‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 13 sur 79 · VI. — La Béallliide · texte numérisé non relu

VI. — La Béallliide

5o SOMME THÉOLOGIOLE.

lence et à la primauté d'une fin dernière au sens concret, qui doit pouvoir s'imposer à tous au nom même de son excellence.

L (/(i primum répond que u ceux qui pèchent se détournent de ce en quoi se trouve vraiment la raison de fin dernière; ils ne cessent point, pour cela, de tendre à la lin dernière, quils recherchent faussement en d'autres choses ».

L'ad secundum iaii observer que a les diverses vies, parmi les hommes, viennent des diverses choses où ils cherchent la raison de souverain bien ->. Tous cherchent leur souverain bien; et, à ce titre, leur vie devrait se confondre; mais ils le cherchent en diverses choses, ou de diverses manières; et, de ce chef, leur vi<' n'est plus identique.

L'ad tertium accorde que « les actions sont le propre des individus; mais cependant le premier principe d'agir, en tous, est la nature, qui tend à une même lin, ainsi qu'il a été dit » (art. 5 ).

La fin dernière qui s'impose à tout homme dans ses actions humaines et qui commande chacune de ses actions, peut n'être pas la même pour tous les hommes, s'il s'agit du bien concret que les hommes recherchent comme étant leur souverain bien. 11 n'en est pas moins vrai qu'il existe un souverain Bien, qui est, en effet, le souverain bien de tous les hommes et que tous devraient rechercher si leur goût était pur. Ce souverain bien de tous les hommes n'est autre que le Bien absolu et subsistant, c'est-à-dire Dieu Lui-même, comme nous le montrerons bientôt. Il y a lieu de se demander, avant de passer à l'étude de ce vrai bien de l'homme, au sujet duquel l'homme, quand il agit librement, peut se tromper, s'il n'est pas en même temps la fin dernièr«' de toute créature. La solution de ce point de doctrine, outre qu'elle complétera la question de la fin dernière en «énéral, nous préparera à mieux comprendre l'excellence de la béatitude réservée pour l'homme.

QLESTtON r. DE LA FJN DER.NlÈllE DE L HOMME. 01

Article VIII,

Si dans cette fin dernière de l'homme toutes les autres créatures conviennent?

trois objections veulent prouver que (( dans la fin dernière de l'homme, toutes les autres créatures aussi conviennent ». — La première observe que « la fin répond au commencement. Or, ce qui est le principe des hommes, cest-à-dire Dieu, est aussi le principe de toutes les autres choses. Donc, dans la fin dernière de l'homme, toutes les autres créatures conviennent ». — La seconde objection cite une parole de -< saint Denys », qui « dit, au livre des iSoms Divins (ch. iv; de S. Th., leç. ?>'), que Dieu atlire tout à soi comme à la dernière fin. D'autre paît, 11 est Luimême la fin dernière de l'homme; car c'est en Lui seul qu'il faut placer notre repos, comme s'exprime saint Augustin (dans son livre de la Doctrine CJiréfienne, liv. 1, ch. v, xxim. Donc, dans la fin dernière de l'homme toutes les autres créatures aussi conviennent ». — La troisième objection rappelle que <( la fin dernière de l'homme est l'objet de la volonté. Or, l'objet de la volonté est le bien universel, qui est la fin de toutes choses. Donc il est nécessaire que dans la fin dernière de l'homme toutes choses conviennent ».

L'argument sed conlra remarque simplement que « la fin dernière des hommes est le bonheur ou la béatitude, que tous recherchent, comme le dit saint Augustin {de la Trinité, liv. XllF, ch. III, fv). Or, il n'est pas possible que les animaux sans raison jouissent du bonheur, comme le dit encore saint Augustin, au livre des Quatre-vingt-trois questions (q. v.). Il n'est donc pas vrai que dans la fin dernière de l'homme, les autres choses conviennent ». L'homme doit avoir une fin dernière qui lui est propre.

Au corps de l'article, saint Thomas répond que <• d'après Aristote, au second livre des Physiques (ch. ii, n. 9; de S. Th., leç. 4), et au cinquième livre des Métaphysiques (})lutôt, au deuvième livre (h- l'nnie, oh. i\ . n. :>, ">; *le S. Tli., leç. 7), la

02 SOMME THEOLOGIQÙÉ.

iin se prend dans un double sens : au sens de la fin pour laquelle; et au sens de la lin jxir laqueUe; c'est-à-dire pour la chose ellemême dans laquelle se Irouve la raison du bien, et pour la mise à profit ou p(iur l'obtention de cette chose. C'est ainsi, observe saint Thomas, prenant un exemple dans la physique aristotélicienne, que la fin du mouvement d'un corps lourd peut être soit le lieu inférieur^ à titre d'objet, soit le fait d'être dans ce lieu, à litre de mise à exécution; de même, la fin de l'avare sera l'argent, à titre d'objet, et la possession de cet argent, à titre d'utilisation. Si donc nous parlons de la fin dernière de l'homme, en raison de la chose même qui constitue cette fin, en ce sens toutes choses conviennent dans la lin dernière de l'homme; car c'est Dieu qui est la fin dernière de Ihomine et de toutes choses, ^ïais si nous parlons de la fin dernière de l'homme quant au mode d'atteindre cette fin, les créatures privées de raison ne conviennent pas dans cette fin de l'homme. C'est qu'en effet, l'homme et les autres créatures raisonnables atteignent leur fin dernière en connaissant Dieu et en l'aimant; chose qui ne convient pas aux autres créatures qui atteignent leur fin dernière en tant qu'elles participent une certaine similitude de Dieu, selon qu'elles sont, ou qu'elles vivent, ou aussi qu'elles connaissent ».

