‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 4)Chapitre 17 sur 40 · QUESTION XXXIII. DE LA PERSONNE DU PERE · texte numérisé non relu

QUESTION XXXIII. DE LA PERSONNE DU PERE

retourner l'objection et dire que « cela niènie qu'en Dieu la distinction de rengendré par rajjport à celui qui l'eng^endre n'esi que par la seule relation », Idin d'iiilirnicr « la vérité de la génération et de la paternité, s'y rattache » et la met en un jour tout nouveau.

Le nom de Père convient, en Dieu, à l'une des Personnes et en marque le caractère absolument distinclif ; il en est le nom jiropre. Il lui convient par excellence, au point que tout autre qui [tortera ce nom, ne l'aura qu'en raison et par une sorte de dérivalion de la paternité qui constitue la Personne divine à qui nous l'appliquons. — Reste maintenant à savoir dans quelles relations se trouve ce nom de Père appliqué à l'une des Personnes divines comme son nom propre, avec le nom de Père qui convient à la Trinité tout entière en raison de la communauté d'essence. Lequel des deux est le plus vrai et se doit dire tout d'abord en Dieu. Est-ce le mot Père appliqué à la Trinité, ou le mot Père appliqué à la Personne du Père? La question est on ne peut plus intéressante pour nous ; car elle nous va servir à préciser le sens et la portée de l'expression « Notre Père », par laquelle nous nous adressons quotidiennement à Dieu, dans le langage chrétien que Noire-Seigneur Lui-même nous a appris. La réponse nous va être donnée à l'article suivant.

Article III.

Si ce mot Fève se dit, en Dieu, d'abord selon qu'on le prend personnellement ?

Cet article est tout à fait propre à la Somme théologique; on n'en retrouve nulle part ailh'urs l'équivalent dans les écrits de saint Thomas. 11 en était de même, du reste, pour l'articN; précédent. Et cela ne fait que mieux nous montrer encore le côté particulièrement intéressant de la question qu'ils soulèvent. — Trois ol)jecfions veulent prouver que « le mot Père ne se dit pas d'abord en Dieu selon qu'il est pris personnellement », mais qu'il se dit au même titre, sinon même à un titre antérieur, de

26/| SOMME THÉOLOGTQUE.

la Trinilé (ont entirro par rapport à la créature. — La premi(''re ar^Mo (If ce (jue l()i;i(|neni(Mit on « dans l'orflre iiilcllecini'l, ce qui est roMiMiiHi pr«''rè(l(' ce ipii est propre »; c'est ainsi que logiquement le genre précède l'espèce, et l'espèce l'individu. « Or, ce mot Père, si on le prend personnellement, est propre à la Personne du Père ; si, an contraire, on le prend en raison de l'essence, il est coniinnn à toute la Trinité, car c'est à toute la Trinité que nous disons : Noire Père. Il s'ensuit que le n)ot Père, pris en raison de l'essence, se dit antérieurement au mot Père pris pei'sonncllenirnl ». — La seconde ohjeclion veut prouver qu'il conxit'nl à la Trinili^ et à la Personne du Père au même litre. « Il n'y a pas, (lil-t'lle, à pailer de prioriié et de postériorilé dans Fallribnlioii. (piand il s'a^^it de choses qui ont la même raison » ou le même concept. « Or, la paternité et la fdiation semblent bien se dire selon une même raison, selon que la Personne divine est Père ou Fils, ou selon (jiie toute la Trinité est notre Père ou le Père de la créature, puisque d'après saint Basile (Hom. i5, de la Foi) le fait de recevoir est commun à la créature et au Fils ». Nous et toute créature recevons de la Trinité, comme le Fils reçoit du Père. Il semble donc bien que les rapports, et par snile la raison de palernilé et de filiation, sont les mêmes de part et d'autre. « Et donc le mot Père en Dieu ne se dit pas antérieurement », mais au même titre, « qu'on le prenne en raison de l'essence, ou qu'on le prenne personnellement ». — La troisième objection observe rjno « parmi les choses fjui ne sont point dites selon une même raison, on ne peut pas établir de comparaison »; c'est ainsi qu'on compare les lioinmes avec les hommes, ou les plantes avec les plantes, mais non les plantes avec les hommes, si ce n'est en raison de la vie véi^étative commune aux uns et aux autres. « Or, le Fils est comparé à la créature, dans la raison de filiation ou de génération, selon cette parole de l'Epître aux Co/ossiens, ch. i, (v. i5) : // et;i V image du Dieu invisible, le premier-né de foute créature. Ce n'est donc pas par mode de priorité, que la paternité prise personnellement, se dit, en Dieu, par rapport à la paternité prise essenliellement, mais » au même titre et « selon la même raison ».

Question xxxiir. — i>r; i.v l'ir.^dwi ik i-ihi . ?.n.»

L'argument srtf contra note que « <"o qui fsi ('iriiiel es! aiih'rieur à ce qui osl temporel. Or, c'est rie l<mi(' t''teriiité que Dieu est Père du Fils, hiiidis qu'il n'csl |M'rc de la (•i(''.ilui(; (|iit' (lall^ le temps. Donc, c'est hien antérieurement que nousdcvrons parler de paternité en Dieu. j)ar rapport au l'ils. plutôt que par rapport à la créature ».

Nous avons ici un tr«'s beau coips d'article. Le I*. .[anss<'iis en appelle la docirine pgregia « j)arliculièremeul belle ». Saiuî Thomas, au début, évoque la rèyle qui permet de se prononcer sur la priorité de tel ou tel nom. A supposer qu'« un même nom » convienne à plusieurs, il est évident qu'il « conviendra d'abord à celui en qui se trouve parfaitement comprise sa sig-nification, tandis (ju il ne conviendra qu'en second ordre à ce en quoi ne se trouve vérifiée (ju'une partie de sa signification. Il ne convient à ce dernier, en effet, qu'à cause de sa ressemblance avec le premier; car toujours l'imparfait dérive du parfait. C'est ainsi que le mot lion convient d'abord et en premier lieu à l'animal qui réalise tout le concept désigné par ce mot, et qu'on appelle lion au sens propre; tandis qu'on ne le dira qu'en second lieu d'un homme, par exemple, en qui se trouve quelque chose de ce que le mot lion sig-nifie, comme l'audace, ou la force, on toute autre chose de ce g"enre : on ne le dit, en effet, de cet homme «jue par mode de similitude » ou de métaphore.

Ceci posé. « il résulte manifestement de tout ce rjue nous avons dit jusqu'ici (q. 27, art. 2; (\. 28, art. l\] et nous l'avons rappelé à Vad 4""^ de l'article précédent)., que la raison parfaite de paternité et de filiation se trouve en Dieu le Père et en Dieu le Fils; pour ce motif que le Père et le Fils ont une même nature et une même gloire. En la créature, au contraire, par rapport à Dieu, la Rlialion ne se trouve pas selon sa raison parfaite ; car le Créateur et la créature n'ont pas une uïème nature, (^ette filiation est im[)arfaite et se dit en raison d'une certaine similitude, qui, dans la mesure même de sa perfection, s'approchera d'autant plus de la filiation véritable et parfaite ». Aussi bien voyons-nous que le nom de Jïls, par rapport à Dieu, s'applique à la créature d'une façon de plus en plus spéciale et excellente, à mesure que la créature se rapproche davantag-e de la véritable filiation. Et ici saint

26(i SOMME THÉOLOGIQUK.

