QUESTION XXXI
DE CE on TOl'CHK A L'UNITÉ OU A LA PLURALITÉ KX DIP.U.
(^eltc (juestion comprend quatre articles : lO Du mot même de Trinité.
20 Si oa peut dire que le Fils est antre que le Père? 3" Si r;ippellation exclusive qui seml)le exclure Tidéc de tout autre
l>eut être jointe à un terme essentiel en Dion ? 4° Si elle peut être jointe à un terme personnel !
De ces quatre articles, ainsi que la suite de la question nous le montrera, le premier s'enquierl du mot Trinité; le second, du mot autre; le troisième du mot seul: et le quatrième aussi, mais non plus du mot a*^m/ appliqué à Dieu, il s'occupe du mot seul appliqué à telle ou telle Personne divine. — Et d'abord, du mot Trinité.
C'est lobjel de Tarlicle premier.
Article I.
S'il y a la Trinité en Dieu?
Demander « s'il y a la Trinité en Dieu »>, revient à dire : si on peut parler de trinilé en Dieu, si le mol trinité peut être usité, quand il s'agit de Dieu, selon que non seulement la raison mais même la foi nous le fait connaître. Le sens de rarticle ainsi précisé, il nous faut savoir que les objections, au nombre de cinq, veulent prouver qu'« il n'y a pas de Trinité en Dieu ». Elles sont toutes fort intéressantes et très importantes. — La première objeiiioi) observe que « tout terme appliquée Dieu, ou signifie la substance, ou signifie la relation »; il n'y a, en effet, en Dieu, que ce qui touche à la substance ou ce qui touche aux relations, et il n'y a que cela que nous puissions exprimer en
l82 SOMME THLOLOGIOUE.
parlanl tle Lui, si nous voulons rester clans la vérité. « Or, le mot Trinité ne signifie pas la substance; car il s'ensuivrait qu'on le dirait de chacune des Personnes », comme on dit de chacune d'elles la substance; et cela n'est pas : on ne dit pas du Père qu'il est la Trinité, comme on dit de Lui qu'il est Dieu. « Ce terme ne désigne pas non plus la relation, car il n'a aucunement l'aspect d'un terme relatif; il n'emporte ni ne désigne un rapport à quoi que ce soit »; c'est un terme absolu. « Donc il n'v a pas à parler de Trinité en Dieu ». — La SfHonde objection observe que « ce mot Trinitc paraît être un terme collectif; il désigne, en effet, une multitude », d'où qu'on le fasse venir, comme étymologie; (jue ce soit de Tri'um u/u'/ns-, c'esî-à-dire Viinifc dr /rois, ou que ce soit, et cette second 2 étymoîogie est plus plausible, sinon quant à l'usaî^e théologiqae, du moins (|unnt à !a physionomie du mol, — du mol frinus, trine, qui im- ]»liqiic toujours l'idée de plusieurs, parlant de multitude. « Or, un lel nom ne saurait convenir à Dieu. C'est qu'en effet, l'unité imj»li(piée par un nom collectif est la moindre » ou la plus lâche « de toutes les unités » ; ce n'est qu'une unité d'ordre. « En Dieu, au contraire, se Ijouno la plus parfaile unité. Donc le mot Tiiuilé ne saurait cciuveiiir à Dieu ». — La troisième objection dil (jue (( tout ce qui est trine est triple. Or, eu Dieu, il n'y a pas de Iriplicilé, la tri[)licité étant une espèce d'inégalité » : qui dit triple^ en effet, dil trois fois plus, et ce qui est trois fois pbis n'est ])as l'égal du reste. « Donc, il n'y a jias de Trinité en Dieu ». — La (|ualiiènie objection dit que « tout ce qui est en Dieu est dans ruiiilé de l'essence divine, Dieu élanl sou essence. Si doiu' la Triuitt' est en Dieu, elle sera dans l'unité de l'essence diviiu3; et, par suite, il y aiu'a en Dieu trois unités essentielles; ce (jui est hérétique ». — La ciiujuième objection rappelle (pi'cf en tout ce f|ui se dit de Dieu, le concret se dit de l'absti'ait : c'est ainsi (jue la Déité est Dieu et que la paternité est le Père. -Mais il ne se peut pas que la Trinité soit dite trine; il s'ensuiviait (|ue nous aurions neuf réalités en Dieu », attendu que trois fois trois font neuf; « et c'est là une » grossière « erreur. Donc, il n'y a pas à parler de Trinité en Dieu ».
L'argument sed contra se contente de citer le mot de saint
OUE-STION .\\X(. DK l'uNITÉ OU DE I,.\ PLURALITÉ EN DIEU. l8/i
Allirmasr (^daiis le syniholc <|tii [»orlc son nom), disant que « nous devons vénérer ITuilé dans la Trinité et la Trinité dans l'Unité ». Ce texte est on ne peut [dus formel, et il se trouve d'ailleurs confirmé par la pratique unanime de l'E^-lise catho- Ilijue qui nous apparaiM condensée, en ce qui est du [)(>iut qui nous occupe, dans la fête même de la Très Sainte Trinité.
Le corps de l'article est tout ce (pi'il y a de plus simple. « Ce mol Trinité, remar<pie saint Thomas, siqnifie, quand on l'appli(pie à Dieu, le nombre fixe des Pers(jnnes divines. De même donc que nous parlons de pluralité de Personnes en Dieu, de même nous pouNons parler de Trinité"; car cela même que le mot /)/Mra//7é'' signifie d'une manière indéterminée, le mot Trinité le signifie d'une manière déterminée »; il ne signifie rien autre, en effet, que les Personnes divines dont il nous dit le nombre. l\ien de plus légitime, par conséquent, et rien de plus raisonnable.
