QUESTION XXXIV
DE LA PERSONNE DU KILS DÉSKiNÉK PAI\ LK MOT VERBk.
'elle question comprend trois articles :
10 Si le Verbe esl dit essentiellement en Dieu, ou personnellemect?
20 Si c'est le nom propre du Fils ?
30 Si dans le nom de Verbe est compris uu rapport aux créatures''
De ces trois articles, les deux premiers considèrent le nom de Verbe en Dieu ; le troisième îe considère dans ses rapports avec les créatures. — En Dieu, il s'agit de déterminer si c'est un nom personnel (art. i); et quelle Personne il désigne (art. 2). — Et d'abord, si c'est un nom personnel.
C'est l'objet de l'article premier.
Article Premier.
Si le mot Verhe, en Dieu, est un nom personnel?
Quatre objections veulent prouver que « le mot Verbe en Dieu n'est pas un nom personnel ». — La première arguë de ce que « les noms personnels se disetit au sens propre en Dieu. Tels les mots Père et Fils. Or, le mot Verbe se dit en Dieu d'une façon métaphorique, ainsi que s'en exprime Origène, dans sou commentaire sur saint Jean (cli. i, v. i). Donc le mot Verbe n'est pas un nom personnel en Dieu ». — La seconde objection esl formée d'un double texte de saint Augustin et de saint Anselme. « D'après saint Augustin, au livre de la Trinité {\iv. IX, ch. x), le verbe est une connaissance aoec amour; et d'après saint Anselme, dans le Monologue (cli. lxiii ou lx), parler, pour l'Esprit souverain, n'est rien autre que voir en pensant. Or, la connaissance, et la pensée, et l'intuition, se disent en Dieu
De la Trinilc. lo
selon l'essence. Donc, le Verbe ne se dit pas personnellement en Dien ». — La troisième objection est à soulig-ner quatre fois. Elle touche à une des difficultés maîtresses du traité de la Tiinité et nous vaudra une réponse souverainement importante. Elle est ainsi con(;ue : « Il est de l'essence du verbe qu'il soit dit », de la parole qu'elle soit parlée. Or, d'après saint Anselme {Monologue, ch. lxii, lxiii, ou lx), de nièiue que le Père est entendant, et que le Fils est entendant, et que le Sainl- Esprit est entendant; de même le Père est parlant, et le Fils est parlant, et le Saint-Esprit est parlant »; on peut dire de chacun des trois qu'il parle comme on dit de chacun des trois qu'il entend (au sens où Bossuet prend ce mot et pour signifier l'acte d'intelligence). « Pareillement, chacun des trois est parlé ou dit. Donc le Verbe se dit essentiellement, en Dieu, et non pas personnellement ». — La quatrième objection, s'appujant sur un texte de l'Ecriture, dit que « le Verbe de Dieu est fait; nous lisons, en elfet, dans le psaume cxlviii (v. 8) : Feu, grêle, neige, glace, vents des tempêtes, qui faites son Verbe. Or, il n'est pas de Personne divine qui soit faite. Donc le mot Verbe n'est pas un terme personnel en Dieu ».
L'argument sed contra est un beau texte de « saint Augustin, au VIP livre de la Trinité (ch. ii) » où il est « dit : De même que le Fils se réfère au Père, de même le Verbe à ce dont II est le Verbe. Or le mot Fils est un terme personnel, à cause qu'il se dit par mode de relation. Pareillement donc le mot Verbe ». — Que le Verbe soit dit personnellement en Dieu, nous en avons, dans la tradition ecclésiastique, des preuves innombrables et décisives. Il y a d'abord le premier verset de saint Jean d.ans son Evangile : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Puisque depuis toujours le Verbe, qui était Dieu, était en Dieu, c'est donc qu'il se distinguait d'un autre qui était Dieu pourtant comme Lui. Et comme tout ce qui est essentiel en Dieu est indistinct, il s'ensuit que le Verbe, distinct de Dieu, et Dieu cependiuit, ne se dit pas d'une façon essentielle^, ou selon l'essence, mais personnellement en Dieu. Le même saint Jean nous dit, dans la première de ses Epîtres, ch. l, v. i et suiv. : Ce qui était dès le
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commencement, ce que nous aoons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux et ce que nos mains ont touché du Verbe de vie — car la Vie a été manifestée., et nous l'avons vue, et nous rendons témoignagCy et nous vous annonçons la Vie éternelle, qui était dans le sein du Père et qui nous a été manifestée. Dans ce lexle nous Irouvons encore nettement marquée la distinclion du Verbe de vie existant dès le commencement dans le sein du Père. Nous lisons aussi dans l'Apocclypse de saint Jean, ch. xix, v. ii et suivanî^i : Puis je vis le ciel ouvert, et il parut un cheval blanc; Celui qui le montait s'appelle Fidèle et véritable: Il juge et combat avec justice. Ses yeux étaient comme une flamme ardente; Il avait sur la tête plusieurs diadèmes et portait un nom écrit que nul ne connaît que Lui-même : il était revêtu d'un vêtement teint de sang : son nom est le Verbe de Dieu. Les armées du ciel le suivaient sur des chevaux blancs, vêtues de fin lin, blanc et pur. De sa bouche sortait un glaive affUe, à deux tranchants, pour en frapper les nations. C'est Lui qui les gouvernera avec un scepire de fer ; et c'est Lui qui foulera la cuve du vin de l'ardenle colère du Dieu tout-puissant. Sur son vêtement et sur sa ouïsse. Il portait écrit ce nom : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. De ce texte il résulte manifestement que le Verbe de Dieu est une Personne; et nous voyons même ici qu'il s'agit de la Personne divine dont il est dit par le même saint Jean, au v. i4 du premier chapitre de son Evangile : Et le Verbe s'est fait chair. Le Verbe de Dieu dont nous parle ici saint Jean, est, en effet, distinct du Dieu tout-puissant et son nom est pourtant : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Chacun sait d'ailleurs que saint Jean est pur excellence l'évangéliste et l'apôtre du Verbe. C'est même pour cela que les Aloges, dont parle saint Epiphane (des Hérésies 5î, 3), appelés ainsi parce qu'ils étaient les ennemis du Verbe (du mot grec xXoyoi, qui nient le Xc^cç, le Verbe) rejetaient les écrits de saint Jean, où se trouvent les textes que nous venons de citer. Donc, ii est manifeste que pour saint Jean le mot Verbe désigne une Personne, et non pas la nature ou l'essence en Dieu. — Les conciles se sont faits l'écho de la doctrme scripturaire. Nous lisons dans les actes du V^ concile œcuméni-
que tenu à Conslanliiiople, en 553 (Exposition (Je la foi) : Un seul Dieu Père du Verbe vivant, de lu Sa(/esse subsistante, de la Puissance, du Charactère éternel, Parfait (jui engendre un Parfait, Père et Fils unique ; un spuI Seigneur, seul d'un seul, Dieu de Dieu, charactère et image de la divinité. Verl)e <jui opère, etc. Le même concile, dans son canon 2^, dil : Si quelqu'un ne confesse pas que pour le Verbe de Dieu il ij a deux naissances, etc., qu'il soit anathènie. De même, dans le canon 3* : Si quelqu'un dit que autre est le Dieu Verbe qui a fait les miracles, et autre le Christ qui a souffert... et non pas le seul et le même Notre-Seigneur Jésus-Christ, Verbe de Dieu incarné et fait homme, à qui appartiennent et les miracles et la passion qu'il a spontanément subie dans sa chair, — qu'il soit anathème [Cf. Denzinger,. n°» lyS, 174]. Le concile de Latran, tenu en 6^9, sous Martin I, proclame la même doctrine, dans son canon 2^ : Si quelqu'un, conformément à la doctrine des saints Pères, ne confesse pas, au sens propre et en toute vérité, que le même et un Dieu Verbe de la sainte et consubstantielle et adorable Trinité est descendu du ciel, s est incarné, etc., qu'il soit condamné (Denzinger, n° 2o3). On la retrouve toujours la même, dans le symbole du XI*' concile de Tolède, en 675 (Denzinger, n" 23o). II n'est rien de plus ferme, dans le langage chrétien, que cette expression de Verbe de Dieu, prise au sens personnel.
Saint Thomas, au corps de l'article, va justifier cette acception du mot Verbe dans le langage chrétien. « Le nom de Verbe, en Dieu, nous dit-il, si on le prend au sens propre, est un nom personnel et nullement essentiel ». Toute la force de celte proposition dépend de l'incidente conditionnelle qu'elle renferme. Aussi bien saint Thomas va l'expliquer avec soin. Il nous avertit qu'« on peut parler de verbe, quand il s'agit de nous, même en prenant ce mot dans son sens propre, d'une triple manière. Il y a une quatrième manière dont on peut aussi parler du verbe, mais » non plus en prenant ce mot dans son sens propre; « c'est une acception impropre et figurative » ou par mode de métaphore.
Remarquons tout de suite que le mot verbe dont il s'agit ici
OUKSTTON XXXIV. PK r.\ J'RRSONNR Dtl FILS. ">«).)
n'i'st tjLio la (raduclioii du mol laliii rrrhiim, qui, lui-mènio, traduit le mot grec Xifo;. Ce mol "'^cyiç, nicme dans son sens propre, est susceptible, en j^rec, d'une foule d'acceptions. Toutes ces acceptions s(> rattachent cependant à quelcpie chose d'uni- (pie : elles impliquent toutes un certain rapport à la facullc' maîtresse qui est en nous et (pie nous appelons la raison. De même, le mot latin i>erhiim (en français, le verbe) se rattache à cette faculté. Il correspond très exactement au mot français 1(1 parole.