Thomas, jetant un coup d'œil rapide sur rt'iisciiiblc des œuvres de Di.'u, nous montre comment la raison de Père s'y trouve vérifiée à des litres divers. — « Il est, enefFel. des créatures dont Dieu est dil le Père, en raison d'une similitude qui n'est qu'une similitude de veslige : ce sont les créatures irraisonnahles. Nous lisons au livre de Job^ cli. xxxviii (v. 28) : Quel est le Père de la pluie et (jui est Celui qui engendre les gouttes de la rosée? — 11 est d'autres créatures, et ce sont les cnkitures raisonnables, dont Dieu est dit le Père, en raison d'une similitude d'image. Nous lisons au Deutéronome^ ch. xxxii (v. 6) : X est-il pas ton Père, Celui rjui t'a possédé, qui t'a fait, qui t'a créé? — Il en est d'autres dont H est dit le Père, en raison de la similitude qu'est la i^ràce; et ceux-là sont dils aussi enfants adoptifs, selon qu'ils sont ordonnés, par la grâce qu'ils ont reçue, à l'héritage de l'éternelle gloire. Nous lisons dans l'Epitre aux Romains, ch. viii (v. 16, 17) : L'Esprit Lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ; or, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers. — Il en est d'autres dont II est dil le Père en raison de la similitude de la gloire, selon qu'ils possèdent déjà riK'iilage de la gloire. Nous lisons, encore dans l'Epitre aux Homnins, ch. v (v. 21 : Nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu ».

Et après ce magnilique coup d'œil jeté sur l'œuvre de Dieu et sur ses rapports avec Dieu considéré sous son titre de Père, saitil Thomas conclut : « Ainsi donc, il est manifeste que la paternité se dit d'abord et plutôt en Dieu, selon qu'il s'agit du rapport de Personne à Personne, que selon qu'il s'agit du rapport de Dieu à la créature ». D'un mot, le titre de Père convient d'abord à la Personne du Père; il ne convient à la Trinité que dans un sens dérivé. Et nous voyons, par là, combien théojogique et combien profonde est ra{)plication du mot Père, réservée par Notre- S('ii>neiir, dans i'ENanj^ile, et par saint Paul dans ses épitres, à la Personne du Père, par mode d'excellence et à un litje tout à lait spécial.

L'ad primum distingue ce qui est commun d'une façon absolue en Dieu et ce (jui est commun par rapport à la créature. « Ce qui est dit commun d'une façon absolue, est antérieur, dans l'ordre

QUESTION XXXIII. DK LA PrjlSONNi: UU l'KRE. 267

Ho notre inlellig'ence, à ce qui est propre; car c'est inclus dans le concept de ce dernier, et non inversement. Dans le concept de la Personne du Père, par exemple, Dieu se trouve compris; mais l'inverse n'est pas vrai. Il n'en est pas de m«*me du commun (pii se (lit par rapport à la créature. Si on le compare au propre (jui se dit en raison des rapports personnels, il lui est postérieur. La raison en est » — et cette raison donnée par saint Thomas est très à noter — « que la Personne qui procède, en Dieu, |>rocède comme principe de la production des créatures. De même, en effet, que le verbe conçu dans l'esprit de l'homme qui produit une œuvre d'art, doit être tenu comme procédant de cethomrne, plutôt qu'on ne tient comme procédant de lui, l'œuvre d'art qu'il produit à la ressemblance du verbe ou de l'idée qu'il a dans son esprit, de même c'est d'abord que le Fils procède du Père, antérieurement à la créature, dont on dit le mot de filiation alors qu'elle participe quelque chose de la similitude du Fils ou du Père, comme on le voit par ce qui est dit dans l'Epîtie aux Romains, ch. viii (v. 29) : Ceux quil a connus d'avance. Il les n aussi prédestinés à être conformes à l'image de son Fils ». — Bien entendu, nous raisonnons ici en supposant la connaissance préalable du mystère de la Trinité par voie de révélation. Cette connaissance une fois présupposée, nos idées sur Dieu et sur les lapports de paternité ou de filiation s'ordonnent ainsi qu'il vient d'être dit. Et il importe de remarquer cet ordre; car il nous permet d'expliquer une foule de textes où saint Paul nous parle du Christ, considéré même en sa nature divine, comme d'un « pren)ier-né » par rapport au reste de la créature. L'un de ces textes, d'ailleurs, était cité dans la troisième objection, et nous allons le retrouver dans la ré[)onse qui suit.

Nous nous souvenons que la seconde et la troisième objection voulaient prouver, l'une par la raison, l'autre par l'autorité de saint Paul, que la paternité et la filiation se disaient au même litre du Père et du Fils, de Dieu et de la créature. — h' ad secundum répond — et la réponse, ainsi que le remarque saint Thomas, vaudra comme ad tertium — que « si nous disons, d'une façon commune, du l'ils et de la créature, qu'//.s- 1 eroivent, ce n'est pas au même litre ou par mode d'univocalion, mais selon

mic cerlaiue similitude éloignée, en raison de laquelle le Fils est ;i|)pelé le prcmier-nc de toute créature. Aussi bien dans le texte (jtie nous venons de citer (à Vad /'""), après ces paroles : Ceux (jti'll (i connus, Il les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, il est ajouté : afin que son Fils soit le premier-né d un grand nondjre de frères. Mais le Fils de Dieu par nature a quelque chose de tout à fait spécial en ])Ius des autres » qui ne sont fils (|ue ])ar adoption : « C'est qu'il a par nature ce qu'il iTcoit, ainsi que le riiènie saint Basile le remarque (à l'endroit cilé dans l'objection secondej », tandis (\\v^ les créatures n'ont ce qu'elles reçoivent que parce qu'il a plu à Dieu de le leur donnei . Leur nature se dislinyuanl de leur être, elle-^ n'ont qu'un être d'emprunt. Le Fils de Dieu, au contraire, précisément parce qu'il reçoit du Fère la nature divine, et que cette nature s'identifie à l'être divin, a nécessairement tout ce qu'il reçoit de son Père et ne peut pas ne pas l'avoir. S'il est eir.;en(lré, 11 n'est piis créé, selon celte parole du .symbole de Nicée : engendré, mais non fait; gcnitum, non faclum. « Et c'est pour cela », ajoute saint Thomas, que tout en étant appelé du nom de premier-né, primogenitus, ainsi que nous venons de le voir. « Il est appelé » aussi « du nom de seul-né, unigenilus, le Fils L'nique, selon cette parole de saint Jean, ch. i (v. i8) : Le Fils Unique, Celui c/ui est dans le sein du Père. Celui-là en a parlé ».

