VI. — La Béatitude
34 SOMME TilÉOLOGIOUË.
autres, c'est-à-dire où l'acte de vouloir qui suit est commandé par l'acte de vouloir qui précède, exige nécessairement un objet premièrement voulu, qui aura, dans cette série d'actes, la raison de fin dernière. Si je vais me promener, et que j'y aille délibérément, sachant ce que je fais et voulant le faire, je dois, en le faisant, avoir un but. Si le but que j'ai est unique, il sera tout ensemble fin unique et dernière de mon acte, mais s'il est multiple, les divers buts que je me propose, à supposer qu'ils soient connexes et dépendants les uns des autres ou subordonnés entre eux, procéderont tous d'un but premier qui sera la fin dernière de mon acte. Je suppose qu'en allant me promener, j'ai pour but immédiat de me distraire, mais qu'en voulant me distraire, j'ai pour but de rendre mon esprit plus dispos et plus apte au travail, qu'en voulant cela, je me propose d'acquérir une science plus étendue ou plus profonde, que je veuille acquérir cette science pour faire plus de bien autour de moi et que je veuille faire plus de bien autour de moi pour procurer à Dieu une plus grande gloire, ce dernier motif sera la fin première ou dernière de l'acte que je pose en allant me promener. Or, il faut, de toute nécessité, que dans une série de celte nalure, il y ait une fin première ou dernière. Si, en effet, je procédais à l'infini dans cette série de motifs, ma volonté ne s'arrétciait jamais, et je ne poserais jamais aucun acte de vouloir. Il en irait tout autrement, s'il s'agissait de motifs à côté pour ainsi dire et qui ne seraient pas subordonnés entre eux. Dans ce cas, je peux indilïéremment ajouter ou supprimer : mon acte de vouloir sera toujours; car il ne dépend pas de ces sortes de motifs. Ces motifs pourront bien en modifier le caractère, l'orner ou le déprécier; ils ne feront pas qu'il soit ou ne soit pas. Je peux les multiplier à l'infini ou les supprimer totalement; ils ne feront rien à l'existence de mon acte; comme, par exemple, si en allant me promener, pour les motifs subordonnés, indiqués tout à l'heure, je veux aussi le faire pour être agréable à un ami, pour visiter une église qui est sur mon passage, pour donner une aumône à un pauvre que je sais devoir trouver sur mon chemin, etc., etc.. Ce ne sont là que des motifs accessoires. Ils peuvent se multiplier à l'infini.
QUESTION I. DE LA FIN DEHNiKllE DE l'iIOMME. ?)■>
Aifi^i donc, en louto série d'actes humains dépendants les uns de< autres et subordonnés entre eux, il faut de toute nécessité un premier but sans lequel [ont actehumain est impossible. — Mais faut-il aller plus loin: et devons-nous dire que toutes les séries d'actes humains possibles en quelque homme que ce soit, exigent une même fin dernière et suprême qui les commande toutes. Chaque série d'actes subordonnés doit avoir une fin dernière. Mais toutes les séries doivent-elles avoir une même fin suprême et dernière.^ La fin dernière, qui doit se retrouver en chacune d'elles, doit-elle être la même pour toutes; ou bien pouvons-nous dire qu'il y a. pour un seul et même homme, diverses fins dernières indépendantes les unes des autres? Tel est le point que nous d('\ons examiner maint<'n;int : il forme l'objet de l'article qui suit.
Article V.
Si pour un même homme peuvent être plusieurs fins dernières?