Uad primiim distingue l'étymologie du mot trinité de son acception tli(*ologi({ue. « A ne considérer que l'étymologie, ce mot paraît signifier l'unique essence des trois Personnes, selon qu'on dit Trinité comme si Ton disait triiun imitas 1 unité de trois «.Celte étymologie était celle qu'on donnait couramment dans l'Ecole à la suite de Pierre Lombard, qui lui-même l'attiibue (I" livre des Sentences, dist. 2!\) à saint Isidore. 11 semblerait, d'après cela, que le mot Trinité, en Dieu, signifie plutôt l'essence ou son unité selon qu'elle est commune aux trois Personnes. Mais cette étymologie, très viaie en théologie., en ce sens qu'elle donne une doctrine qui est en parfaite conformité avec l'enseignement théologique, ne paraît pas très fondée au point de vue grammatical. A ce point de vue, en effet, le mot Trinité s'origine du ukjI Irine; et il marque donc premièrement le nombre trois. D'ailleurs, cette autre étymologie est plus conforme à ce que saint Thomas aj)pelle ici « la propriété de ce vocable » qu'est le mot Trinité. « Selon la propriété du vocable, dit saint Thomas, ce mot signifie plutôt le nombre des Personnes en une même essence. C'est à cause de cela que nous » ne pouvons pas le dire de chacune des Personnes divines; et nous « ne disons pas », par exemple, « que le Père soit la Trinité, car II n'est pas
l8/j SOMME THÉOLOGFQUE.
les Irois Personnes. Il ne signifie pas non plus », selon la projuiélé du mot, « les relations mêmes des Personnes, mais plutni », ainsi qu'il a été dit, « le nombre des Personnes qui disent rapport, entre elles. Et voilà pourquoi, à considérer le mot, il ne (lit j)as rapport à autre chose ». Ce n'est pas un terme relatif; c'est plutôt, de physionomie, un terme absolu : non pas cju'il (lésig-ne ce qu'il y a d'absolu et de commun en Dieu, c'est-à-dire l'essence et ce qui touche à l'essence; mais s'il désig^ne les relations, ce n'est pas sous leur raison de relations : il désigne leur nombre.
Aussi bien, V(i</ secmtdnm accorde-t-il qu'en un sens le mol Trinité, même apprK|ii('' à Dieu, est un mol collectif, bien qu'en un autre sens il sedisiiiigue des termes collectifs selon qu'on les applique parmi nous, ('/est qu'en effet, remarque saint Thomas, « il y a deux choses dans le terme collectif : la pluralité des suppôts » ou des indi\ idus, « et une certaine unité consistant en un certain ordre : le peuple, par exemple, est une multitude d'hommes compris sous un certain ordre. Si donc il s'agit du premier de ces deux éléuicnls, le mot Trinité convient avec les termes collectifs » : il désigne, en effet, lui aussi, une pluralité de suppôts. « Mais s'il s'agit du second, il en diffère; parce tjue dans la divine unité, il n'y a pas seulement une unité d'ordre, mais avec cela il y a aussi l'unité d'essence ».
L'ad tertiuin n'accorde pas que tout ce qui est trine soit liiple. Il montre au contraire la différence radicale qui existe entre ces deux termes. <( Le mol Trinité se dit ». en Dieu, « d'une faron absolue : il signifie, en effet, le nombre ternaire des Personnes », c'est-à-dire que les Personnes sont au nombre de trois. « Le mot triplicité, au contraire, signifie la proportion d'inégalité, la triplicilé étant une espèce de proportion inégale, comme on le voit par Boèce dans l'Arithmétique (liv. I, ch. xxiii) » ; c'est un terme relatif: le triple se dit par rapport à un autre qui est trois fois moins. « Aussi bien » et Dieu considéré dans Punifé de sa nature n'étant, en aucune manière, moindre à Lui-même considéré dans la pluralité de ses Personnes, mais étant de tous points identique en grandeur, « il ny a pas en Dieu de triplicité; nous ne devons parler que de Trinité ». — On voit, par cet ad fer-
QUESTION XXXr. DR l/l NITl': or l»!-: \.\ l'MRALITÉ EN DIET. iSÔ
fiiirriy que le mot iripir on tii[)li('ilc ne doit pas être vulgarisé dans le langage llioologique, quand il s'agit de Dieu. Lors donc que nous le trouverons dans tels ou tels passages des Pères de rÉglise ou peut-être dans tel on lel Icxii^ lilnrgicjue (Cf. Petcau, ]i\ . VIII, ck. ix), il fandia rinlerpréler pieusement et l'entendre an sens du mot Irine on Trinilé. Du reste, saint Augustin luimt^me avait déjà fait la rfuiarqur (jue nous trouvons ici dans saint Thomas. Il dit, au T)'- livre rh' hi Tritiitc. rli. vu : « De ce (|ue Dieu est Trinité, il ne s'ensuit pas qu'on le doive tenir pour triple; car il suivrait de là, que le Père tout seul serait moindre que le Père et le Fils pris ensend)le ». Pareillement, le XP concile de Tolède déclare qu'« on ne peut pas dire ou croire que Dieu soit triple, mais Trinité ». C'est la doctrine même de saint Thomas dans cet ad tertiiim.
Uad qiiarhini est extrêmement précieux pour définir nettement le sens et la portée de ces expressions consacrées, par lesquelles, et c'était l'argument même sed contra, nous disons que l'unité est dans la Trinité et la Trinité dans l'unité en Dieu. C'est que « dans la Trinité divine nous comprenons et le nombre et les Personnes nombrées. Lors donc que nous disons la Trinité dans l'unité, nous ne mettons pas le nombre dans l'unité d'essence, comme pour dire qu'elle est trois fois une; mais ce sont les Personnes nombrées que nous met ions dans l'unité de nature, de même que les suppôts d'une iiature donnée sont dits être dans cette nalnre-là » ; avec cette dilféience que s'il sagit des suppôts d'une autre nature, ils ne sont dans cette natuie que comme dans une réalité qui n'existe pas en elle-même numériquement une, mais à l'état d'espèce réalisée seulement dans ces divers suppôts en qui elle est nimiériquemenl multiple; tandis que s'il s'agit des suppôts de la nature divine, ils existent en elle, s'identifiant à elle dans sa réalité absolument une. « En sens inverse, nous disons l'unité dans la Trinité, en la manière où la nature est dite être dans ses suppôts », sauf toujours qu'en Dieu la nature ne se divise ni ne se multiplie, mais reste absolulnenl une, existant, ainsi une de la plus absolue unité, en ses trois suppôts ou Personnes.
