‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 15 sur 79 · OL'ESTION II. EN QUOI LA BEATITUDE DE L HOMME CONSISTE. OC · texte numérisé non relu

OL'ESTION II. EN QUOI LA BEATITUDE DE L HOMME CONSISTE. OC

sasic par Vargent qu'il possède, ainsi qu'il esl dit au livre de l'Ecclésiuî-le, ch. v (v. 9) .Donc c'est dans les richesses que le bonheur consiste ». Beaucoup de nos contemporains n'auraient pa?dc peine à se laisser convaincre par ces raisons.

i. "argument sed contra observe cependant que « le bien de riioinme se trouve plutôt dans le fait de conserver ce qui constitue son bonheur que dans le fait de s'en défaire. Or, selon que Boèce le dit au second livie de La Consolation (prose v) : Les richesses ont plus d'éclat quand on s'en défait, que si on les accumule; l'avarice, en effet, rend toujours odieux, tandis que 'a générosité donne du lustre. 11 s'ensuit que la béatitude ne consiste pas dans les richesses ». On remarquera combien fine et savoureuse est l'observation de cet argument sed contra.

Au corps de l'ailicle, saint Thomas déclare qu' « il est impossible que le bonheur de l'homme consiste dans les richesses > . Et pour nous en convaincre, il nous avertit qu' « il y a deux soites de richesses, comme le dit Â.ristote au premier livre de sa Politique (ch. iir n. 10; de S. Th., leç. 7) : les richesses naturelles et les richesses artificielles. Les richesses naturelles sont celles qui subviennent aux besoins naturels de l'homme, comme, par exemple, la nourriture, la boisson, les vêtements, les moyens de locomotion, les habitations, et le reste de cette sorte. Les richesses aitificielles sont celles qui par elles-mêmes ne peuvent être d'aucun secours à l'homme, comme l'argent, par exempto; mais {[ue l'art humain a su découvrir pour la facilité des échanges, en faisant comme une certaine mesure des choses vénales ».

Cela dit, « il est manifeste que le bonheur de l'homme ne peut pas consister dans les richesses naturelles. Ces sortes de richesses, en effet, sont recherchées pour a\itre chose », qui n'est pas elles; « savoir : pour venir en aide à la nature de l'homme. Il s'ensuit qu'elles ne peuvent pas être la lin dernière de l'homme mais bien plutôt qu'elles sont ordonnées à l'homme comme à Icui- lin ». Elles sont pour l'homme; mais l'homme n'est pas pour elles. « Aussi bien, dans l'ordre de la natuie, toutes ces choses sont au-dessous de l'homme et faites pour lui, selon cette parole du [)sauine \ m (\ . 8) : Vous avez mis toutes choses sous ses pieds », Comme l'explique saint Thomas, dans la Son^me contre

6o SOMME THÉOLOGIQUE.

/lc^v (jcntils, liv. III, ch. \xx, « ces sortes de richesses ne sont pas un bien en elles-mêmes » ; on ne les recherche pas pour se reposer en elles et jouir du bien qui serait elles-mêmes; c'est-à-dire uiii(|ucjiient pour !c^ posséder; non, elles ne sont un bien pour 1 lionune que lorsqu'elles sont à son service, lorsqu'il en use cl les fait toinnor à son profit. 11 ne se peut donc pas qu'elles soienl son souverain bien ou sa fin dernière. Le souverain bien de l'homme doit être quelque chose de supérieur à lui, de plus parfait que lui, qui ne tire pas sa bonlé, ou sa perfection et sa noblesse, ou son excellence, de l'usage que l'homme en fait, mais qui, au contraire, élève l'homme, et l'ennoblisse, et le rende plus parfait, meilleur, parfait au sens pur et simple de ce mot, du simple fait que l'hojnnie le possède. Or, tel n'est pas, manifestement, le cas des richesses nalurclles dont nous parlons. Elles ne peuvent donc pas être la lin dernière de l'homme et constituer son bonheur.

" Quant aux richesses artificielles, on ne les recherche qu'en rai<on des richesses naturelles : on ne s'en préoccuperait, en elïcl. nullement, si ce n'est que par elles on achète les choses nécessaires à l'usage de la vie. Par conséquent, elles ont bien moins encore la raison de fin dernière ».