Trois objections veulent prouver qu' « il est possible que la volonté d'un même homme se porte simultanément sur j>lusieurs choses comme sur des fins dernières », indé]jendantes les unes des autres. — La première cite une parole de « saitnt Augustin », qui (( dit, au dix-neuvième livre de la Cit<^ de Dieu 'ch. i), que d'aucuns ont placé la fin dernière de l'homme en quatre choses, savoir : le plciisir, le repos, les biens de naluve, la vertu. Or, il y a là une pluralité manifeste. Donc un même homme peut constituer sa fin deniière en plusieurs choses ». — La seconde objection fait obser\er qup " les choses qui ne sont pas opposées entre elles ne s'excluent pas mutuellement. Or, il v a une foule de choses qui ne sont point opposées entre elles. Donc, si l'on suppose qu'une d'elles soit la fin dernière de la volonté, il ne s'ensuit pas que les autres ne puissent l'être ». — La troisième objection remarque que " la volonté, du fait qu'elle con-titue sa fin dernière en une chose, n'en perd point pour cela sa liberté. Or, avant qu'elle ne constituai sa fin dernière en telle cho-e. par
36 SOMME TIlÉOLOGIOtlË.
exemple, dans le plaisir, elle pouvait la constituer en une autre chose, comme, par exemple, dans les richesses. Donc, même après avoir constitué sa fin dernière dans le plaisir )^ et tout en gardant cette fin, <( elle peut tout ensemble la constituer dans les richesses. Il est donc possible que la volonté d'un même homme se porte, simullanément, sur plusieurs choses, comme sur des fins dernières ».
L'argument sed contra répond que (( ce en quoi quelqu'un se repose comme en sa fin dernière domine toutes les affections de l'homme » : l'homme est prêt à lui sacrifier toutes ses autres afl'eclions; « car c'est de là qu'il tire toutes les règles de sa vie » : il lui subordonne tout ce qu'il veut et tout ce qu'il fait. « Aussi bien est-il dit, dans l'Épître aux Phillppiens, ch. ni (v. iq), parlant de ceux qui sont adonnés aux plaisirs de la table, que leur Dieu est leur ventre; en ce sens qu'ils constituent leur fin dernière dans les plaisirs de la table. Or, il est dit en saint Matthieu, ch. VI (v. 24) : Personne ne peut servir deux maîtres, quand ils ne sont pas subordonnés l'un à l'autre. Donc, i! est impossible qu'il y ait pour un seul et même homme, plusieurs fins dernières non subordonnées ». — Nous voyons, par cet argument sed contra, que saint Thomas n'entend pas seulement exclure qu'il y ait pour un même homme plusieurs raisons formelles de fins dernières, mais même plusieurs réalités, au sens concret, qui aient simultanément pour un même homme la raison de fin dernière.
Au corps de l'article, le saint Docteur s'explique très nettement, dans ce sens, et dès le début. « 11 est impossible, déclaret-il, que la volonté d'un même homme, se porte simultanément sur diverses choses comme sur des fins dernières »; il n'est pas possible qu'un homme veuille simultanément plusieurs choses dont chacune aurait en même temps, pour lui, la raison de fin dernière. Sa volonté ne peut pas se reposer simultanément sur plusieurs choses, qu'il tiendrait, chacune, comme remplissant la lolalité de ses désirs et suffisant à le rendre heureux. Car voilà bien la raison formelle de fin dernière pour l'homme : ce qui j<rii|»lit la |(.l;di(é de ses désirs et suffit à le rendic licureux.
Or, que rcla soit impossible, qu'il ne puisse pas y avoir si-
QUESTION I. DE LA FI\ DERNIERE DE l'hOMME. 87
multancineiit, pour un même homme, diverses choses qu'il considérerait, chacune, comme remplissant la totalité de ses désirs et suffisant à le rendre heureux, — « nous pouvons, dit saint Thomas, en assigner trois raisons ».
