‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 4)Chapitre 37 sur 40 · QUESTION XLIII. DE LA MISSION DES PERSONNES DIVINES · texte numérisé non relu

QUESTION XLIII. DE LA MISSION DES PERSONNES DIVINES

L'argument scd contra cite un mot de « saint Augustin, dans le II*" livre de la Trinité » (ch. v), où il « dit i\\ic seul le l*(;re n'est mentionné nulle part comme étant envoyé ».

Au corps de l'arlirle, saint Thomas nous rappelle que « la mission, dans son concept, entraîne l'idée de procession, et en Dieu, la procession d'orig-iiie, ainsi qu'il a été dit plus haut (art. i). Puis donc que le Père ne procède pas d'un autre, il s'ensuit qu'il ne lui convient, en aucune manière, d'être envoyé, mais seule- Munl au Fils et au Saint-Esprit, à qui il convient de venir d'un autre ». L'arçumenf est très simple et péremptoire. Il repose sur le concept même de mission, dont l'un des deux éléments essentiels ne peut, en aucune manière, convenir au Père.

Uad primum accorde que « si le mot donner n'emporte que la libérale communication d'une chose, à ce titre le Père se donne Lui-même, en tant qu'il se communique libéralement à la créature pour qu'elle jouisse de Lui. Mais s'il implique l'autorité de celui qui donne par rapport à ce qui est donné, la chose ainsi entendue, il ne convient d'être donnée, en Dieu, qu'à la Personne qui vient d'un autre, comme il ne convient qu'à elle d'être envoyée ».

L'rtt/ secundum dit que « sans doute l'effet de la grâce est causé aussi par le Père, qui habite dans l'âme, par la grâce, comme le Fils et le Saint-Esprit ; mais comme le Père ne vient pas d'un autre, 11 n'est pas dit envoyé ». Il lui manque l'une des conditions essentielles requises pour qu'il y ait mission. « C'est ce que dit saint Augustin, au IV*' livre de la Trinité (ch. xx), quand il note (jne le Père, lorsque dans le temps II est connu par la créature, n'est pas dit envoyé, parce quil n'a pas de qui Il vienne ou de qui II procède ».•

h' ad terti'um observe que « la mission, en tant qu'elle implique la procession par rapport à celui qui envoie, inclut, dans son concept, l'idée de notion, non pas telle notion en particulier », comme la filiation ou la procession, « mais la notion ea général, selon que venir d'un autre est commun à deux notions », en Dieu : la filiation et la procession, en elTet, ont ceci de commun, qu'elles marquent le fait de venir ou d'émaner d'un autre.

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Le fait d'être envoyé ne peut, en aucune manière, coinenir au Père, en Dieu, parce que l'un des deux éléments essentiels requis pour toute mission est incompatible avec la Personne du Père. — Pouvons-nous dire qu'il convient au Fils? Il ne s'agit, bien entendu, que delà mission invisible; car, pour la mission visible, il ne saurait y avoir le moindre doute, en raison du mystère de l'Incarnation. Cette question de la mission invisible du Fils va former l'objet de l'article suivant.

Article V.

S'il convient au Fils d'être envoyé d'une mission invisible?

Trois objections veulent prouver qu' a il ne convient pas au Fils d'être envoyé d'une mission invisible ». — La première rappelle que <( la mission invisible de la Personne divine se fait en raison des dons de la grâce. Or, tous les dons de la grâce appartiennent à l'Esprit-Saint, selon cette parole de la P^ Epître aux Corinthiens, ch, xii (v. ii) : Tous ces dons sont opérés par le seul et même Esprit. Il n'y a donc, à être envoyé d'une mission invisible, que le seul Esprit-Saint ». — La seconde objection prévient l'hypothèse des dons intellectuels appropriés à la Personne du Fils. « La mission de la Personne divine, observe-t-elle, se fait en raison de la grâce sanctifiante. Or, les dons qui touchent à la perfection de l'intelligence n'appartiennent pas à la grâce sanctifiante, puisqu'ils peuvent être sans la charité, ainsi que nous le voyons par cette parole de la P^ Epître aux Corinthiens, ch. XIII (v. 2j : Quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous tes mystères, et que je posséderais toute science ; quand j'aurais même toute la foi, jusquà transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Puis donc que le Fils procède à titre de Verbe de l'intelligence, il semble qu'il ne lui convient pas d'être envoyé d'une mission invisible ». — La troisième objection observe que « la mission de la Personne divine est une certaine procession, ainsi qu'il a été dit plus haut (art. I, 4)- Or, autre est la procession du Fils et autre la procès-

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sion de TEsprit-Saint. Il s'ensuit qucaï>îïO se<a «'.issi !a mission, si tous les deux sont envoyés. Et l'en ne voit pas comment l'une des (iiMix ne sera pas superflue, puisqu'une seule suffit pour la sanclificalion de la créature ».