« Ce qui, chez nous, déclare saint Thomas, est le plus communément et le plus manifestement appelé verbe » ou parole., « c'est ce que la voix profère » au dehors, « et qui procède de l'intérieur quant aux deux choses qui se trouvent dans la parole extérieure, savoir la voix elle-même et la signification de la voix. C'est qu'en effet, la voix » ou les mots proférés au dehors, « sig-nitient la conception de l'intelligence, au témoig-nage d'Aristote dans son i*"" livre du Perihertnenias (ch. i, n" 2; de saint Th. leç. 2) ; et de même la voix procède de l'imagination, selon qu'il est dit au livre de l'Ame (liv. II, ch. viii, n° 11; de saint Th. leç. 18). Quant à la voix » ou jilutôt au son inarticulé « qui n'aurait pas un sens » \ oulu, « on ne peut pas l'appeler verbe » ou parole. Toute parole implique nécessairement une sig-nification déterminée. « La voix extérieure est donc appelée verbe » ou parole, « parce qu'elle signifie la conception intérieure de l'esprit. 11 s'ensuit que cette conception intérieure de l'esprit est ce qui mérite premièrement et principalement le nom de verbe » ou de parole : « puis^ la voix elle-même qui signifie la conception intérieure; et enfin, l'imagination du mot ».
L'ordre que nous indique ici saint Thomas dans l'acception du mot verbe ou parole, au sens propre, est plutôt l'ordre naturel ou logique, que l'ordre selon lequel la connaissance de ce mot se succède pour nous. Dans l'ordre de connaissance, en effet, selon que saint Thomas lui-même nous le disait tout à l'heure, c'est la parole extérieure qui se présente à nous d'abord ; c'est à elle que le mot parole a été premièrement appliqué ; et ce mot n'a été appliqué qu'ensuite à la conception de l'intellig^ence ou à la représentation ima^inative du mot. « La pa-
rôle extérieure, nous dif saint Thomas, dans la question de Veritate, f\. k, art. i, précisément parce qu'elle est quelque chose de sensible, est pour nous plus connue que le verbe intérieur; et voilà pourquoi, à considérer l'imposition du nom, c'est d'abord la parole extérieure qui a été appelée de ce nom, et puis la parole intérieure. Dans l'ordre naturel, cependant, le verbe inléiieur précède la parole extérieure. Il en est, en effet, la cause finale et la cause efficiente. La cause finale, parce que la parole extérieure a pour but, quand nous la disons, de faire connaître la parole intérieure; et l'on voit par là que le verbe intérieur est ce qui est sig^nifié par la parole extérieure : or la parole extérieure signifie ce qui est dans rintelliçence à titre d'objet connu; elle ne sig-nifie pas l'acte d'intellig^ence , ni même Vhabitiis de science, ou la faculté, si ce n'est en tant que tout cela rentre dans l'intelligence à titre d'objet connu ; et donc c'est cet objet connu, selon qu'il est dans l'intelligence, que la parole extérieure a pour but de sig^nifier »; d'où il suit qu'il en est, ainsi que nous l'avons dit, la cause finale. « Il en est aussi la cause efficiente. C'est que la parole proférée extérieurement, dès là qu'elle est un signe artificiel, a pour principe la volonté, comme tout ce qui est artificiel. Aussi bien, de même que, pour les autres choses qui procèdent de l'art, une certaine image de l'œuvre à réaliser doit préexister dans la pensée de l'artiste, pareillement dans l'esprit de celui qui profère la parole extérieure préexiste une certaine image de cette parole. De même donc que s'il s'figit de l'artiste, il y a trois choses à considérer : la fin ou l'œuvre qu'il se propose, l'image ou le type qu'il s'en forme au dedans de lui, et cette œuvre extérieurement réalisée; de même, en celui qui parle, nous trouvons trois sortes de verbes ou de paroles : ce qui est conçu par l'intelligence et que la parole extérieure a pour but de signifier : c'est la parole du cœur ou le verbe mental, qui s'exprime sans le secours de la voix; l'image de la parole extérieure, et qui, pour être intérieure, est cependant la voix en image », ou la voix déjà formée dans l'imagination; « enfin, la parole exprimée au dehors, et qui est la parole de la voix » ou, si l'on veut, la parole parlée. « Et de même » — pour garder toujours notre comparaison — « que dans l'ar-
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liste nous avons d'abord l'intenlion du l)ut à atteindre, puis la forme de l'ohjet d'art qu'il élabore, et euliu la réalisation de son œuvre au dehors; pareillement, en celui qui parle, la parole du «œur précède la parole imag^ée, qui est elle-même suivie de la parole parlée ».
Dans son commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 27, q. 2, art. t), saint Thomas explique comme il suit les trois sortes de verbes ou de paroles qui nous occupent. « Notre action de parler, dit-il, est un certain acte corporel. Il s'ensuit que nous devrons y retrouver tout ce qui est requis pour les mouvements de cette sorte. Or, il y a ceci de propre aux mouvements corporels de l'homme, quand ils sont délibérés, qu'il faut qu'un jugement ou une délibération dans la partie intelleclive les précède. Mais, parce que l'intellii^ence a pour objet l'universel, tandis que les actes portent sur l'individuel, à cause de cela il faut (|u'il y ait une certaine faculté d'ordre particulier qui saisisse et qui se forme l'intention particulière de la chose sur laquelle doit porter l'opératiou. En troisième lieu, viendra le mouvement dans le corps par l'entremise des énergies motrices attachées aux muscles et aux nerfs. Si bien que nous aurons comme une sorte de syllogisme dont la partie intellective nous fournira la majeure universelle, la partie sensible la mineure particulière, et l'acte extérieur la conclusion. — Si donc nous prenons l'action de parler selon qu'elle est dans la partie intellective seulement, nous avons la parole ou le verbe du cœur; selon qu'elle est dans l'imagination, c'est-à-dire quand quelqu'un imagine les mots dont il se servira pour exprimer le concept de l'intelligence, nous avons la parole d'image; selon que déjà elle est un acte extérieur dû au mouvement de la langue et des autres organes corporels, nous avons la parole parlée » ou la parole au sens premièrement donné à ce mot.
« Ces trois modes de verbes ou de paroles, ajoute saint Thomas dans l'article de la Somme théologique que nous commentons, sont marqués par saint Jean Damascène (dans son livre de In Foi orthodoxe), liv. I, chap. xiii. Il y explique que l'on appelle verbe le nionvement naturel de l'intelligence selon leijuel elle se meut et elle entend et elle pense, telle une lumière et un
éclat: c'est le premier; on appelle verbe aussi ce qui n'est pas articulé en paroles, mais se trouve prononcé dans le cœur ; voilà !e troisième; enjin on appelle verbe ce qui est le messager de r intelligence : c'est le second ». N'oublions pas que, dans l'article de la Somme, saint Thomas a interverti l'ordre des trois acceptions du mot verbe. Il a placé au troisième rang- le verbe d'imag-e; parce que, observe très justement Cajétan, cette acception du mot verbe est celle où la raison de verbe se trouve le moins parfaitement réalisée.
On nous saura gré de reproduire ici une pag^e du P. Lacordaire où nous retrouvons la doctrine que saint Thomas vient de nous exposer : « Vous figuriez-vous que de l'air agité, en quelque manière que ce fût, eût la puissance d'obtenir les effets prodigieux que je vous ai décrits? Sans doute, à cause de notre état présent où l'âme est unie à un corps, la parole aussi a un corps; elle entraîne une action extérieure qui met de l'air en mouvement. Mais ce n'est là que le fantôme de la parole. Fermez vos lèvres, recaeillez-vous, renfermez votre âme en elle-même; n'entendez-vous pas qu'elle vous parle? N'entendez-vous pas que, sans l'ébranlement d'aucun organe physique, elle articule intérieurement des mots, prononce des phrases, enchaîne un discours? N'entendez-vous pas qu'elle s'anime, s'échauffe, qu'elle devient éloquente, qu'elle vous persuade, et que cependant tout est immobile au centre et aux extrémités de votre corps? La parole extérieure n'est que la pâle et mourante expression de la parole intérieure, et la parole intérieure, c'est la pensée ellemême s'engendrant au fond de l'âme par une immatérielle fécondité. S'il en était autrement, si parler n'était que remuer de l'air, concevriez-vous que l'air fût le véhicule des idées et des sentiments, qu'il allât saisir votre intellig-ence dans ses impénétrables réduits et l'enlever à ses propres conceptions? La parole est une puissance spirituelle, unie dans l'homme à un organe sensible et lui donnant l'impulsion, comme l'âme, dans la totalité de ses forces, donne l'impulsion à tout le corps ». (56'^ conférence, de la prophétie : à lire, dans son entier, cette superbe conférence où l'on trouve, sur la parole de l'homme et sur la parole de Dieu, des aperçus éblouissants.)
QirF.STION XXXtV. DK I,A l'KRSONNP; TMI Fil, S. 2«)7
Nous avons vu ce (ju'il fallait, eulcndrc pai' les mots uerhc ou parole, pris dans leur sens propre. Saint Thomas nous a dit aussi que ces mots pouvaient se prendre dans un sens ^l^uré, et il nous expliipie qu'a on entend par là ce que la parole exprime ou ce qu'elle fait; c'est ainsi, observe-t-il , que nous avons coutume de dire, en d«isignant telle chose ou tel acte (pi'o!! avait si^llifié, soit par mode d'indication, soit par mode de commandement : c'était la parole que je vous avais dite ou que le roi vous avait mandée ».