.. I.a première est que, tout êlie aspirant à sa perfection, si un homme se porte à quelque chose comme- à sa lin dernière, il s'y portera comme à son bien parfait et complet. C'est ce qui faisait dire à saint Augustin, au dix-neuvième livre de la Cité de hicii !ch. !i, que noua appelons la fin du bien ici, non pas ce qui en marque le terme pour qu'il ne soit plus, mais ce qui le pariait [jour qu'il soit plein. Il faut donc que la lin dernière remplisse en telle sorte les désirs de l'homme qu'il ny ait plus rien (jui soit désiré en dehors de ce bien. Or, ceci ne peut pas être, si Ion suppose que quelque autre chose, en dehors de ce bien, est jequis pour sa perfection. Par conséquent, il ne se peut pas (jue la volonté se porte sur deux choses comme si chacune d'elles était son bien parfait ». Il y a contradiction dans les termes à dire que la volonté de l'homme se porte simultanément sur deux choses, comme sur deux biens qu'il considérerait, chacun, comme son bien parfait. S'il tient l'un de ces biens pour son bien parfait, il ne peut pas tenir un autre bien, en dehors de celui-là, pour son bien parfuil: aucun autre bien ne peut même avoir raison de bien, pour lui, qu'autant qu'il rentre dans le bien qu'il considère comme son bien parfait.
« Une seconde raison est que si dans la marche de la raison, le principe est ce qui est naturellement connu, de même, dans la marche de l'appétit rationnel qui est la volonté, il faut que le principe soit ce qui est voulu naturellement. Or, ceci ne peut pas être multiple; car la nature ne tend qu'à une chose. Puis donc que le principe de tout mouvement pour l'appétit rationnel est la fin dernière, il s'ensuit que si la volonté tend vers une chose comme vers sa fin dernière, cette chose doit être unique » : du simple fait qu'elle devient multiple, elle cesse de pouvoir terminer le mouvement de la volonté à titre de fin dernière.
« La troisième raison est que si les actions volontaires tirent leur espèce de la fin, ainsi qu'il a été dit (art. 3), il faut que de la fin dernière qui est commune » à toutes ces actions, k elles
38 SOMME THÉOLOGFQUE.
tirent la raison de genre; eomme dans l'ordre naturel ou physique, les divers êtres sont placés dans un même genre par la forme commune >> : c'est ainsi que tous les animaux sont constitués dans le genre animal par la forme sensitive commune à tous. Or, nous l'avons dit, la fin, dans l'ordre moral, est comme ia forme de lu volonté. Par conséquent, de même que les fins particulières spécifient les actes de vouloir; de même la fin dernière sera la forme générique commune à tous ces divers actes. <( Et puisque tous les objets aptes ù être voulus par la volonté, appartiennent, en tant que tels, à un même genre »; ils sont tous, en effet, objets de volonté; « il s'ensuit que la fin dernière » ou l'objet qui est la forme commune et générale de tous les actes de îa volonté, « doit nécessairement être une. Alors surtout qu'en quelque genre que ce soit il faut qui! y ait un principe premier; et, précisément, la lin dernière, ainsi qu'il a été dit, a raison de premier principe » dans le genre des actes moraux ou volontaires.
Les trois raisons qui viennent d'être données sont des raisons générales ou universelles. Elles se tirent de la nature des choses; c'est-à-dire de la nature de l'homme, agent moral ou volontaire, et de la raison même de fin dernière. La volonté rationnelle et la fin dernière étant ce qu'elles sont, il ne se peut i)us qui! y ait pour la volonté humaine plusieurs fins dernières. Il y aurait contradiction dans les termes, brisement d'harmonie entre l'or-^ dre spéculatif et Tordre volontaire, destruction d'ordre essentiel logique.