• L'argument sed contra est un beau îexte du livre de la Sagesse, ch. |ix (v. lo), où « il est dit : Envoyez-la de votre sainte demeure du ciel: envoyé s-la du trône de votre gloire. Et ce texte s'entend de la divine Sagesse », qui n'est autre que la personne du Verbe ou du Fils.

Au corps de l'article., saint Thomas rappelle que « par la grâce sanctifiante, toute la Trinilé habite en notre âme, selon le mot que nous lisons en saint .kan, ch. xiv^ (v. 23) : Nous viendrons vers lui et nous établirons cites lui notre demeure. Or, pour une Personne divine, èire envoyée vers quelqu'un par la grâce invisible, sigriifie, d'une part, un nouveau mode d'habitation pour colle Personne, et, d'autre pari, que cette Personne s'origine d'une autre. Puis donc que soit le Fils, soit le Saint- Esprit habitent dans lame par la grâce, et que, de plus, tous les deu i ont raison ds PL'jsonnes qui procèdent, il s'ensuit qu'il convient à l'un et à l'aiître d'être envoyés d'une, mission invisible. Quant au Père, bien qu'il lui convienne d'habiier en nous par la gfâcf , Il n'a pas de procéder d'un autre^ et, par suite, Il ne peut pas être envoyé », ain«i que nous l'avons dit à l'article précédent.

Vad primam accorde que « tous les dons, en tant que dons, sont attribué- à l'E-prit-Saint, parce qu'il a Lui-même la raison de Piemier Don, étant l'Amour » subsislanl, « ainsi qu'il a été dit plus haul (q. .S8, art. :;). Mais cela n'cmpéchc pas que quelques dons particuliers, à les considùier selon leurs raisons spéciales, ne puissent être attribués, par mode d'appropriation, à la Personne du Fils; et ce sont les dons q\(i toucherit à l'intelligence, en raison desquels précisément nous parlons de mission au sujet du Fils. C'est dans ce sens que saint Augustin, au I\''' livre de la Trinité (ch. xx), dit que le Fils est envoyé à quel-^ qu'un, d'une mission invisible, lorsqu'il est connu et perçu pnrlui ".

Uad secundum fait remarquer que « l'àme, par la grâce,

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devient conforme à Dieu. Il s'ensuit que l'envoi d'une Personne divine par la grâce ne peut être sans qu'il y ait assimilation de la créature à la Personne divine qui est ainsi envoyée selon tel ou tel don de la grâce. Et parce que lEspril-Saint est l'Amour, par le don de la charité, l'âme est assimilée à l'Esprit-Saint. De la vient que la mission de l'Esprit-Saint se considère en raison de la charité. Le Fils, Lui, est le Verbe, non pas un verbe quelcon- (jue, mais le Verbe qui spire l'Amour : Verbum spirans Amorem; d'où saint Augustin a pu dire au IX'= livre de la Trinité (ch. x), que te verbe dont nous entendons parler est une connaissance qui entraîne l'amour. Ce n'est donc pas en raison de n'importe quelle perfection de l'intelligence que le Fils est envoyé, mais en raison d'une telle formation que celui qui connaii s'échappe en une affection d'amour, selon cette parole que nous lisons en saint Jean, ch. vi (v. 45) : Quiconque entend de mon Père et apprend^ vient vers moi; et cette autre du psaume (xxxviii, v. 4) '• Dans ma méditation, le feu s'est allumé. Voilà pourquoi saint Augustin dit, à dessein (dans le texte cité à y ad primum), que le Fils est envoyé à quelqu'un^ lorsqu'il est connu et perçu par lui. La perception, en effet, suppose une certaine connaissance expérimentale », une connaissance goûtée, « qui est, à proprement parler >>, la sagesse, ou, pour traduire exactement la nuance du mol latin, a la sapience, comme si l'on disait !a science non insipide, mais savoureuse, selon ce mot de V Ecclésiastique, ch. vi (v. 28) : la sagesse de la doctrine j'usi'fie son nom ».