H 11 est donc tout à fait impossible, conclut de nouveau saint Thomas, que le bonheur, fin dernière de l'homme, consiste dans les richesses ». Ce serait vraiment le placer trop bas. Il faut chercher plus haut.

L'ad primuni répond que « toutes choses, dans le monde des corps, obéit à l'argent, si l'on s'en tient à la multitude des sols, qui ne connaissent que les biens corporels, pouvant être ac(|uis à prix d'argent. Mais quand il s'agit d'apprécier les vrais biens de l'homme, ce n'est pas au jugement des sots qu'il faut recourii", mais à celui des sages; comme on s'adresse à ceux qui ont bon goût, pour apprécier les saveurs ».

L'flf/ secundum dit cju' <( avec l'argent on peut acquérir lout ce qui s'achète: mais on n'acquiert pas les biens spirituels qui ne s'achètent pas. Aussi bien est-il dit, dans le livre des P'rjoerbes, ch. wii 'V. i6) : A quoi serf, au sol., d'avoir des richesses, alors <lii'il nr prul /ms acJiclrr la sacjesse? »

QUESTION II. EN QUOI LV BKATITU.DE DE L\hoMME CONSISTE. 6 1

L'od tertium rappelle la doctrine du corps de l'article. Tl observe que « l'appétit » ou le désir « des richesses naturelles n'est pas indétini, parce qu'il est une mesure au delà de laquelle la nature n'en a plus besoin. Quant aux richesses artificielles, il est vrai que leur désir est infini; car elles servent la convoitise désordonnée qui n'a pas de mesuie, comme on le voit par Arislote au premier livre de sa Politique (ch. m, n" jiy; de 5. Th., leç. 8). — Toutefois, ce n'est pas de la même maiiièie (pic nous disons infini le désir des richesses et le désir du souverain Bien. Le souverain Bien, en effet, plus il est possédé, plus il est aimé pour lui-même et plus on méprise tout ce qui n'est pas lui; car plus ii est possédé, plus on le connaît » et on le goûte. ". C'est pourquoi il est dit dans VEcclésiaste, ch. xxiv (v. 29; : Ceux qui me mangent auront encore faim, et ceux qui me boivent auront encore soif. — Il n'en va pas de même dans le désir des richesses et de tous les biens temporels, quels qu'ils soient '>. On les désire tant qu'on ne les a pas; mais, « dès qu'on les a, on les méprise »; ils ne suffisent pfus; « et on en cherche d'autres, selon qu'il est marqué en saint Jean, ch iv ( v. i3j : Celui qui boit de cette eau, symbole des biens temporels, aura soif de nouveau. Et cela, parce que leur insuffisance est mieux connue, dès qu'on les possède. Aussi bien, ceia même », qu'on les désire d'un désir qui ne peut jamais être assouvi, ou d'un désir sans fin, <( est la preuve qu'ils sont imparfaits et que le souverain bien de l'homme n'('sl pas en (uix: ».

Donc les biens extérieurs consistant dans les réalités du monde de la matière ou des corps, quelles que soient d'ailleurs ces réalités, ne sauraient être le bien suprême de l'homme. L'iioinnic aurait beau les posséder tous, il ne serait point encore salisfiiil. Bien plus, son désir n'aurait fait que s'irriter et s'accroîtie, constatant toujours plus le vide et l'insuffisance de tels biens. — Au delà et au-dessus de ce premier dt.'grié de biens, d'ailleurs si inférieur à l'homme, se trouve un autre degré de biens, moins matéiiel, plus digne de l'homme en quelque sorte, et que nous devons maintenant examiner. C'est ce que nous avons appelé les personnes, les distinguant des choses, désignées sous le nom

fia SOMMK TilÉOLOGfOCÈ.

général de richesses. Or, c'est d'une triple manière que les personnes peuvent constituer un bien pour l'homme, au sens de bien extérieur : premièrement, selon qu'elles lui rendent des honneurs, quand il est présent; en second lieu, selon qu'elles vivent de son nom, même s'il est absent; troisièmement, selon quelles se trouvent en quelque sorte à son service et qu'elles lui obéissent, soit qu il se trouve présent, soit qu'il se trouve absent. — De là, un triple sujet d'étude, au point de vue des honneurs (art. 3); de la renommée ou de la gloire (art. 3 ; et du pouvoir (art. 4).