'( Mais, dit saint Thomas, ce que la fin dernière de l'homme pris en soi est au genre humain tout entier, la fin dernière de tel homme en particulier l'est à cet homme. Et donc, de même (pie la fin dernière de fous les hommes est nécessairement unique »; car toute la nature humaine désire naturellement sa perfection, et cette nature étant une, la même dans tous les hommes, il faudra que la perfection qu'elle désire, en tant (uie nature huuiaine, le soit aussi; — ^ de même la volonté de cet homme pris en particulier doit s'établir en une seule fin dernière » qu'elle .se détermine, qui aura^ pour elle, pratiquement, la raison de bien parfait, qui sera le principe de tous ses actes et qui donnera
QUESTION I. DE LA FIN DERNIERE DE l'hOMME. Sq
à tous ses actes leur raison générique. — Cette fin dernière, considérée sous sa raison formelle de bien qui emplit loates les aspirations et rend heureux, sera toujours identique en même If-mps qu'unique. Mais, considérée d'une façon matérielle ou selon le bien dans lequel elle se concrète, elle pourra changer et êtie successivement multiple pour un seul et même homme. Elle pourra aussi, considérée matériellement, être constituée par un seul bien concret, tel une personne par exemple, ou par un genre de biens spéciaux comme les richesses, les honneurs, les l>laisirs et le reste. Mais, pour autant que ce bien particulier ou celte catégorie de biens demeureront la lin dernière de cet homme, il ne pourra pas simultanément en avoir une autre.
L'ad primum dit que « tous ces biens multiples », dont parlait l'objection, «■ étaient pris comme ne formant qu'un seul bien parfait constitué par eux tous, aux yeux de ceux qui mettaient en eux leui lin dernière ». Nous avons dit, en effet, que la raison de fin dernière pouvait se concréter, aux yeux de chaque homme, soit en un bien particulier soit en une catégorie ou un groupe de plusieurs biens.
L'ad secuiidum observe que « s'il est possible de prendre plusieurs biens particuliers qui n'ont aucune opposition entre eux, il est toujours opposé au bien parfait » ou à ce qui est estimé et voulu comme tel, « qu'il se trouve en dehors de ce bien quelque chose ayant trait à la perfeclioii du sujet )>, ou que le sujet estime et veuille comme ayant liait à sa perfection.
L'ad lertium remarque que « le pouvoir de la volonté ne s'étend pas à faire que des choses opposées soient simultanémeiil. Or, c'est ce qui arriverait, si elle tendait vers plusieurs objets disparates comme sur autant de fins dernières, ainsi qu'il a été dit ».
Il est impossible, absolument, que la volonté se porte simultanément sur plusieurs objets dont chacun aurait pour elle la raison totale de fin dernière. Cette raison totale de fin dernière impliquant le fait, ou la persuasion, que le bien oii elle se trouve, est, pour le sujet qui veut ce bien-là, le bien parfait, et le bien parfait étant celui à qui rien ne manque, il «ensuit que le
t^O SOMME THEOLOGiyUE.
hiiii qui a poui une Aolonté quelconque la raison de fin Jcrnièie, doit être nécessairement unique, à piendie le mot unique, soit au sens d'un seul bien, s(jil au sens de plusieurs biens matériellement distincts, mais ne formant qu'un seul groupe ou un seul tout. — Lne nouvelle question se pose maintenant. Cette fin dernière, qui est nécessaire en toute série de vouloirs humains, et qui ne saurait être simultanément multiple, c'est-à-dire qui exclut le règne ou rinlluence active de tout autre fin dernière, pour autant quelle-même règne (auquel sens il est dit dans TÉvangile, comme le rappelait l'argument sed confia : nul ne peut servir deux maîtres) — cette fin dernière a-t-elle, sur la volonté oij elle règne, un tel empire, que tout ce que cette volonté veut elle le veut en vertu de cette fin: ou bien la volonté peut-elle vouloir certaines choses sans être mue par elle.
C'est ce que nous devons maintenant examiner; et tel est Tobjel de l'article qui suit.
Article VI.
Si tout ce que 1 homme veut, il le veut pour la fin dernière?
