‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 12 sur 79 · QUESTION I. DE LA FIN DERNIÈRE DE LHOMME · texte numérisé non relu

QUESTION I. DE LA FIN DERNIÈRE DE LHOMME

formelle, la question se résout d'elle-même. Il est trop clair, en effet, que l'homme veut et fait toutes choses pour être heureux, quand bien môme il ne pense pas actuellement d'une façon explicite à cette raison formelle de bonheur. Mais la question pouvait se poser au sujet de la fin dernière concrète choisie délibérément, et non plus voulue d'une façon nécessaire et instinctive. Peut-on dire que cette fin dernière soit encore voulue et qu'on fasse tout pour elle, même quand on ne pense pas à elle actuellement.^ Oui, dit saint Thomas, parce que le seul fait qu'on l'a délibérément choisie comme fin dernière, c'est-à-dire comme ce qu'on aime et qu'on veut par-dessus tout, entraîne nécessairement que tout ce qu'on voudra après cet acte demeurera sous sa dépendance. La dépendance ne cesserait que si l'on posait un acte contraire, consistant dans le choix d'une autre fin dernièie concrète opposée à la première, .lusque-là', il n'y a toujours qu'une seule fin dernière; et qui garde vraiment sa vertu, puisqu'on fait elle est voulue par-dessus tout et qu'on ne voudrait lien autre au-dessus d'elle. Toutefois cette \erlu, ou cet influx virtuel, de la fin dernière, toujours voulue à cause ou en raison du premier acte qui a porté sur elle, peut s'exercer de deux manièies : d'une manière telle, que tout acte posé sous sa dépendance;, tend de fait à l'acquisition plus prompte ou meilleure de cette fin; ou en cette manière, plus relâchée, qui fait que sans se détourner de la fin choisie, sans y renoncer pour en prendre une autre, on ne craint pas de vouloir certaines choses qui ne tendent en rien à son acquisition. Dans le premier cas, l'influence est virtuelle, au sens parfait du mot; dans le second cas, elle est virtuelle encore, mais dans un sens moins parfait; et c'est pour désigner ce sens moins parfait que nous pouvons parler alors d'influence seulement habituelle, comme nous l'avons fait avec saint Thomas, en parlant du péché véniel. On peut donc distinguer une triple influence de la fin dernière sur les actes de la volonté : l'influence actuelle; l'influence virtuelle; et l'influence habituelle.

Par rapport à chaque homme, en chacun de ces actes, unie fin dernière s'impose; et cela, de toute nécessité. Sans une fin

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dernière, nul ne pourrait rien vouloir. Cette fin dernière doit être unique : unique au sens absolu, s'il s'agit de la raison même de bonheur ou de bien parfait, qui constitue la raison formelle de fin dernière; unique au sens relatif, c'est-à-dire qu'il ne peut jamais en exister deux simultanément pour un même homme, s'il s'agit de la fin dernière au sens concret. Et tout ce qu'il veut ou tout ce qu'il fait, Ihomme le fait ou le veut soit pour sa fin dernière au sens formel, soit aussi pour la lin dernière au sens concret qu'il s'est délibérément choisie. Il n'est pas nécessaire toutefois, dans ce dernier sens surtout, qu'il fasse tout pour la fin dernière voulue, dune façon actuelle et explicite. Il se peut qu'il n'agisse pour elle que d'une façon virtuelle ou même seulement habituelle. — Que penser maintenant de cette raison de fin dernière par rapport à l'universalité des hommes. Pouvonsnous dire qu'il n'y ait pour tous les hommes qu'une seule et même fin dernière.^ C'est ce que nous allons considérer, et tel est l'objet de l'article suivant.

Articlr VII.

S'il y a une seule fin dernière pour tous les hommes?

Trois objections veulent prouver qu « il n'y a pas, pour tous les hommes, une seule et même fin )>. — La première arguë de ce que «' s'il est une chose qui soit la fin dernière de l'homme, c'est surtout, semble-t-il, le Bien immuable. Or, il en est qui se détournent de ce Bien par le péché. Donc, il n'y a pas une seule et même fin dernière pour tous les hommes ». — La seconde objection dit que <( c'est d'après la fin dernière que se règle toute la vie de l'homme. Si donc il était une seule et même fin dernière pour tous les hommes, il s'ensuivrait que parmi les hommes il n'y aurait aucune diversité dans la manière de vivre : chose qui est manifestement fausse ». — La troisième objection remarque que « la fin est le terme de l'action. Or, les actions appailiemienl aux sujets individuels. D'autre part, bien que les hommes conviennent tous en une même naluie spécifique, il y

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a cependanl des dillf-rences en ce qui touche aux individus. J)onc, il ne se peut pas que pour tous les hommes n'existe qu'une seule fin dernière ».

L'argument sed contra en appelle à l'autorité de « saint Augustin », qui « dit,^au treizième livre de la Trinité (ch. m), que tous les hommes conviennent dans le désir de la fin dernière, qui est le bonheur » .

Au corps de l'article, saint Thomas formule expressément la distinction si importante qui était déjà, nous l'avons vu, implicitement supposée dans les trois précédents articles. « Nous pouvons, déclare le saint Docteur, parler de la fin dernière, à un double titre : d'abord, selon la raison de fin dernière; et ensuite, selon la chose oii cette raison de fin dernière se trouve. S'il -s'agit de la raison de fin dernière, tous les hommes conviennent dans la recherche de la même fin; car tous désirent voir réaliser leur perfection entière, qui est la raison même de fin dernière, ainsi qu'il a été dit (à l'article 5). Mais s'il s'agit de ce en quoi cette raison de fin dernière se trouve », c'est-à-dire de ce qui en fait doit réaliser pour chaque homme sa perfection complète, n les hommes ne conviennent plus en une même fin dernière. 11 en est, en effet, qui placent leur bien parfait dans les richesses; «{'autres dans les plaisirs; d'autres en toute autre chose. C'est ainsi, par exemple, que »> dans l'ordre sensible, (( tout palais » qui est sain « goûte ce qui est doux; mais l'un préfère surtout îa douceur du vin; l'autre, celle du miel, ou encore la douceur de tout autre objet. Il faut cependant que parmi tous les objets doux, celui-là soit purement et simplement le plus agréable, (jui plaît le plus à l'homme qui a le meilleur goût. De même », pour les biens qui constituent, au regard des divers hommes, la fin dernière, (c il faudra que celui-là soit le plus achevé » ou le plus excellent, et par suite la vraie fin dernière, « qui est désiré comme fin dernière par ceux dont la partie affective est le mieux disposée ». Nous verrons prochainement, dès la question suivante, quel doit être et quel est, en effet, ce bien-là. H aura suffi, pour le moment, de remarquer que la diversité même des goûts, parmi les hommes, ne préjudicie en rien, ni à l'unité de la fin dernière considérée sous sa raison formelle, ni même à l'excel-

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