Après avoir précisé ces diverses acceptions du mol verbe ou parole, saint Thomas, venant à la preuve de sa conclusion qu'il avait énoncée au début du corps de l'article, ajoute : « On emploie dans son sens propre le mot Verbe en Dieu, selon que le verbe s'entend du concept de l'intelligence », C'est la première des trois acceptions mentionnées tout à l'heure, en les prenant dans leur ordre log^ique ou nature! : ce que le P. Lacordaire appelait « la pensée elle-même s'eng-endrant au fond de l'âme par une immatérielle fécondité ». Il est évident, en effet, comme le remarque saint Thomas, dans la question de Veritate, q. 4» art. r, que a le verbe ou la parole, au sens du mot proféré extérieurement par l'ori^ane du corps, ne saurait être dit de Dieu au sens propre ; ni même le verbe ou la parole qui n'est que l'imaii^e du mot extérieur ». Ce qui n'est pas à dire assurément, comme le voudraient entendre parfois certains modernes, que Dieu ne puisse pas, s'il le veut, communiquer avec l'homme et lui parler, même extérieurement. Seulement, celte parole extérieure n'appartient pas à Dieu, si l'on met à part le mystère du Verbe fait chair, comme nous appartient à nous la parole que nous proférons à l'aide des organes de notre corps. Celle parole extérieure de Dieu est une intervention miraculeuse de sa puissance utilisant le monde de la créature sensible pour nous manifester sa pensée ou sa parole intime, a Dieu peut nous parler extérieurement, dit excellemment le P. Lacordaire, s'il lui plaît de donner à ses communications un caractère de publicité et d'authenticité. Il est vrai qu'en soi-même Dieu n'est pas uni à un corps, et qu'ainsi sa parole n'a pas un org-ane qui lui soit naturellement et personnellement soumis » (à l'exception, nous l'avons
dit, du mystère de l'Incarnation); « mais la nature tout entière est à son égard plus obéissante que notre corps à nous-mème; Il a sur elle le droit de toute la puissance créatrice, et il lui est aussi simple d'en user qu'à nous d'user de la portion de matière organisée qui nous est assujettie » (Conférence précitée).
C'est donc, à prendre le mot parole dans son sens propre et rigoureux, comme désignant le concept de l'intelligence que nous l'attribuerons à Dieu. Saint Thomas cite à l'appui de cette acception du mot Verbe, en Dieu, un très beau texte de saint Augustin dans son livre XV de la Trinité (ch. x) : Quiconque peut entendre le verbe, non pas seulement avant qu'il résonne au dehors, mais même avant que l'image des mots ne Venveloppe, celui-là peut déjà se faire quelque idée de ce Verbe dont il est dit : Au commencement était le Verbe. « Or, poursuit saint Thomas, il est de l'essence du concept de l'esprit, qu'il procède d'un autre, c'est-à-dire de la connaissance de celui qui le conçoit ». Retenons ces paroles du saint Docteur. Nous y retrouvons la doctrine exposée plus haut, dès )e premier article de ce traité, relativement à la nature du verbe. Pour saint Thomas, ainsi qu'il s'en explique nettement lui-même, dans le de Potenlia Dei^ q. 8, art. i, la conception de l'esprit qui seule mérite, à proprement parler, le nom de verbe, parmi tout ce qui est dans l'intelligence, se dislingue nettement et de rintelligence, et de l'espèce intelligible, et de l'acte même de l'intelligence, et de la chose que l'intelligence connaît quand elle entend. « L'entendement, nous dit-il, quand il entend, peut avoir rapport à quatre choses,, savoir : l'objet qu'il entend, l'espèce intelligible qui le constitue en acte, l'acte même d'entendre, et la conception qu'il enfante. Cette conception diffère des trois autres clioses mentionnées. Elle diffère de l'objet ([ue l'on entend, puisque paifois cet objet est extérieur à l'entendement ; la conception de l'entendement au contraire ne peut être que dans l'entendement ; il y a aussi (jue la conception de l'entendement est ordonnée à la chose entendue comme à sa fin : c'est, en effet, pour connaître l'objet proposé à son action que l'entendement forme au dedans de lui la conception de cet objet. Cette conception diffère aussi de l'espèce hilelligible; car l'espèce intelligible qui constitue l'entende-
QUESTFON XWIV. nK I-A rKUSONNi; ni' Fil, s. 2()()
ment en acte est considi'ice comme le piiiici|)e de l'aclion de rentendement : tout ag^oiit, en eft'el, agit selon qu'il esl en acte ; et il est constitué en acte par une certaine forme qui devient ainsi principe d'opi'ralion. Enfin, elle diffère aussi de l'aclion ilc l'entendement, parce (|u'elle est considérée elle-même comme le terme de cette action, en étant pour ainsi dire le fruit. C'est que l'eutendement, par son action, forme la définition de la chose, ou même une proposilion affirmative ou néii^ative. Or, cette conception de l'entendement parmi nous est appelée, proprement, verbe ou parole. »
Le P. Lacordaire a décrit admirablement cette action de notre entendement ayant pour fruit la parole intérieure qui se communique, à l'aide de la parole extérieure, pour enfanter dans celui qui l'écoute une parole intérieure semblable à elle. « L'efTet de la parole, dit-il, est rilkimination de l'entendement. Que se passe-t-il entre l'intelligence qui parle et l'intelligence qui écoute? » et on peut poser la même question pour l'intelligence qui se parle à elle-même. « Evidemment;, la première présente à la seconde un objet intelligible, c'est-à-dire une vérité. Car toute vérité, si profonde qu'elle soit, est intelligible, et peut s'énoncer au moyen de la parole, qui est le moule et la représentation du vrai. Mais il ne suffit pas, pour que la parole ait son effet d'illumination, qu'elle présente à l'esprit un objet intelligible. Il faut, de plus, que les termes dont l'enchaînement logique constitue la parole aient leur évidence individuelle, afin que l'esprit en saisisse le sens, c'est-à-dire découvre sous chaque mol l'idée qui s'y trouve, et par suite l'idée générale que renferme le discours. C'est ce qui a lieu par la définition. Au ino\en de la définition, la parole illumine la parole en la décompos mt dans des éléments si simples, que chaque mot devient un éclair, ou, si vous l'aimez mieux, un rayoji de la lumière totale qui fera l'évidence de l'esprit. On entend alors la proposition. Elle n'est plus pour l'esprit une suite de mots, mais une suite d'idées qui forment par leur liaison une idée nouvelle. La parole s'est éclairée elle-même en se définissant. Mais est-ce là tout ? Le mystère de l'initiation est-il accompli, la lumière s'est-elle faite dans votre entendement? Non sans doute : Vous voyez clai-
renient, ce que la parole veut vous dire, mais vous ne voyez pas encore si ce qu'elle vous flil est vj-ai. Vous n'en avez ni l'évidence ni la certitude. C'est à la parole à vous les donner, el elle le fera j)ar la démonstration, c'est-à-dire en vous montrant que cette idée nouvelle pour vous est cej»endant contenue dans d'autres idées rjui forment par leur invincible et primordiale clarté le f«nids inènie de votre raison. La parole prendra l'idée obscure et îa conduira pas à pas jusqu'au fover intellis;"ible qui est le centre et le flambeau de votre àme, la prései'lera là au principe d'où elle émane., et vous donnera dans le sentiment de leur unité ce trait de lumière qui est l'évidence, ce repos de l'esprit qui est la certitude. Ou bien, si la démonstration n'est pas possible, soit parce que la vérité proposée est d'un ordre qui n'a pas son principe dans l'entendement humain , soit parce qu'elle appartient aux profondeurs d'une science que vous n'avez pas le tenqis ou la volonté d'acquérir, alors la parole, vous initiant par une voie plus courte, vous présentera les caractères d'autorité qui revêtent l'idée d'une suffisante et lég^itime sanction » (Conférence précitée).
Le verbe de notre esprit, sa parole intérieure que la parole extérieure a pour mission de communiquer en la manifestant, c'est donc ce que notre espriî conçoit au dedans de lui-même ; et ce qu'il conçoit ainsi, tandis qu'il est dans l'acte de connaître, est essentiellement (juelque cjiose qui procède de cet acte de connaître. Là est le point Imniiteux qui éclaire la (jueslion pi(''senle, d'ailleurs si délicate, comme le remarque saint Thomas dans le de Veritate, (]. 4, i^'<- '-'• " Cette question, nous dil-il — de savoir si le Verbe, en Dieu, est quelque chose de personnel ou d'essentiel — vue de surface, paraît extrêmement facile, in superficie videtui' esse p/onissima, à cause que le verbe implique une certaine oriii;ine, d'où nous tirons en Dieu la distinction des Personnes. Mais si on va au fond, la question devient plus difficile, parce que, en Dieu, nous trouvons certaines choses qui, tout en impliquant une certaine origine, n'impliquent cette origine que selon la raison et non pas d'une façon réelle; tel, par exemple, le mot opération, ou acte, qui implique un (juelque chose procédant de celui qui ayit ; et pourtant cette procession
orrSTKtN \\M\. — DE LA PERSONNE DU FILS. .»or
n'esl pas icello, rllc n'est (jue scion la raison », en (anl (|ii(' iiolie esprit conroil Dieu disliiulenjent de son opération; mais « en réalité, rcsseiue, la vertu et l'opération ne diffèrent pas en Dieu; aussi bien, l'opération, en Dieu, ne se dit pas personnellement, mais esseuliellemeut. De là vient qu'il n'est pas de suite évident que ce mot uerbe », bien qu'entraînant une idi'e d'oriyiue, c( implique une [)rocessiou n'-elle, comme le mol Jils, et non pas simplement une procession de raison, comme le mot opération. Et c'est pourquoi il est difficile de voir si ce terme est un terme essentiel ou un terme personnel ».