D'abord, les honneurs. — C'est l'objet de l'article qui suit.

Article II, Si le bonheur de l'homme consiste dans les honneurs?

Trois objections veulent prouver que « le bonheur de l'homme consiste dans les honneurs ». La première arguë de ce que " la béatitude ou la félicité est la récompense de la vertu, comme le dit Aristote, au premier livre de l'Éthique (ch. ix, n. '^•, de S. Th., leç. i4)- Or, c'est surtout l'honneur qui paraît être la récompense de la vertu, comme le dit encore Aristote au qua h ième livre de VEthique ich. m, n. ij; de S. Th.. leç. 8). Donc c'est surtout dans l'honneur que consiste la béatitude ». — I.a seconde objection remarque que <( ce qui convient à Dieu et aux meilleurs, semble, plus que tout, être le bonheur, puisque le bonheur est le bien parfait. Or, il en est ainsi de l'honneur, selon (|ue s'en explique Aristote au quatrième livre de VEihique (ch. in n. 10; de .'^. Th., leç. 8); et, pareillement, dans sa première épî- Ire à Timothée, ch. i (v. 17), l'Apôtre dit : I Dieu seul, honneur et gloire! Donc, c'est dans l'honneur que consislo la béatitude ». — La troisième objection dit que <( ce qui est le plus désiré par les hommes est le bonheur. Or, il semble qu'il n'y a rien qui soit plus désirable, pour l'homme, que l'honneur; nous voyons, en effet, que les hommes souffrent la perte de tout le reste plutôt que de souffrir quelque dommage dans leur honneur. Donc, c'est bien dans les honneurs que la béatitude consiste ».

OUESTFOX il. EN QUOI LA BÉATITUDE DE l'hOMME CONSISTE. (^?t

L'argument sed contra observe, toujours très finement, que !c bonheur doit être dans lètre heureux. Or, l'honneur n'esi pas dans celui qui est honoré: il est plutôt en celui qui honore et qui rend ses hommages à l'être qu'il honore, comme le dit Âristote au premier livre de l'Ethique (cli. v. n. 4 : de S. Th., leç. 5). Donc la béatitude ne consiste pas dans les honneurs >. L'honneur, étant quelque chose d'extérieur, et qui ne dépend pas de celui qui le reçoit, mais de celui qui le donne; que, par conséquent, on ne peut pas posséder à son gré, ne saurait constituer le bonheur; car la première condition du bonheur est bien sans doute d'être en la possession de celui que l'on dit heureux.

Au corps de l'article, saint Thomas déclare encore très nettement, qu' (' il est impossible que la béatitude consiste dans l'honneur. L'honneur, en effet, remarque le saint Docteur, est rendu à quelqu'un, en raison de quelque excellence qui est en lui; d'où il résulte qu'il est un signe et un témoignage de cette excellence qui se trouve dans l'être honoré. Mais, précisément, l'excellence d'un homme consiste surtout dans la béatitude qui est son bien parfait; ou dans les parties de cette b'-Ttitude, c'està-dire dans les biens qui font que quelqu'un participe la béatitude. Par où l'on voit que l'honneur peut bien être une conséquence de la béatitude; mais ce n'est pas en lui que la béatitude peut consister principalement ».

L'ad primum remarque que <( d'après Aristote )> lui-même, à l'endroit cité par l'objection, a si l'honneur est la récompense de la vertu, il ne l'est pas en ce sens que les hommes vertueux travaillent pour l'avoir; seulement, ils reçoivent l'honneur de la part des autres hommes, en lieu et place d'une récompense, les hommes n'ayant rien de meilleur à leur donner. La vraie »■'compense de la vertu est la béatitude elle-même, pour laquelle travaillent les hommes vertueux. S'ils travaillaient pour l'honneur ou les honneurs, ce ne serait déjà plus de la vertu, mais de l'ambition ». On le voit, saint Thomas rejette les faux motifs incompatibles avec la vertu; mais il n'a garde de les exclure tous, comme le faisaient les tenants du quiétisme. Il veut que l'homme vertueux agisse en vue du bonheur ou de la béatitude. Quant à l'honneur des hommes, par lui-même il n'est rien. Accordé à

6^ «SOMME THtOI.OGIQUE.

ceux qui ne le méiiUnl pas, c'est un mensonge et, à vrai dire, un châtiment. Que s'il est refusé à ceux qui le méritent, ce refus ne fera qu'accroître le véritable honneur que Dieu lui-même procurera à ses saints.

