or, celui (pii ne résiste pas à l'injnre se \enge liii-inème, selon cette [)arole de saint Jean (Ihrysostome (Nom. Wll, sur l'Hpî- Ire tiii.r Honmins) : Si In veux te veixjer, (jtn-de le silence : cl In lui ilonnerns nu conp J'nnesle. Donc nul ne doil en silence supporler les paroles injurieuses, mais il doil y répondre ».

L'argunu'iil sed conirn oppose (pi' « il est dit, dans le psaunic (xwvn, \. i3, l'i) : Lenr mnlice (jni cherchnil ma perle a ré- Itnndn co/dre moi défausses crdomides ; el. après, il est ajouté : fêlais sourd à leurs i/nposlurcs : Je J'eitjnais de ne les poinl enlen-

0O2 SOMME TIIEOLOGIQUE.

dre, cl Je répondais aussi peu à leurs calomnies que si J'avais clé muet »'.

Au corps (le Tarlicle, saint Thomas répond que (( comme la patience est nécessaire dans les choses qui sont faites contre nous, de même elle Test aussi dans les choses qui sont dites contre nous. Or, les préceptes relatifs à la patience dans les choses qui sont faites contre nous, doivent se prendre quant à la préparation » ou à la disposition « de Tàme; et c'est ainsi que saint Augustin, dans le livre du Sermon du Seigneur sur la Moidagne (liv. I, cli. xi\) cxpli(|uo ce précepte du Seigneur (en S. Maltli., cil. V, v. 39) : Si quelqu'un vous frappe sur une joue, prcsenlez-lui encore l'autre : en ce sens que l'homme doit être prêt à faire cela, si hesoin est, mais non qu'il soit toujours tenu de le faire d'une manière actuelle ; car le Seigneur Luimême ne l'a point fait ; mais, ayant reçu un soulTlet » chez le grand prêtre, au cours de la Passion, a II dit » à celui qui l'avait frappé : « Pourquoi me frappes-tu? comme on le voit en saint Jean, ch. xvni (v. 23). Et, de même, pour ce qui est des paroles injurieuses qui sont dites contre nous, il faut l'entendre dans le même sens. Mous sommes tenus, en eflet, d'avoir l'âme prête à tolérer les injures, si la chose est expédiente. Mais quelquefois cependant il faut repousser l'injure qui nous

I. Ces doux versets du psaume ont été traduits par les deux beaux sonnets que voici :

Tout ce que de rcnfcr rcxL'cral)le frénie Tandis que contre moi leur rel)clle insolence

Peut à des cœurs malins inspirer de fureurs, l)éi)ordait de oc lie! les torrents furieux,

Ils m'en ont fait sentir les infâmes horreurs Ma douceur n'opposait à ces audacieux

Par le fiel que vomit leur noire calomnie. Que le rempart couslant d'une liumble patience.

D'une lanpue perfide essuyant la manie. Immobile à leurs coups, sourd à leur médisance.

J'ai de ce liel amer l)u toutes les aigreurs; Je ne repoussais point leurs traits injurieux,

Et par de vains discours ces lâches séducteurs Ettournantsur moi-même alors mes trislcsyeux.

Ont verse leurs poisons sur ma gloire ternie. J'étais comme un muet dans un profond silence.

Pour me rendre odieux aux esprit abusés, D'un otitrage saufilant plus ils m'ont insulté,

Ils m'osent imputer des crimes supposés. Moins mon ressentiment a contre eux éclaté,

Ce n'est cpie trahison, que fourbe |)our me nuire. Quoi(iue mon tendre cœur en ressentît rallcinie.

A leurs traits médisants je ne puis échapper, Mais à vos pieds divins je voulais m'abaisscr.

Et CCS ingrats sujets, ardents à me détruire. Et j'ai même étouffé jusqu'à la juste plainte

Tant que dure le jour cherchent à me tromper. Que contrt;eux je pouvais, mon Dieu, vousadresM

{Œuvres inconnues de Jean Racine. — Poèmes sacrés, pp. 44, 45. Arclievèché d'Aucti.)

