VI. — La Béalihide
Si SOMME THÉOLOGIQtfÉ.
selon qu'il a été vu plus haut (q. i, art. 8), se dit d'une double manière : savoir, la chose elle-même que nous désirons obtenir; et l'utilisation, ou l'acquisition cl la possession de cette choselà. Si donc nous parlons de la lin dernière de l'homme, au sens de la chose ou de l'objet que nous rechejchons comme la fin dernière, il est impossible que la fin dernière de l'homme soit l'âme elle-même ou quelque chose de lànie. L'âme, en effet, considérée en elle-même », à la prendre pour l'âme spirituelle, « est comme n'existant qu'en puissance [cf. i p., q. 87, art. i]; elle acquiert, en effet, la science, alors qu'auparavant elle ne l'avait pas; et, vertueuse seulement en puissance d'&bord, ce n'est qu'apiès qu'elle devient vertueuse en acie. Puis donc que la puissance est ordonnée à 1 acte comme à ce qui la complète, il ne se peut pas que ce qui est de soi en puissance, ait jamais raison de fin dernière. L'àme ne peut donc pas être la lin dernière d'ellemême. — Mais il ne se peut pas non plus que ce soit quelque chose de l'âme », qui soit sa fin dernière. Dans l'âme, en effet, nous pouvons distinguer trois choses : ses puissances, ses habitudes, ses actes. Or, « ni la puissance, ni l'habitus, ni l'acte », ne peuvent avoir raison de fin dernière pour l'âme. «C'est que le bien qui est la fin dernière est ie bien parfait, qui ne laisse plus rien à désirer. Or, l'appétit humain, qui est la volonté, a pour objet le bien universel. Puis donc que tout bien inhérent à l'âme humaine » et faisant en quelque sorte partie de cette âme, « est un bien participé, c'est-à-dire partiel, il ne se peut pas qu'aucun de ces biens soit la fin dernière de l'homme ». L'homme trouvera toujours à désirer au delà de ce qu'il peut avoir en lui-même, serait-ce dans la partie la plus excellente et la plus haute de son être. Aussi bien sont-ils vraiment peu généreux pour euxmêmes et pour le genre humain, les philosophes modernes qui veulent donner à l'homme, comme fin suprême, la connaissance de son moi intime, de ses pensées, de ses vouloirs, de sa conscience. C'est en ce sens qu'ils veulent que la psychologie soit désormais la plus haute de toutes les sciences, remplaçant la métaphysique et la théologie Tant que l'homme sera un être fini, il ne fera que s'abuser en se prenant lui-même pour sa propre fin.
OÙESTIO.N il. -^ EN QUOr LA BK.vtlTIJDE DE l'hOMME ClONfSISTE. 83
Toutefois, et « si nous parlons de la fin dernière de l'homme, au sens de l'acquisition, ou de la possession ou de toute autre mise à profit de la chose elle-même ou de l'objet qui est désiré et recherché comme la hn, dans ce sens, il y a quelque chose de l'homme, du coté de son àme, qui se rattache à la hn dernière; c'est, en effet, par fàme que l'homme atteint la béatitude », faisant sien l'objet dans lequel la béatitude consiste. « La chose donc, ou l'objet qu'on désire comme le terme ou la fin, est ce rn quoi la béatitude consiste et qui rend heureux; mais l'acquisition de cette chose est ce que nous appelons la béatitude ». Dans un cas, nous avons la béatitude objective; dans l'autre, la béatitude au sens vital et, si l'on pouvait ainsi dire, fniitlf, de ce mot.
(( Il faut donc, conclut saint Thomas après ce lumineux exposé, dire que la béatitude est quehiue chose de l'ame, mais ce en quoi la béatitude consiste est quckpie chose d'extérieur à l'âme » .
l.'ad primuin fait observer que « si dans la division que donnait l'objection sont compris tous les biens que l'homme peut désirer, dans ce cas on appelera bien de l'âme non pas seule- ' ment ses puissances, ses habitus et ses actes, mais aussi l'objet sur lequel porte tout cela, et qui est extrinsèque. En ce sens, rien n'empêche de dire que ce en quoi la béatitude consiste est un certain bien de l'âme ».