\.'ad secundum observe que « l'honneur est dû à Dieu et aux meilleurs, comme signe et témoignage de l'excerience qui préexiste en eux: mais ce n'est pas l'honneur lui-même qui les fait excellents ».

Vad tertiiim accorde que « les hommes, en effet, désirent pardessus tout l'honneur; mais en raison du désir naturel de la béatitude, laquelle béatitude entraîne comme conséquence l'honneur. Aussi bien, voyons-nous que les hommes aiment surtout à être honorés par les sages, comme si leur jugement était une garantie d'excellence et de félicité »,

L'honneur, ou les témoignages extérieurs d'estime et d'admiration ou de vénération, que les hommes peuvent rendre à quelqu'un, ne sauraient constituer le bonheur de ce quelqu'un. Il y faut autre chose : un bien réel, existant véritablement dans le sujet à qui sont rendus ces honneurs. — Que ])enser de la renommée, ou même de la gloire.!^ Sont-elles pour quelque chose dans le bonheur de l'homme? L'homme qui en jouit doit-il vraiment être appelé heureux ?

Nous allons examiner ce nouveau point de doctrine à l'article suivant.

AUTIGLE 111.

Si le bonheur de l'homme consiste dans la renommée ou dans la gloire?

Trois objections veulent prou\cr que <> le bnulicur de l'homme consiste dans la gloire ». — La première est que <■ la béatitude semble bien vraiment consister en ce qui est rendu aux saints pour les tribulations qu'ils souffrent dans le monde. Or, ce bien-là est la gloire. Il est dit, en effet, par l'Apôlre, dans l'épttre aux Rotnoins, ch. vui (v. i8) : Les suufjrouccs du temps jnésent ne sont point comparables à In gloire future qui sera révélée en

OUESTFO.N II. EN QUOI LA BEATITUDE DE l'homME CONSISTE. H.)

nous. Donc la béalitude consiste da^^ la gloire )>. — La seconde objecliou rappelle que « le bien tend à se répandre, comme ovi le voit par saint Denys, ch. iv des iSoms Divins ( de S. Th., leç. j). ()i , c'est surtout par la gloire que le bien de l'homme se répand dans l'esprit des autres hommes. La gloire, en effet, comme I" dit saint Ambroise { ou plutôt saint Augustin, dans un livre contre Vhérétique Maximin, évêque aiien, liv. ii (ou m, ch. xiii), n'est rien autre qu'une connaissance illustre, acconiu'i- (jnée de louange. Par consécîuenl, la béatitude de l'homme consiste dans la gloire >>. ^ La troisième objection remarque que (( la béatitude est le plus solide de tous les biens. Or, ceci paraît convenir à la renommée et à la gloire, puisque par elles, d'une certaine manière, l'homme participe l'éternité. Aussi bien, Boèce dit, dans le livre de la Consolalioti 'liv. ii, prose vu): Vous paraissez vous-mêmes vous assurer Vimmortalité, quand vous pensez à la gloire des temps futurs Donc, la béatitude de l'homme consiste dans la renommée ou dans la gloire ». Cette part de bonheur est celle que les ennemis de nos dogmes proposent souvent aujourd'hui pour remplacer le bonheur promis par l'Église. Ils proposent aux hommes, comme suprême idéal, de travailler à se survivre dans la mémoire des autres hommes. C'est la seule survie qui leur paraisse fondée et digne de tenter les efforts des meilleurs parmi nous.

L'argument sed contra se contente d'observer que «. la béatitude est le vrai bien de l'homme. Or, la renommée et la gloire peuvent être fausses. Comme le dit, en effet, Boèce au troisième livre de la Consolation (prose vii, il en est plusieurs qui, souvent, ont usurpé un grand nom, sur la fausse opinion de la foule. Or, se peut-il concevoir rien de plus honteux? Ceux, en effet, qui sont loués faussement, doivent nécessairement rougir euxmêmes des louanges qu'on leur donne. Ce n'est donc pas dans la renommée ou dans la gloire que le bonheur de l'homme consiste -).