« Cette réponse », nous l'avons déjà noie, et saitit lliomas le dit expressément ici, « vaut pour la troisième objection, (jui se trouve du même coup résolue ».

Nous connaissons maintenant la vraie portée du mot Père dont nous nous servons pour désigner, en Dieu, la Personne d où procède le Fils. Non seulement ce nom lui convient en propre, mais il s'identifie a\ec elle. Ce n'est pas comme une sorte de qualité lui appartenant et nième n'appartenant qu'à elle; ce nom prend la Personne du Père tout entière, si l'on peui ainsi s'exprime! ; et la traduit adéquatement. Selon tout Lui-même, le Père est Père, à le considérer comme personnellement distinct de tout autre en Dieu; (.n, s'il est aussi fMncipe du Saint- Esprit, 11 l'est en communion avec le Fris, ainsi que nous le

OUESTION .WMII. OK LA IM.UStiNM. [>U rM-HR. Wm)

dirons plus loin (q. 30, art. 4)- Le Père est Père selon tout Luimême, au sens que nous venons de préciser. Il est aussi, et nous venons de le voir en iinnièr»; très \ive, dans le superbe article (|ue nous venons de mikliter, — le Père, tout court, le Père par excellence, le Père par antonomase. Lui seid, à vrai dire, mérite ce titre. Nul aulre n'est Père comme Lui. Non seulement, parmi les créatures, quiconque porte ai titre, le paiticipe de Lui; mais, même en Dieu, la Personne du Père est la seule qui soit Père, au sens pariait et premier de ce mot. Et elle l'est en raison de sa propriété personnelle, c'est-à-dire eu éç^ard à la Personne du Fils qui s'en distinj^^ue par voie d'opposition relative. Quant au F'ils et au Sain t-Es[» rit, ou même au Père considéré, non plus par rapport au Fils, mais, en union avec le Fils et l'Esprit-Saint, par rapport aux créatures, si on peut encore leur appliquer le nom de Père — auquel sens nous disons , nous adressant à toute la Trinité : Notre Père qui êtes aux deux, — ce n'est plus au sens premier et parfait du mot Père; ce n'est que dans un sens dérivé. Aussi bien, quoique nous puissions très légitimement entendre de toute la Trinité, l'expression de Père céleste, que nous lisons dans l'Evangile, et qui est usuelle dans la langue chrétienne, nous pouvons aussi, et dans un sens plus profond, l'entendre de la première Personne de la Très Sainte Trinité dans son rapport avec le Fils, et, par Lui ainsi que par l'Esprit-Sainl, dans ses rapports avec nous. C'est ainsi que l'Eglise prend le mot Père, quand elle nous fait dire dans le symbo'e : Je crois en Dieu le Père. Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre; et aussi, dans les Préfoces de la messe, notamment dans la Préface de la Trinité : Seigneur saint. Père tout-puissant, Dieu éternel, qui, avec votre Fils Unique et avec l' Fsprit-Saiiit, êtes un seul Dieu et un seul Seigneur. — Nous avon^ examiné la dou!ile raison de Principe et de Père qui forment (cette dernière surtout) des notes caractéristiques et mémo le caractère propre de la première Personne de la Très Sainte Trinité. Un antre caractère qui lui convient aussi, et en propre, est celui de rinnascihilité. Nous Talions maintenant examiner.

C'est l'objet de l'aiticle suivant.

'J']o SOMME Tiii'ior.onioiu:.

Aui rci i: IV.

Si d'être inengendré est une chore qui soit propre au Père?

Dans son Irailé de la Trinilè, li\ . V, cli. r, Pelau fail icmarquer que « de tous les noms qui oui été mis en usa^e parles théologiens, pour explifiuer la première Personne de la Trinit('', il n'en esl pas qui ail été d'nn usai^e plus conianl. [larmi les (liées, ou qui ait suscité parmi eux des querelles plus vives, que le mot »7£vv£Tcç », qu'on traduit par liicngpudré ou iinidscihle, ou nonné, ou non-fdil. W ajoute qu'il n'eu est pas dont les hérétiques aient plus volontiers l'ait usa^e, ou dont ils aient davantage fait le propre, non pas seulement de la [)rcmière Personne, mais même de la nature et de l'essence divine ; au point qu'ils mettaient en lui la raison et le caractèie vrai de la di\ inilc'. Si quelqu'un manquait de ce caractère ou de cette note, il n'était plus, pour eux, qu'un Dieu au sens diminué et simplement participé du mot Dieu, excluant la vraie nature divine. Tel fut le sentiment et le laneraye des plus mauvais parmi les Ariens, comme les Aétiens et les Eunomiens, appelés aussi Anomienset Athéens ou plutôt Athées. Ils étaient disciples d'Eunomius et d'Aétius, qui avaient enseigné à Antioche et à Alexandrie, vers le milieu du quatrième siècle. Les Pères grecs eurent avec eux des disputes sans fin, au sujet du mot qui nous occupe, comme en témoignent les écrits de saint Basile, de saint Grégoire de Xysse, de saint Cyrille, de saint Alhanase, et notamment de saint Epiphane, qui nous a conservé, dans son livre des Hérésies (Ik'm-. 76), quarante-sept arguments ou sophismes, par lesquels ces hérétiques voulaient abuser du mot inengendréy en le dénaturant.

La principale cause des sophismes ariens était dans la ressemblance des deux mot grecs àvéwr^Toç et àY^vv]Toç. Le premier a deux n, tandis que le second n'en a qu'un. Or, écrit avec deux n, ce mot signifie non-engendré ; et il signifie non-fait, si on l'écrit avec un n. Il est aisé de voir comment les hérétiques pouvaient abuser de ces deux mots. Les catholiques accordaient sans peine que le Père était «YévvïjToç non-engendré et aussi dcYévr^To; non-fait.

Mil. M ION WMII. l)K LA I'F:RS0NNE DU l'hllR. 271

Ils disaient aussi de la iiaUire divine qu'elle «Uai! ivévr^Tc; nonfuite. D'où il sui\ail (|iie diie du Fils (|n'll u'i'iail pas x-;hr-:; (avtN- uti //), c'(''lail dire de lui (|u"ll ir(''lai( pas Dieu, au sens propre et formel de ee mot. D'autre pari, les ariens, quand ils diraient du Fils qu'il n'était pas i';hrrr-:i (avec deux n) «Mitendaient ce mol au sens du mot i-firr,-::;. De là des confusions sans îHHuhre et des difticnlti's inextrica])les ; car, au d(''liul, les Pères grecs, en raison de la similitude de ces deux mots, prenaient assez indistinctement l'un j»our l'autre. Saint Jean Damasc»'ne devait plus lard (au viii" siècle), mettre en vive lumière la distinction foncière qui les sépare; mais pendant longtemps la confusion avait duré, grâce à la duplicité des hérétiques.