« A l'effet donc de voir ce qu'il en est, il faut savoir (pie le verbe de notre entendement, à l'image duquel nous pouvons parler du Verbe qui est en Dieu, est cela même à (pioi se termine l'opération de l'entendement; et c'est la chose mèn>e entendue », selon qu'elle est, à litre de chose entendue, dans l'entendement lui-même. « C'est ce que nous appelons la conception de l'enlendement, que cette conception puisse s'exprimer par des termes incomplexes, comme il arrive quand l'entendement forme » au dedans de lui « les quiddités » ou les définitions « des choses, ou qu'elle s'exprime par des termes complexes, comme il arrive quand l'entendement compose et divise ». Nous reconnaissons ici les deux opérations de l'esprit dont la première s'appelle la perception , et la seconde le jugement qui aboutit au discours ou au raisonnement, quand il s'ag-it, comme nous l'expliquait tout à l'heure si bien le P. Lacordaire, de montrer, à la lumière de premières propositions déjà connues, la vérité d'autres propositions qui s'en dégagent. En tous ces divers cas, et toutes les fois que nous avons ainsi une conception qui est le fruit de l'intelligeuce en acte, « celte conception en nous est quelque chose qui procède réellement d'un autre : ou comme les conceptions des conclusions procèdent des principes ; ou comme les conceptions nous disant l'essence ou la quiddité de nouveaux objets, procèdent des essences d'autres objets précédemment connus* ou tout au moins comme la conception actuelle procède de la connaissance habituelle ». Nous voyons bien ici que, pour saint Thomas, il n'y a jamais acte d'intelligence, sans qu'il y ait production d'un verbe, c'est-à-dire d'une conception par laquelle et
302 SOMArR THICOLOGIQUE.
dans laquelle rintelliijence dit au dedans d'elle-même l'objel qu'elle connaît, que cet objet soit simple, conime lorsqu'il s'agit des premières essences, ou qu'il soit composé, comme lorsque l'intelHg-ence compare entre elles diverses idées ou diverses propositions pour éclairer l'idée ou la proposition obscures à la lumière de l'idée e.t de la proposition qnCnloure l'évidence.
Saint Thomas l'ajoute expressément lui-même : « Ceci — que dans tout acte de notre intelligence se trouve un verbe ou une conce[)lion qui procède réellement d'un autre — est universellement vrai, nous dit-il, au sujet de tout ce qui est connu par nous, soit qu'on le connaisse par son essence, soit qu'on le connaisse à l'aide d'une similitude. C'est qu'en effet, ajoule-t-il. la conception est ce que l'intelligence produit dans son acte d'entendre. Aussi bien, même quand l'esprit se connaît lui-même, sa conception n'est pas l'esprit lui-même, mais quelque chose qu'exprime l'esprit en se connaissant. Ainsi donc, le verbe de l'intelligence en nous a deux choses qui lui sont essentielles, savoir : qu'il est entendu; et qu'il est l'expression d'un entendement dans son acte d'entendre ».
Nous voyons maintenant tout le sens de cette phrase de la Somme théologique que nous nous étions proposé d'expliquer : « Il est de l'essence du concept de l'esprit, qu'il procède d'un autre, c'est-à-dire de la connaissance de celui qui le conçoit ». Saint Thomas en conclut tout de suite après, dans l'article de la Somme : « D'où il suit que le Veibe, selon qu'on le dit proprement en Dieu, signifie quelque chose qui procède d'un autre ». Pour bien voir, ici encore, toute la portée de cette parole, reprenons la dernière phrase du de Veritate que nous venons de traduire, et ce qui la suit immédiatement : « le verbe de l'intelligence, en nous, a deux choses (|ui lui sont essentielles, savoir : qu'il est entendu; et qu'il est l'expression d un autre, c'est-à-dire de celui qui entend ». « Si donc, poursuit saint Thomas, nous disons le mot Verbe, en Dieu, selon l'un et l'autre de ces éléments, alors le mot Verbe, en Dieu, n'impliquera pas qu'une procession de raison, mais aussi une procession réelle. Si, au contraire, on le dit en raison de l'un seulement de ces deux caractères, savoir : qu'il est entendu, dans ce cas le mot verbe,
(QUESTION X.WIV. IJE LA PEUSONMC liV FILS. /»o3
on Dieu, u'iinprunie plus qu'une procession de raison, cl iioik pas inie {)rocession réelle, comme vlaillems le tnol même d'^v/- Iriiilrc. Sfiilfiiiciil, dans ce cas, nous n'aurons plus l'acceplion piiiptv ilu mot rci'lii'i car si on enlève l'un quelconque des t'Iéments qui entrent dans l'essence d'une chose, ce n'est déjà plus son acception propre. Pai- conséquent, à prendre le Verbe selon si)n acception propre, en hicu, il ne se diia «pu- pers(jnnellemenl ». Celle conclusion est exactemenl la même que celle qu termine l'article de la Somme : « Le Verhc. concluait saint Thomas, selon qu'on le dit proprement en Dieu, signifie quelque chose qui procède d'un autre; caraclèic <jui touche à la raison des termes {)ersonnels en Dieu, atlendu que les Personnes divines se distinguent selon l'origine, ainsi qu'il a été dit (q. 27, introduction; q. 82, art. 3). H s'ensuit donc que le nom de Vci-bf, selon qu'on le prend proprement «mi Dieu, ne se dit pas essentiellement, mais seulement d une façon personnelle ». Il ne pouriait se dire essentiellement, comme le remarquait saint Thomas dans le de Veritate, que si on le prend, non pas au sens pr(»pie et selon qu'il implique le double élément essentiel dont nous avons parlé, mais d'une façon commune et en ne tenant compte que du premier de ses caractères, qui est d'être quelque chose d'entendu ou de connu. C'est en se plaçant à ce point dt' vue plus général et moins restreint, ou moins strict, que saint Thomas accordait, dans son commentaire sur les Sentences (liv. I, dist. 27, q. 2, art. 2, q. i), que le mot Verbe, en Dieu, se prenait tantôt dans un sens personnel et tantôt par mode de terme essentiel. Devons-nous aller plus loin et supposer, comme le fait Cajétan, que saint Thomas rétracte ici, dans la Somme t/iéoloffu/ue, le premier senlinjenl qu'il aurait soutenu dans les Sentences? La pensée du saint Docteur aurait-elle varié sur ce point, et aurions-nous, soit dans le de Veritate, soit dans la Somme théologiqne, une expression plus ferme et plus précise de celle pensée? II le semblerait, car, dans le commentaire sur les Sentences, saint Thomas n'exige pas comme essentielle à la raison propre du verbe, en nous, la procession réelle, dont nous venons de voii- qu'il fait l'élément primordial et le plus formel du verbe dans If de Vei-itule. Toujours est-il que !e saint Doc-
3o4 SOMME THÉOLOGIQUE.
leur nous a donné, dans ce dernier livre et dans la Somme t/téologi(/iie, un exposé et une notion du verbe qui jellenl sur la question du Verbe, en Dieu, les plus vives clartés.
\Jad primiim nous fait observer que « les ariens, dont les doctrines ont leur source dans les écrits d'Orig^ène [Cf. Tixeront, La Théologie anténicéenne , p. 287], disaient du Fils qu'il était autre que le Père, entendant cela d'une diversité de substance. Ils devaient donc, par une suite logique, s'efforcer, puisque le Fils de Dieu est appelé Verbe, d "établir qu'il ne s'agissait pas là d'une appellation proprement dite. Sans cela, ils auraient été obligés, sous la raison du Verbe qui procède, d'admettre que le Fils de Dieu n'est pas étranger à la substance du Père ; car le verbe intérieur procède en telle manière de celui qui le dit qu'il demeure au dedans de lui ». — Mais « cela ne tient pas », remar-. que saint Thomas. Car a il est nécessaire, si l'on admet un verbe de Dieu pris d'une façon métaphorique, qu'on admette un Verbe de Dieu au sens propre. C'est qu'en effet, on n'appellera une chose du nom de verbe, par mode de métaphore, qu'en raison de la manifestation qui s'y rattache : soit parce qu'elle manifeste, comme le verbe » ou la parole, « soit parce qu'elle est manifestée par la parole ou par le verbe. Que si elle est manifestée par le verbe, il faut admettre le verbe qui la manifeste. Et si elle est appelée verbe parce qu'elle manifeste au dehors, ce qui manifeste ainsi au dehors ne pourra être appelé verbe, que dans la mesure où il sig^nifie le concept intérieur de l'esprit, que l'on manifeste aussi par des sig-nes extérieurs », et non pas seulement par des paroles au sens propre du mot parole. « Donc, quand bien même le verbe se dise parfois, en Dieu, d'une façon métaphorique, il est nécessaire de présupposer le Verbe au sens propre, qui », ainsi entendu, constitue en Dieu une Personne et « se dit personnellement ». — Nous avions dit, au corps de l'article, qu'il y avait pour nous trois acceptions du mot verbe au sens propre : le verbe extérieur ou le mot, le verbe intérieur ou la conception de l'esprit, et le verbe d'image. Pour Dieu, il n'y a qu'une acception du mot verbe au sens propre; c'est le verbe au sens de concept de l'esprit. Les deux autres acceptions, quand il s'agit de Dieu, sont purement métaphoriques.