Retenons soigneusement cette dernière remarque de saint Thomas. Toutes les créatures étant l'œuvre de Dieu, toutes doivent retourner à Lui comme à leur dernière fin. Mais toutes ne retournent pas à Lui de la même manière. Chacune retourne à Dieu selon le mode qui convient à sa nature. Et parce que le retour de la créature à Dieu consiste à lui ressembler, cei tains êtres réaliseront cette fin par le simple fait qu'ils sont : ce sont les minéraux et tous les corps inanimés; d'autres, par le fait qu'ils vivent : ainsi les plantes ou les végétaux; d'autres parce qu'ils connaissent d'une connaissance sensible : tels les animanv; d'autres enfin, parce qu'ils font acte d'intelligence et de volonté. Ceci est le propre de l'homme, paimi les êtres du monde matériel et c'est poiirquoi l'homme seul peut atteindre à ce degré de perfection, d'êtie heureux, comme Dieu est heureux, l'imitant dans les actions qui consliluenl son bonheur.

On voit, du coup, l,i déchéance des morales appelées aujour-

gUESTION I. DE LA FIN UKRNIÈRE DE l'hOMME. 53

d'hui de noms très prétentieux, mais qui cachent mal le fond do misère qui est le leur, quand on veut les appliquer à l'homme : morales ulilitarisle, sensualiste, naturaliste, évolutionniste, posilivisle. Au fond, toutes ces morales ne visent qu'à donner à l'homme, comme bien suprême, ce qui est le propre du minéral, du végétal, ou de l'aîiimal. Tout faue converger vers le développement de la vie et du bien-êlie physiques, au détriment de la vraie vie rationnelle de l'homme, surtout au détriment de sa vie surnaturelle et di\ine. qu'ils méconnaissent et rejettent avec une si coupable indifférence, tel est le but de ces moralistes, en travail d'une morale autre que celle de rÉvangile ou même «pie celle d'Aristote, c'est-à-dire autre que ht morale basée sur la loi ou sur la raison. Cet utilitarisme grossier devait provoque) une réaction, même dans l'ordre philosophique. La morale de Kant a voulu être cette réaction. Mais elle-même est tombée dans un excès contre lequel on ne saurait trop se mettre en garde : sous prétexte de donner à l'homme une base morale proportionnée, elle lui a refusé le droit de travailler pour un bien à conquérir. Tout l'idéal qu'elle lui propose est celui du devoir. Le devoir pour lui-même et parce qu'il est le devoir, tel serait d'après KanI le dernier mot des actes humains. C'est là une très fausse conception de la raison de fin. La raison de lin, nous l'avons vu avec saint Thomas, ne se sépare pas de la raison de bien. Le bien et la fin sont une même chose, quoique les deux raisons soient distinctes. \ul èlie. et l'homme moins que tout autre, ne travaille ou n'agit pour le vide. Il agit et travaille pour (piel(|ue chose; pour le bien, au sens physique ou métaphysique du mol, pour son bien, e'esl-à-dire pouice qui doit elle sa j>erfeclion. \u~ .cun être n'agit ni ne peul agir pour' aulic chose. Le tout est (|tic ce bien pour lequel il agit soit vraiment son Itien. Et parce qu<-, saint Thomas vienl de nous le dire, les di\ers êties n'atteignent pas leur bien de la même manière, quoique le bien de tous, considéré dans sa source première, soi! idejitique,de là l'importance souveraine qu'il y a pour l'houuncà ne pas se méprendre sur ce (pii est son vrai bien à lui. Car, étant un êlrenioral,s'ilseméprend sur son vrai bien, s'il se liompe, s'il prend un faux bien, alois qu'il pouvait et devait prendie le vrai, il devient resj)onsable de

54 SOMME THÉOLOGIOUE.

>oii mauvais choix aux yeux de Celui qui est le Bien même et qui u ehaige de veiller au parfait épanouissement de tout être et de loul bien. Doù il ressort que la raison même de bien moral se fonde sur la raison de bien mélaph^^ique. L'acte moral de i'homme n'est un mal au sens moral, ou une violation du devoir, que parce qu'il n'est pas ce qu'il faudrait qu'il fût par rapport à l'acquisition de son vrai bien au sens métaphysique du mot.

Saint Thumas, après la distinction posée au corps de l'article, remarque que «■ les objections se trouvent résolues; car la béatitude », au sujet de laquelle nous disons qu'elle est propre' à riîonnne, « implique l'acquisition de la fin dernière », et non pas seulement la chose elle-même qui est cette fin dernière et en laquelle toutes les créatures conviennent, ainsi qu'il a été dit.