L'ad sccundum dit que « en ce qui touche à la diffitulté proposée par l'objection, il faut répondre que la béatitude est aimée par-dessus tout, à titre d'objet que l'on désire. L'ami, au contraire, est aimé à titre de sujet à qui l'on veut du bien; or, c'est de cette seconde manière que l'homme s'aime lui-même » : il ne s'aime pas comme un bien qu'il voudrait à quelqu'un; il s'aime comme celui à qui il veut du bien. « Il n'y a donc pas à comparer ces deux amours »; c'est-à-dire celui dont il aime la béatitude, au sens objectif de ce mot; et celui dont il s'iiime lui-même. Ces deux amours ne sont pas du même ordre. Quand bien même donc, l'homme s'aime plus que tout, et que la béatitude soit ce qu'il aime plus que tout, il ne s'ensuit pas, comme le voulait l'objection, que la béatitude, au sens objectif,
84 SOMME THÉOLOGIOUË.
soit quelque chose de l'homme. Il s'ensuit simplement que parmi les biens objectifs que l'homme se veut à lui-même, la béatitude est le plus excellent. D'ailleurs, et c'est ce que saini Thomas observe en finissant, on ])ourrait se demander s'il est vrai que l'homme s'aime lui-même plus que tout, au sens de l'amour d'amitié; mais ceci ne fait rien à la question présente; et nous réserverons pour plus tard la solution de ce problème. « QuanI à savoir si l'homme aime quelque chose au-dessus de lui, au sens de l'amour d'amitié, il y aura lieu de le considérer quand nous traiterons de la charité » (2^-2*, q. q6, art. 3).
Vad tertium applique à l'objection la doctrine exposée au corps de l'article. « La béatitude elle-même » ou la prise de possession et la jouissance du bien objectif rpii constitue le bonheur, « précisément parce que c'est une perfection de l'âme, est un certain bien de l'âmr qui est en elle; mais ce en quoi la béatitude consiste, ou l'objet qui cause le bonheur, est quelque chose d'extérieur à l'âme, ainsi qu'il a été dit » lau corps de l'article) .
La béatitude, à prendre ce mot dans son sens objectif et selon qu'il désigne l'objet dont la possession doit rendre l'homme heureux, n'est aucun des biens que l'homme peut t'rouver hors de lui, dans le monde où il vit, ni en lui, soit dans son corps, soit même dans son Ame. Rien de ce qui est au-dessous de lui, ni rien dé ce qui est lui-même ne peut rendre l'homme heureux. Où donc chercher l'objet de son bonheur.!^ Hors de lui, et audessus de lui, ou qui l'emporte sur lui en excellence, nous ne trouvons que le monde angélique, ou l'universalité même des créatures dont il fait lui-même partie. Serait-ce là qu'existerait, pour l'homme, l'objet de son bonheur; ou bien, faut-il, laissant tout le créé, quel qu'il puisse être, s'élever jusqu'à Dieu Lui-' même, et chercher là, en Dieu seul, l'objet capable de faire \o bonheur de l'homme. Tel est le point que nous devons maintenant examiner, et qui est, on le voit, le point culminant et le couronnement de toute la question présente. — H va faire l'objet de l'article qui suit.
QUESTION II. EN QUOI LA BEATITUDE DE L HOMME CONSISTE. bo
Article VIII.
Si la béatitude de l'homme consiste en quelque bien créé?