\Jad qulntnm explique pourquoi, tandis que nous disons que
I^n SOMME THÉOLOGIQUE.
la Délié esl Dieu et que la palernilé est le Père, nous ne disons p;is que la Trinité est Irine. C'est que « quand on dit : la Trinil'î est frine, en raison du nombre que ces termes impliquent, on signifie la multiplication du même nombre sur lui-même, allendii que le mot trine », clant un terme concret, « implique les distinctions dans les suppôts de la chose dont on le dit. Voilà pourquoi on ne peut pas dire que la Trinité soit trine. Il s'ensuivrait, en effet, si la Trinité était trine, qu'il y aurait trois suppôts ») ou personnes « de la Trinité », c'est-à-dire à qui il conviendrait d'être chacun la Ti'inité; « comme, quand nous (lisons D'eu esl L'ine, il s'ensuit qu'il y a trois suppôts » ou Personnes « de la Déilé », c'est-à-dire à cbacune desquelles Personnes il convient d'être Dieu.
Il y a donc, ainsi que nous l'a e.\[)li(pié saint Thomas, deux choses dans le mot Trinité, selon (pic nous l'appliquons à Dieu dans le langage théologique : le nombre trois et les Personnes comprises sous ce nombre. Considéré en tant qu'il précise le nombre trois, le mot Trinité, conformément à son étymologie d'ailleurs, est plutôt un terme abstrait; il s'oppose alors au mot unité, dont nous nous servons pour marquer que l'essence est une par opposition aux Personnes qui sont trois. Mais en tant qu'il implique aussi les Personnes comprises sous ce nombre, le mot Trinité, >\\n doit alors être toujours écrit avec un grand T, devient un terme substantiel et concret qui ne désigne rien autre que la vraie divinité, le vrai Dieu, alors qu'il est formellement trois Personnes. C'est en ce sens que nous célébrons la fête de la Très Sainte Trinité, et que nous disons, dans les litanies : Sainte Trinité qui êtes un seul Dieu, ayez pitié de nous.
Après le mot Trinité, désig-nant l'ensemble des Personnes divines et leur union dans la distinction ou la distinction dans l'union, considérons maintenant le mot autre qui se rapporte exclusivement à la distinction des Personnes divines entre elles.
C'est ce (jue nous allons faire à l'article suivant.
QI.KSTION X.XXI. I»i; I, IMTK OL' I>K I.A IM.I UA I.IM'. I\ DH.I . I S J
Aanci-r: II.
Si le Fils est un autre que le Père?
Cet article est fort important, non pas seulement au point de vue de la doctrine, mais aussi au point de vue sciipiuiaire et au point de vu-^ pitristique, en raison de l'usage qui est fait du mot antre dans les Ecritures et des querelles très vives que l'explication de ce mot a suscitées. — Nous avons ici quatre objections. Elles tendent à prouver que « le Fils n'est pas un autre que le Père ». — La première objection dit que « le mot autre est un terme relatif qui implique la diversité de substance. Si donc le Fils est un autre que le Père, il semble qu'il sera divers du Père, ce qui est contre saint Augustin dans le 7" livre de la Trinité (c\ï. iv), où il est dit que quand nous disons trois Personnes, nous n'entendons pas parler de diversité ». — La seconde objection voit, dans le mot autre, incluse l'idée de différence. « Tous ceux qui sont autres entre eux, diffr'reut entre eux d'une certaine manière. Si donc le Fils est autre par rapport au Père, il s'ensuit qu'il différera du Père. Et cela même est contre saint Ambroise dans son i^"" livre de la Foi (ch. 11), où il est dit : Le Père et le Fils sont un par la diversité, et il n'y a là ni différence de substance, ni aucune diversité ». — La troisième objection v voit une certaine extranéilé. « Le mot étranger, en effet (dans la langue latine, aliénas), vient du mot autre, alius. Or, on ne peut pas dire que le Fils soit étranger au Père. Saint Hilaire dit, en effet, dans son 7® livre de la Trinité (num. Sqj, tpie pai mi les Personnes dinines, rien n'est divers, rien nest étranger, rien n'est séparabir ». — La quatrième objection rapproche l'expression un autre ialius, au masculin) du mot antre ialiud, au neutre) : « un autre (alius) et autre (aliud) si^niticnt la même chose; ils ne diffèrent que par le genre »>, l'un étant masculin et l'autre neutre. « Si donc le Fils est un autre que le Pèie^ il semble s'ensuivre que le Fils sera autre ({ue le Père »; et ceci est rejeté par tous.
L'argument sed contra est un texte du livre de la Foi à
Pierre^ qu'on altribuait à saint Augustin, du temps de saint Thomas, el qui esl de saint Fulg-ence, évêque de Ruspe. Il est (lit. au chapitre premier : « // n'y a (juune essence /jonr le Père, pour le Fils et pour le Saint-Esprit, clans lacjuellc le Père n'est pas autre, bien que personnellement le Père soit un autre, et le Fils un autre, et le Saint-Esprit un autre ». — Le IV^ concile de Lalran devait dire aussi plus tard (en i2i5), par mode de définition : Bien c/ue If Père soit un autre, et le Fils un autre, et le Saint-Esprit un autre, ils ne sont pas autre (autre chose); mais ce c/u'est le Père, le Fils l'est et aussi le Saint-Esprit, la même chose absolument (Denzinger, n. 358). — Ces textes si formels et si précis ne faisaient que traduire le mol de Notre-Seigiiour dans rÉvan^^ile (saint Jean, ch. xiv, v. i6) : Je prierai le Père et II vous enverra un autre Paraclef. ïl avait dit aussi (en saint Jean, ch. x, v. 3o) : .1/0/ et le Père nous sommes un ; el dans ce mol se trouve contenue toute la doctrine exprimée par saint Fulgence et par le concile de Latran. Dès là (pie le Christ, parlant de son Père et de Lui, dit : Nous sommes, Il marque leur distinction personnelle, d'où il suit qu'ils sont un autre cl un autre; et dès là qu'il dit un, Il marque qu'ils ne sont pas autre chose, mais la même réalité substantielle.
Au (lélxU du corps de l'article, saint Thomas nous donne une règle de prudence tout à fait admirable et qu'on ne saurait trop méditer. « Parce que, nous dit-il, des paroles proférées désordonnémenl naissent les hérésies, ainsi (|ue nous en avertit saint Jérôme (Cf. le Maître des Sentences, IV'' livre, dist. i3), à cause de cela, quand nous parlons de la Trinité, il le faut faire avec précaution el modestie; car, ainsi que le dil saint Augustin, dans le P"" livre (le la Tiinité (ch. m), nulle part ailleurs on n'erre de façon plus périlleuse, nulle part on ne cherche avec plus de peine, nulle part on ne trouve avec plus de fruit. Or. dans ce que nous (lisons au sujet de la Trinité, il y a deux erreurs opposées que nous devons éviter, nous avan(;ant prudemment entre les deux : l'erreur d'Arius qui affirme, avec la Trinité des personnes, la trinilé des substances., et l'erreur de Sabellius qui affirme, avec l'unité d'essence, l'unité de personne ».
