‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 4)Chapitre 21 sur 40 · QUESTION XXXIV. — DE LA PERSONNE DU FILS · texte numérisé non relu

QUESTION XXXIV. — DE LA PERSONNE DU FILS

de la pivmière, en celle qui dépeiul de l'autie la relation est réelle, mais en celle dont elle tlé[)eiid la relation n'est (|ue tie raison seulement, en ce sens qu'on ne peut pas concevoir- (prime chose dépende d'une autre, sans que du colé de cette aiitie ne soit compris le rapport opposé, comme on le \oit à piojxts de la science qui dépend de soii ohjet, sans que celui-ci dépende de la science » : la science, en eiïet, ne peut pas exister sans son ol»jet; mais l'objet de la science a en lui-même son existence propre, indépendamment de la science qu'il est susceptible de terminer. « Puis donc que toutes les créatures dépendent de Dieu, sans que Dieu dépende d'elles, dans les créatures se trouveront les relations réelles qui font qu'elles se réfèrent à Dieu, tandis qu'en Dieu les relations opposées se trouveront selon la raison seulement « : dans les créatures, il y a leur être même qu'elles tiennent de Dieu et qui fait qu'elles dépendent de Lui; d'où il suit que Dieu a, par rapport aux créatures, la raison de Maître et de Seigneur. « Aussi bien, et parce que les mots sont les siîj^nes des conceptions de l'esprit, nous aurons certains noms s'appliquant à Dieu, qui diront un rapport à la créature, bien que ce rapport soit purement de raison » en Lui ; « nous avons dit, en effet, qu'il n'y a de relations réelles en Dieu que celles qui font que les Personnes divines se distinguent l'une de l'autre ».

« Or, parmi les termes relatifs, nous trouvons que quelques-uns sont employés pour signifier les relations elles-mêmes, comme, par exenqjle, le mot similitude » : ce mot-là, en effet, désigne direct«'nient le rapport de deux ou plusieurs êtres qui participent de la même manière une même qualité. « D'autres termes relatifs sont employés pour désigner quelque chose d'où résulte une relation. C'est ainsi que le mot science a été employé pour désigner une qualité » alfectant l'esprit à litre de perfection inhérente, mais « à laquelle suit une certaine relation », car cette (piiililt' (jni jcirfait l'esprit n'existe qu'autant qu'elle porte sur un objet, atteint par l'esprit, quand il est revêtu et orné de la science. « Cette diversité » que nous venons de signaler, se retrouve dans les termes relatifs que nous disons de Dieu, soit qu'on les dise de Lui ihins le temps ou dans l'éternité. Le mot

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Père, par exemple, qui se dit de Dieu de lonle éternité, et le mot Seigneur qui se dit de Lui dans le temps, sont employés pour désigner » directement « les rapports eux-mêmes » qui se rattachent à ces mots. « Le mot Créateur, au contraire, qui se dit de Dieu dans le temps, est employé pour sintiilier l'action divine à laquelle suit un certain rapport. Pareillement, le mot Verbe est destiné à signifier quelque chose d'absolu avec un certain rapport adjoint : le Verbe, en effet, est la même chose que la sagesse engendrée, ainsi ([ue le dit saint Augustin [de la Trinité, liv. VII, ch. II.) Et cela n'empêche pas que le Verbe se dise personnellement en Dieu ; car, de même que le Père et le Fils se disent personnellement, de même le Dieu qui engendre et le Dieu engendré ». Nous retrouvons ici la doctrine de lad primuni que nous expliquions tout à l'heure. « Or, il se peut, ajoute saint Thomas, qu'une chose absolue ait rapport à plusieurs choses; et de là vient que le nom destiné à signifier quelque chose d'absolu d'où résulte quelque rapport, pourra se dire relativement à plusieurs. C'est ainsi que la science, en tant que science, dit rapport à son objet ; et en tant qu'elle est une certaine forme ou un certain accident, elle se réfère au sujet en qui elle se trouve. Il en est de même du mot Verbe. Ce mot implique un rapport à Celui qui profère le Verbe et à ce qui est proféré ou exprimé par le Verbe ; et ici il peut se dire d'une double manière : ou bien en Toison du mot lui-même ; et en ce sens, le Verbe se dit de ce qui est dit, par rapport au fait d'être dit ; secondement, quant à la chose à laquelle convient la raison d'être dite ou proférée; et parce que le Père se dit d'abord Lui-même » et tout ce qui louche à Lui, « en engendrant son Verbe, ne disant les créatures que conséquemment, il s'ensuit que le Verbe se réfère au Père d'abord et comme par soi, tandis qu'il se réfère à la créature par voie de conséquence et comme par accident : il est, en effet, accidentel au Verbe », si l'on peut ainsi s'exprimer, « que la créature soit dite par Lui ».