QUESTION XXXIV. DE lA PERSONNE DU FILS. 3o5
« Le verbe extérieur ou la voix, dit saint Thomas, dans le de Veritiite, (j. [\, art. i, se réalisant par le cctips, n(î peut se dire de Dieu (jue par mode de métaphore, selon ([ne les ciéatures jMddiiites par Dieu sont dites son verbe, elles ou lenis nionvemenls. en tant qu'elles manifestent l'inlellii^enee divine comme l'ellet manifeste sa cause. Pour la même raison aussi, le verbe tpii n'est (pie l'imai^e de la voix ne ponrra pas se dire tle Dieu au sens propre, mais seulement par mode de métaphore, auquel sens seront dites verbe de Dieu les idées fies choses qu'il doit réaliser. Mais le verbe du cœur, qui n'est autre que ce qui est actuellement considéré » ou conçu « par l'intellig'ence, se dit au sens j)ropre de Dieu, parce qu'il est éloig-né de toute matière et de tonte im|)erfection ».
L\id si'cundmn est très intéressant et prépare Vad tcrlinm. Saint Thomas nous avertit que « de tout ce qui a trait à l'entendement, il n'est rien qui se dise personnellement en Dieu, si ce n'est le seul verbe. Seul^ en efîet, le verbe signifie quelque chose qui émane d'un autre; car le verbe est ce que l'intellii^ence forme », au dedans d'elle-même, « quand elle conçoit. L'intelligence elle-même, selon qu'elle est constituée en acte par l'espèce intellig^ible , se dit d'une façon absolue. II en est de même de ce qui est l'acte d'entendre, qui est à l'entendement en acte ce qu'est l'être à ce qui est actuellement : l'acte d'entendre, en efïet, ne sig-nifie pas l'action sortant » ou émanant « de celui qui entend, mais plutôt demeurant en lui »; il marque une perfection inhérente plutôt qu'un aboutissement et un terme; il dit Vacillation d'une faculté en puissance et non pas le fruit ou le produit qui résulte de l'opération elle-même. Nous voyons par là toute la ditfércnce qui existe entre la procession qui s'attache au mot opération, ainsi que nous le disait saint Thomas dans le de Veritate, et la procession qui s'attache au mot verbe. Car si l'acte est dit procéder de la faculté, c'est à titre d'actuation et selon que la faculté aj^il, s'actuant et se perfectionnant ellemême; tandis que le verbe est dit procéder, selon que la faculté, en af/issant, produit, au dedans d'elle-même, un terme ou un fruit d'opération, conforme d'ailleurs au principe qui l'actue elle-même. C'est là, nous l'avons vu, la raison de verbe, en ce
De la Trinité. 20
3o6 SOMME THÉOLOGIQUE.
qu'elle a de plus formel et de plus exclus! vemenl propre ou inaliénable. C'est aussi ce qui nous permet de pailer de procession réelle, quand il s'ayit du Verbe en Dieu, tandis cjue l'opération n'entraîne en Lui qu'une procession de raison, sans distinction réelle entre la faculté qui opère, le principe en vertu duquel elle opère, et celte opération elle-même. — « Lors donc que le verbe est appelé », par saint Augustin, « une connaissance, le mot connaissance se doit prendre, non pas pour l'acte de l'intelligence qui connaît, ou pour l'une quelconque des qualités qui la parfont à titre à' habitas », comme la science par exemple, « mais pour ce que l'intelligence conçoit » ou enfante, au dedans d'ellemême, « quand elle connaît. Aussi bien, saint Augustin dit-il lui-même (traité de la Trinité, liv. VII, ch. ii) que le Verbe est la sagesse engendrée; ce qui n'est rien autre que la conceplion même du sage; et on pourrait également l'appeler connaissance engendrée ». — Pareillement, pour le mot de saint Anselme « On peut, d'après la même règle, entendre que dire, pour Dieu, n'est rien autre que voir en pensant; et le sens est (pie par le regard de la pensée divine est conçu le Verbe de Dieu. Cependant, remarque saint Thomas, à proprement parler, le mot de pensée ou de cogitation ne convient pas au Verbe de Dieu. Saint Augustin dit, en effet, au XV^ livre de la Trinité (ch. xvij que le Verbe de Dieu se dit en telle manière, qu'on ne peut pas l'appeler pensée, de peur qu'on ne vienne à croire qu'il y a en Dieu quelque chose de muable, qui tantôt prendrait la forme du Verbe et tantôt la perdrait, passant ainsi d'une forme à l'autre, sans forme lui-même. C'est qu'en effet, explique saint Thomas, la pensée ou la cogitation consiste proprement dans la recherche de la vérité; et en Dieu il ne saurait y avoir place pour une telle recherche. Lorsque, au contraire, l'esprit a déjà atteint la forme de la vérité, il ne pense » ou plutôt il ne discute (( plus; il jouit de la parfaite contemplation de la vérité. Aussi bien saint Anselme a mis improprement le mot cogitation pour le mot contemplation ». — Ce que saint Thomas nous a dit au sujet du mot latin cogitatio ne s'applique qu'imparfaitement au mot français pensée, qu'on emploie d'ordinaire pour traduire le mot latin. La pensée, chez nous, n'entraîne pas néces-
QUESTION XXXIV. DE I.A PERSONNE DU FILS. 3o^
saireiiu'iit le travail (rcnqiuMe auquel fait allusion saint Thomas. Même quand on jouit d'une chose en la contemplant des yeux de l'esprit, nous traduisons cet acte en disant qu'on pense à cette ciiose. Le mol jtcnser comprend tout ensemble, parmi nous, le travail d'enquête ou de recherche et l'acte de la contemplation. Uad tertium est, nous l'avons dit, d'une importance souveraine dans les matières qui touchent à la Trinité. Saint Thomas nous y apprend la différence qui existe entie le mot dire ou parler et le mot entendre ou penser. « De même, nous dit-il, que le mot Verbe » ou Parole, « à le prendre dans son sens propre, se dit personnellement en Dieu, et non pas essentiellement, pareillement aussi le mot dire » ou parler. « C'est pourquoi, de même que le Verbe n'est pas commun au Père, au Fils et au Saint-Esprit », car il n'y a que le Fils, nous le dirons bientôt, à être Verbe, « de même il n'est pas vrai que le Père et le Fils et le Saint-Esprit soient un seul Parlant ». Il n'y a que le Père qui soit parlant, comme il n'y a que le Plis qui soit Parole. « Aussi bien saint Augustin, dans le VIP livre de la Trinité (ch. i), dit que le Parlant s'entend par opposition à la Parole coéternelle; ce n'est pas un terme qui se rapporte à l'unité en Dieu », c'est-à-dire aux choses essentielles. C'est un terme personnel. Il ne convient qu'au Père. « Mais », si d'être parlant ne convient qu'au Père comme d'être Parole ne convient (ju'au Fils, cependant « d'èirc parlé convient à chacune des Personnes. Il n'y a pas, en effet, que la parole qui soit parlée, ou que le Verbe qui soit dit; il y a aussi tout ce qui est compris ou sionifié par la parole ». Quand on dit une chose, on ne dit pas seulement le mot qui exprime cette chose, mais aussi la chose exprimée par ce mot. Seulement, il y a ceci de propre au mot qui est dit, qu'il émane de celui qui le dit : la chose signifiée par le mot n'émane pas de celui qui dit le mot ou qui parle ; elle est seulement comprise dans le mot qui émane ou qui est proféré et qui la signifie. Elle est donc parlée, elle aussi, mais non pas comme la parole que l'on profère; elle est parlée, parce que la parole que l'on profère la dit. « Il suit de là qu'il ne convient qu'à une seule Personne en Dieu d'être dite ou parlée comme est dit le mot, le verbe, ou comme est parlée la parole », c'est-
3o8 SOMME TlIl'oi.cGiQUE.
à-dire, par mode A' émanai ion: « mais èlre dite ou parlée comme est dite la chose qui est comprise dans le mot que l'on profère, ceci convient à chacune des Personnes. C'est, en effet, en se comprenant Lui inrme et le Fils et l'Espril-Saint et tous les autres objets qui sont contenus dans sa science, que le Père conçoit le Verbe ou enfante la Parole : en telle sorte que la Trinité tout entière est dite dans le Verbe ou parlée dans la Parole ). que profère le Père, « et aussi toute créature; de même qi;e l'intellii^ence de l'hom'me, parle verbe qu'elle conçoit en entendant la pierre, dit la pierre. — Or », remarque saint Thomas, dans l'objection « saint Anselme prenait improprement le moi dire on parler pour le mot entendre. Et pourtant ils difl'èroiit entre eux. Le mot entendre, en efï'et, implique le seul rapport de celui qui entend à la chose qu'il entend; et là — notons soigneusement celte doctrine de saint Thomas qui confirme ce que nous avons dit à Vad secundum el qui est d'une importance extrême — il n'y a aucun rapport d'origine » ou d'émanation au sens formel de ce mot, supposant une procession réelle, comme le fruit émane de l'arbre ou l'œuvre produite de celui qui la produit; « il y a seulement information », ou actuation par mode de forme ou de perfection inhérente « qui se réalise dans noire intelligence, selon que notre inlelligence est réduite en acte par la forme de la chose qu'elle enlend », alors qu'auparavant elle n'était qu'en puissance par rapport à la forme et à la connaissance de celle chose. « Or, en Dieu, tout cela revient à une identité absolue ; car, en Lui, c'est absolument une même chose que l'enlendement et la chose entendue, ainsi qu'il a été montré plus haut (q. i4, art. 2,4) »• Il n'en va pas de même pour « le mot dire » on pailer. Ce mot « implique principalement le rapport au verbe conçu », à la parole enfantée. « Car, dire n'est rien autre que proférer la parole. Ce n'est qu'ensuite, el par l'entremise du verbe ou de la parole, que le mot dire ou parler implique un rapport à la chose entendue qui est manifestée à celui qui entend, dans le verbe qu'il profère ». Comme nous retrouvons ici, admirablement précisée, toute la doctrine du verbe exposée dès l'article premier du traité de la Trinité! Nous y voyons sa nature, son caractère essentiel et [)rimordial qui
QUESTION XXXIV. DE r A Pm^ONNE DU FFI.S. .jOf)
est d'émaner d'un autre, sa nécessilé aussi, puisque sans le verbe qu'il profère, la chose entendue ne s^rnit point manifestre à celui qui fentend. Et c'est bien la mémo floclrine que nous avons été demander à saint Thomas, à l'orct^sion du corps de l'article, dans sa question de la Vérité. — Aussi bien, saint Thomas peut-il conclure à nouveau que « seule, la Personne qui profère le Verbe en Dieu peut êlre dite parler ou parlante, alors que cependant on peut dire de chacune des Personnes qu'elle entend, et qu'elle est entendue, et, par conséquent, parlée ou dite dans le Verbe ».