îjUi::sriuN xwi. — - di: i/iimii, (»i di: la I'i.ck ai.i i T: i:.\ hii;i'. iS()
« Pour éviltM- iloiic reireur d'Arius, ikjus devons ('■(miIim-, quand il s'a;îil de Dieu, les lernies de dirersifé et de diffri-riur, de peur d'eidever rntiilé d'essenee ; mais nous pouvons nous servir du mol (lishtidioti. à cause de l'opitosilion relative. Par consé(juenl, si (juel(|ne pari, dans (piehiue écril aullienTaïue, nous trouvons » metilioniu'e « la diNcrsilé ou la différenrc des Personnes, on y preiul la di\ersil('' ou la dilTérence [)Our la distinction. — De nKMiie, pour ne [)as nuire à la simplicité de la divine essence, nous devons éviter les mois séparalion et cliui' sion qui porlent sur un tout et des parties; — afin de ne pas nuire à l'égalilé, il faut éviter le mot disparité: — afin de ne [)as nuire à la ressemblance, les mots éfranf//'rs et dissemblables : saint Ambroise nous dit, en effet, au r' li\ie de la Foi (cli. ii), que dans le Père et dans le Fils il nij a pas de dissemblance, m.ais une même divinité; et d'après saint Hilairc, ainsi qu'il a été dit (à l'objection 3*^), // n'y a rien en Dieu d'étranger, rien de sépnrable n. — Voilà pour l'erreur d'Arius.
(• Pour l'erreur de Sabellius, nous devons, afin de n'y pas tomber, laisser le mot de singularité; car ce serait compromet- Ire la commuuicabililé de l'essence divine. C'est dans ce sens que saint Hilaire, au 7*= livre de la Trinité (n'^ 39) dit (\\\ affirmer du Père et du Fils qu'ils sont un Dieu singulier est un sacrilège ». Nous voyons, par là, combien nous avons eu raison de faire loutes nos réseives au sujet de Punique subsislence en Dieu; car subsistant et singulier peuvent facilement être pris l'un pour l'autre et entraînent aisément la note d'incommunicable. — « Nous devons aussi éviter le mot unique, pour ne pas nuire au nombre des Personnes ». Aussi bien saint Hilaire, dans le même livre précité (n° 38), dit-il que nous excluons de Dieu le 'Oiicrpt de singulier et d'unique. Nous disons cependant le Fils unique, parce qu'il n'y a pas plusieurs Fils en Dieu » ; ils ne sont pas plusieurs à être Fils, en Dieu, comme ils sont plusieurs à être Dieu; et c'est pourquoi, bien que nous parlions de /^iV* ««tque en Dieu, « nous ne parlons cependant pas de Dieu unique, parce que la divinité est commune à plusieurs ». Ainsi donc, il n'est pas à propos de dire en parlant du Dieu que la foi nous révèle, (ju'll est un Dieu unique. El nous voyons, par là encore,
190 SOMME THÉOLOGIQL'E.
si le P. Janssens avait raison de faire remarquer au P. Billof, que le mot Dieu n'a pas tout à fait le même sens pour le chrétien éclairé de la foi et pour le philosophe qui n'a que sa raison ; car le philosophe n'aurait aucune peine à parler d'un Dieu unique. — « Nous ne devons pas non plus user du mot confus pour ne pas enlever parmi les Personnes l'ordre de nature » ; car ce n'est pas au même titre que la nainre est dans le Père et qu'elle est dans le Fils ou dans le Saint-Esprit : dans le Père, en effet, elle existe comme n'étant pas re<;ue d'un autre, tandis qu'elle existe dans le Fils comme étant reçue du Père, et dans le Saint-Esprit comme étant reçue du Père et du Fils. « C'est pour cela que saint Amhroise dit, au i«' livre de la Foi (ch.ii) : ni ce qui est un nest confus, ni ce qui est sfins différence ne peut être multiple. — Nous devons éviter encore le mot solitaire, pour ne pas compromettre le divin commerce des trois augustes Personnes de la Très Sainte Trinité : ne tollatur, dit admirablement saint Thomas, consortium frium Personaruni » ; et il s'appuie ici encore sur l'autorité de « saint Hilaire disant au 4® livre de la Trinité (n° 18) : Pour nous, nous confessons un Dieu qui n'est ni solitaire ni divers ».
Retenons cette doctrine et le beau mot si riche en aperçus éblouissants sur la vie intime de Dieu que vient de nous dire saint Thomas. Notre Dieu n'est pas un Dieu solitaire, constituant une Personne unique qui jouirait, dans l'isolement de sa nature infinie, d'un bonheur que nul autre ne pourrait goûter au même titre que Lui. Ils sont trois à avoir la même nature, à goûter le même bonheur, à jouir de leur commune et infinie béatitude. Ils se voient et se connaissent d'une même connaissance; ils s'aiment d'un même amour. Mais ils sont trois à voir et à connaître; trois à aimer; trois à tenir conseil; trois à ordonner en eux et de toute éternité le plan de toutes choses ; trois à créer dans le temps ; tiois à gouverner le monde sorti du néant par leur conimune puissance ; trois à jouir de leur même œuvre et à recevoir les louanges des élus dans le ciel et des croyants sur la terre; trois qui vivent ensemble, séparés par leur nature de tout ce qui n'est pas eux, mais n'ayant, entre eux, aucune différence, aucune diversité, aucune dissemblance, for-
(tirsTioN WM. — i)i; I, I \iii: ou de la pi.i'rai.itk i;n dicii. |()i
iiKinl mit' vraie sûci('lr onsombic, et quelle sociélé! Ircjis doiil cliacim csl rinliiii t'I i|ni tous Irois ont (oiijours, dans un seul cl même acte, les mèiues \ u(vs, les mêmes pensées, les mêmes utloctions, la même vit*. Voilà notre Dieu qui n'est pas un Dieu uni- (|ui\ mais un et lrt)is tout cnsemhle, ni un Dieu solitaire, mais iMi '|ui règne élernelleinenl le tli\in consortium des trois auijustes Personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit !
Saint Thomas, à la fin du corps de l'aiticle et après avoir, dans ce qui précède, formulé d'une manière si nette les règles du langage catholique en it> tjni ttniche à la distinction des Personnes sans nuire à l'unité de nature en Dieu, rt'pond directement au sujet du mot autre. Il nous avertit que « ce mot. pris au masculin (en latin alius, nous diiions en frant-ais un autre) n'implique pas d'autre distinction que celle des suppcjts » ou des Personnes. « Dès lors, nous pouvons parfaitement dire que le Fils est un autre que le Père\ Il est, en effet, un autre suppôt de la nature divine, comme II est une autre personne et une autre hypostase ». Mais à prendre le mot autre dans un sens neutre (en latin, aliud), nous ne pourrions pas dire que le Fils est autre que le Père; car cela voudrait dire qu'il y a dans le Fils quelque chose qui n'est pas dans le Père, ce qui est absolument faux.
Lad primum explique pourquoi nous pouvons employer le mot autre au sens qu'il a été dit (dans le sens d'un autre), sans que nous puissions parler de diversité. C'est que le mot « un autre, parce qu'il est comme un certain nom particulier, se prend du côté du suppôt » ou de l'individu et de la personne; « aussi bien, il suffit, pour en constituer la notion, qu'il y ait distinction de la substance qui csl l'hyposlase ou la personne. La diversité, au contraire, requiert la distinction de la substance qui est l'essence; et voilà pourquoi nous ne pouvons pas dire que le Fils est divers du Père, bien qu'il soit un autre » que le Père.
Uad secunduni répond, au sujet du mot différent, que « la différence suppose une distinction de la forme » et par suite multiplicité de nature. « Or, en Dieu, il n'y a qu'une seule forme » et qu'une seule nature, ainsi qu'on le voit par l'Épilre aux Philippiens, ch. ii i v. 6), où il est dit, en parlant du
fc)2 SOMME THi:oLO(;iorR.
Christ, qu'il était dans ta forme de Dieu. Par conséqiienl, le mot différenee ne convionl pas propremonl on Dieu, selon que le noie le texte de saint Ambroise cité dans l'objertion ». — Saint Thomas ajoute que « cependant saint Jean Damascène {de la Foi orthodoxe, liv. III, ch. v), use du mot diiïérence pour les Personnes divines, selon que la propriété relative », telle que la paternité ou la filiation, '( est signifiée par mode de fi^rme ; et c'est ainsi qu'il dit que les hypostases ne diflèrcnt pas l'une c'e l'autre selon la substance, mais selon leurs proprii'lés déterminées. Et dans ce cas, la différence est prise dans le sens de la distinction, ainsi qu'il a été dit » (au corps de l'itrlicle).
Vad tertium explique que « le mot éfranr/er (en latin alicnus) suppose la distance et la dissemblance; ce que n'entraîne pas le mot un autre (alius). Et c'est pourquoi nous disons que le Fils est un autre que le Père; mais nous ne disons pas qu'il soit étranger ».
Uad quartum est (oTl intéressant au point de vue grammatical. Saint Thomas y observe que « le genre neutre est quelque chose » d'indécis et « de non formé, tandis que le genre masculin et aussi le genre l'éminin sont quehjue chose de formé et de distinct. C'est pour cela qu'on désigne très à propos l'essence commune par le genre neutre, et par le masculin ou par le féminin ce qui est un suppôt déterminé dans la nature commune. Aussi bien, même parmi les choses humaines, si on demande : quel est cet Itomme? on répond : Sacrale, qui est un nom de suppôt; et si Ton demande : qu'est cet individu? on ré])ond : un animal raisonnable et mortel », qui est la définition de la nature humaine. « Puis donc qu'en Dieu la distinction est selon les Personnes et non selon l'essence, nous disons que le Père est un autre {alius, au masculin) que le Fils, mais nous ne disons pas qu'il soit autre {aliud, au neutre) ; et en sens inverse, nous disons qu'ils sont un {unum, au neutre), mais nous ne disons pas qu'ils ne soient qu'w/i {unus, au masculin) » : ils sont un, mais ils ne sont pas qu'un; ils sont un, c'est-à-dire une même nature indivise et indistincte; mais ils ne sont pas qu'un, attendu qu'ils sont trois, distincts comme suppôts et comme personnes, dans la même et unique nature.
QUESTION .wxi. — DR i/rNiTi'; 01' i»i; i.A l'i.i nM-tii' i:n inF.r. iq3 Que le Fils soit un autre que le i^ère, et le Saiiil Es[)iil \in autre que le Père et que le Fils, la chose est loul à f;iil certaine, e( nous la pouvons affirnior sans crainte; car, iilfirnicr cela n'est lien autre f|ue reconnaître et affirmer la dislinclion très n'-elle qui existe entre les Personnes divines. Mus là doit s'arrc- Icr l'expression et la formule de notre pensée fiiiand il s'agit de Dieu. Tout autre terme qui impliquerait, à un dei^ré qnciconfpie, une diversité de nature entre les Personnes divines, doit être absolument exclu. — Que penser maintenant du mot seul, soit qu'on le joigne à un des termes qui désignent l'essence, soit qu'on lejoiyfuo à un des termes qui désignent les Personnes. — Et d'abord, si on le joint à un des termes qui désignent l'essence.
Article III.
Si la diction exclusive « seul » peut être jointe à un terme essentiel en Dieu?