Trois objections veulent prouver que « ce n'est pas tout ce que l'homme ^eul, (ju'il veut pour la fin dernière ». — La première observe que *( les choses qui sont ordonnées à la fin dernière sont des choses sérieuses et qui en valent la peine. Or, à côté des choses sérieuses, il y a des choses qui sont le fait de l'enjouement. Donc, ces choses-là, l'homme ne les ordonne pas à la fin dernière >». — La seconde objection rappelle qu' « Arislole dit au commencement de ses Métaphysiques (ch. n, n" 3; de S. Th. leç. 2), que les sciences spéculatives sont cherchées pour elles-mêmes. On ne peut pas dire cependant que chacune d'elles soit la fin dernière. Donc ce n'est pas tout ce qu'il veut, (jue l'homme veut pour la fin dernière ». — La troisième objection, en un sens la plus importante, dit que « quiconque ordonne cpjelque chose à une fin pense à cette fin. Or, ce n'est pas toujours que l'homme pense à la fin dernière, en tout ce qu'il
fiLESTION I. DE LA FIN DRRMÈRE DE l'hQMME. ^I
veut OU en tout ce qu'il fait. Donc 1 homme ne veut pas ou ne fait pas toutes choses pour la fin dernière )>.
L'argument sed contra est la parole de « saint Augustin )), ([ui ' tlil. au dix-neuvième li\Te de la Cité de Dieu (ch. ij : Cela est la lin de iiotre bien, qui nous fait aimer tout le reste et qui est aimé pour lui-même ».
Saint Thojnas formule ainsi sa conclusion, dès le début du corps de l'article ; « Il est nécessaire que tout ce que l'homnif recherche, il le recherche pour la tin dernière. — Et cela, ajmitr le saint Docteur, est rendu manifeste par une double raison. — La piemière est que tout ce que l'homme recherche, il le recherche sous la raison de bien » : l'homme ne veut jamais le m il pour lui-même; que si, en fait, il se porte vers un mal, c est parce qu'il l'estime, à tort, un certain bien. C'est donc toujours sous la raison de bien qu'il se porte vers une chose. « Mais si ce (ju'ii recherche ainsi sous la raison de bien, n'est pas recherché par lui comme le bien parfait, ce qui serait la fin dernière, il faut qu'il soit recherché comme tendant au bien parfait; car toujours le connnencement d'une chose tend de soi à la consommation de cette chose, comme on le voit soit dans les œuvres de la nature soit dans les œuvres d'art. 11 suit de là que tout commencement de perfection est ordonné à la perfection achevée qui n'est obt.-nue que par la fin dernière ». Tout bien \oulu, si petit soit-il, tend de soi et en tant que bien voulu, à réaliser Je bien parfait du sujet qui veut; il est, de soi, ordonné à la lin dernière; et en le voulant, c'est la fin dernière que le sujet a eut toujours.
(i Une seconde raison se tire de ce que la hn dernière joue d.ms la mise en mouvement de l'appétit, le rrMe que joue, dans loviles les autres motions, le premier moteur. Or, il est manifeste (jue les causes secondes motrices ne meuvent qu'autant qu'elles sont mues elles-mêmes par le premier moteur. Par conséquent les objets autres que la fin dernière ne peuvent mouvoir l'appétit que dans l'ordre qu'ils disent à la fin dernière, premier objet voulu ». La volonté ne veut rien qu'autant qu'elle veut la fin dernière. C'est, en effet, la volition de la hn dernière rpii est, pour la volonté, la raison de toute autre volition portant s-ur un objet quelconque : cet objet ne meut la volonté que parce
4i SOMME THÉOLOGIQUE.
qu'il lui apparaît participant la raison de bien qu'elle trouve en ce qui est pour elle la fin dernière.