Uad quartum explique l'objeclion en disant que « le mot verbe ou parole est pris là dans un sens f^uralif », ou par mode de métaphore, « selon que ce qui est signifié ou réalisé par la parole est appelé de ce nom. En ce sens, les créatures sont dites faire la parole ou le verbe de Dieu, selon qu'elles exécutent un certain effet auquel les ordonne le Verbe conçu piir la divine Sagesse; de même qu'un sujet sera dit accomplir ou faire la parole du roi pour autant qu'il accomplit une œuvre à lacjuelle il a été invité par la parole du roi ». L'explication est très nette et très précieuse pour justifier une foule d'expressions contenues dans la sainte Ecriture.
Le mot Verbe ou Parole pris en son sens propre et formel est un terme personnel en Dieu. Il implique une procession d'origine. Il ne désigne pas l'essenee, mais une Personne. — La question qui se pose maintenant est de savoir quelle Personne il désigne. En désigne-t-il une seule ou plusieurs? Désigne-t-il la Personne du Fils, et la désigne-t-il en telle manière qu'on puisse l'appeler un nom propre de celte Personne?
Telle est la question que saint Thomas examine à l'article sui vaut.
Article IL Si le Verbe est un nom propre du Fils?
Cinq objections veulent prouver i\\u\ « \i\ mot Verbe n'est pas un nom propre du Fils ». — La première arguë de ce que (( le
3lO SOMME THÉOLOGIQUE.
Fils est une Personne qui subsiste en Dieu. Opj le Verbe ne sig^nific pas (juelque chose qui subsiste, comme il est aisé de s'en convaincre parmi nous » : parmi nous, en effet, le verbe est quelque chose d'accidentel, subjecté dans node esprit, quand il s'agit du verbe intérieur, ou produit par le mouvement de nos lèvres, s'il s'agit de la parole extérieure. « Donc le Verbe n'est pas un nom propre désignant la Personne du Fils ». — La seconde objection observe que le « verbe procède de celui qui le dit, par une sorte de prolation »; il est quelque chose de proféré. « Si donc le Fils est proprement le Verbe, Il ne procédera du Père que par mode de prolation; et cela même est Ihérésie de Valentin », un des chefs gnostiques du deuxième siècle, « comme on le voit par saint Augustin dans son livre des Hérésies » (n. II). — La troisième objection, fort intéressante et qui nous vaudra une réponse lumineuse, remarque que « tout nom propre d'une personne désigne une propriété de cette personne. Si donc le Verbe est un nom propre du Fils, il désignera l'une de ses propriétés; et par suite, nous aurons pour les Personnes divines plus de propriétés que nous n'en avons énumérées plus haut » (q. 32, art. 3); nous n'avons point parlé, en effet, de propriété qui corresponde au mot Verbe. — La quatrième objection est encore plus imporiante; elle louche à un des polnis essentiels du mystère de la Trinité. « Quiconque entend, dit-elle, en entendant conçoit un verbe ». Remarquons, une fois de plus, que cette proposition est absolue, et s'applique, dans la pensée de saint Thomas, ainsi que nous l'avons déjà fait observer à propos du premier article de la question 27, à tout acte d'intelligence, sans exception aucune. « Or, poursuit l'objection, le Fils entend »; et nous pouvons en dire autant de l'Esprit-Saint. « Donc, le Fils aussi aura un Verbe » ; et pareillement le Saint- Esprit. « Il n'est donc pas vrai que d'être Verbe soit le propre du Fils ». — La cinquième objection cite une parole de saint Paul, avec le commentaire qu'en donne saint Basile. « Il est dit du Fils, dans l'Epître aux Hébreux, chap. i (v. 3), qu'// porte toutes choses par la puissance de sa parole. D'où saint Basile (dans son traité contre Eunomius, liv. V, ch. xi) conclut que l'Esprit-Saint est le Verbe du Fils. Ce n'est donc
QUESTION XXXIV. DE LA PEftSO.WE DU FILS. 3ll
pas une chose propre au Fi's que d'avoir la raison de Verbe ».
L'argument spé contra est une parole de saint Aut^uslin dans le VI* livre de la Trinité (ch. ii) nous disant que par le Verbe if ne faut eiilcndre que le Fils. Le témoigiinii^e de l'Ecriture appuie cette proposition; car le mot Verbe y est pris comme synonyme du mot Fils, ainsi qu'on le voit notamment dans le premier chapi're de l'Evançile selon saint Jean; nous voulons dire par là que ces deux mots désig-nent la même Personne.
Au corps de l'arlicle, saint Thomas va nous donner 1res nettement sa conclusion et la prouver d'un mot. Mais avant de lire son texte, il n'est pas inutile de rappeler ce (ju'il nous dit dans la question 4 de Vcritate, art. 3, sur la diU'érence qui existe entre les Grecs et les Latins, relativement à l'acception du mot Verbe en Dieu. Il est certain que les Grecs, même à prendre le ïnot Verbe comme terme de Personne, ne l'ont pas appliqué au seul Fils. Nous venons d'entendre saint Basile appeler de ce nom l'Esprit-Saint. Saint Thomas fait observer que « les Grecs ont appelé du mot Verbe, et aussi du mot Image », dont nous aurons à parler bientôt, « tout ce qui procède en Dieu. Nous et nos saints, au contraire, ajoute saint Thomas, nous nous en tenons avec un soin jaloux, quand il s'agit de ces termes, à l'usage des Ecritures canoniques, qui n'emploient que rarement, ou même jamais, les mots Verbe et Image, si ce n'est pour désigner le seul Fils ». Pour ce qui est du mot Image, nous en reparlerons à la question suivante. Quant au mot Verbe, saint Thomas nous dit ici qu'« à le prendre dans son sens propre, il se dit personnellement en Dieu, et est le nom propre de la Personne du Fils. C'est qu'en efl'et, ajoute-t-il, ce mot signifie une certaine émanation de l'intelligence. Or, la Personne qui procède en Dieu selon l'émanation de l'intelligence porte le nom de Fils, et sa procession s'appelle génération, ainsi qu'il a été montré plus haut (q. 27, art. 2), Il s'ensuit que seul le Fils doit être appelé Verbe, au sens propre, en Dieu ». La raison est péremptoire et ne souffre pas de réplique. Elle est tirée de ce qu'il y a de plus formel dans l'acception du mot Verbe, qui marque nous l'avons dit à l'article précédent, ce qui procède, à titre de conception, de celui qui entend, au moment même où il entend.
ÔI2 SOMME THÉOLOGIQUE.
Uad primum rappelle un point de doctrine déjà donné à l'arlicle 2 de la première question du traité de la Trinité. C'est une erreur de vouloir juger de la subsistence du Verbe en Dieu d'après ce que nous découvrons en nous. « Chez nous, être et entendre ne sont pas une même chose » ; l'être actue l'essence; l'entendre actue l'entendement; et l'essence n'est pas l'entendement. « Il s'ensuit que ce qui en nous a l'être intelligible n'appartient pas à notre nature » ; cela ne fait pas partie de notre être substantiel ; c'est un être accidentel qui vient s'ajouter à notre substance. Eu Dieu, il n'en est pas ainsi. Pour Lui, être et entendre, c'est tout un. « L'être de Dieu est son entendre même », ainsi que nous l'avons montré à la question i4, art. 4- « H s'ensuit que le Verbe de Dieu », c'est-à-dire le terme immanent de son entendre, « n'est pas quelque chose d'c^ccideutel sul>jeclé en Lui, ou comme une sorte d'effet réalisé par Lui », ainsi que la créature dont l'être est distinct de l'être divin; « le Verbe de Dieu est de la nature même de Dieu. Il faut donc qu'il soit quelque chose de subsistant; car tout ce qui appartient à la nature divine subsiste. Aussi bien, saint Jean Damascène (dans son livre I de la Foi Orthodose ^ ch. xiii) dit que le Verbe de Dieu est substantiel, ayant un être d'hi/postase ou de Personne, tandis que les autres verbes, comme les nôtres, ne sont que des vertus de l'âme ».
Uad secundum fait observer que « si l'erreur de Valcnlin a été condamnée, ce n'est pas parce qu'elle arfirmc que le Fils est né par mode de prolation, comme le disent avec perfidie les Ariens-, au témoignage de saint Hilaire en son VI" livre de la Trinité (num. 9); c'est à cause du mode différent de [)roIalion que Valenlin admettait, comme on le peut voir par saint Augustin en son livre des Hérésies » (à l'endroit précité). La prolalion de Valenlin se rattachait à l'explication gnostique des divers éons éminant successivement, et avec une diversité de nature, du Dieu suprême, dont les gnostiques faisaient le premier principe de tous les êtres. [Cf. sur ce point des doctrines gnostiques, d'ailleurs très obscur, Tixeront, théologie aniénicéenne, p. 192.]