Trois objections vctilciil prouver que « la diclioii exclusive seul ne peut pas se joindre à un terme essentiel en Dieu » : {|ne, par exemple, nous ne pouvons pas dire Dieu seul. — La j)remière est une parole d'Arislote disant, au II" livre des Sophis' mes (ch. m; Did. liv. uniq., ch. xxii, n. 4)» que « relui-là est seul qui n'est pas avec un autre. Or, Dieu est avec les anges et les âmes des saints. Donc nous ne pouvons pas dire, en parlant de Lui, Dieu seul ». — La seconde objection observe que « tout ce qui s'adjoint à un terme essentiel en Dieu peut se dire de chacune des Personnes prise à part et de toutes prises ensemble. De ce que, en effet, nous pouvons » joindre au mot essentiel D eu l'attribut snf/e et « dire Dieu sage., nous pouvons dire aussi : le Père est un Dieu saye; de même : la Trinité est un Dieu sarje. Or, saint Augustin, dans le 7'' livre de la Trinité (ch. ix), dit qu il faut considérer le sentiment qui dit que le Père n'est pas le vrai Dieu seul n. Voilà donc le mot seul 'p'ml à Dieu, que saint Augustin ne veut pas qu'on dise du Père. « Par conséquent » et en vertu de la règle précit(''e, (( il ne nous est pas permis de dire Dieu seul >>. — La troisième objection pose un
De la Trinilc. i3
ig4 SOMME THIÎOLOGIQUK.
dilemme. « Si cette diction seul s'adjoint à un terme essenlicl, ou bien ce sera par rapport à un attribut personnel, ou bien par rapport à un attribut essentiel. Si c'est par rapport à un attribut personnel, comme, par exemple, si vous dites : seul Dieu est Père, la proposition est fausse », car il n'y a pos que Dieu à être père : « l'homme aussi est père. Si c'est par rapport à un attribut essentiel, comme si vous dites : seul Dieu crce^ à supposer que celte proposition soit vraie, il s'ensuivra que celte autre aussi sera vraie : seul le Père crée, attendu que tout ce qui se dit de Dieu peut se dire du Père. Or, celle seconde proposition est fausse, parce ([ue le Fils aussi est créateur. Il n'est donc pas possible que celle diction seul s'adjoigne en Dieu à un terme essentiel ».
L'argument sed contra, absolument péremptoire, est le mot de saint Paul dans sa première Epître à Timothée, ch. i (v. 17) : Au Roi des siècles, immortel, invisible, seul Dieu, honneur et rjloîre dans les siècles des siècles.
Au corps de l'article, saint Thomas nous prévient que « celle diction seul se peut prendre comme catcgorimatique ou comme syncatégorimalique. On appelle diction catcgorimatique celle qui attribue d'une façon absolue la chose signifiée à un suppôt donné, comme, par exemple, blanc à homme, quand on dit : homme blanc. Si donc on entend ainsi cette diction seul, elle ne peut en aucune manière être jointe à quelque terme que ce soit en Dieu, parce qu'elle affirmerait la solitude du terme auquel on la joindrait; et il s'ensuivrait que Dieu est solitaire; ce qui est » expressément « contre ce que nous avons dit à l'article précédent ». Mais nous avons dit que le mot ou la diction seul pouvait se prendre aussi comme syncatégorimatique. Et « on appelle diction syncatégorimatique celle qui implique l'ordre de l'altribut au sujet », limitant l'attribut à tel sujet ou l'étendant à telle catégorie de sujets, « comme sont les dictions tout, nul et aussi la diction seul, qui exclut tout autre suppôt du partage de l'attribut. C'est ainsi que lorsqu'on dit : seul Socrate écrit, on n'entend pas affirmer que Socrate soit solitaire, mais que nul autre ne participe avec lui au fait d'écrire, bien que peut-êîro une foule d'autres soient en ce moment avec lui. A
ouFSTrox wvr. -- de '.'[-N-iTr; on de la pi.i-rm.itk r\ Din-. M).") enfcnd.'o niiisi !.• nv:»» iv//, ncn n'empt'c'.i»' de 1 adjoindre à un ferme essentiel en Dieu, selo^ qu'on exclut tout rc qui n'est pas Dieu de lo parlicipalion à l'attribut; comme si nous disons : sriil Dieu est élernpl, j>arce qv-e rien en dehors de Dieu n'est éternel ». En deux mots, nous ne pouvons pas dire que Dieu est seul; mais nous pouvons dire que Dieu seul est ou fait telle chose.
Ua.d primnm est ravissant. Saint Thomas nous y apprend que si nous ne pouvons pas dire que Dieu est seul, au sens caféî^oréma'ique du mot seuf. ce n'est pas, comme semblait le croire l'objection, en raison do la compagnie des anges et des saints. « Bien que les ang:cs et les âmes des saints soient toujours avec Dieu, nous dit saint Thomas, cependant s'il n'y avait pas la pluralité des Personnes en Dieu, il s'ensuivrait que Dieu serait seul ou solitaire. C'est qu'en effet », remarque le saint Docteur, ce n'est pas toute compagnie qui peut exclure la solitude; il faut la compagnie d'êtres de même nature. « L'association d'un être qui est d'une nature étrangère n'enlève pas la solitude : l'homme a beau se trouver au milieu de plantes nombreuses et de fleurs ou même d'animaux domestiques, dans sou jardin; il n'en esr, pas moins seul », s'il ne se trouve, à oôté de lui, un être qui sa ', avec lui de même nature, un être humain comme lui. La c'é!icieuse remarque! et elle est de saint 1 homas. v( De même, conclut le saint Docteur, Dieu fût resté seul et solitaire, milg-ré la compagnie des anges et des saints, s'il ne s'était trouvé plusieurs Personnes divines au sein même de la divinité. Dofic, la compagnie des anges et des saints n'exclut pas la solitude absolue en Dieu; combien moins peut-elle exclure la solitude relative et par comparaison à tel ou tel attribut ». Cette compagnie ne ferait pas que Dieu ne fût seul, si de par ailleurs il n'y avait en Lui les trois Personnes divines; à plus forte raison ne fera-t-elle pas que Dieu ne soit le seul à être ou à faire telle chose.