Au corps de l'article, saint Thomas dit qu' « il est impossible que le bonheur de l'homme consiste dans la renommée ou la gloire humaines. La gloire, en effet, n'est rien autre qu'une connaissance illustre, accompagnée de louange, comme le dit saint

^ I. — La BèaUUide. 5

(J6 SOMME THKOLOOIOUE.

Ambroise (saint Augustin, à l'endroit précité). Or, la chose connue ne se compare pas de la même manière à la connaissance de l'homme et à la connaissance de Dieu. — Dans un cas, elle est cause de la connaissance; dans l'autre, elle a raison d'effet. Il s'ensuit que la perfection du bien de l'homme, que nous appelons la béatitude, ne peut pas être causée par la connaissance des hommes; c'est plutôt cette connaissance qui procède en quelque sorte et se trouve être le fruit de la béatitude, possédée par l'homme partiellement ou d'une manière parfaite. Par conséquent, la béatitude de l'homme ne peut pas consister dans la rcnonjmée ou dans la gloire. — Au contraire, le bien de l'homme dépend, comme de sa cause, de la connaissance que Dieu en a. H s'ensuit que la béatitude de l'homme dépend, comme de sa cause, de la gloire qui est en Dieu, selon cette parole du psaume XC (v. i5, i6) : Je l'enlèverai et je le glorifierai: je l'emplirai de la longueur des jours et je lui montrerai mon salut ».

A cette première raison, essentielle, qui montre que le bonheur de l'homme ne peut pas consister dans la renommée ou la gloire humaines, saint Thomas en ajoute une seconde, qui était déjà signalée dans l'argument sed contra et qu'il met ici en très vive lumière. — « Il y a aussi à considérer cette autre chose, remarque le saint Docteur, que la connaissance humaine se trompe souvent, surtout quand il s'agit des choses particulières et contingentes comme sont les actes humains. Et voilà pourquoi fréquemment la gloire humaine est trompeuse. — Dieu, au contraire, ne peut pas se tromper. Aussi bien, sa gloire est toujours vraie. Et c'est pour cela qu'il est dit dans la seconde Epître aux Corinthiens, ch. x (v. iS") : Celui-là est digne de louange, que Dieu approuve ».

l.'ad primum répond que « l'Apôtre ne parle pas, dans le texte cité par l'objection, de la gloire que donnent les hommes, mais de la gioiie que Dieu distribue en présence de ses anges. Au.ssi bien, esl-il dit en saint Marc, ch. vni (v. 38. — et, en saint Luc, ch. Ml, \. 8) : Le F'Is de l'homme le glorifiera dans la. gloire de son Père, en présence de ses anges ».

L'ad secundum fait remarquer que « le bien de l'homme, qui, par la renommée et la gloire, se trouve être répandu dans la

gUKSTJON lîi KN OlJOl LA BlîlATirUbÉ DE l'iIOMMK COXSISTR. O7

connaissance d'un grand nombre, doit, si cette connaissance e?t vraie, dériver du bien qui existe en cet homme lui-même; et, par suite, il présuppose la béatitude achevée ou commencée >; il ne la constitue pas. a Que si la connaissance est fausse, elle ne répond déjà plus à la réalité; et, dès lors, le bien ne se trouve pas en celui que la renommée célèbre. Par oii l'on voit qu'en aucun cas la renommée ne peut constituer l'homme heureux r : elle ne lui donne aucun bien réel et intrinsèque qu'il ne possède déjà, et si déjà il ne le possède. Et, c'est, sans doute, un bieo extrinsèque, de jouir ainsi de l'estime et de l'opinion favorable des hommes; mais à une condition : qu'on mérite vraiment cette estime et cette faveur de l'opinion; sans cela comme il a été dit pour les honneurs, la renommée et la gloire seraient un véritable châtiment.

L'ad terllum dit, au contraire de ce que l'objection affirmai 1, que (! la renommée est tout ce qu'il y a de moins solide; il suffit d'une fausse rumeui' pour la faire perdre avec une extrême facilité. Que si parfois elle dure et demeure stable, c'est cho;>e accidentelle. Tels ne sont pas les caractères de la béatitude qui est stable par elle-même et demeure toujours )>.

