‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 63 sur 77 · QUESTION LXXIII · texte numérisé non relu

QUESTION LXXIII

DE LV DETRACTION,

vie qu'il a déjà; puis, ladullcie, qui ^a contre l'ordre do la génération humaine par laquelle on entre dans la vie. Après cela, viennent les biens extérieurs, parmi lesquels la réputation l'emporte sur les richesses, parce qu'elle est plus près des biens spirituels : et c'est pourquoi il est dit dans les Proverbes, ch. xxir (V. i) : (n nom de lustre est ineitleur que d'abondantes richesses. Aussi bien, la détraction, selon son espèce, est un péché plus grand que le vol, moins grand cependant que l'homicide et l'adultère. Toutefois, l'ordre de gravité peut vaiicr en raison des circonstances (\m aggravent ou qui diminuent ».

— C'est là l'ordre par soi. ou en raison des objets. — Saint Thomas ajoute (juc, « (rtmc laçon accidentelle, la gra\ lié du péché se considère du côté de celui (|iii j)ècho, lequel pèche plus grièvement s'il pèche a\cc délibération que s'il le fait par faiblesse ou par inacherlance. Kl, à ce litre, les péchés de parole ont une certaine légèreté poui- autant (pi'ils proviennent d un facile mouvement de la langue, sans grande préméditation ».

— On aura remarqué l'importance de cet article pour l'appiéciation des péchés qui se commettent contre le piochain : la règle que nous a donnée saint Thomas est tout ce qu'il y a de plus profond et en même temps de plus lumineux, pour celte appréciation.

\j'ad priininn explique que ceux (|ui portent atteinte au ( In ist, en em[)èchanl la foi de ses membres, dérogent à sa divinité sur laquelle la foi s'appuie. Kl. par suite, il n"\ a pas là une simple détiaction, mais un blasphème ».

\.'(id srriindiiiii déclare (pie « l'injure est un plus grave péché (pie i;i déiraction, en ce (pi'elle iiupli(|ue un plus giand mé- |)i is du pi(M hain : de même aussi (pie la rapine est un plus gia\e |)éché que le \ol. selon (juil a été dit plu> liant ((j. (id, ait. ()). l'oulefois, l'injure n'est pas un plus grave |)éché (pie l'adiillère », comme le voulait à tort l'objection; « car la giiiNilé (le ra(lull(''re ne se mesure pas à la conjonction des corps, mais au (lésordre de la génération liiiinaine » : et l'on ne saurait trop re'eujr ce point essentiel, ({ui seul |)ermcl d'apprécier dans sa \iaie raison dernière la gia\ité du mal (pi'esl l'adultère. Quant à ce (pie disait l'objection,

5l8 SOMME TMÉOLOOIQUE.

que rinjiire cause la division où était d'abord l'union, saint Thomas fait remarquer que « celui qui commet l'injure n'est point la cause proprement dite ou efficace de l'inimitié entre ceux qui étaient unis, mais ce n'est qu'occasionnellement qu'il les divise : en ce sens que manifestant le mal d'un sujet, il sépare, autant qu'il est en lui, les autres de son amitié, bien que ceux-ci n'\ soient pas contraints par ses paroles » : ils peuvent, en effet, les mépriser, et rester fidèles à leur ami. (( C'est ainsi, du reste, que le détracteur est homicide occasionnellement, pour autant que par ses paroles il donne occasion aux autres de haïr ou de mépriser le prochain. Et c'est pour cela que dans lépître de saint Clément (à saint Jacques, ép. 1), il est dit que les dé trac leur s sont homicides, savoir occasionnellement ; car celui qui liail son frère esl homicide, ainsi qu'il est dit dans la première épître de saint Jean, ch. ni (v. i5))).

ISad lerliiim répond que « parce que In colère cherche à se venger ouvertement , comme le dit Aristote, au livre II de la Rhétorique (ch. ii, n. i ; ch. iv, n. 3i), à cause de cela, la déiraction, qui est en secret » ou à l'insu et en l'absence du sujet, « n'est point fille de la colère, comme l'injure, mais plutôt de l'envie qui s'etTorce en quelque manière que ce soit de diminuer la gloire du prochain. Il ne suit pourtant pas de là », selon que l'objection le voulait,» que la détraction soit un plus grave péché que l'injure ; parce que d'un vice moindre peut sortir un péché plus grand : c'est ainsi que de la colère », moindre que l'envie, « naît Ihomicide et aussi le blasphème », qui comptent parmi les péchés les plus graves. « La raison de ceci est que l'origine des péchés se prend selon l'inclination à la fin, qui se tire du côté de la conversion » aux choses créées ; « tandis que la gravité du péché se considère plutôt du côté de l'aversion ».