QUESTION LXXII. — DE LINJLRE. 5o3

est adressée ; surtout pour deux motifs. D'abord, pour le bien de celui qui est l'auteur de l'injure, afin que son audace soit réprimée et qu'à l'avenir il ne renouvelle pas de semblables choses, suivant celte parole des Proverbes, ch. xxvi (v. 5) : Répondez au sot conformén^ent à sa sottise, de peur qu'il ne paraisse sage à ses propres yeux. Ensuite, pour le bien d'un grand nombre, dont le profit est empêché par les injures commises contre nous. Aussi bien saint ( Jrégoire dit, sur Ezéchiel, hom. IX : Ceujc dont la vie est faite pour servir d'exemple aux autres et être imitée par eux, doivent, s'ils le peuvent, faire taire les paroles de leurs détracteurs, de crainte que leur prédication ne soit /x/.s entendue de ceux qui pourraient Centendre et qui demeurant dans leurs mauvaises habitudes négligeront de bien vivre ».

Il faudrait donc bien se garder de croire que ce soit toujours un meilleur acte de vertu de mépriser les injures qui nous sont adressées. Parfois il en sera ainsi. Mais d'autres fois ce pourrait être une méconnaissance d'un devoir strict de charité, soit à l'endroit de ceux-là mêmes qui nous injurient, soit à l'endroit de ceux à qui nous devons, par état, faire du bien, si nous laissions notre honneur à la merci de telles et telles insolences. Il faut, dans certains cas, et selon que la chose est en notre pouvoir, les réprimer avec la plus grande énergie.

El sainl Thomas nous précise encore, à Va/l primum, ce devoir de répression. « L'homme doit réprimer, selon la mesure voulue, l'audace de celui qui l'injurie et l'oulrage, c'est-à-dire, explique le saint Docteur, par devoir de charité, non par attachement cupide à son propre honneur privé. Et c'est pourquoi il est dit, dans le livre des Proverf)es, ch. xxvi (v. 4) • -Ve ré/xjnde: pas au sot conformément à sa sottise, de peur que vous ne vous reniiez semblable à lui ». — Ce texte du livre des Proverbes, rapproché du texte déjà cité au corps de l'article, montre comment l'on doit selon les cas répondre ou ne pas répondre aux injures que l'on reçoit. II n'y faut jamais répondre en injuriant celui qui injurie : car ce serait lui ressembler; mais U faul quelquefois y répondre en lui imposant silence par un châtiment proportionné, pour l'empêcher de s'enhardir dans le mal et de paralyser le bien que nous avons mission d'accomplir.

5o4 SOMME TIIÉOLOOIQUE.

\Jad secLindani nous avertit de Ui dinercncc, très grande, qui existe entre le soin de venger nos propres injures et celui de venger les injures des autres. « Dans le soin qu'on apporte à réprimer les injures des autres, l'amour desordonné de son l)ropre honneur privé n'est pas à craindre au même titre que si l'on réprime ses injures propres ; ce soin paraît bien plutôt venir de l'amour de charité » : aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que la répression des injures faites aux autres soit moins sujette à caution que la répression des injures qui nous sont adressées.

Vad lerlUim apporte une distinction très précieuse sur la manière de garder le silence sous le coup des injures. « Si quel- ([u'un se taisait avec la pensée de provoquer, en se taisant, celui qui l'injurie, à l'irritation et à la colère, ce serait là un acte de vengeance )> ; et c'est dans ce sens que parlait saint Jean Chrysostome. « Mais si l'on se tait, pour livrer passage à la colère » {aux Romains, ch. xu, v. 19), ctlaissercelui qui injurie s'apaiser lui-même par son propre excès, « dans ce cas, on fait acte louable. Aussi bien est-il dit dans VÉcclésiasliqae, ch. vni (v. A) : iVenlre point en lilige avec l'homme qui s'échappe en paroles et n'apporte point du bois à son feu ». Rien n'est plus de nature, en effet, à irriter la colère de celui qui déjà s'échappe en paroles d'injures que le fait de lui répondre sur le même ton, sauf peut-être le silence méprisant et dédaigneux dont nous parlions tout à l'heure. Si, au contraire, on garde un silence de douceur et de patience, on prend un sûr moyen d'apaiser la colère injurieuse ; — à moins qu'il ne faille, pour les motifs de charité indiqués au corps de l'article, recourir à la juste et sévère répression.

Un dernier article examine le point déjà louché plusieurs fois dans les articles précédents, nolammenl dans les réponses que nous venons de lire, et qui est de savoir quelle est la source ou la cause d'où provient l'injure. Faut-il dire que l'injure vient de la coière? Saint Thomas va nous répondre.

Article IV.

Si l'injure vient de la colère?