Rien de moins désintéressé, de plus arbitraire et de plus fragile, que la renommée et la gloire venues des hommes. Ce n'est pas en de tels biens, d'ailleurs extérieurs à celui qui en est le sujet, que peut et doit consister le bonheur. Seule, la gloire venue de Dieu, qui porte avec elle, tous les vrais biens, peut mériter le nom de béatitude. — Que penser maintenant du pouvoir? Le bonheur qui n'est ni dans les honneurs ni dans la renommée ou la gloire, serait-il dans la domination sur les autres hommes.

C'est ce que nous allons exaniiner à l'article qui suit.

Article IV.

Si le bonheur de l'homme consiste dans le pouvoir?

Trois objections veulent prouver que « le boidicur de l'Iionnuc consiste dans le pouvoij ». — La première aiguë de ce que « tou-

(38 SOMME ThÉOLOGIOUÉ.

les choses tendent à s'assimiler à Dieu comme à la fin dernière et au premier principe. Or, les hommes qui exercent le pouvoir, en raison de cette ressemblance, paraissent le plus conformes à Dieu; aussi bien, dans la Sainte Écriture, ils sont appelés des (lieux comme on le voit dans ÏExode, ch. xxii (v. 28) : 7'w ne diras rien contre les dieux (1). Donc, c'est dans le pouvoir que la béatitude consiste ». — La seconde objection rappelle que « la béatitude est le bien parfait. Or, c'est tout ce qu'il y a de plus parfait, pour un homme, qu'il puisse même g-ouverner les autres hommes; ce qui est le propre des hommes préposés à l'exerrice du pouvoir. Donc la béatitude consiste dans le pouvoir ». — La troisième objection remarque que la « béatitude, étant ce qu'il y a de plus désirable, a pour contraire ce qui est le plus à redouter. Or, ce que les hommes redoutent le plus, c'est la servitude qui a pour contraire le pouvoir. Donc, c'est dans le pouvoir que la béatitude consiste ». La « servitude » dont il est ici question se prend surtout au sens d'esclavage. Mais on peut l'enlendre aussi du fait de servir, en général: et nous savons, en effet, qu'aujourd'hui, rien n'est plus difficile que de trouver des hommes qui consentent à servir, même quand ce fait de servir est loin de présenter les caractères odieux de l'ancien esclavage. Aussi bien tous les fauteurs de démagogie s'empressent-ils de proposer au peuple, comme suprême bonheur, l'ascension sociale qui doit faire de chaque individu une sorte de roi.

L'argument sed contra s'appuie, lui aussi, sur la grande notion (lu bonheur, savoir que 'f le bonheur est le bien parfait. Or, ajoute l'argument, le pouvoir est tout ce qu'il y a de plus imparfait », dans l'ordre des biens. " C'est qu'en effet, comme le dit Boèce, au troisième livre de la Consolation 1 prose v), le pourvoir humain est incapable de repousser les morsures des soUici^ tudes ou les traits de la peur. Boèce dit encore : Vous appelez puissant, relui que des saielliies entourent, et qui a lui-même une frayeur plus (jrande de ceux-là même à qui il insj/we la

I. IjJ) Viilgjitp, en efFel, porto : Diis non deirahes. I^e texte ln-hrou a simplement le mot E/ohim. qni est un pluriel ap|)liqué ordinairement an r)ieii unique; mais il se trouve employé au psaume 8.^. v. (i, au sens pluriel luie la N'ulijaie lui linrnie dans le pussjige de l'Exode cilc par saint Thomas.

QUESTION II. EN QUOI I..V HÉATITUDE DE l'hOMME CONSISTE. 69

terreur? Donc, la béatilude ne consiste pas dans le pouvoir ». — Dans la Somme coulrc les gentils, liv. III, ch. xxxi, saint Thomas fait une remarque (jui complète admirablement le sens de cet argument sed contra. « Le pouvoir, dit-il, dans la mesure même où on ('sliirie(]u ilgraiulil » el (jiiil sélciidi'i un plus graiid nombre d'hommes, (( dans celle mesure même de\ienl plui^ dépendant : il dépend, en effet, d'un plus grand nombre d'hommes » dont les volontés doivent toutes être soumises à celui qui les régit. « Or, cela même constitue sa faiblesse ou sa fragilité; car ce qui dépend du grand nombre peut ètie déliuit de mulli- {)le manière )>. Les révolutions incessantes dont l'histoire a gardé le souvenir et celles qu,i se succèdent continuelleinenl sous nos yeux parmi les divers peuples du monde, donnent à celte remar- (jue de saint Thomas une saveur toute spéciale.