L'rtr/ tert'.um est à retenir. 11 nous apprend qu'au fond le mot Verbe désigne la même chose que le mol Fils; il désigne la
QUESTION XXXIV. DE L\ PF.r\SONNE UV FILS. 3l3
nicnie propriolé, savoir la filiation. Ce n'est pas coninie dans le Père où nous avions, comme propriétés distinctes, la palerr.iié et rinnasoibililé; d'où les deux noms de Père et à' Inengendré désig-nant chacun une propriété différente. Ici, nous n'avons qu'un seul caractère, qu'une seule propriété, la filiation. Seulemenl comme nous n'avons pas de terme unique embrassant à lui seul tout ce qu'il y a de perfection dans cette propriété, en raison de cela nous employons plusieurs termes, mais qui tous vont à sig-nifier la même propriété et le même caractère sous des aspects différents. « Dans le mot Verbe, dit expressément saint Thomas, se trouve comprise la même propriété que dans le mot Fils. Aussi bien, saint Aug^ustin dit (au VU® livre de la Trinité (ch. ii) : on le dit Verbe par cela même par où on le dit Fils. Et, en effet, la naissance elle-même du Fils, qui est sa propriété personnelle, se désigne par divers noms qu'on attribue au Fils pour exprimer en diverses manières sa perfection. C'est ainsi que pour marquer qu'il est connaturel au Père, on l'appelle Fils; pour signifier qu'il lui est coéternel, on l'appelle splendeur; pour marquer qu'il lui est tout à fait semblable, on l'appelle Image; pour marquer qu'il est né d'une façon tout immatérielle, on l'appelle Verbe ». Et si nous employons tous ces divers noms, c'est qu' « il n'a pas pu s'en trouver un qui désignât à lui seul tout cela ». Au fond, tous ces divers termes reviennent au même. Ils désignent tous, nous l'avons dit, une même perfection, sauf qu'ils la désig-nenl sous des aspects différents. C'est toujours de la filiation divine qu'il s'agit. — Nous n'avons pas oublié que c'est à cet ad tertinm qu'en appelait le pape Pie VI pour repousser l'expression dangereuse du concile de Pistoie qui voulait préférer le mot Verbe au mot Fils dans la désignation de la seconde Personne.
h'ad qiiartum aussi est très précieux et touche à une question fort délicate. L'objection voulait que le Fils étant intelligent, comme le Père, comme le Père aussi II engendrât lui-même un autre Verbe. — Non, répond saint Thomas; car « le fait d'entendre étant quelque chose d'essentiel, ainsi qu'il a été dit (art. préc, ad 2""* et ad J'""), il en est de ce fait comme d'être Dieu; il convient au Fils au même titre. Or, le Fils n'est pas Dieu en^çen-
3l/i SOMME THÉOLOGIQUE.
drani. ; Il est Dieu engendré. Il s'ensuit qu'il sera intellig^enl, non pas comme proférant un verbe, mais comme étant 'e Verbe qui procède » ou qui est, proféré, « selon que, en Dieu, "^ Verbe qui procède, ne diffère pas réellement de l'entendement divin » (car il ne faut pas confondre l'enlendemen*, terme essentiel, en Dieu, avec le Père, terme personnel), « mais, par la relation seule, se distingue du Principe du Verbe ». Il n'y a, en Dieu, pour le Père, pour le V\h ou le Verbe, et pour l'Esprit-Saint, qu'un même acte d'entendre, comme il n'y a qu'un même entendement, une même essence, un même être; car tout cela est essentiel, en Dieu, et ce qui est essentiel en Dieu est absolument un. Seulement, dans cet acte d'entendre qui est le même pour ♦outes les trois Personnes, le Père a raison de Principe qui profè'e le Verbe, le Fils a raison de Verbe proféré, l'Esprit-Saint est en dehors de l'une ou l'autre de ces deux raisons. Il s'ensuit que pour l'acte d'entendre qui est Dieu et où se doit trouver nécessairement un verbe, coninu* en tout acte d'entendre, ainsi que nous avons eu tant de fois à le redire après saint Thomas, seul le Père proférera le Verbe — car c'est là sa note distinctive, ce qui le constitue Personne distincte en Dieu; — seul, le Fils sera le Verbe proféré, car, pour Lui aussi, c'est là son signe distinct if et constitutif en tant que Personne. Le Père donc sera l'acte d'entendre qui est commun aux trois Personnes, avec la raison de Principe proférant le Verbe; le Fils sera ce même acte d'entendre, avec la raison de Verbe proféré; quant à l'Esprit-Saint, Il sera toujours le même acte d'entendre, sans qu'il y ait à parler pour Lui ni de rnison de Principe proférant le Verbe, ni de raison de Verbe proféré. — Quelles splendeurs dans ce mystère de l'Auguste Trinité, au sein même de ses profondeurs les plus impénétrables!
LV/f/ quintum répond à la difficulté tirée du texte de saint Basile commentant ce passage de saint Paul : qui porte toutes choses par la parole, par le verbe de sa puissance. — « Lorsque, explique saint Thomas, il est dit du Fils qu'il porte toutes choses par la vertu de sa parole ou de son verbe, le mot verbe est pris métaphoriquement pour désigner l'effet du verbe ou de la parole. Aussi bien, la glose dit-elle en cet endroit que le mot
QUESTION XXXI V. DR LA PF,F\S()N.\r im) FM.S. 3 I f)
vrrbr est pris là pour le mot commandrnienl ou ordre; c'esl-àdire que si les choses sont conservées dans l'èlre, c'est çfràrc à la vertu ou à la puissance du Verbe, comme c'est aussi grâce à la vertu du Verbe qu'elles sont venues à l'être. Que si saint Basile a interprété, dans ce passage, le mot verbe au sens de l'Esprit- Saint, il faut entendre cela par mode de métaphore ou de figure et non pas au sens propre, selon ([u'on peut appeler verbe ou parole de quelqu'un ce qui le manifesie; en ce sens, en effet, l'Esprit-Saint peut être appelé verbe du Fils, parce qu'il le manifeste ». Jésus ne dit-Il pas Lui-même, en saint Jean (ch. xvi, V. i4), parlant de l'Esprit-Saint : Lui me glorifiera, parce qu'il recevra de moi et vous l'annoncera.
Nous avons rappelé, à propos de l'argument sed contra, que la doctrine du présent article, comme celle de l'article premier, se irouvait nettement formulée dans les premiers mots de l'Evangile selon saint Jean : Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, rapprochés de ces autres mots qui viennent dans le même chapitre : et le Verbe s'est fait chair, et II a dressé sa tente au milieu de nous, et nous avons vu sa gloire, gloire qui est celle du Fils unique venant du Père. Notre grand Bossuet nous a donné, dans ses Elévations sur les mystères (la" semaine, y*' élévation), un commentaire de ces premières paroles de saint Jean, en parfaite harmonie avec la doctrine que saint Thomas vient de nous exposer. Nous nous reprocherions de ne pas le reproduire; car cette page est une des plus belles sorties de la plume de Bossuet.
« Où vais-je me perdre, s'écrie-l-il, dans quelle profondeur, dans quel abîme ! Jésus-Christ avant tous les temps peu(-il être l'objet de nos connaissances ? Sans doute, puisque c'est à nous qu'est adressé l'Evangile. Allons, marchons sous la conduite de l'aigle des évangélistcs, du bien-aimé parmi les disciples, d'un autre Jean que Jean-Baptiste, de Jean, enfant du tonnerre, qui ne parle point un langage humain, qui éclaire, qui tonne, qui étourdit, qui abat tout esprit créé sous l'obéissance de la foi, lorsque par \u\ rapide vol fendant les airs, perçant les nues, s'élevant au dessus des anges, des vertus, des chérubins et des
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séraphins, il oiilonne son évangile par ces mois : Au commencement était le Verbe. C'est po.r où il commence à faire connaître Jésus-Christ. Hommes, ne vous arrêtez pas à ce que vous voyez commencer fl;ins l'annoncialion de Marie. Dites avec moi : Au commencement était '; Verbe. Pourquoi parler de commcnccmenl, puisqu'il s'agit de Celui qui n'a point de commencement? C'est pour dire qu'au commencement, dès l'orig^ine des choses, Il était; Il ne commençait pas, // était; on ne le créait pas, on ne le faisait pas, Il était. Et qu'élail-Il'^ Qu'était Celui qui sans être fait, et sans avoir de commencement, quand Dieu commençait tout, était déjà ? Etait-ce une matière confuse que Dieu commençait à travailler, à mouvoir, à former ? Non; ce qui était au commencement était le Verbe, la parole intérieure, la pensée, la raison, l'intelligence, la sagesse, le discours intérieur : sermo : discours sans discourir, où l'on ne tire pas une chose de l'autre par raisonnement; mais discours où est substantiellement toute vérité, et qui est la vérité même.
« Où suis-je ? Que vois-je ? Qirenlends-je? Tais-toi, ma raison; et sans raison, sans discours, sans imaçes tirées des sens, sans paroles formées par la lany^ue, sans le secours d'un air battu ou d'une imag^ination ag^ilée, sans trouble, sans effort humain, disons au dedans, disons par la foi, avec un entendement, mais captivé et assujetti : Au commencement, sans commencement, avant tout commencement, au dessus de tout commencement, était Celui qui est et qui subsiste toujours, le Verbe, la parole, la pensée éternelle et substantielle de Dieu.