On le voit, dans notre conclusion, il s'agit soit de la fin dernière prise formellement, en tant qu elle dit la raison de bien parfait, soit de la fin dernière concrélée en un bien déterminé, unique ou collectif. La volonté veut, toujours, tout ce qu'elle veut, pour la fin dernière et en vue de cette lin, pour autant que la fin dernière est voulue par elle. Or, s'il s'agit de la fin dernière, au sens formel de bien absolu et parfait, emplissant toutes les aspirations du sujet, c'est toujours et en tout acte de vouloir que la volonté veut cette fin. L'homme, en effet, veut tout ce qu'il veut, pour ètie heureux; et il ne veut rien que pour cela. Que s'il s'agit de la lin dernière concrétée en tel bien particulier, ou en tel groupe de biens, il n'est nullement nécessaire que l'homme veuille tout ce qu'il veut pour cette fin-là, même quand il ne laisse pas de cc-ntinuer à mettre habituellement sa fin dernière en ce bien ou en ces biens particuliers. Il ne voudra ce qu'il veut pour cette fin-là, matériellement considérée, que lorsqu'il sera sous l'influence actuelle de cette fin. Le voluptueux, par exemple, qui a vraiment placé sa fin dernière et son bonheur parfait dans la possession de telle créature, pourra vouloir bien iiv< choses sans les vouloir en vue de cette créature, qui pourtant demeure toujours sa fin dernière délibérément choisie. Toutes les fois qu'il ne sera pas sous l'attrait actuel de la créature ainsi choisie par lui, il voudra ce qu'il veut, non plus pour cette créaliJic. ou pour '.a fin dernière matéi iellement considérée; mais |)(>ur la fin dernière prise au sens formel, qui, ellf , informe, sans cxci'plioii possible, tous les actes de volonté que j)eut faire un être vouhmt quelconque.
Kl ceci doit être soigneusement noté. Car c'est sans doute la meilleure solution qu'on puisse donner à la question soulevée piir les théologiens, à l'occasion du présent article et de l'article précédent, au sujet de la possibilité du péché véniel de la paît du jii'ile. Si, en effet, l'homme veut tout ce qu'il veut, pour la fin dernière; et s'il ne peut jamais avoir en même temps qu'ime fin dernière; comment expliquer que le juste dont la lin (leiiiière e?l Dieu, puisse pécher véniellement. |)ira-l-on qu'il ordonne à
QUESTION I. DE LA FIN DERNIÈRE DE l'hOMME. 43
Dieu son acte peccarnineux ? C'est absolument impossible. Diiat-on <iue cel acte peccarnineux n'est point pour une lin dernière, uu qu'il est pour une autre lin dernière que Dieu? Mais c'est aller directement contre la doctrine que vient de nous exposer saint Thomas.
Les divers auteurs présentent des léponses diverses. Les uns parlent d'une double fin dernière, même au sens concret, dont l'une ne serait voulue que négativement comme lin dernière (ainsi Suarez); les autres, de deux fins dernières dont l'une serait voulue virtuellement (ce sont les expressions de Gotti); d'autres cniin, d'une seule lin dernière qui n'est autre que Dieu^ et (jui demeure le terme habituel, sinon actuel, du péché véniel luimême (c'est le sentiment des Carmes de Salamanque).
Pour voir ce qu'il en est, distinguons, avec saint Thomas, une double fin dernière : la lin dernière au sens formel, et la iin dernière au sens matéiiel ou concret. La lin dernière, au sens formel, existe et exerce son influence en tout acte de vouloir, ainsi qu'il a été dit. La fin dernière au sens concret n'exerce son influence sur l'acte de vouloir qu'autant que le sujet voulant se propose actuellement cette fin ou continue d'agir sous son influx virtuel. Que s'il échappe à l'influx actuel de cette fin et qu'il veuille délibérément quelque chose, il le voudra peut-être pour une autre fin concrète, opposée à la première; et pour autant, la première cesse d'être sa fin dernière : quand cette mutation de fin dernière a Dieu pour objet, elle constitue le péché mortel. Le sujet voulant pourra aussi vouloir ce qu'il veut, simplement parce qu'il y trouve une raison de bien; et donc pour la fin dernière formelle; sans Aouloir une autre fin dernière, au sens concret, opposée à la première; mais voulant toujours celle-ci, dont l'influx n'est plus actuel, dans ce cas, mais demeure habituel. Dans ce cas, il n'y a louiours qu'une seule fin dernière, au sens concret du mot; mais cette fin dernière, qui ne change pas, n'a pas d'influx actuel sur l'acte dont il s'agit. C'est la fin dernière formelle seule qui influe actuellement sur cet acte. Et tel est précisément le cas du juste (|ui pèche véniellement. Dieu seul demeure toujours sa fin dernière délibérément choisie et qu'il n'a garde de répudier pour s'en
