‹ Commentaire français littéral de la Somme théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 3)Chapitre 65 sur 77 · DE FA ZIZANIE · texte numérisé non relu

DE FA ZIZANIE

(.etlc qucslioii comprend doux articles :

1" Si la zizanie est un péché distinct d<> la détraction? a" Quel est, de ces deux péchés, le plus grave?

\irrici.i: I'himiih.

Si la zizanie est un péché distinct de la detraction?

Trois objections \oiiloiil punm r ((ue « la /i/;mio n'est pas un péché distinct (le In detraction ». — La prennèic en ap|)elle à « saint Isidore », (|iii « dit, an li\rc (lc< Klyinolitrfirs (liv. \, lettre S; car, en latin, le mot (pie nous traduison> ici par /.i/anie, s'écrit : sii.siirnilio : le srincnr ilr :i:(inir (en latin : siisiii-ro) se fUl du son de su fxirole : c'est i/n'en ejfjel il ne finrle jius en Jure, mais il rjUsse ses iiutts à l'oreille, pur mode de drlrorlion. ()|-, parlerd'un antre par mode de détiaclion se rattache à la detraction. Donc la zi/anie n'est pas un |)éché dislint I de la détraction n. — La seconde objection cite nn tc\lc du Lériti(/ne, ch. \i\ (v. iTi), oi'i 0 il est dit : Tti ne seras (toint relui t/ui inrriinine ru relui (jiii sème la zizanie pta-nd 1rs penitles. Or. celui fpii incrimine semble ètie la nième cIkjsc (pie celui (pii commet la détraction. Donc la /.izatnc non plus ue dillV're |)oint de la détraction ». - l,a lioisième objection ap|)(Mle nn texte de VEcrlésiastii/iie, ch. wvni (v. i.")), où « il est dit : Le .se/nenr de zizaide el l'homme t/id a dea.r Iraiffa/jes serti mamlil. ( )r, l'homme (pii a deux lanj,'ages semble ètic la même chose (|ue le détrac-

52 4 SOMME THÉOLOGIQLJE.

tour; jKiicc (}u(> le propre des détracteurs est de parler un double lang^agc, l'un (|uand ou csl absent, et Taulrc (piand on est présent. Donc le semeur de zizanie est la même ciiose que le détracteur ».

L'arg-ument sed coiilni oppose que « sur cette parole de l'Kpitre aux Roimnns, cb. i (\ . 79, 3o) : setncurs de zizanie, dé- Iraclears, la glose dit : c/iurhol leurs, seinanl la discorde parmi les amis; délracieurs , qui nient ou diminuent les biens des autres ».

Au corps de l'article, saint Tbomas nous déclare que « la zizanie et la détraction conviennent dans la matière et aussi dans la forme ou dans la manière de parler; car lune et l'autre disent du mal du procbain d'une façon occulte. Et, en raison de celte similitude, on les prend quelquefois l'une pour l'autre. Aussi bien, sur ce mot de V Ecclésiastique , ch. v (v. i(») : Qu'on ne t'appettc point semeur de zizanie, la glose explique : c'est-à-dire drtracteur. Mais elles difl'èrent dans leur but. Le détracteur, en elTet, se propose de dénigrer la réputation du procbain. Et voilà pourquoi il profère, sur le compte du procbain, ces mauvais jîropos (jui sont de nature à le diffamer ou du moins à diminuer sa réputation. Le semeur de zizanie, lui, se propose de ruiner l'amitié, comme on le voit par la glose citée (à l'argument sed contra), et par ce qui est dit au livre des Proverbes, cb. wvi (v. 20) : Enlevez le semeur de zizanie, et les querelles s'ajxtiscnt. Aussi bien le semeur de zizanie profère, sur le compte du procbain, ces cboses mauvaises qui peuvent exciter contre lui l'esprit de celui qui l'entend; selon cette parole de V Ecclésiastique, cb. \xvni (v. 11) : L'homme pécJienr trouble les and a et Jette l'ininùtié au ndlieu de ceux qui avaient ta pair ».

L'rtc/ primum l'ait obscrNci- (|ue « le semeur de zizanie, en tant qu'il dit du mal d'aulrui, est dit commettre la détraction. Toutefois, il diflère du détiacteur en ceci, qu'il ne se propose pas simplement de dire du mal, mais quoi que ce soit qui est de nature à exciter l'esprit de l'un contre l'autre, serait-ce d'ailleurs une cbosc bonne en soi, et ({ui cependant a l'apparence du mal pour autant qu'elle déplaît à celui à (jui on l'a dit ». — Un aura remarqué avec quelle finesse saint Tbomas

QUESTION LWIV. DE LA ZIZVME.

distingue ici le simple déliaeteur du semeur de zizanie; et le coté atrocement perlide de ce dernier. Nous le retrouverons encore précisé à \'(i(l Icriiniii.

\.\iii scrunduni dit (|ue « celui qui incrimine dillère du semeur de zizanie et du détracteur. Car celui-là est dit incriminer, ([ui charge publi(piement (luelcpiun d'un crime, soit en accusant, soit en reprochant et en arguant; cliose qui ne convient ni au détracteur, ni au semeur de zizanie ».