« // était. Il subsistait , mais non comme quelque chose détachée de Dieu; car // était en Dieu. Et comment expliqueronsnous être en Dieu ? Est-ce y être d'une manière accidentelle, comme notre pensée est en nous ? Non ; le Verbe n'est pas en Dieu de cette sorte. Comment donc? Comment expliqueronsnous ce que dit notre aigle, noire évang-élisîe ? Le Verbe était chec Dieu, apiid Deiim, pour dire qu'il n'était pas quelque chose d'inhérent à Dieu, quelque chose qui affecte Dieu, mais quelque chose qui demeure en Lui comme y subsistant, comme étant en Dieu une Personne^ et une autre Personne que ce Dieu eu qui II est. Et cette Personne était une Peisonne divine; elle
QUESTfON XXXIV. Dr: LA PERSONNE DU FILS. ^17
rtait Dieu. Comment Dion? Kst-ce Dieu sans orii;i(ie ? Non ; car et' Dieu est Fils de Dieu, t'sl VWs unique, comme saint Jean l'appellt'ia liienli'il. Sons aiujns. dil-il, un sa gloire comme In tjloire (In Fi/s nnit/ne [\. ili). Ce Verbe donc qui est en Dieu, qui demeure en Dieu, (|ui subsiste en Dieu, qui en Dieu est une Personne sortie de Dieu même et y demeurant, toujours produit, toujours dans son sein, ainsi (jue nous le verrons sur ces paroles : Filins nnigenitus qni est in sinn Pafris, le Fils nnir/ne r/ni es/ dans /e sein dn Père (v. 4^). Il en est produit, puisqull est Fils; Il y demeure, parce qu'il est la pensée élernellement subsistante, Dieu comme Lui ; car le Verbe était Dieu : Dieu en Dieu, Dieu de Dieu, eng-endré de Dieu, subsistant en Dieu : Dieu, comme Lui, an dessns de fouf, béni aux sièc/es des sièc/es. Amen. Il est ainsi, dit saint Paul (Ép. aux Romains, eh. ix, V. 5).
« Ah ! je me perds, je n'en puis plus ; je ne puis plus dire i\\iAmen : il a/ ainsi. Mon cœur dit : // est ainsi; Amen. Quel silence! quelle admiration ! quel élonnement! quelle nouvelle lumière! mais quelle ignorance! Je ne vois rien, et je vois tout. Je vois ce Dieu qui était au commencement, qui subsistait dans le sein de Dieu; et je ne le vois pas. Amen; il est ainsi. Voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement, par amour, à la vérité que la foi me montre. Amen, amen, amen. Encore une fois, amen. A jamais, amen ».
Nous n'ajouterons rien à celte incomparable pag-e, sinon qu'elle nous prouve ce que peut produire, en fait d'élan et d'extase sublime, notre divine théologie mise en contact avec une âme capable de la comprendre.
Le mot Verbe est un terme personnel en Dieu; et il désigne proprement la seconde Personne de la Très Sainte Trinité, la Personne du Fils. — Une (juestion se pose aussitôt. Puis(ju'il est une Personne divine qui, en toute vérité, porte le nom de Verbe, et que tout Verbe dit un rapport à la chose exprimée par lui, il y a lieu de se demander si la seconde Personne de la Très Sainte Tiinité, en tant quelle est vraiment un verbe et le
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Verbe par excellence, peut être dite avoir un rapport aux créaturcs exprimées en elle et par elle.
C'est là l'objet de l'article suivant.
Article III.
Si dans le nom de Verbe est impliqué un rapport à la créature ?
Cinq objections veulent prouver que « dans le nom de Verbe n'est pas compris de rapport à la créature ». — La première objecte que « tout nom connotant un certain effet dans la créature, est un terme d'essence en Dieu. Puis donc que le mot Verbe n'est pus un terme d'essence, mais un terme personnel, ainsi qu'il a été dit (à l'article i*"" de la question présente), il s'ensuit que le mot Verbe n'implique pas un rapport à la créature ».
— La seconde objection rappelle que « les termes qui impliquent un rapport à la créature se disent de Dieu dans le temps : ainsi les mots Seigneur, Créateur. Or, le Verbe se dit de Dieu de toute éternité. Il n'implique donc pas de rapport à la créature ».
— La troisième objection est plus particulièrement intéressante. Elle touche au point vif delà question actuelle. « Le Verbe, ditelle, implique un rapport à ce d'où II procède. Si donc II implique un rapport à la créature, il s'ensuivra qu'il procède de la créature » ; ce qui est inadmissible. — La quatrième objection rappelle ce que nous avons dit, au sujet des idées en Dieu (q. i5, art. 2), qu' « elles sont multiples en raison des divers rapports à la créature. Si donc le Verbe dit rapport aux créatures, il s'ensuit que nous n'aurons pas qu'un seul Verbe en Dieu ; il y en aura plusieurs ». — La cinquième objection dit que « si le Verbe implique rapport à la créature, ce ne peut être qu'en tant que les créatures sont connues de Dieu. Or, Dieu ne connaît pas seulement ce qui est; Il connaît aussi ce qui n'est pas. Par conséquent, le Verbe dira aussi rapport à ce qui n'est pas; ce qui paraît inadmissible ».
L'argument sed contra est un texte de saint Augustin dans son livre des 83 questions (q. 63) disant que dans le nom de Verbe est signifié non pas seulement le rapport an Père, mais
QlESriON XXXIV. DE LA PERSONNE DU FILS. .>l<)
aussi à tout ce qui a ctê fait par le Verbe en vertu de sa j)uissance.
Au corps (Ir l'arlicle, s;uiil Thomas répond que « dans le Verbe est compris un lapporl à la créature. En effet, prouve le saint Docteur, Dieu, en se connaissant, connaît toute créature. Or, le Verbe conçu dans l'intelligence représente tout ce qui est actuellement connu », tout ce qu'on entend par un seul acte. « Et voilà pourquoi, chez nous, nous avons des verbes divers selon les diverses choses que nous entendons » ; à chaque ensemble de choses que nous connaissons, corresj)ond un vcibc proportionné. « Puis donc que Dieu se connaît Lui-même et connaît toutes choses par un seul acte, il s'ensuit que son unique Verbe sera l'expression, non pas seulement du Père » avec tout ce qui s'y rattache, en Dieu, savoir : la nature divine et la Personne du Fils et la Personne du Saint-Esprit, « mais aussi des créatures ». Saint Thomas nous prouve, par les paroles que nous venons d'entendre, que le rapport affirmé du Verbe de Dieu et des créatures, au début du corps de l'article, n'est pas \\n rapport quelconque. C'est un rapport d'expression, le rapport qui existe entre la chose exprimée et la parole qui l'exprime. .Ius(pie-là et à ce seul titre, il n'y aurait pas de différence entre le rapport que le Verbe de Dieu a aux créatures et le rapport qu'il a au Père et à tout ce qui s'y rattache en Dieu. Il y a pourtant, entre ces deux sortes de rapports, une différence essentielle. El saint Thomas prend soin de nous la marquer quand il ajoute : « De même que la science de Dieu, quand elle porte sur Dieu, a seulement raison de connaissance, tandis que pour les créatures elle a raison de connaissance et de cause; pareillement le Verbe de Dieu n'a que raison d'expression quand il s'agit de ce qui est en Dieu le Père, tandis que pour les créatures II a raison d'expression et de cause effective. Aussi bien est-il dit, dans le Psaume xxxii (v. 9) : // a dit et tout a été fait », précisément « parce que dans le Verbe est impliquée la raison pioductive de ce que Dieu opère ». Et l'on voit donc que le rappoit du Verbe aux créatures est celui de la parole aux choses qu'elle exprime et qu'elle cause en les exprimant. Il demeure bien entendu que ce rapport, comme tout rapport de Dieu à la créature,
n'est que de raison dans le Verbe, tandis que dans les créatures c'est un rapport réel [Cf. q. i3, art. 7].
La première objection ne voulait pas que nous parlions de rapport entre le Verbe et les créatures, pour celte raison que ce ne sont pas les Personnes, en Dieu, mais l'essence ou la nature qui disent rapport aux choses créées. — Saint Thomas répond, à Vad primum, que « dans le nom de la Personne se trouve aussi incluse la nature d'une façon oblique. On définit la personne, en effet : la substance individuelle d'une nature raisonnable. Et donc, dans le nom de la Personne divine », où se trouve premièrement et directement sij^nifiée la relation personnelle, « eu égard à cette relation personnelle, nous n'aurons pas, impliqué, de rapport à la créature » : à ce titre, en effet, nous n'avons, dans le nom de la Personne divine, que le rapport à la Personne à laquelle elle se réfère. Ainsi entendu, le mot Verbe, en Dieu, ne dit rapport qu'à la Personne du Père. « Mais » en tant que la nature se trouve connotée ou indirectement sig^nifiée dans le nom de la Personne, « le rapport à la créature se trouvera impliqué », précisément « en raison de ce qui touche à la nature connotée ». Le Verbe, étant la Parole du Père, est parlé par le Père : et cela veut dire, ainsi que nous l'avons expliqué à l'article premier de cette question, notamment à Vad secundum, qu'il émane du Père qui le profère 0)i qui le dit. Mais dans celte Parole ainsi parlée, nous avons dit que se trouve parlé ou exprimé le Père Lui-même et le Verbe et le Saint-Esprit et la nature divine et aussi toute créature. La première acception du moi parlé est purement personnelio; car il n'y a que la Personne du Verbe à être ainsi parlée ou proférée. La seconde acception, au contraire, est commune et implique l'essence : auquel litre, ainsi que vient de nous le dire saint Thomas, nous trouvons, dans le nom du Verbe ou de la Parole, le rapport à la créature. « Rien n'empêche cependant, ajoute le saint Docteur, que dans le nom de la Personne divine, dans le nom de Verbe », même en le prenant comme nom personnel, comme nom qui désigne la relation personnelle, le rapport d'émanation relativement à la Personne de qui 11 émane, la raison de parlé, au sens personnel de ce mot, — « ne se trouve impliqué le rapport à la créature, en