44 SOMME THÉOLOGIOUE.
proposer uno autre. Cependant, il n'agit pas actuellement sous l'influx de cette fin; il n'agit que sous l'influx de la raison générale de bien. Il demeure donc lui-même habituellement ordonné vers Dieu comme vers sa fin dernière concièle; mais son acte présent n'est ordonné qu'à la fin dcinière formelle, et non à Dieu, sans être ordonné pourtant à un fin dernière opposée à Dieu. Le bien créé qu'il veut, dans cet acte de péché véniel, n'est pas voulu actuellement pour Dieu et en vue de Dieu, ou à l'eflct de posséder Dieu davantage un jour; mais il n'est pas voulu non plus avec l'advertance qu'il s'oppose à la possession de Dieu; il est voulu simplement pour la raison de bien actuel et présent qui s'y trouve, laquelle raison de bien est perçue tout ensemble, au moins vaguement, et comme n'étant pas en harmonie avec la plus parfaite possession du bien final choisi qui est Dieu, et comme n'étant pas non plus en opposition radicale avec la possession de ce bien. C'est en ce sens que saint Thomas dit dans son commentaire sur les Sentences, liv. 1, dist. i, q. 3, art. 4 : <' Bien que celui qui pèche véniellement ne réfère pas actuellement à Dieu son action, toutefois il a Dieu pour fin, d'une façon habituelle. Il ne place donc pas, dans la créature, sa tin dernière, puisqu'il l'aime moins que l^icu > : il est dans une disposition telle, en effet, qu'il ne voudrait pas ce bien-là, sil était en opposition radicale avec la possession de Dieu; « mais il pèclie en ce qu'il excède dans son attache à ce bien-là », l'ainiaiil plusqu'ilnefaudraitpouis'assurer du mieuxpossible la possession de Dieu : un peu — et c'est l'exemple de saint Thomas — « connue celui qui s'attarde en chemin, sans pourtant abandonnei- sa route». Il est donc vrai de dire, toujours avec saint Thomas (2*-:/'-. (\. 'j4, art. 10, ad. o°'"i : << Ce qui est aimé dans le péché véniel, est aimé pour Dieu, dune façon habituelle, bien que ce ne le soit pas d'une façon actuelle » (cf. i^-'i^". q .88, art. i , ad 2""" et ad y^).
De là vient aussi que le péché véniel n'est possible qu'après que In volonté s'est fixée en sa fin dernière par un acte positif; anr|uel sens saint Thomas dit que le premier acte moral de riiomme fie sautait être un péché véniel : il doit être ou un acte de vertu, ou un péché mortel (cf. i*-'i*, q. 89, art. 6, ad S"").
QUE2TION r. DE LA FIN DERNIERE DE L HOMME. '\r>
La seule raison formelle de bien ne suffit pas pour motiver le premier acte libre de l'homme; il faut qu'elle se concrète en un bien déterminé ou en une catégorie de biens qu'on choisira, d'un choix plus ou moins ferme, mais qu'on choisira, comme devant réaliser en effet, le bonheur que l'on désire instinctivement ou naturellement et nécessairement. Ce premier choix, s'il porte sur Dieu, est l'acte bon; s'il porte sur autre chose que Dieu, c'est un acle mauvais. L'acte mauvais premier qui constitue nécessairement un péché mortel, garde cette raison de péché mortel tout autant qu'il se continue. Il revêt ce même caractère toutes les fois qu'il se renouvelle, soit au sujet du premier bien choisi, soit au sujet de tout autre bien qui peut être successivement voulu comme fin dernière concrète. Dans la mesure, au contraire, oii l'acte, produit par l'homme ainsi en état ou dans l'habitude du péché mortel, échappe à ces diverses fins dernières concrètes, autres que Dieu, pour n'être intlué actuellement que par la seule fin dernière formelle, bien qu'il demeure toujours sous l'influx habituel de la mauvaise fin dernière choisie, il peut n'avoir plus que la raison de péché véniel, ou même n'avoir plus aucune raison de péché. Jamais cependant, il n'aura raison d'acte bon devant Dieu, à cause de l'inilux habituel de la mauvaise fin dernière toujours voulue. Quant au juste, l'acte qu'il accomplit même sous le seul influx habituel de la fin dernière bonne, si d'ailleurs cet acte n'implique pas la raison de péché v'éniel, pourra avoir la raison d'acte bon. Mais ce sont là des points de doctrine que nous ne faisons qu'indiquer en passant. pour préciser le rôle dé la fin dernière; chacun d'eux formeia plus tard l'objet d'études spéciales.