L'homme agit pour une fin. 11 ne fait rien de ce qu il fait le sachant et le voulant, qu'il ne le fasse dans un but déterminé, un but qu'/'l >'est marqué à lui mèrne, qu'il s'est choisi. Il se pourra que 1 action qu il accomplit soit le but même qu'il se propose. Il étudiera pour étudier, il se promènera pour se promener; mais, outre qu'une telle lin peut n'être qu'immédiate et explicite, supposant une autre lin, qui sera plus éloignée et plus implicite, sans laisser dèlre léelle et eflicace, il y a encore qu'au moins l'acte intérieur de vouloir sera pour une fin : il voudra tel acte intérieur ou extérieur, mais distinct de l'acte même de vouloir, et il le voudra parce qu'il y trouve ou qu'il pense y trouver son bien. C'est qu'en effet l'homme ne veut lien que sous cette raison de bien. Comme tout être qui agit, il veut et cherche en toute chose son bien, sa perfection. Il ne peut pas ne pas vouloir cela; il ne peut pas vouloir autre chose. C'est la. raison formelle qui fait être tous ses actes. Seulement, parce qu'il est libre, (|u'il connaît, par son intelligence, la raison universelle de bien, et que, dans son état actuel, il ne saurait voir en lui même I r,tre qui réalise adéquatement la laison universelle de bien, c'est à-dire Dieu, il peut se fixer à lui-même, comme étant son bien parfait, des biens qui en réalité ne le sont pas. Il pouiia d'ailleurs, même à su|i[)Osei que sous la lumière de la saine laison et de la foi, il ait déjà choisi Dieu pour son bien

QUESTION r. DE LA FIN DERNIERE DE L HOMxME. DO

parfait, revenir sur son choix et aller à d'autres biens. Mais quelque bien qu'il choisisse, l'estimant, à tort ou à raison, comme son bien parfait, pour autant qu'il demeurera sous l'inlluence de ce choix, il voudra ce bien à l'exclusion de tout autre. Il pourra sans doute vouloir d'autres biens et qui pourront vraijiient terminer son acte de vouloir, à litre de lin, parce qu'ils auront en eux-mêmes une vraie raison de bien; mais il ne les \oudra jamais que conformément à son premier acte de vouloii , sous sa dépendance directe, ou du moins sans risquer de ruiner >a vertu.

Il est aisé de \uir que cette constatation de la \olition d'une fin piir Ihomnii-. et de la volition d'une fin >ous la raison de bien, de bien qui attire nécessairement et librement tout ensemble, nécessairement à le prendre d'un façon abstraite ou sous la raison de bien, librement mais eflieacement, et même souveraineineul, à le prendie dans le sens du bien concret qui est censé léaliser aux yeux de tel homme le bien parfait ou la raison même de bien, cette constatation est la base ou le fondement de toute morale. C'est ne pas s'entendre soi-même que méconnaître cette base, ce fondement, ou vouloir en chercher quelque autre. Toute morale, quelle qu'elle soit, si seulement elle prétend au titre «le morale, quand bien même, d'ailleurs, elle puisse être entièrement fausse, doit être édiliée sur ce fondement et sur cette bas(!.

Il est vrai, et nous venons de le dire, qu'il ne sufiira pas à une morale d'être édifiée sur cette base ou sur ce fondenient, pour constituer une morale saine, une morale parfaite. Précisément parce que l'homme est libre de choisir telle fin dernièrr concrète, tout en étant nécessité par la raison universelle de bien, il s'ensuit que la bonté d'une morale dépendra tout entière de la fin dernière assignée à l'homme. Et parce que diverses fins peuvent lui être assignées, que cependant une seule est la vraie, de là vient que s'il peut y avoir plusieurs morales, il ne peut y en avoir qu'une qui soit bonne, au sens parfait et absolu de ce mot.

Si donc il est une chose qui importe, au début d'un traité de morale, c'est, après avoir posé ce fondement de la nécessité et do la souveraineté d'une fin dernière dans la vie de l'homme, de

déterminer immédiatement ([uelle fin dernière est la vraie pour l'homme, au milieu de toutes les fins dernières concrètes qu'il pourrait se choisir ou qu'on pourrait lui fixer.

Ce traité de la vraie fin dernière de l'homme est celui qu'aborde maintenant saint Thomas. 11 l'introduit en nous disant qu'il va parler u de la béatitude ». C'est qu'en effet, nous l'avons vu au dernier article de la question précédente, ia fin dernière, quand il s'agit de l'homme, prend ce nom plus spécial et qui lui convient en propre ; la béatitude ou le bonheui.

Là-dessus, saint Thomas nous annonce trois sortes de questions. Il se propose d'étudier u premièrement, où se trouve » le bonheur ou « la béatitude (q. 2); secondement, ce qu'elle est (q. 3-4 ■; troisièmement, comment nous pouvons l'acquérir » (q. 5i.

Et d'abord, de ce en quoi la béatitude de l'homme consiste.

C'est l'objet de la question suivante.

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