Par ces derniers mots du de Veritate, saint Thomas nous rappelle qu'il en est du Verbe de Dieu comme de sa connaissance. Tout ce que Dieu connaît, Il l'exprime par son Verbe ; et de même qu'il y a un double objet qui tombe sous la connais-

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sance de Dieu : l'un, primordiiil, (|ui n'est iiiilrc (\uv Lui-nirmo; l'autre, secondaire, (jui est la créature ; pareillement, ce qu'il exprime d'abord dans et par son Verbe, c'est Lui : Il n'exprime la créature qu'ensuilc, — en entendant cela de l'ordre logique ou rationnel, et non pas d'un ordre ou d'une succession dans la durée; car tout est simultané et éternel en Dieu.

Cette question du rapport aux créatures qu'entraîne le nom de Verbe en Dieu, nous marque une des différences qui existent entre le mot Verbe et le mot Fils, bien <jue, nous l'avons soulie^né, le Verbe et le fils désignent une seule et même propriété personnelle qui est celle de l'émanation par voie de génération immatérielle. Mais le mot Fi/s. par lui-même, n'impli(pie ni ne dit aucun rapport à la créature : il dit seulement rappoil au Père. Le mot Verbe, au contraire, ou Parole, qui dit rapport à Celui qui parle — et ce rapport constitue en Dieu la propriété personnelle qui n'est autre que la filiation, — dit aussi rapport à ce qui est parlé ou exprimé par cette I^irole. Or, ce qui est exprimé par cette Parole, c'est tout ce (pie Dieu connaît, et dans l'ordre où II le connaît. Ce sera donc tout l'objet de la science divine : Dieu d'abord et tout ce qui se rattache à Lui, nature ou essence. Personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; et ensuite toute créature. De telle sorte que le mot Verbe ou Parole dit au Père ou à Celui qui parle un double rapport : le rapport du Parlé au Parlant, en prenant le mot Parlé dans le sens de Parole qui émane : et le rapport de la Parole à ce ou à Celui qui est parlé, en jtrenant le mot Parlé dans le sens d'exprimé ou de dit dans la Parole.

Une question fort intéressante et qui se rattache à la question que nous venons de voir, du rajjport aux créatures qu'entraîne le nom de Verbe en Dieu, est celle de savoir, non plus seulement que les créatures sont, en effet, exprimées et même causées par le Verbe, mais si d'elles ou de leur connaissance le Verbe procède. Saint Thomas a touché cette question dans la troisième objection de son article et dans la réponse à l'objection. Mais il im[»orte de nous y arrêter un instant, en raison îles difficultés qu'elle soulève et aussi à cause des multiples conlro-

verses et des senliineuls très divers qu'elle a suscités parmi les docteurs.

Oii cite plus spécialement trois auteurs, Scot, Puteanus' et Vasquez, qui ont refusé d'admettre que le Verbe en Dieu procédât de la connaissance des créatures. Ils allaient même jusqu'à prétendre (jiie le Verbe ne procédait pas de la connaissance de tout ce qui est en Dieu. Scot disait qu'il ne procédait que de la connaissance de l'essence divine; Puteanus, de la connaissance de l'essence et de la Personne du Père, mais non de la connaissance du Verbe Lui-même ou de l'Espril-Saint; Vasquez, de la connaissance de l'essence, et de la Personne du Père, et du Verhc, mais non de l'Esprit-Saint. — La raison qui amenait ces auteurs à diminuer ainsi ou à graduer l'objet dont la connaissance concourait à la procession du Verbe, était qu'il ne leur paraissait pas possible que le Verbe procédât de la connaissance d'un objet dont l'existence ne lui était pas antérieure, non pas d'une priorité de temps, mais au moins d'une priorité logique. Dès lors, soit les créatures, soit la Personne de l'Esprit- Saint devaient nécessairement être écartées de cette procession. El même, pour la Personne du Verbe, il paraissait difficile de concevoir qu'elle y fût comprise, sans supposer qu'elle préexistât à elle-même. Quant à la Personne du Père, Scot l'écartait aussi, parce qu'il n'admettait comme objet formel de la connaissance du Père, dans ce qu'il appelait le premier instant de nature et d'origine, que la seule essence divine.