Au point de vue doctrinal, la vraie solution à toutes les difficultés des hérétiques était de revendiquer pour le Père, comme le va faire ici saint Thomas, la qualité ou l'appellation d'inengendré, à titre de propriété personnelle ou plutôt de Personne (Cf. q. 32, art. 3). Les hérétiques, en effet, abusant de la similitude des mots grecs, ainsi que nous l'avons dit, s'appliquaient à faire du mot inengendré un qualificatif de Dieu au sens absolu, ou de la nature divine, en même temps que de la Personne du Père. Et dès lors, le Fils étant engendré, au témoignage mémo des Docteurs catholiques, ils en concluaient perfidement, à la grande indignation de ces derniers, que le Fils n'était pas Dieu, n'avait pas la même nature divine que le Père (Cf. Petau, liv. V ch. II, m). Nous voyons, par là, l'importance de la question actuelle, et comment elle intéresse ce qu'il y a de plus intime et de plus essentiel dans le premier dogme de notre foi.

Nous avons, dans saint Thomas, au sujet de cet article, cinq objections. Elles veulent prouver que « d'être inengendré n'est pas une chose qui soit propre au Père ». — La première ar'nië de ce que « toute propriété met quelque chose en celui dont elle est la propriété » ; elle est quelque chose de positif. « Or, le titre . d'inengendré n<' met rien dans le Père » ; il n'est pas quelque chose de positif : « il exclut simplement » le fait d'être engendré. « Il ne signifie donc pas une propriété du Père ». — La seconde objection fait un dilemme. Elle dit : « ou ce terme à' inengendré se preiid d'une façon négative, ou il se prend d'une

'j-2 soMMi; rin.oi.cMiiuri;.

façon privative. — Si dune façon négaùve, il s'ensuil que toul ce qui n'est pjs engendré peut èlre dit inengendré. Or, i'Espril- Sainl n'est pas engendré ; ni non plus l'essence divine. Par conséqueui d'êlic uieiujcndré leur conviendra égalemenl. El dès lors ce n'est plus quelque chose qui soit propre au Père. — Si on le prend au sens privatif, comme toute privation désigne une imperfection dans le sujet «pii est privé, il s'ensuivra que la Personne du Père est inq>arfaiie ; ce qui est impossible ». — La troisième objection observe (pie « le mot inenf/eiulré ne sii^iiifie pas en Dieu la relation, puiscjue ce n'est pas un terme relatif; il s'ensuit qu'il signilie la subsiance. Donc Vi/icngendré eA Ven- </^'//(//Y' différeront selon la substance ». Nous reconnaissons ici le fond même de rargumenlalion arienne, dont nous parlions tout à l'heure. Seulement, l'objection, au lieu d'en conclure, conime le f.iisaient les hérétiques, que le Fils est d'une autre substance que le Père, conclut, en sens inverse : « Or, le Fils, qui est enqendré, ne diffère pas du Père selon la substance. Donc le Père ne doit pas être dit inengendré ». — La quatrième objection part de ce que « le propre est ce qui ne convient qu'à un seul. Or, dès là qu'ils sont plusieurs, en Dieu, à procéder d'un autre », tels, en efl'et, le Fils et l'Esprit-Saint, « on ne voit pas ce qui pourrait empêcher qu'ils soient aussi plusieurs à ne pas s'originer d'un autre. Auquel cas, le fait d'être inengendré ne sera plus une piopriélé du Père ». L'objection joue sur le moi plusieurs. Elle constate la pluralité en tel cas, et se demande : pourquoi pas en tel autre ? Nous verrons la réponse que saint Thomas fera à ce « pourquoi ». d'ailleurs tiès arbitraire. — La cinquième objection est assez subtile. Elle observe que « le Père n'est pas seulement le Principe de la Personne engendrée; Il est aussi le Principe de la Personne qui procède. Si donc, en raison de l'opposition qu'il a à la Personne engendrée, on attribue au Père, comme propriété, d'être ineng-endré, il faudra lui donner aussi, comme propriété, d'être improcéddiit » ; ce que l'on n'admet pas. Donc le fait d'être inengendré n'est pas quelque chose qui doive être attribué au Père en propre.

L'argument sed contra apporte un texte de « saint Hilaire, au livre IV de le. Trinité (n. 33), disant que l'un procède de Van-

QUESTION XXXin. DE LA. PERSONNE DU l'ÈRR. 278

tre, savoir du iioii-eiiuciulrt'' ren^cndré, di/anl rltaciin pour [iropricté : l un, / in/idscihi/itr ; Idutre, son ofif/i/if ». On |>()ui'rait citer une infinité d'autres textes. Conlenîons-nous de celui de saint Allianase, dans sa lettre à Sérapion, où il reproduit la doctrine du concile de Nicée en ces ternies : L'Espril-Sainl iiest pas inengendré, parce c/np crètre sans Principe et non-onf/endréj la sainte Eglise assemblée à Nicée Va allrilmé avec Justice et vérité au seul Dieu le Père, et elle a ordonné, sous peine d'anathème à l'un vers entier, de le croire et de l'enseigner du seul Père. Saint Thomas cite ce texte dans son opuscule Contre les erreurs des Grecs, ch. viii.

Au corps de l'article, saint Thomas veut montrer comment de n'avoir pas de Principe est une propriété pour la Personne du Père. Et, sans doute, il serait, en un sens, plus facile de le montrer, si nous pouvions dire du Père qu'il est le Premier Principe en Dieu. Il se distinguerait par là, et sous mode de propriété positive, du Saint-Esprit qui n'a aucunement la raison de Principe en Dieu, puisqu'aucune Personne ne procède de Lui, et du Fils qui a bien raison de Principe par rapport au Saint-Esprit, mais qui serait simplement, dans cette manière de parler. Principe second. Mais précisément, en Dieu, nous ne pouvons point parler de principe premier et de principe second, n\ ayant point de premier et de second en Dieu, dans la raison de Principe; nous verrons bientôt, en efTet, que par rapport à l'Esprit-Saint, le Père et le Fils ont raison d'un seul et même Principe (Cî. q. 36, art. l\). Dès lors, nous devons parler autrement et dire, comme le fait ici saint Thomas, que « si, dans les créatures, on trouve un principe premier et un principe second, dans les Personnes divines, où il n'est point de premier et de second, on trouve un Principe qui n'a pas de Principe, et c'est le Père; et un [Principe cjui a un Principe, et c'est le Fils. Or, parmi les créatures, ce qui est principe premier se connaît d'une double manière. D'abord, sous sa raison de principe premier et parce qu'il dit un rapport à ce (jui procède de lui; secondement, sous sa raison de [ïreinier piincipe et parce qu'il ne procède pas d'un autre. Pareillement donc pour le Père. Nous le connaîtrons par la paternité et [)ar la spiration commune, en raison des Per-