L'ad tertium répond que cette mission du Fils, ainsi entendue, ne fera pas double emploi avec la mission du Saint-Espiit. Gest que « la mission implique l'origine de la Personne envoyée et l'inhabitation par la grâce, ainsi qu'il a été dit (art. i, 3). Si donc nous parlons de la mission, considérée du côté de l'origine, .ilnsi entendue la mission du Fils se distingue de la mission du Saint-Esprit, comme la génération se distingue de la procession. Que si nous en parlons, en considérant l'effet de la grâce, à ce liiie les deux missions communiquent dans la grâce qui est icuk racine, mais elles se distinguent dans les effets de la grâce qui sont riiluminaiion de l'intelligence et l'embrasement de la

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f'aciillé affecîive. Far où l'on voil (jiic runc ne peut pas cire sans l'autre, toutes deux requérant la grâce sancliHanle et les deux Personnes étant inséparables l'une de l'autre ». — On aura remarqué l'importance de cette réponse et des précédentes, eu même temps que du corps de l'article : la doctrine exposée ici domine et commande toute la tliéoloi^ie mystique.

Il convie'il au Fils d'être envoyé d'une mission invisible. Car, d'une part. Il a un principe en Dieu, de qui 11 émane; et, d'autre part, Il a un rôle qui lui est spécialement attribué dans la transformation de la créature raisonnable par la grâce sanctifiante. De cette grâce, en effet, qui parfait l'essence de la créature raisonnable, découle, dans l'intelligence, une illumination génératrice de chaleur, qui est en harmonie avec la Personne du Fils et lui est appropriée, comme est appropriée à la Personne du Saint-Esprit, parce qu'elle s'harmonise avec elle, la perfection d'amour qui provient, dans la volonté, de la même grâce sanctifiante. — Une dernière question se pose, eu sujet de la mission invisible des Personnes divines. 11 s'agit de savoir si elle se fait à tous ceux qui participent la grâce sanctifiante. Nous allons répondre à cette question dans l'article suivant.

Article VI.

Si la mission invisible se fait, à tous ceux qui sont rendus participants de la grâce?

Quatre objections veulent prouver que « la mission invisible ne se fait pas à tous ceux qui sont rendus participants de la grâce ». — La première objecte que « les Pères de l'Ancien Testament ont été rendus participants de la grâce, et cependant il ne semble pas que la n)ission invisible leur ait été faite. N'estil pas dit, en effet, en saint Jean, ch. vu (v. 89) : l'Esprit-Saint n'était pas encore donne, parce que Jésus n avait pas encore été glorifié. Donc, la mission invisible ne se fait pas à tous ceux qui sont rendus participants de la grâce ». — La seconde objec-

tien dil que « le prog^rès dans la vertu ne se fait que par la g^ràce. Or, il ne semble pas que la mission invisible corresponde au progrès dans la vertu, sans quoi elle serait continuelle, le progrès dans la vertu étant, semble-t-il, continuel, puisque la charité, si elle n'augmente pas sans cesse, diminue. Donc, la mission invisible ne se fait pas à tous ceux qui sont rendus participants de la grâce ». — La troisième objection observe que « le Christ et les bienheureux » dans le ciel, « ont la grâce. Or, il ne semble pas que la mission invisible se fasse pour eux. Toute mission, en effet, a pour terme quelque chose de distant ou d'éloigné. Or, le Christ, en tant qu'homme, et tous les bienheureux dans le ciel, sont unis à Dieu d'une union parfaite. Ce n'est donc pas à tous ceux qui ont la grâce que se fait la mission invisible ». — Enfin, la quatrième objection remarque que « les sacrements de la Loi nouvelle contiennent la grâce; et cependant on ne peut pas dire qu'il y ait mission invisible par rapport à eux. Donc, ce n'est pas à tout ce qui participe la grâce que la mission* invisible se fait ».

L'argument sed contra cite un texte de saint Augustin (dans son livre de la Trinité, liv. XV, ch. xxvii) disant que « la mission invisible se fait pour sanctifier la créature. Or, toute créature qui a la grâce est sanctifiée. Donc, à toute créature de ce genre se fait la mission invisible ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous rappelle que « selon ce qui a été dit plus haut (arL i), la mission inclut, dans son concept, que celui qui est envoyé, ou commence d'être là où auparavant il n'était pas, comme il arrive pour les choses créées, ou commence d'être là où il se trouvait auparavant, mais d'une nouvelle manière, auquel sens nous parlons de mission pour les Personnes divines. Et par suite, en celui vers qui se fait la mission, nous devons considérer deux choses : l'inhabitation de la grâce et une certaine innovation due à la grâce. D'où il suit encore que la mission invisible se fait à tous ceux en qui ces deux choses-là se trouvent ». Deux choses sont requises pour qu'il y ait mission de la Personne divine du côté de la créature : c'est que la Personne divine habite dans l'âme par la grâce et que cette habitation soit chose nouvelle, sinon toujours quant

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