Nous devons remarquer, d'abord, que tout le monde est d'accord pour dire que le Verbe, en Dieu, ne procède que du Père. Nid n'admet qu'il procède soit de Lui-même, soit de l'Esprit-Saint, soit à plus forte raison des créatures. Il ne s'agit donc pas de savoir de qui procède le Verbe, mais de quelle connaissance Il procède. Et ici encore, il n'est douteux pour personne qu'il ne procède que de la connaissance du Père, si on entend par là le Principe qui, en connaissant, profère, dit ou exprime l'objet de sa connaissance. Mais s'il s'agit de l'objet de

I. Religieux augastin du couvent de Toulouse, mort en 1623, qui a laissé un commenlaire de la Somme de saint Thomas.

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la connaissance, c'est là que la diversité des sentiments se 1)10duil. La question cependant nous païaîi pouvoir se ramener à des termes qui ne laissent guère place au doule et à l'hésitation. Il est tout à fait certain, en effet, que le Père se connaît Luimême et connaît aussi le Verhe et TEspri'.-Saint et toute créature soit possible, soit réelle. D'autre part, tout ce que le Père connaît. Il l'exprime par et dans son Verhe, qui n'est pas multiple, mais unique. Puis donc que, pour le Père, enfanter son Verbe n'est rien autre que dire ce qu'il connaît ; et que, pour le Verbe, procéder de l'objet de la connaissance du Père est simplement recevoir de cet objet, si l'on peut s'exprimer ainsi, la délimitation de son rôle ou de sa qualité foncière, qui est d'être l'expression de ce que le Père connaît, il s'ensuit manifestement que le Verbe procède de la connaissance que le Père a de l'essence divine et de Lui-même, et du Verbe, et de l'Esprit- Saint, et de toute la Trinité, et des créatures, sans rien excepter ni dans l'ordre des possibles ni dans l'ordre des choses réelles.

C'est là, à n'en pas douter, la doctrine de saint Thomas. Il nous a dit expressément, dès le premier article de cette question, à Vad tertiiim, en une formule dont le P. Janssens ne peut assez louer la compréhension et la brièveté : « C'est en se connaissant Lui-même et le Fils et l'Esprit-Saint et tous les autres objets qui sont contenus dans sa science, que le Père conçoit le Verbe, en telle sorte que la Trinité tout entière est dite dans le Verbe, et aussi toute créature ». Non pas qu'il n'y ait un certain ordre logique entre ces divers objets, tous compris dans la science du Père, et nous avons entendu saint Thomas lui-même nous préciser cet ordre; mais tous ces objets, sans exception, sont renfermés dans la même science et dits ou exprimés par un seul et uième Verbe, qui, par suite, procède de la connaissance de tous ces objets. Et fju'il n'y ait qu'un seul et même Verbe pour tous ces objets, voici comment saint Thomas nous l'explique dans le de Verilate, q. 4> arf- 4 : " Le verbe, dit-il, qui en nous est exprimé par l'acte de penser, provenant en quelque manière d'une certaine considération des principes ou tout au moins de la connaissance habituelle, ne 4'enferme pas en lui tout ce (jui est en ce

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(]'où il provient. Il s'en faut, en effet, que tout ce que nous tenons <l'iine connaissance habituelle soit exprimé par l'inteMij^-ence dans la conception d'un seul verbe; ce verbe n'en exprime (pi'une partie. Semblablement, dans la considération d'une seule conclusion ne se trouve point exprimé tout ce qui était contenu dans la vertu du principe. Mais en Dieu il n'en va plus de même. Pour que son Verbe soit parfait, il faut que ce Verbe exprime tout ce qui est contenu en Celui d'où II sort; alors surtout que Dieu voit toutes choses d'un seul regard, et non pas d'une façon divisée. Il faut donc que tout ce qui est contenu dans la science du Père, tout cela soit exprimé par son unique Verbe, et de la même manière que cela se trouve dans cette science, afin que ce Verbe soit vrai, correspondant au Principe qui l'enfante par sa science ; de telle sorte que ce Verbe exprimera d'abord et principalement le Père, et conséquemment tous les autres objets que connaît le Père en se connaissant Lui-même ».

Quant à la difficulté tirée de l'ordre qui existe soit au point de vue logique, soit au point de vue de l'origine, soit au point de vue de la durée, entre les divers objets qui tombent sous la connaissance du Père et sont exprimés dans son Verbe, saint Thomas la résout d'un mot, quand il nous fait observer, ici même, à Vad tertiam de l'article de la Somme que nous commentons, que tout cela « est connu de Dieu par son essence à Lui ». Dans l'infinie perfection de son unique essence se trouve compris, en effet, tout ce que Dieu connaît : et les attributs divins, et les actes essentiels, et les actes notionnels, et les processions divines, et les Personnes divines, et l'infinité de toutes les créatures possibles et la détermination dans l'être, par le décret du vouloir divin, de toutes les créatures réelles. C'est là, dans leur identification avec l'essence divine, — car tout ce qui est en Dieu, à quelque titre que ce soit, est en réalité la même chose que son essence, — que se trouve, pour les objets de la science divine, quels qu'ils soient, la possibilité d'être connus par un seul et même acte et exprimés dans un seul et même Verbe.

« Concluez de cette étude, remarque le P. Janssens, combien admirable et infiniment au dessus de toute formule est cette prolation instantanée du Verbe^ par laquelle, de toute éternité

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