De la Trinilc. 18

274 SOMME TIItOLOGIQUE.

sonnes qui procèdent de Lui » ; c'est en tant qu'il a raison de Principe, auquel titre le Fils parlag^era avec Lui la spiration commune : et c'est pourquoi nous avons dit plus haut (q. 82, art. 3), que si la spiration commune est une notion en Dieu, elle n'est pourtant pas une propriété, car elle nous fait connaître le Père et le Fils en tant qu'ils forment un seul et même Principe par rapport à l'Esprit-Suint. Quant à l'autre aspect de la raison de Principe dans le Père, celui qui correspondrait à la raison de premier principe dans les créatures, et qui est que « le Père est Principe n'ayant pas de Principe », sous ce rapport, nous connaissons le Père par cela qu'il ne procède pas d'un autre; et ceci touche à la propriété dinnascibilité que signifie ce mot inengendré ». Nous voyons, dès lors, comment d'être ineng-endré est une propriété du Père. Ce mot équivaut à dire que le Père, en Dieu, est Principe sans Principe; chose qui ne convient qu'à Lui; car le Saint-Esprit n'est pas Principe en Dieu; et le Fils, qui est Principe, n'est pas sans Principe. Nous allons retrouver, ainsi précisée, cette doctrine à Vad secundum. Mais auparavant venons à Vad primum, qui demande à être lu avec soin et précaution.

Vad primum répond à l'objection tirée de ce que le mot inengendre étant un terme négatif ne semble pas désigner une propriété en Dieu, toute propriété mettant quelque chose en celui dont elle est la propriété. — Pour résoudre celte difficulté, « d'aucuns, remarque saint Thomas, disent que l'innascibilité, signifiée par ce mot inengendré, selon qu'elle est la propriété du Père, ne se dit pas de façon purement négative, mais qu'elle emporte : soit les deux, c'est-à-dire^ que le Père n'est d'aucun autre et qu'il est le Principe des autres; soit l'universelle autorité », c'est-à-dire, qu'il est Vauteiir de tout; « soit aussi la plénitude initiale, source » de tout. Ce dernier mot, comme nous le voyons, par le commentaire sur les Sentences, dist. 28, q. i, art. I, est l'écho du mot de saint Denys que nous avons déjà cité à la fin de l'article premier de la question actuelle. — Saint Thomas, après avoir signalé l'opinion dont il Aient de nous parler, ajoute : « Cette opinion n'est pas vraie. Car en entendant ainsi le mot inengendré, l'innascibilité ne serait pas une pro-

Ol'ESriMN XWIII. l)K I.A l'KKSn.NM: Dit |>khk. ay')

priélé disliiicle de la palciiiilé cl de la spiralioii ; elle los iiidulail coiimio le romimiii iiieliit le propic. (i'esl qu'en eirel, d'èlre source ci d'rlre diiU'iif ne signifie rien aiilic, t-ii Dieu, (|ii(' h; Principe d oiigine ». l)<»ne, si on prend le mol ineiKjcndic en v mêlant nn sens posilil', el si on lui l'ail dt-sinner diieetemenl la raison de l'iincipe en Dieu, il re\ienl à signifier, d'une l'aron vague ou générale, ce (pie la paleinilé el la spiralion signifient eu détail el de façon précise; il ne nous donne [)lns une prdpriété nouvelle, dislinrle des deux autres. « El e est pourquoi il faut dire, a\ec saint Anunslin, liv. V de la Trinité (eli. vij\ que le mol inmifriuln'' inipli(pie la négation de la génératif n passive. Saint Augustin dit, en etlel, que parler d'ineru/fiub é revient exactement à dire qu'il n'est pas Fils ». C'est donc dans un sens négatif et purement négatif que nous dmons prendre ce mol en l'appliquant an Père. Il désigne le fait de ne pas procéder d'un autre par \(tie de génération [>assive. Mais il est clair ([ue s'il désigne cela et si même // ne désic/ne que cela, en quoi l'innascibililé désignée par lui se dislingue des deux autres notions, la paternité et la spiralion, qui désignent quelque chose de positif, — cependant il suppose quelque chose de positif, c'està-dire l'être de la Personne du Père, dont une des notes caractéristiques est précisément, en même temps que d'elle est engendié le Fils et procède le Sainl-Espril, — qu'elle-même n'a pas de Personne ipii l'engendi'e. Ce terme est donc négatif, c'està-dire que dans sa signification il n'iniplique qu'une négation; mais il s'applique à un être positif, dont il nous dit un aspect particulier. L'aspect particulier qu'il nous dit se limite à ceci : sans génération (au sens passifj, ou, pour garder le mot plus gt'iiéral du corps de l'article, sans Principe ; mais Celui dont le nu»! inengendré nous dit — et ce mot ne nous dit que cela de Lui — (ju'll est sans génération ou sans Principe^ esl de par ailleurs ou sons un autre aspect, l^rincipe.

Celte explication de Vad prinium, absolument nécessaire pour que saint Thomas ne soit pas en conlradiciion avec lui-même, soit au corps de l'ailide, soit à Vad secunduni que nous allons voir l(jut à l'heure, n'est d'ailleuis pas arbitraire. Nous la trouvons en [)ropres termes dans le commentaire sur- les Sentences^

276 SOMME TIIÉOLOGIQUE.

liv. h dist. 13, q. i, art. 4- « H faut, déclare saint Thomas, en cet article, que le mol Inengendré se prenne par mode de nég^ation. Seulement, la négation se peut entendre d'une façon absolue, ou en tel genre donné. Si nous prenions le mol inengendrê au sens de la négation absolue, il s'appliquerait alors à tout ce qui est et qui n'a pas l'être par voie de génération proprement dite, qu'il procède d'un autre ou non, qu'il soit créé ou incréé. Et dans ce sens, nous pouvons dire du Père qu'il est inengendré; mais nous pouvons le dire aussi de l'Espril-Saint, et de la nature divine, et même des premières créatures qui ont été tirées directement du néant. Que si nous prenons le mot inengendré au sens de la négation en tel genre donné, on peut encore, même en l'appliquant à Dieu, le prendre en un double sens : ou bien dans le sens de la nature divine » et de Ceux à qui la nature divine convient : a auquel cas l'Esprit-Saint aussi pourra être dit inengendré, et de même la nature divine; ou bien en tant qu'on l'applique à ce qui a raison de Principe en Dieu, et ainsi entendu, il ne convient qu'au Père, dont il désigne une notion propre ». — Il n'est donc pas douteux que dans la pensée de saint Thomas, ici, quand il nous dit que lé mot inengendré n'est pris que dans un sens négatif, il n'exclut ni la raison d'un être réel et positif au sens général, ni même la raison de Principe, selon qu'elle se trouve en Dieu; il suppose au contraire ces deux' sens. Il dit négation de génération passive et ne dit que cela, mais évidemment dans un être qui est, et, même, puisqu'il s'agit de Dieu et de ce qui a raison de Principe en Lui, ce mot dit négation de génération passive en quelqu'un qui a raison de Principe. Il ne dit pas la raison de Principe, comme le voulait l'opinion que saint Thomas exclut dans Vad primum que nous commentons ; mais il dit négation de génération en quelqu'un qui a raison de Principe. — « On dira — déclare expressément saint Thomas, dans son commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 28, q. i, art. i, ad i""") — d'un terme qu'il met quelque chose en celui dont on le dit, d'une double manière : ou bien parce que ce qu'il affirme rentre dans le concept du sujet comme faisant partie de son essence, et c'est ainsi que le mot homme inclut la raison d'animal; ou