L'ad secundani remarque que « cette diction seul, à proprement parler, ne se tient pas du côté de l'allribut qui est pris par mode de forme : elle regarde le suppôt, en ce sens qu'elle exclut tout autre suppôt de ce à quoi elle est jointe ». Le mot seul fi'affecte pas l'attribut ; il affecte le sujet; il signifie que l'allribut
iqf» SOMME TIlKOLOfilOIT,.
ne peut convenir à un autre qu'au sujet. 11 n'en est pas de mémo du mot « seulement. » Cet « adverbe, <''lanl exclusif, peut porter soit sur le sujet soit sur l'atlrihut. Nous pouvons dire, en elîet : seuh'ment Sacrale court, c'est-à-dire : /i/i et pas un autre; et : S'ocra fe court seulement, c'est-à-dire : ne fait rien autre chose. Ou voit, par là, qu'à proprement parler, on ne peut pas dire : Le Père est seul Dieu; ou : La Trinité est seule Dieu », parce (jue le mot seul affectant le sujet, ainsi qu'il a été dit, cela reviendrait à dire que la divinité ne con%ient qu'au Père ou à la Trinité; ce qui est faux, car la divinité convient aussi au Fils et au Saint-Esprit; — « à moins (jue peut-être du côté de rattril)nt ne soit comprise une certaine réduplication; et le sens serait alors : La Trinité est le Dieu qui seul est Dieu ; et d'après cela pourrait être vraie aussi cette proposition : le Père est le Dieu qui est le seul /);>;/: dans ce cas, le pronom relatif référerait l'attribut et non le suppôt » : le sens serait que dans le Père ou dans la Trinité se trouve la nature divine qui seule est vraiment la nature divine. — « Quant à saint Aug"ustin disant que le Père n'est pas le seul Dieu, mais que c'est la Trinité qui est le seul Dieu, il parle de façon expositive » ou par mode d'explication; « comme s'il disait que lorsqu'on dit (et c'est le mot de saint Paul que nous avons vu dans l'argument sed contra) : Au fiai (les siècles, invisible, seul Dieu, ceci ne doit pas s'entendre de la Personne du Père, mais de toute la Trinité ».
Ce texte de saint Augustin auquel répond ici saint Thomas ei que l'objection ne citait qu'en partie, mérite d'être rappoilé en entier, soit pour comprendre l'objection, soit pour saisir hi réponse. Voici les paroles de saint Augustin : « Et parce que nous avons montré comment on peut dire /e seul Père,, parce qu'il n'y a que Lui à être Père en Dieu, il faut considérer le sentiment qui dit que le seul vrai Dieu n'est pas le Père seul, mais le Père et le Fils et l'Esprit-Saint. Si quelqu'un, en effet, demande : le Père seul est-Il Dieu? comment répondre f|u'll ne l'est pas; à moins peut-être de dire ainsi : que, sans doute, le Père est Dieu, mais qu'il n'est pas le seul Dieu ; que le seul Dieu est le Père, le Fils et l'Esprit-Saint ». Comme il est aisé de s'en convaincre par cette citation intégrale, ce qui embarrassait saint
oL'DSTioN x.wi. — ni: i, rxiTi'; on \n: la i'm h.vlitk; en dieu. 197
Auguslin, c'élail le mol seul ;ij»plirjué à l'une des Personnes divines et portant plus on moins sur l'essence on les aliiihnis essentiels. Comment répondre à celle (piestion : le Père seul esl-II Dien ? Si on répond qu'il ne 1 esl pas, c'est faux; carie l^ère est Dieu, même à le considiiier dans sa seule l^eisonne; non seulement, en etTel, Il est Dien avec le Fils et le Sainl-Espril, mais même à Lui loul seul, si on peut ainsi s'exprimer, Il est Dieu ; c'est-à-dire (pi'on n'a j)as, [)Our pouvoir dire de Lui rju'II est Dieu, à le considérer uni an Fils et à l'Esprit-Saint; Il l'est avec eux, sans doute, mais aussi à Lui tout seul. Donc, à celte (piestion :. le Père seul est-Il Dieu, on ne peut pas, semble-t-il, i(''j)()iidre par la négative. D'autre part, si on répond par raffirmative, il va s'ensuivre, semble-t-il aussi, que le Père seul est Dieu; et dire que le Père seul esl Dieu n'est-ce pas dire qu'il n'y a que Lui à être Dieu? ce qui est manifestement faux, puisque le Fils aussi et l'Espiit-Saint et la Trinité tout enlière peuvent et doivent être ap[)elés Dieu.
C'est pour résouilre ciMle difficulté que saint Thomas nous a donné, dans celte ré[)oiise ad secundum, les explications que nous avons vues. Il ramène la question à celte aulrtî formule : le Père est-Il seul Dieu? Et il fait remarcpier ([iie le mol seul a pour mission d'exclure de la parlieipaiioii à la qualité ou à la forme, à la nature, marquée par rallrihut, tout autre suppôt ou sujet que le sujet de la phrase. Par conséquent, diie (jiie le Père est seul Dieu, c'est dire, à prendre les termes dans leur accej»tion normale, qu'il n'y a pas d'autre suppôt ou d'autre personne que le Père à être Dieu; et ceci, nous l'avons dit, est tout à fait faux. Il n'en serait [)as de même, si à la place du mot seul, nous avions l'adverbt: seulement ; car l'adverbe ne porte pas que sur le suppôt, il porte aussi sur l'attribut; et alors, dire que le Père est seulement Dieu, reviendrait à dire que le Père n'est rien autre t//ii' Dieu ; ce ([ui esl litul à fait wài. Si, au couliaire, on disait : le Père seulement esl Dieu, en voulant entendre qu'/7 n'y a que le Père à être Dieu, e'esl-à-dire, en faisant porter l'adverbe seulement non pas sur l'ail ribut mais sur le sujet, le sens reviendrait au même que dans le premiei' cas où nous avions le mol seul; et la proposition serait fausse. — Il n'y aurait qu'une
hypotlièse où l'on pourrait garder la propositioii avec le mol seul, et dire : le Père est seul Dieu; ce soail de soiis-enlcndre une proposition incidente qui ferait pc«rier le mol seul non plus sur la Personne du Père mais sur la nature divine, et îa proposition complète serait alors : le Père est ce Dieu qui seul est Dieu. Mais il faut avouer que la phrase serait par trop elliptique et peu correcte ; elle ne sciaii ^uére accepuble, du moins dans noire langue.