Au corps de l'article, le saint Docteur nous dit qu' « il est impossible que le bonheur consiste dans le pouvoir; et cela, pour deux raisons. — D'abord, parce que le pouvoir a raison de principe, comm<' on le voit au cinquième livre des Métaphysi- <liies » (de S. Tli., leç. i 'i; Did., \i\. IV, ch. xn); il appartient au genre de cause cflicienle, à laquelle se rallache le commencement du mouvement. " La béatitude, au contraire, a raison de fin dernière »; elle est au terme du mouvenK-nt. — « Une seconde raison est que le pou\(»ir n'est de soi déterminé ni au bien ni au i7ial »; on peut, en effet, user du pouvoir pour le mal. « Or, la béatitude est, au sens propre et parfait, le bien de lliomme. Donc », à supposer qu'on rattachât le pouvoir à la béatitude, il faudrait diie que « la béatitude consiste plutôt dans le bon usage du pouvoir, et ceci est le propre de la vertu, que dans le pou\(>ir lui-même )>.

Après avoir iiinsi exclu successivement de la r;iison de bien total et parfait de l'homme, qui est la raison même d(; béatitude ou de bonheur pour lui, loul ce qui est un bien extérieur -à l'homme, qu'il s'agisse des richesses, des honneurs, de la renommée et de la gloire, du pouvoir, saint Thomas, jetant un regard d'ensemble sur toutes (es sortes de biens, déclare qu' « on peut apporter (pialie raisons générales, qui montrent qu'en dehors de ces biens extérieurs la béatitude consiste, — La piemière est

SOM.'ME THtOLOGIOUi:.

que la béatitude, étant le souverain bien de l'homme, ne souffre avec elle aucun mal. Or, il iiesl aucun des biens précités qui ne puisse se trouver et dans les bons et dans le méchants »; ils souffrent donc avec eux le pire de tous les maux, qui est le mal moral. — .< Une seconde raison est que la béatitude, impliquant, dans son concept, le bien qui de soi suffit », ainsi qu'on le voit au premier livre de VËthiquc ch. vn, n. G-7; de S. Th., leç. 9), sans quoi si un autre bien pouvait être recherché en dehors d'elle, elle ne serait déjà plus la béatitude ou le bien parfait, « il est nécessaire quune fois obtenue la béatitude, il ne manque plus à l'homme aucun bien requis pour lui. Or, même à supposer que l'homme possède tous les biens dont nous avons parlé, une infinité d'autres peuvent lui manquer encore », et des plus essentiels, (( îels que la sagesse, la santé du corps, et autres biens de ce genre ». — La troisième raison est que la béatitude, étant le bien parfait, il ne se peut pas qu'il résulte de sa possession un mal quelconque. Or, ce n'est pas le cas des biens susdits. Nous lisons, en effet, dans YEcclésiaste, ch. v (v. 12), que parfois les richesses sont conservées pour le malheur de celui qui les possètle; et il en est de même pour les autres biens mentionnés. — La quatrième raison est que l'homme est ordonné à la béatitude par des principes qui sont en lui, puisqu'il est ordonné à la béatitude naturellement » : c'est en raison de sa nature que nous le disons ordonné à la béatitude et apte à la posséder ; par soi, s'il s'jagit de la béati tude naturelle: par la grâce de Dieu, s'il s'agit de la béatitude surnaturelle. 11 faut donc qu'il soit en son pouvoir d'atteindre la béatitude. La béatitude doit consister en quelque chose qu'il dépende de lui de posséder. « Or, les quatre biens dont nous a\()ns parlé dépendent de causes extérieures, et; îe plus souvent, de la fortune ou du hasard. Aussi bien on les appelle », d'un nom généial, « les biens de la fortune -. — (( 11 est donc manifeste, conclut de nouveau et d'une façon universelle saint Thomas, que le bonhcui" ne consiste en aucun de ces biens ».