Trois objections veulent prouver que (c la béatitude de l'homme consiste en quelque bien créé ». — La première arguë dune parole de « saint Denys », qui u dit, au chapitre septième des .\o;/is Divins (de S. Th., leç. 4), que la divine Sagesse joint la fm des premiers au commencement des seconds; d'oii nous pouvons déduire que le sommet de la nature inférieure doit atteindre la base de la nature supérieure. Puis donc que le bien suprême de l'homme est la béatitude, et que, dans l'ordre naturel, lange, ainsi qu'il a été prouvé dans la Première Partie (en maints endroits du traité des anges et du gouvernement divin), est supérieur à l'homme, il semble que la béatitude de Ihomme consiste à atteindre, en quelque manière que ce soit, les natures angéliques ». — La seconde objection dit que « la lin dernière de tout être est dans ce qui est parfait par rapport à lui; et de là vient que la partie est pour le tout, qui est sa fin. Or. l'universalité des créatures dans son ensemble, qui est appelée le monde grand, se compare à l'homme, appelé un petit monde, au huitième livre des Physiques (ch. ii, n. 9.; de S. Th., leç. fi), comme le parfait se compare à l'imparfait. Donc la béatitude de l'homme consiste dans l'universalité des créatures ». Cet argument est celui des modernes tenants de la solidarité, au sens positiviste de ce mot, qui ne proposent d'autre lin à l'homme que de travailler pour le bien de la totalité dont il n'est qu'une partie. — La troisième objection ob.serve que '• l'homme est constitué heureux par ce en quoi se repose son désir naturel » : le bonheur, en effet, comme le dit saint Thomas dans son livre Du gouvernement des Princes, li\ . i, ch. vin, est la fin dernièic ou le terme de tous les désirs : ultimum desideriorum finem. « Or, le désir naturel de l'homme ne s'étend pas à un bien plus grand que sa capacité réceptive ^ l'homme ne peut pas naturellement et raisonnablement désirer plus qu'il n'est à même de
86 SOMME THÉOLOCilQUE.
recevoir, « Puis donc que l'homme n'est pas apte à recevoir un bien qui dépasse les limites de tout le créé, il semble que c'est par quelque bien créé que l'homme doit être fait heureux. Et, par suite, c'est dans quelque bien créé que sa béatitude consiste ».
L'argument sed contra est un texte de « saint Augustin », qui « dit, au dix-neuvième livre de la Cité de Dieu, ch. xxvi ; Comme l'âme est la vie de la chair, de même Dieu est la vie bienheureuse de Vhomme; d'où il est dit : Heureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu ».
Au corps de l'article, saint Thomas i épond nettement qu' « il est impossible que la béatitude de l'homme consiste en quelque bien créé. — La béatitude, en effet, prouve le saint Docteur, est 1'^ bien parfait, qui repose totalement l'appétit », Je bien au delà ou en dehors duquel il n'y a plus rien que l'homme puisse désirer : <' si, en effet, il demeurait encore quelque chose à désirer, ce ne serait plus la tin dernière » ou le terme dernier du mouvement de l'appétit. « Or, l'objet de la volonté qui est la faculté appétilive humaine, est le bien universel; comme l'objet de rinlelligence est le Arai universel. Il s'ensuit que rien ne peut fixer au repos, définitivement, la volonté humaine, si ce n'est le bien univeisel », c'est-à-dire le bien qui renferme en lui toute la raison de bien ; car tant qu'un bien particulier ou fini se présente à la volonté, la volonté, qui est éclairée par l'intelligence sur la notion même de bien universel, sentira encore (ju'il y a, pour elle, autre chose possible à posséder, et elle pourra donc être agitée par de nouveaux désirs. <( D'autre part, le bien uiiiv(M;;el » ou la laison totale de bien « ne se trouve en aucun bien créé; le bien total ne se trouve qu'en Dieu seul. La raison en est que toute créature n'a qu'une bonté participée. Il suit de là que Dieu seul peut emplir la volonté de l'homme, selon qu'il est dit dans le psaume Cil (v. 5) : C'est Lui qui comble de biens les désirs. Par conséquent, c'est en Dieu seul que la béatitude de l'homme consiste ». On voit, par là, toute la profondeur et toute la vérité du mot fameux de saint Augustin, au début de SOS Confessions : F'ecisti nos ad te. Domine; et inquietum est cor noslrum, donec requiescat in te ; Vous nous avez faits pour
QUESTION ir. EN QUOI LA BEATITUDE DE L HOMME CONSISTE. 87
VOUS, Seigneur; et notre cœur demeure sans repos, jusqu'à ce quil se repose en vous.
Lad primum explique que « ce qu'il y a de plus élevé dan" l'homme atteint ce qui est inférieur dans la nature angélique, dans l'ordïe d'une certaine similitude »; c'est-à-dire que riiomnie entend un peu comme l'ange entend; u mais l'homme ne s'arrête pas là », à considérer, par exemple, le mode dont il entend lui-même et celui qui appartient à l'ange; il ne s'arrête pas là, « comme en sa fin dernière; il s'avance jusqu'à la source même universelle du bien, qui est l'objet universel et total de la béatitude pour tous les bienheureux, étant lui-même le bien infini et parfait ».