Vad fer/ in m déclare (jue « Vhoinine (iiix doux lanr/aijrs est une appellation cpii convient proprement au semeur de zizanie. Et, en eflet, l'amitié existant entre deux amis, ce sera des deux C(jtés que le semeur de zizanie s'etrorcera de hiiseï" l'amitié. Aussi l)ien, il use de (len\ langages dillérenls pour les deux, disant à l'un d\i mal de l'autre. (l'est pour cela (ju'il esl mar- (|ué dans VEcclrsiasluinr (à l'endroit (pie citait l'objection) : Ar acincar de :i:<niic cl r/ioniiiir (jid <i dcii.r binijnyes sera iiumdil ; parce (jii'il j'ellc Id diiHsion itarini un t/ranil iitvnhrr t/iu (trtiicnf la paix ». — Précisément parce (piil n'a (pi'nn hul, dixiser ceux (jui étaient unis, le semeur de zizanie se préoccupe l'oit pc«i de se contredire et de mentir : il ne règle ses paroles (pie sur relTcl de division (pi'elles doivcnl produire; et pour cela il n'envisage (jue la mentalité ou les dispositions de celui à (pii il parle, se réservant de dire à l'autre exactement le contraire selon que ses dis[)ositions le demanderonl. Nous icpi-odnirons ici, sous la forme de l'ahle qu'il lui a donnée, l'exemple t\|)i(pie et achevé de ce r(Me perfide du semeur de zizanie, tel (pie nous l'a décrit l'incomparahle obseivateur des \ ices moraux (pii a nom La Fontaine. ^ (jici sa merveilleuse fable de m l'Vigle, la Laie et la Chatte •>. On y retrouvera tous les traits cpie \'\r\\\ de nous mar(|uer saint Thomas dans cet article i)reinier, et aussi, à la lin, la conclusion anticipée de l'article suixant.

L'aiglo avait sos polits au haut tl'iui arbrr croiix;

La laio au piod : la cliatle oniio les doux; Et sans s'inrominodor, inoyonnanl ce p.irla^ro. Mères cl nourrissons iaisaicnl leur lriiM)laj,'('. I.a cliallc d«Hiuisil par sa fouil)o l'accord. l*>IIc grimpa clioz l'aigle cl lui dit : >i Notre inori

(.\u moins do nos enfants, car c'est tout un aux mères)

I\e tard(Ma possible guères.

^ o\ez vovis à nos pieds l'ouïr incessamment (;elle maudite laie, et creuser une mine? C'est pour déraciner le chêne assurément. Et de nos nourrissons attirer la ruine. L'arbre tombant, ils seront dévorés :

Qu'ils s'en tiennent pour assurés.

S'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte ». Au partir de ce lieu qu'elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit A l'endroit

Où la laie était en gésine.

« Ma bonne amie et ma voisine.

Lui dit-elle tout bas. je vous donne un avis : L'aigle, si vous sortez. Tondra sur vos petits.

Obligez moi de n'en rien dire :

Son courroux tomberait sur moi ».

Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,

La chatte en son trou se relire.

L'algie n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits; la laie encore moins :

Sottes de no pas voir que le plus grand des soins Ce doit être celui d'éviter la famine.

A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine Pour secourir les siens dedans l'occasion :

L'oiseau royal en cas de mine

La laie en cas d'irruption.

La faim détruisit tout : il ne resta personne, De la gent marcassine et de la gent aiglonne,

Qui n'allât de vie à trépas :

Grand renfort pour messieurs les chats.

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse.^ Des malheurs qui sont sortis De la boîte de Pandore Celui qu'à meilleur droit loul l'univers abhorre C'est la fourbe, à mon avis.

{Fables, Itl, vi).

Sur ce dernier mol du fabuliste, voyons, en effet, ce qu'a de particulièreiiienl odieux et détestable l'horrible vice de la fourbe uniquement employée à semer la zizanie. Saint Thomas

va nous en instruire dans larticle suivant, l'un de ceux de sa Somme l/iéoliMjujne qui oflVent, dans l'ordre de la vie lunnaine, le plus vif intérêt.

Article II.

Si la détraction est un péché plus grave que la zizanie?

Trois objections veulent prouver que « la détraction est un plus grave péché (jue la zizanie ». — La première arguë de ce que « les péchés des lèvres consistent en ce que l'hornnie dit du mal. Or, le détracteur dit du prochain les choses (jui sont purement et simplement mauvaises, parce que de là vient la perte de la réputation ou sa diminution; le semeur de zizanie, au contraire, ne s'apj)li(jue qu'à dire des choses qui ont l'apparence du mal, savoir ce (pii déplaît à celui (jui l'écoute. Donc la détraclion est un péché plus grave (pie la zizanie ». — La seconde objection fait remarciuer (|ue « celui (jui enlevé à queUju'un sa réputation, ne lui enlève pas seulement un ami mais un grand nombre; parce que chacun fuit l'amitié des personnes dont la réputation est mauvaise : et vf)ilà pourquoi il est dit contre quehpi'un, au livre 11 des PuruUixnnènes, eh. XIX (v. 2) : Ta le Unis iVamU'u' avec ceux (/ni hnïssenl le Seigneur. La zizanie, au contraire, n'enlève qu'un seul ami. Donc la détraction est un péché plus grave (pie la zizanie ». — La troisième objection apporte le texte de saint Jacques, ch. vi (v. Il), où « il est dit : Péclier jnir (létniclion contre son frère est [jécher par d/'traction contre la Loi: et, par suite, contre Dieu, qui est l'auteur de la Loi; d'où il suit encore que la détraction est un péché contre Dieu : et ces sortes de péchés sont, de tous, les plus graves. Puis donc (jue la zizanie est un péché contre le prochain, il s'ensuit (|ue le péché de la détraction est plus grave (jue le péché de la zizanie ».

L'argument .svf/ ron//Y/ est ce texte si expressif de l'Ecclcsiastujue, ch. v (v. \-) : Hien n'est plus maurais t/ue C homme (jiii a

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