Trois objections veulent prouver que « l'injure ne vient pas de la colère». — La première est « le texte des Proverbes, cli. xi (v. 2), disant : On eut l'orgueil, là est l'injure. Or, la colère est un vice distinct de l'orgueil. Donc l'injure ne vient pas de la colère ». — L:i reconde objection est. un autre texte des Proverbes, ch. XX (v. .V), où « il est dit : Tous les sols se Irouvenl mêlés aux injures. Or, la sottise est un vice opposé à la sagesse, ainsi fju'il a été dit i)lus liaiil (cj. \C), art. 0; tandis que la colère est opposée à la mansuétude. Donc l'injure ne vient pas de la colère ». — La troisième objection fait observer qu' « aucun pécbé n'est diminué par sa cause. Or, le pécbé d'injure est diminué s'il provient de la colère; cai- celui qui profère l'injure par baine pèclie plus grièvcmeiil fiuc celui qui injiirie sous le coup de la colère. Donc l'injuie ne vient |)as de la colère ».

L'argument seil conira en appelle à « saint (irégoire », qui « dit, au livre XWI (cb. xlv, ou wii, ou \\\i), de ses Morales, que les injures proviennent de la colère ».

Au corps de l'article, saint ïbomas répond rjue« si un même pécbé peut venir de plusieurs autres, (>n dira (•e|)endant (ju'il tire surtout son origine de celui d'où il a coutume de sortit' le plus souvent, en raison de sa proximité à la (in de ce pécbé. Or, 1 injure a une grande proximité à la (in de la colère, qui est la vengeance; car il n'est rien qui soit davantage à la portée et dans l'inclination de l'bomme en colère (jue d'injurier celui fpii en est l'objet. l']t Noilà pouif|uoi l'injure vient sni tout de la colère ».

Ij'ad priinuui déclare (juc " linjuie n'est pas ordonnée à la lin de l'orgueil, (|ui est la bauteur; et voilà poui(|uoi l'injure ne vient pas directement de l'orgueil. Toutefois, l'orgueil dispose

5o6 SOMME THÉOLOGIQUE.

à l'injure, poiiraulaiit que ceux qui s'estimenl supérieurs méprisent plus facilement les autres et leur adressent des injures » : en raison de leur arrogance, ils traitent les autres avec un souverain mépris; mais ce n'est qu'une conséquence,, non une fin directe. « Il y a aussi que les orgueilleux se mettent plus facilement en colère, tenant pour indigne tout ce qui se fait contre leur volonté ». Et, dans ce cas, l'injure vient de l'orgueil par rcntrcmise de la colère.

L'rtd secundum fait observer que « d'après Aristote, au livre YII de V Éthique {c\\. vi, n. i; de S. Th., leç. 6), l(i colère n'entend rju'imparfaltenient la raison; et, de la sorte, l'homme en colère manque de raison, en quoi il convient avecl'insensé. C'est pour cela que l'injure vient de la sottise, à cause de l'affinité que celle-ci a avec la colère ».

h'ad lertiiini se réfère encore à « Aristote », qui, « au livre II de la Rhétorique (ch. iv, n. 3i), dit que Vhomme en colère cherche à atteindre ouvertement son ennemi; ce que ne fait point », par elle-même, « la haine. Et voilà pourquoi l'injure qui implique un outrage à découvert se rapporte davantage à la colère qu'à la haine ». — Ces divers caractères des passions nous avaient été marqués tout au long dans la Prima-Secundœ, où saint Thomas en traitait en professa.

Parmi les péchés de parole qui peuvent se commettre contre le prochain et revêtir le caractère d'injustice, il en est un qui consiste à atteindre son honneur ou le respect et la révérence ([ui lui sont dus. C'est un de ceux sur lesquels on ne saurait trop attirer l'attention; car il intéresse au plus haut point l'harmonie des rapports de société que les hommes doivent avoir entre eux. L'honneur est un des biens auxquels les hommes tiennent le plus. Même le i)lus petit parmi eux, selon que sa condition le comporte, veut et doit être traité avec respect. Lui manquer d'égards en gestes ou en paroles est le blesser en ce qu'il a de plus cher. Il faut donc éviter avec le plus grand soin de rien dire ou de rien faire, en j^résence de quelqu'un, qui soit de nature à ie contrisler on à l'humilier ou à lui être pénible en quelque manière que ce puisse être. Cela ne peut être per-

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