QUESTION XXXIII. DE LA PRRSONNE DtJ PÈRE. '.>.']-;

bien, parce qu'il présuppose ce qui le fonde, bien que cola ne rontre pas dans son essence, et c'est ainsi r|ue (oui arcidcnl pose la substance. Je dirai donc (jue ce mot iiwnffi'ndrê n'affirme pas (juelque chose » de positif « comme renirani dans son concept, parce que cela ne pourrait t'Iic f|iriim' certaine raison de Principe soit d'une façon commune, soit d'une façon spéciale, rien autre, dans l'ordre notionnel, ne pouvant convenir an Père », à qui nous appliquons ce mot; « et en queltiue façon qu'on l'entende, l'innascibilitc ne s'ajouterait plus » , comme propriété distincte et nouvelle, « à la paternité , ce qui est commun, ne s'ajoutant pas, pour faire nombre, à ce qui est propre; — mais seulement il affirme quelque chose qu'il présuppose et qui le fonde ». Dans son concept, il n'affirme pas, puisqu'il n'est que négatif; mais sa négation est dite de quelqu'un qui a raison de Principe en Dieu. « Cette négation qu'emporte le mot inengendré » et qui seule entre dans son concept, « s'entend comme fondée dans la raison de Principe, selon qu'elle est la notion du Père ». Ce sont les propres paroles du saint Docteur, au même article des Sentences, ad 2""*. Elles sont d'une clarté qui ne laisse rien à désirer. L'explication que le P. Janssens a essayé de donner du présent ad primnm, dont il a voulu exclure, lui aussi, toute contradiction, aurait gagné à tenir compte des passages du commentaire sur les Sentences que nous venons de reproduire. — « Et, ajoute saint Thomas, à la fin du présent ad primUm, de ce que le mot inengendré ne dit ainsi que négation, il ne s'ensuit pas, comme le voulait l'objection, qu'il ne puisse pas être accepté comme notion propre du Père ; car ce qui est premier et simple se notifie par la négation : c'est ainsi que nous disons du point qu'il est ce qui n'a pas de parlies ». La négation, ici, et nous venons de le souligner en y insistani, suppose toujours quelque chose de positif.

Nous allons retrouver la même doctrine à Vad sccundiim. Saint Thomas remarque que « le mot inengendré se prend quelquefois d'une façon purement nég^alive », c'est-à-dire, selon l'explication que nous avons tirée du commentaire sur les Sentences, qu'il est pris pour signifier la négation, non pas en un genre donné, mais en général ou d'une façon absolue, en

27^ SOMME TIIÉOLOGIQUE.

dcliors de tout genre. « En ce sens, saint Jérôme dit que l'Rspril-Saint est inengendré, pour signifier qu'il n'est pas engendré (voir Ye Maître c/rx Sentences, \W. I, flisl. ]?>) ». Et nons avons vu qu'en ce sens on pouvait appeler inengendré tout ce qui est et n'est pas venu à l'être par voie de génération proprement dite. Nous ne faisons donc aucune difficulté d'accorder à rohjeclion qu'ainsi entendu, le mot inengendrè peut s'appliquer au Sainf-Esprit et à l'essence divine, et que par suite il ne flésii^ne pas une ]»ropriété du Père. — « Mais il peut se dire aussi, eu (pielque manière, par mode de privation, sans pourtant entraîner, comme le voulait l'objection, une imperfection quelconque. C'est que la privation se dit en plusieurs manières. Un premier mode de privation est de n'avoir pas ce rpril est dans la nature d'un autre d'avoir, bien qu'il ne soit pas dans sa nature à soi de l'avoir; par exemple, si on dit de la pierre qu'elle est une chose morte, à cause qu'elle manque de la vie <|ue certaines autres natures possèdent. D'une autre manière on ])arlera de privation, quand une chose n'a pas ce qu'il est dans la nature d'autres êtres, qui sont dans un même genre avec elle, d'avoir; par exemple, la taupe sera dite aveugle », c'est-à-dire piivée de la vue, que d'autres êtres, qui sont comme elle dans le genre animal, possèdent. « D'une troisième manière », on parlera de privation « quand un être n'a pas ce qu'il est dans sa nature à lui d'avoir. Et en ce sens^, la privation suppose ou entraîne l'imperfection. Mais ce n'est pas en celte manière que le mol inenr/endré, pris de façon privative, se dit du Père; c'est au second sens : en ce sens qu'un suppôt de la nature di\ine n'aura pas le fait d'être engendré qui convient cependant à un autre suppôt de cette niètne nature divine. Il est vrai (|u"en ce sens ou en cette manière li' Saint-Esprit aussi pourra être dit inengendré. Si donc on veut que ce soit propre au Père seul, il faut en plus comprendre dans le mot inengendré, qu'il convienne à une Personne divine qui soit Principe d'une autre Personne, eu telle manière qu'il soit compris impliquer la négation dans le genre Principe dit personnellement en Dieu »; et c'est en ce sens que nous l'avons expliqué soit à Vad primum. soit au corps de l'article. (( On peut l'enlcndre encore au sens où le mot inengendré

QUESTION XXXIII. I)K LA PERSONNE DU PERE. l'Jij

signifie ce qui en g^énéral ne procrdr pas d'un autre, el non pas seulement ce qui n'est pas d'un aiili»' par voie de génération. Kn ce dei'uier sens, en ellet, il ne <(»n\ient pas au Saint-Esprit d'èlre ineng-endré, puisqu'il procède du Pcvc à lide de Personne >ul)sistante; ni à l'essence divine, dont on peut dire qu'elle est dans le Fils ou dans l'Esprit-Saint, comme reçue d'un autre, c'est-à-dire du Père ». Voilà donc nettement précisé le sens du mot inengendrê, selon qu'il désigne une propriété du Père. On peut le prendre dans le sens général de : qui ne vient pas d'un autre; et alors, il n'y a aucune difficulté, car le Père est le seul qui ne vienne pas d'un autre. Ou dans le sens de non engendré, au sens formel de ce mot; el alors il le faut entendre par mode de négation dans le genre Principe en Dieu : auquel sens il y a bien une certaine idée de privation, mais qui n'eiilraine aucune imperfection, ainsi qu'il a été expliqué.