Il résulte donc de ce que nous vouons de préciser, que, d'après saint Thomas, l'homme n'est jamais sans avoir une fin dernière, même au sens concret. Il n'a jamais qu'une fin dernière concrète, et ne peut en avoir deux ou plusieurs que successivement. Il peut ne pas vouloir tout ce qu'il veut, pour cette fin dernière concrète, d'une façon actuelle, ni même virtuelle; mais il ne peut rien vouloir, qu'il ne le veuille pour celte fin, au moins d'une façon habituelle. Il veut tout ce qu'il veut pour la fin dernière formelle; et cela, nécessairement, tantôt d'une façon explicite et actuelle
4t) SOMME TllKOr.OGlQUE.
OU consciente, tantôt dune façon implicite ou virtuelle et instinctive.
Vad primuni répond que « les actions enjouées » qui se font pour le seul but de se distraire ou de se délasser, (( ne sont pas ordonnées à une fin (jui soit extrinsèque. Toutefois, elles sont ordonnées au bien du sujet qui les fait, en tant quelles donnent du plaisir ou qu'elles reposent. Or, le bien parfait de l'homme constitue sa fin dernière ». Nous avons ici la preuve que, pour saint Thomas, le seul fait qu'une chose est un bien pour l'homme suffit pour quelle termine l'acte de vouloir, sans qu'il soit nécessaire que cette chose soit tenue par l'homme comme sa fin dernière concrète. Elle est toujours ordonnée, de soi, à la fin dernière formelle, qui est la perfection du sujet, et cela suffit pour qu'elle soit voulue. Elle ne sera ordonnée à la fin dernière concrète qu'il faut que l'homme veuille de par ailleurs, que d'une façon virtuelle ou même simplement habituelle.
« La même réponse vaut pour la seconde objection », ainsi que saint Thomas le déclare à Vad secundum, « au sujet de la science spéculative : elle aussi est voulue comme bien particulier du sujet; lequel bien rentre dans la raison de bien complet et parfait qui constitue la fin dernière ».
Lad tertium dit qu' <( il n'est pas nécessaire que toujours Ihomme pense à la fin dernière, chaque fois qu'il veut ou fjuil fait quelque chose. La vertu de la première intention qui ? porté sur la fin dernière, demeure en chaque volition de n'importe quel objet, quand bien même on ne pense pas actuellement .'I cette fin. C'est ainsi qu'il n'est pas besoin », pour qu'il continue de marcher et qu'il arrive au but, <( que celui qui va par le chemin pense à chaque pas au but - quil veut atteindre. Il s'est marqué le but en se mettant en route; et cela lui suffira pour tout le chemin, h moins qu'il ne s'agisse pour lui de s'en détourner ou d'en prendre un autre. Alors, viaiment, il faudra qu'il [iense de nouveau au but et qu'il produise à son sujet un nouvel acte explicite de vouloir. Nous avons, dans cette réponse ud teiiium, confiimé par saint Thomas lui-même, ce que nous avons dit de l'inllux virtuel de la fin dcrijière. Il s'agit ici, surtout, de la On dernière concrète; car au sujet de la fin dernière