L"(/(/ (juartnm enipranle au livre des Proverbes l'explication profondément psychologique de l'aveuglement de l'esprit causé par la détraction. « Parce que l'homme se complaît dans la pensée que profère sa bouche, ainsi que le dil le livre des Proverbes, ch. XV (v. 23), de là vient que celui qui commet la détraction », parlant mal du prochain, « commence à aimer davantage et à

croire ce qu'il dit » : il se persuade aisément que le prochain dont il dit ce mal, est, en cflet, mauvais; « et, par suite, il commence à haïr davantage le prochain ; et par là même il s'éloigne davantage de la connaissance de la vérité » ; car rien n'est plus opposé à la connaissance du vrai (juc rattachement au préjugé contraire. — «Toutefois, ajoute saint Thomas, cet elTet peut être une suite aussi des autres péchés qui se rattachent à la haine du prochain » ; cl, par conséquent, il n y a pas à déclarer, de ce chef, la délraclion un péché plus grave que tous les autres, comme le concluait à tort l'ohjcction.

Nous avons vu ce qu'est le péché de délraclion, quel est son caractère et sa gravité propre. Il ne nous reste plus qu'à nous demander si celui cpii écoute la délraclion cl la tolère pèche, lui aussi, gravement. C'est l'objet de larlicle (|ui suit et qui sera le dernier de la question.

Akticle IV

Si celui qui, entendant la détraction, la tolère, pèche gravement?

Trois objections veulent prouver que «' celui cjui entend nn déiracteui' cl le tolère ne pèche point gravement ». — La picmière dit (pie « l'homme n'es! pas plus tenu à légard d'iin autre quà l'égaid de soi-même. Oi . il est louable que l'homme supporte patiemment ses détracteurs. Saint Cirégoire dit, en ellet. sur Ezrrhiel, horii. I\ : Pour rr t/iii rsl tirs bimjnrs des drlrarlrurs, de mémo, fjiie nous iir ilrrons fias inlridionncKrinrid les exciter, ajin que tes (trtraeteurs ne périsseid point : de même, ijinuut e.ltes s'excitent jxn- trur propre malice, il les faut supporter d'une âme (affale, afin d'ainjmenter [hw là noire nu'rilr. Donc queUpi un ne pèche point, s'il ne résiste pas aux tlétractions des autres •». — La seconde objection argue de ce (pi" « il est dit, dans VEcclésiasti(jue, ch. iv (v. 3o) : .\e contredites point ta parole de cérité.

020 SOMMli: THfc;OLO(nQLE.

en aucune manière. Or, quel([ucfois, celui qui commet la délraclion dit des paroles vraies, selon qu'il a été marqué plus haut (art. I, ad 3"'"). Donc il semble que l'homme n'est point toujours tenu de résister aux détractions ». — La troisième objection déclare que « nul ne doit empêcher ce qui est pour l'utilité des autres. Or, la délraclion tourne souvent à l'utilité de ceux contre qui elle est commise. Le Pape saint Pie I dit, en effet (c. VI, q. i, canonOves, appendice de (îraticn) : Parfois, la délraclion esl excitée conlre les bons afin que soie/d humiliés par elle ceux que laflallerie domestique ou la faveur du dehors avaient exaltés et portés trop haut. Donc riiomnic ne doit pas empêcher les détractions ».

L'argument sed contra est un texte de « saint Jérôme », qui « dit (ép. LU, ou II, à Xépotien) : } cille à ce que ta langue ou tes oreilles ne te démangent et que tu sois détracteur par rapport aux autres ou que tu écoutes les détracteurs ».

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle qu' « au témoignage de l'Apôtre, dans l'épître aux Ronudns, ch. i (v. 32), sont dignes de morl non pas seulement ceux qui commettent les péchés mais encore ceux qui consentent à ceux qui les commettent. Or, ceci arrive d'une double manière. D'abord, directement : lorsque quelqu'un induit quelqu'autre à pécher, ou que le péché de cet autre lui plaît. Ou aussi, indirectement : quand on ne résiste pas, alors qu'on pourrait résister; chose qui arrive parfois, non parce que le péché plaît, mais en raison de (Quelque crainte humaine. — Cela posé, nous dirons donc que si quelqu'un entend des détractions sans s'y opposer, il paraît consentir au péché du détracteur; d'ovi il suit qu'il est rendu participant de ce péché. Et si c'est lui qui induit l'autre à commettre la détraction, ou, du inoins, s'il se comi)laît dans celte délraclion en haine de celui ([ui en esl l'objet, il ne pèche pas moins que celui qui la commet; quelquefois même il pèche davantage. C'est ce qui fait dire à saint Bernaid {de la (jtnsidérfdion, liv. II, ch. xni) : Commettre la détraction ou écouter relui (jid la conunel, Je ne dirais pas facilement quelle est de ces deux clioses la plus digne de condcunnation. — Si le péché du détracteur ne plaît pas, mais qu'on omette de repousser celui qui le commet, par

Page 1