\Jad tertium répond à la difficulté qui était, dans le fond, la doctrine même des hérétiques ariens. Pour eux, et pour l'objection aussi, le mot inengendré n'était pas un terme de relation, en Dieu, mais un terme désignant la substance. — Saint Thomas répond que le mot inengendré se peut prendre en un double sens. Et il se réfère, pour cette doctrine, à saint Jean Damascène (de la Foi orthodoxe, liv. I, ch. viii) dont nous avons dit, en effet, qu'il avait admirablement précisé le sens des mots dénaturés par les hérétiques. « En un premi<M- sens, le mot inengendré signifie la même chose que incréé » ; en grec, il devrait s'écrire, dans ce sens, plutôt avec un n àYévYjTo; : il signifie non-fait; « et ainsi entendu, il s'applique à la substance : c'est par là, en cfTel, que la substance créée diffère de l'incréée >»: l'une est créée, l'autre ne l'est pas. Les hérétiques prenaient le mot inengendré en ce sens. « Mais on peut le prendre en un autre sens et selon qu'il signifie ce qui n'est pas engendré. En ce sens, il se dit par mode de relation, à la manièredonl la négation se ramène au genre de ralfirmation; c'est ainsi que le non-homme se ramène au genre substance », qui est le genre du mot positif homme; « et le non-blanc, au genre qualité >», puisque le blanc appartient à ce genre. « Puis donc qu'en Dieu le mot engendré », qui est le terme positif dont le mot inengen-

28o SOMME TlIKOLOr.îQIJE.

drc est la néj^ation, « est un terme relatif, le mol inengendre appartiendra aussi au g^enre relalion. El dès lors, ii ne s'ensuit plus », comme le voulait l'objection, « rpie le Père inengendre se distingue du Fils engendré, selon la substance, mais uniquement selon la relation ; car cela revient à nier du Père la relation propre au Fils ». — La réponse est délicieuse, et on ne pouvait ni plus finement ni plus victorieusement résoudre celte terrible équivoque qui avait fait le tourment des Grecs.

\Jad qiiartiim expli(jue pourquoi il est impossible que nous supposions eu Dieu deux non-ençendrés, comme nous admettons en Lui deux procédants. C'est que ce mot inengendre sig;^nifie en Dieu, ainsi que nous l'avons dit, n'avoir pas de Principe parmi les Personnes qui ont raison de Principe. Or, « de même qu'en quekpie G:enre que ce soit, il faut qu'il y ail un premier, pareillement, dans la nature divine, il faut mettre un Principe qui n'ait pas Lui-même de Principe », et qui soit parmi les Personnes divines qui ont raison de Principe, où nous avons dit qu'il ne pouvait y avoir ni premier ni second, ce qu'est le « premier » en tout autre genre où il y a, en effet, un premier. « Par conséquent », nous ne pouvons pas plus « admettre, en Dieu, deux inengeudrés », que nous ne pouvons admettre plusieurs premiers en un genre donné; ce « serait admettre deux Dieux et deux natures divines », comme d'admettre deux premiers, c'est admel- Ire deux genres distincts. « Aussi bien, saint Hilaire dit, en son livre des Synqdes (au sujet du canon 26) : Dès là qu^il n'y a qu'un seul Dieu, il ne saurait y avoir deux innascibles. Alors surtout », et c'est une nouvelle raison propre aux Personnes divines, « que s'ils élaientdeux innascibles. l'un d'eux ne s'originerait pas de l'autre; et par suite ils ne se (lisliny^neraient pas par l'opposition relative » qui seule dislingue les Personnes en Dieu. « Il faudrait donc qu'ils se distinguent par une diversité de nature ». D'où il suit que l'on aurait deux Dieux.

L'r/f/ quintuni explique pourquoi « la propriété du Père, selon qu'il ne s'origine pas d'un autre, est désignée par l'éloignement de la nativité propre au Fils », que signifie le mot inengendré, « [)lulôt que par l'éloignement de la procession de l'Esprit- Saint », que signifierait le mot improcédant ou improcessible.

QUESTION xvxiir. — i»i; r,A personne du père. :îSi

" C'est d'abord (\\nr la procession de l'Esprit-Saiiif. n'a pas de nom spérial, ainsi (pi'il a rir dit pins liani (q. 27, art. /j, ad li"'"). ('/est aussi ([nr celle |ii(K(>ssi(m, [>ar ordre de nature, suppose la néru'ration dw VWs. I.ors donc (pie nous éloig'nons du Père le fait d'élre (Mi<;eudi<'', al(»rs (pie cepiMulanl II est Prinri[>e fie m''néralion, il s'ensuit, par voie de conséquenee, qu'il ne procède pas de la procession de l'Kspril-Saint, attendu que l'Espril-Sainl n'est pas Principe de u('n('Malion, mais procède au contraire de Celui qiii est eni;endr(' ». Par consécpitMit, le mot inenr/rndrr suffit à lui tout seul pour «''carter du Père toute procession, avantagée que n'aurait pas le mot improcédant, selon qu'il s'appli(pierait à exclure la procession de l'Esprit-Saint. « Le mot inencfciidré », en effet, bien que, de forme extérieure, il ne semble exclure que la yénéralion, « se prend pour exclure du Père purement et simplement tout fait de s'originer d'un autre, et non pas seulement le fait de s'originer selon tel mode déterminé », ainsi que le déclare expressément saint Thomas dans le commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 28, q. i, art i, ad. 4"'")- Et au même endroit, le saint Docteur assigne comme il suit les raisons qui ont fait choisir le nom d'une procession spéciale qui est celle de la g-énéralion. « On peut, nous dit-il. en assigner une triple cause. D'abord » — et c'est la dernière raison que saint Thomas vient de nous donner ici dans la Somme ihéologique, — « c'est que la procession de l'Esprit-Saint, par ordre dénature, suppose la génération du Fils; et parce que si l'on écarte ce qui vient d'abord, ce qui vient après est écarté du coup, en niant la génération du Principe initial en Dieu, la procession par voie d'amour se trouve niée aussi. Une seconde raison est (pie le mot inengendré, selon qu'il est la notion du Père, exclut tout ce qui suit à la génération. Or. quelque chose peut suivre à la ti^énération », en Dieu « au point de vue rationnel », c'est-à-dire selon l'ordre de la raison, « d'une triple manière : ou comme ce qui est engendré, et c'est le Fils; ou comme ce qui est reçu par voie de génération, et c'est l'essence divine » dans la Personne du Fils ; « ou comme ce qui procède de l'engendré, et c'est le Saint-Esprit. Il s'ensuit que d'être inengendré, au sens qu'il a été dit, ne convient ni au Fils, ni à l'essence

282 SOMME THÉOLOGIOIIE.

divine, ni au Sainl-Espril. Enfin, une froisi'Mue raison est que la nc'galion comprise dans le mot inengendré se fonde sur la raison de Principe », qu'elle suppose, ainsi que nous l'avons expliqué à y nd primant. « Or, bien que le Père soit le Principe de l'une et l'aulre processions divines, cependant seule la raison qui fait qu'il est Principe de la génération est une propriété personnelle, constituant la Personne du Père, et c'est la paternité », ainsi que nous l'avons dit à l'article 2 de la question présente. « Il s'ensuit que par la négation de la génération » passive, « cette même Personne se trouve plus à propos et plus proprement notifiée ».