L'«d primum répond que « la puissance de Dieu est ia même chose (|ue sa bonté; d'où il suit que Dieu n'use jamais mal de sa puisscince, mais il n'en est pas ainsi pour les hommes. Et voilà

OIKSTION II. EN QUOI LA BÉATITUDE DE L HOMME CilNSlSIE. 7I

pourquoi il ne suffît pas au bonlieui de 1 homme qu'il ressemble à Dieu quant à la puissance, s'il ne lui rassemble en même temps quant à la bonté ». Quelle magnifique charte pour les pouvoirs humains, en ces quelques mots de saint Thomas !

L'ad secundum dit que « si le bon u<age du pouvoir dans le gouvernement des hommes est tout ee qu'il y a de plus excellent, le mauvais usage de ce pouvoir est fout ce qu'il y a de pire. Et voilà pourquoi le pouvoir n'est ni bon ni mauvais, déterminémenl »; il peut être l'un ou l'autre.

\.'od ierlium. fait observer que « si la servitude est naturellement un objet de répulsion pour les hommes, c'est parce qu'elle est un obstacle au bon usage du pouvoir d'agir; mais ce n'est pas parce que le souverain bien de l'homme consisterait dans le pou- \oir » en tant que tel.

La vraie fin dernière de l'homme ou le bien parfait et total qui doit combler tous ses désirs, en lelle sorte que Ihomme soit pleinement heureux du seul fait qu'il le po-sède et n'ait plus rien à désirer en r'ehors de ce bien, ne saurait être un bien quelconque extéiieur à l'homme. Ces biens extérieurs, tant qu'ils aient en eiu: la raison propre de bien qui leur convient, ne jont pas que Vhoninie soit parfait en lui-même ou ait son bien à lui. Or, c'est le bien de l'homme que nous cherchons, et son bien parfait, le bien qui le constitue bon et parfait ou achevé en luimême, quand nous cherchons le bien qui doit être sa béatitude ou son bonheur. — Puisque ce bien n'est pas un des biens extérieurs à l'homme, parmi les biens créés, demandons-nous si ce serait un des biens qui sont en lui. Ces biens ne peuvent être que d'une triple sorte ; les biens du corps; les bien^ du corps et de l'àme; les biens de l'âme.

D'abord, les biens du corps.

C'est l'objel de l'ai licle suivant..

y2 SOMME THEOLOGIQUE.

Article V.

Si le bonheur de l'homme consiste en quelque bien du corps ?

Les biens du corps désignent ici tout ce qui touche à la perfection de ce que nous pourrions appeler l'enAcloppe de rame. Ainsi, lètre môme corporel, la santé, la beauté et tous autres biens de cette nature. — Trois objection veulent prouver que « le bonheur de l'homme consiste dans les biens du corps ». — La première est une parole du livre de <i l'Ecciésiastique », où il est (( dit, ch. XXX (v. i6) : '// n'y a pas de ricJiesse préférable à la santé du corps. Puis donc que la béatitude consiste en ce qu'il y a de meilleur, c'est bien dans la santé du corps quelle consiste ». — La seconde objection en appelle à u saint Denys », qui « dit, au chapitre v des ^'oms Divins (de S. Ih., leç. i), que l'être l'emporte sur la vie, et la vie sur tout ce qui vient après. Or, l'être et la vie de l'homme requièrent la santé du corps. Si donc la béatitude est le souverain bien de l'homme, c'est surtout dans la santé du corps qu'elle doit consister ». — La troisième objection dit que « plus une chose est universelle, plus le principe dont elle dépend est élevé; car plus la cause est haute, plus son action s'étend au loin. Or, de même que la causalité de la cause efhciente se produit sous forme d'influence et d'action, de même la causalité de la fin se mesure à lappétit ou au désir qu'elle provoque. De même donc que la première cause efficiente est celle qui par son action atteint toutes choses; de même, la fin dernière sera ce qui est désiré par tout être. D'autre part, ce que tout être désire par-dessus tout, c'est le fait même d'être. Donc c'est bien en ce d'oii l'être de l'homme dépend, comme la santé du corps, que consiste surtout sa béatitude ».

L'argument sed contra se contente de présenter une remarque qui ne saurait souffrir de réplique : « Par sa destination à la béatitude, l'homme remp()rte sur tous les autres animaux », incapables, en raison même de leur nature, de goûter le b<nihcur. M Or, à ne considérer que les biens du corps, il est une foule d'animaux qui surpassent lliomme. C'est ainsi que l'élé-

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