\.'(id secundujn est d'une grande importance et doit être soigneusement noté. Il fait observei- que « lorsqu'il s'agit d'un tout qui n'est pas lui-même sa fin dernière, mais qui est ordonné à une fin autre que lui, dans ce cas, la fin dernière de la partie », même en tant que partie, « n'est pas le tout, mais quelque autre chose distinct du tout. Or, l'universahté des créatures, par rapport à laquelle l'homme a raison de partie, n'est pas la fin dernière », puisqu'elle n'e.^t pas le premier principe. <( Elle se réfère à Dieu comme à la lin dernière » de tout. <( Et c'est pour cela que le Ijien de l'univers n'est pas la fin dernière de l'homme, mais Dieu Lui-même ».
Ces quelques mots de saint Thomas, si lumineux et si pleins, dans leur admirable concision, sont la condamnation rationnelle de la principale erreur théorique et pratique de nos jours, qui est la neutralisation de tout, dans l'ordre scientifique et dans l'ordre moral. La neutralité, c'est-à-dire la mise de côté de Dieu, pour tout ramener à l'ordre des choses en elles-mêmes, — n'est-ce pas là, en effet, le caractère essentiel, qui tend, de plus en plus, à être celui de tous les esprits et de toutes les institutions, en dehors de la seule Église catholique? C'est pourtant, même du seul point de vue rationnel, une erreur foncière qui frappe de stérilité toute tentative de culture vraiment humaine et morale. — L'intelligence, en effet, et ja volonté de l'homme, dont l'objet propre est le vrai universel et le bien universel, nepeuvent trouver leur repos parfait, que dans la connaissance de
la Première Vérité, en qui existe toute la raison de vrai et d'être, e* dans l'amour du Premier Bien, en qui se réalise toute la raison de bien, — Il est vrai qu'il pourra, en deçà de cet objet souverain, se trouver, dans rhomnie, certaines perfections, notammtiit dans l'ordre de la connaissance et des arts. De nombreuses sciences, en effet, et des arts multiples peuvent avoir leur perfection spéciale, sans qu'il soit besoin de remonter jusqu'à la première cause universelle, dernier mot de toute vérité; il suffit à ces sortes de sciences et à ces sortes d'arts, de connaître les causes prochaines et immédiates des effets ou des phénomènes qui constituent leur objet propre. C'est ainsi qu'on pourra être un excellent chimiste, un parfait physicien ou physiologiste, en restant dans la sphère propre de ces sciences, sans s'élever jusqu'à Dieu. Mais on ne saurait, sans s'élever jusqu'à Dieu, être vraiment un homme, ou avoir une science parfaitement humaine, puisqu'il est impossible de donner, sans s'élever jusqu'à Dieu, la dernière raison des choses que tout homme doit vouloir naturellement connaître.
De même, et plus encore, dans l'ordre de la vertu. On peut avoir, en restant dans le seul ordre des choses en elles-mêmes, certaines perfections morales. L''homme qui établit entre ses diverses puissances affectives, l'ordre que leur nature demande, ou qui ne trouble pas l'ordre naturel des hommes entre eux, soit dans la famille, soit dans la cité, soit dans la nation, et, plus excellemment, dans l'ensemble des peuples, cet homme-là mérite, à un certain titre, le nom d'homme vertueux. A vrai dire, cependant, sa vertu est imparfaite, elle n'est pas une vraie vertu, au sons intégral de ce mot, même en restant dans l'ordre purement naturel. C'est qu'en effet, l'homme vertueux dont il s'agit, ne s'ordonne pas, comme il le devrait, du simple fait qu'il rentre dans l'univers à titre de partie, à la lin dernière de cet univers. Aulaiii f|u'il est en lui, et pour sa part personnelle, il fait manquer sa fin à l'univers, — outre qu'il la manque lui-même pour son conq)te personnel; car, étant doué d'intelligence et de volonté, pouvant, par conséquent, connaître et devant confesser Celui qui est sa fin dernière à un titre spécial en même temps que la fin dernière de tout, il trouble l'ordre qui est le plus in-