Le titre d'inenr/endré, selon qu'il désigne la notion propre du Père, qui est l'innascibilité, est un terme négatif. Il n'affirme pas du Père quelque chose de positif. Il présuppose cependant quelque chose de positif et de souverainement positif. Il présuppose la raison de Principe propre au Père et qui le constitue ce qu'il est en Dieu, c'est-à-dire Principe de procession en g-énéral, et plus spécialement Principe de génération. A ce titre, on peut et on doit dire que le terme inengendré n'est pas purement négatif, car il ne nie pas le fait d'être engendré pour quelque genre d'être que ce soit; il le nie dans un genre déterminé, si on peut s'exprimer de la sorte; il le nie en Dieu. Et encore, non pas de quoi que ce soit en Dieu, mais dans l'ordre des Personnes ; et parmi les Personnes, dans l'ordre de Principe; bien plus, de celle qui est Principe par voie de génération, c'est-àdire du Père. La négation en quelque façon privative que signifie directement le mot inengendré se fonde sur la raison de Principe, selon que cette raison est la notion du Père. Et l'on voit que le mot inengendrê, selon que nous l'entendons ici, est un terme notionnel. Il désigne une notion, en Dieu, et non pas un attribut. Il y a cette différence entre la notion et l'attribut, que la notion se dit en raison des Personnes, tandis que l'attribut se dit en raison de l'essence. Les attributs sont accessibles à la raison, et nous pouvons, en effet, les démontrer. Les notions, au contraire, se rattachent au mystère de la Trinité, et jamais, sans la révélation, nous n'aurions eu possibilité de les connaître

QijRSTif>N wxm. — m: \.\ im.kso\\k m; l'i-.ni:. y83

ou d'en [)arIor. Ce (|iii. iliiiis 1rs coiilF'ovfTses dos (îrocs sur le mol inerif/c/ulrr, t';iisail la confusion, r'est qu'on ne dislini;iiait j)as assez entre ce mot pris comme notion, et ce même mol piis comme allrihul en Dieu. Car le mot inrnr/rndri' peut «''(r(> pris dans les deux sens. Les pliilosoplies païens, (jui ne connaissaient point le mystère de la Trinité, accordaient, au sujet du Premier Principe de toutes choses, qu'il était ineu^endré. Mais ils prenaient ce mol ru laiil (pi'il désig-ne un attribut couxcnaMi à la nature divine, au même titre que les mots immense, ou rfernel, ou infini, que nous disons de Dieu, d'une façon absolue. Pour nous, au contraire, quand nous parlons d'inen(/endrê, ou à' innascible et d'innascibilite, dans le traité de la Trinité, nous prenons ces termes au sens notionnel, et selon qu'ils s'appliquent, non pas à Dieu considéré d'une façon absolue et dans sa nature divine, mais à telle Personne détermiiiée, en Dieu, à la Personne qui a raison de Principe par rapport aux autres et qui elle-m^me n'a pas de Principe. C'est en ce sens que nous disons que le mot inengendré exprime une négation en quelque manière privative, fondée sur la raison de Principe, selon que cette l'aison est la notion du Père (Cf. Capreolus, V^ liv. des Sentences, dist. 28, q. I ; — de l'édition Pahan-Pègues, t. J, pp. 261 et suivantes).

Et du même coup, nous voyons le bien-fondé de ce que nous a dit saint Thomas à l'article 3 de la question [)récédente, et (pi'il nous redira à la question !\o, article 3, savoir : « que l'iunascibilité n'est pas nnc propriété personnelle ou constitutive du Père, l)ien qu'elle soil, nous venons de l'établir, une propriété de la Personne du Père. C'est qu'en effet, ainsi (pie l'explitpie saint Thomas, dans son commentaire sur les Sentences ( i^"" livre, dist. 28, i\. r, art. 2), « nous constatons parmi les êtres (pii nous entourent, que tout ce qui suit à l'être complet d'une chose n'est pas constitutif de cette chose-là. Pareillement, en Dieu, tout ce qui, dans l'ordre de l'intelligence, présuppose ce par quoi la Personne est coiislitut'e, ne peut pas être tenu comme constitutif de la Personne. De là vient que la spiration commune » au Père et au Fils, « ne peut pas être une propriété personnelle ; car elle suppose dans le Père et dans le Fils la gt-tK-jaliou active et passive 0, ou

284 SOMME THÉOLOGIQUK.

les propriétés de paternité et de filiation, « qui constituent ces PfMsoimes. De même pour l'innascibililé. Elle signifie », nous l'avons dit, « une négation qui se fonde sur la raison de Principe. Elle présupposera donc, dans l'ordre intellectuel, cette raison de Piiiicipe sur la(|uelle elle se fonde et qui est la paternité. C'est pour cela qu'elle ne peut pas constituer la Personne du Père et fju'elle n'es! pas une propriété personnelle ». Nous n'avons pas, poui- le moment, à nous attarder davantage sur ce point. Nous auions à revenir, d'une façon plus expresse, sur cette question des propriétés constiUilives des Personnes en Dieu, à la question 4o.

Au Père convient excellemment la question de Principe dans l'auguste et très sainte Trinité; non pas toutefois que ce soit là son n )m propre; car II partage ce nom, d'une certaine manière, avec le Fils. Son nom propre, celui qui le distingue de tout ce (jui n'est pas Lui, c'est son nom de Père. Et ce nom de Père lui convient par excellence, par antonomase. Tout autre le participe de Lui, non seulement parmi les créatures, mais môme selon qu'on appelle de ce nom l'augusle Trinité par rapport à nous; et l'on peut entendre en ce sens, qui est le plus profond, la parole de saint Paul aux Éphésiens^ ch. m, v. i5 : de Lui tire son nom tonte paternité au ciel et sur la terre. A côté de ce nom de Père, il en est un autre qui convient aussi en propre à la première Personne, bien qu'il ne désig-ne plus aussi directement une relation avec les autres Personnes ; c'est le nom à' fnengcndré qui nie du Père le fait d'avoir une Personne de laquelle II s'origine comme le Fils s'origine de Lui ; ce qui revient à nier purement et simplement du Père qu'il ait ou puisse avoir aucun Principe. — Nous venons d'étudier ce qui avait trait à la Personne du Père et ce qui lui convenait en raison de ses notes caractéristiques. — « Nous devons étudier maintenant ce qui a trait à la Personne du Fils. Or, il y a trois noms qu'on attribue au Fils : les noms de Fils, de Verbe et A' Image ». Il faudrait donc nous poser trois questions correspondant à chacun de ces noiTis. « Mais, remarque saint Thomas, la raison de Fils a été considérée dans la raison de Père », puisque ce sont deux termes

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