Nous venons de préciser la répjnse ae saint ThOinas a lu formule ou à la question posée pur saint Auguslin daus bon texte, en moditiant légèrement la formule de cells qoeslioài. — Que si nous laissons la formule telle que la donnaii saint Auguslin : le Père seul est-Il Dieu? il faudrait répondre que satis doute le Père est Dieu: que même le Père seul est Diea, si par le mol seul ']o'inl au mot Père on n'entend pas affirmer qu7/ est le seul à être Dieu, mais seulement que, nicins considéré en Lui-même et pris à part, sans le considérer uni at' Fils et à i tsprit-Sainl, // e^t Dieu. Il faudrait répondre nori, s' pa<' le mol suat io'nii au mot Père on entendait affirmer qu il n'y a que It Père à être Dieu ; ou qu'.'I n'y a que Lut dont on puisse dire qu'ïî est le seui Dieu. C'est qu'tn i.'ftet, remarque sai.it Augustin, et sa-nt Thomas observe que c'est surtout cela que saïiït Augvisiin a voulu mettre en lumière, c'est aux trois^ au Père, au Fiis et au Suint- Esprit, qu'il convient d'être le seui Dieu. — iSouj reti^mbons ici dans l'acception du mot seul au sens syncalégorimauq je dotic il a été parlé au corps de l'article.
L'ad tertium accorde que « le mol seul se ptui joindi'e a un terme essentiel de l'une et de l'autre manière », ou dans les deux sens, dont j)arlail l'objection : et par rappûrl à un allrlbul personnel, et par rapport à un attribut essentiel. — « Ea effet, celle proposition : Seul Dieu est Père, se peut prendre d'une double manière. Ou bien le mot Pè/e y signitie la Personne du Père; et alors elle est vraie; car il n'y a aucun homîne », id aucune créature, « à èlre celle Personne » : seul Ûïeu est ia Per'^onne du Père. « Ou bien ce mot n'y signifie que la seule relalioii » de palemilé, le mot Père n'étant par pris pour la Personne da Père, niais pour tout père er. général; « et dans ce cas, la proposilion
QUESTION NX XI. — DE l'uNITÉ OU Dt: l.\ PLURALITÉ EN DIKI. I(|()
(>s( fausse ; car la relation rie palernilé se trouve plus qu'en Dieu, bien qu'elle ne soit pas dans la créature et en Dieu d'une façon iinivoque ». En français, l'équivoque n'est plus aussi facile; car, dans le premier cas, nous dirions : seul Dieu est le Père; et dans le second : seul Dieu est Père. — « De incnie », continue Vcul fertium, pour la proposition où le mot son/ dirait rapport à un attribut essentiel; [»ar oxemiile, « si l'on disait : Dieu seul crée; cette proposition est vraie », car nul en dehors de Dieu ne peut créer. « Et il ne s'ensuit pas cependant, comme le voulait l'objection, qu'on puisse conclure : donc seul le Père crée », sous prétexte que tout ce ({u'on peut dire de Dieu j»eut se dire du Père ; (( parce que, comme l'exprupient les logiciens, tout terme exclusif immobilise le terme auquel on l'adjoint, de telle sorte qu'on ne puisse pas faire application de ce qu'on dit à tel ou tel suppôt compris sous ce terme. C'est ainsi qu'on ne peut pas dire : seul l'homme est un animal raisonnable ; donc seul Sacrale est un animal raisonnable ». Le mot seul reste immobilisé autour du sujet lionnre; on ne peut pas le joindre à l'un quelconque des supjiôls compris sous ce terme, pour lui appliquer l'attribut qu'on vient de dire du mot homme joint à ce même mot seul.
Nous venons de voir en quel cas le mol seul pouvait se joindre en Dieu à un terme essentiel. — Il nous faut examiner maintenant s'il peut se joindre aussi à un terme personnel.
Article IV.
Si la diction exclusive peut se joindre à un terme pereonnel T
Quatre objections veulent prouver que « la diction exclusive peut se joindre à un terme personnel, même si l'attribut est commun », et (pi'on pourrait dire, par exemple : Seul le Père crée. — La première cite la parole du Christ qui, « parlant au Père, dit, en saint Jean, chapitre xvii (v. 3) : afin qu'ils vous connaissent, vous, le seul vrai Dieu ; d'où il suit que seul le Père est le vrai Dieu ». — La seconde (jl)jeclion cite cette autre parole du
200 SOMME ÏHÉOLGGIQOE.
Christ, « en saiiil Malliien, chapitre xi (v. -jy) : Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père: ce qui est comme s'il disait : Seirl le Père connaît le Fils. Or, connaître le Fils est un attribut connnuu » en Dieu. « Donc ici encore nous avons la même conclusion » : que le mol seul peut se joindre à un terme personnel en Dieu, uKMue si l'attribut est commun. — La troisième objection raisonne comme il suit : « La diction exclusive n'exckit pas ce qui est intrinsè(pie au concept du terme auquel on l'adjoint ; c'est ainsi qu'elle n'exclut ni la partie, ni Tuniversel. On ne peut pas dire, en elTel : seul Socrate est blanc; donc sa main nest pas blanche: ou : do/tr l'homme n'est pas blanc. Or », en Dieu, (( une l^ersonne rentre dans le concept de l'autre, comme le Père dans le concept du Fils, et vice versa. Par conséquent, de ce qu'on dit : seul le Père est Dieu, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas e>:clus ». — La quatrième objection apporte l'autorité de (( l'Fulise » dans le Gloria, où elle « chante : Vous, seul Très-Uaiii, Jéaus-Christ ».
L'argument sed contra dit que « cette expression : seul le Père est Dieu, renferme deux affirmations ; savoir : le Père est Dieu; et : ///// autre (jue le Père nest Dieu. Or, cette seconde affirmalion est fausse; car le Fils, qui est un autre que le Père, est Dieu. Donc, cette autre aussi est fausse : seul le Père est Dieu. Et il en faut dire autant de toute proposition sendjlable ». Bien que celte formule : seul le Père est Dieu, puisse avoir un sens vrai, ainsi que nous l'avons vu à Vad secunduin de l'article précédent, ' comme cependant elle a aussi, et d'une manière plus obvie, un sens faux^ elle doit, en fait, être rejetée et tenue pour fausse. C'est d'ailleurs ce que saint Thomas va nous expliquer, encore plus netlemenl au corps de l'article.
Il nous avertit que « lorsque nous disons : seul le Père est Dieu, cette proposition peut avoir des sens multiples. Si, en eTet, le mot seul sig^nifie la solitude autour du Père, et qu'on le pjcnne d'une façon catégorimslique », c'est-à-dire d'une façon absolue, « la proposition est Ic.sse »; car alors elle reviendrait à dire que le Père est seul. « Si on prend ce mot d'une façon syncalé'^orimatique » et selon ([ii'il dit un ordre à un attribut, à une forme qu'il a pour but d'exclure, « il peut encore avoir plu-