QUESTION III. OU EST-CE QUE LA BEATITUDE. 9.J
Mais, au second sens, la tin dernière de l'homme est quelque chose de créé, qui existe en lui, et qui n'est rien autre que l'acquisition ou la fruitioji de la fin dernière », c'est-à-dire la possession de l'objet même seul capable de faire son bonheur. — u Or, lu lin dernière est ce que nous appelons la béatitude. Si donc la béatitude est considérée du côté de la cause ou de l'objet » qui rend l'homme heureux, « elle est quelcjue chose d'iiicréé. Si, au con traire, on la considère du coté de l'essence même de la béatitude », ou de«e qui fait que l'homme est heureux, « dans ce sens, elle est quelque chose de créé ».
Il y a des auteurs, il est vrai, qui ont voulu que, même prise au second sens, la béatitude fût quelque chose dincréé. La possession, pour l'homme, de Dieu, objet de son bonheur, se ferait par l'inhabitation de Dieu dans l'homme. Dieu, béatitude subsistante et incréée, viendrait habiter dans l'homme et, en quelque sorte, jouir, dans l'homme, de son propre bonheur. C'est en cela que consisterait le bonheur de l'homme. Saint Bonaventurc,dans son commentaire sur les Sentences, liv. III, dist. ili, art. i, signale cette opinion. Il ne cite pas de nom d'auteur; mais il dit expressément que d'aucuns voulaient que la béatitude des bienheureux fût la science même de Dieu par laquelle II se connaît et le propre amour dont II s'aime; pour ce motif, ils disaient encore que la béatitude était l'Esprit-Saint Lui-même habitant dans le bienheureux. Cette théorie tendrait à reparaître de nos jours dans certains auteurs mystiques, qui voudraient identiher la grâce et la gloire à la personne même de l'Esprit-Saint. Le principal motif de cette opinion ou de cette théorie est que de la sorte la béatitude apparaît comme infiniment plus excellente; car, dans toute autre opinion, on n'en fait qu'une simple qualité accidentelle de l'être créé. Dans son commentaire sur les Sentences, liv. IV, dist. 49, q. i, art. 2, q'* i, saint Thomas touchait cette raison sous forme d'objection : « Tout ce qui nous est inhérent, disait-il, ou bien fait partie de notre essence, ou n'est en nous qu'à titre d'accident. La béatitude ne fait pas partie de notre essence; sans quoi tout homme serait heureux, du seul fait qu'il est homme. Si donc elle est inhérente à l'homme, elle est en lui à titre d'accident. Or, cela ne peut pas être; car
laccident étant moins noble que la substance, il ne peut pas être sa fin. Donc la béatitude en nous ne peut pas être quelque chose de nous; et, par suite, il faut qu'elle soit quelciue chose d'incréé ».
Sous une apparence de meilleur bien pour l'homme, la théorie dont il s'agit, est en réalité la destruction de tout bien ou de tout bonheur pour lui. Dans ce sentiment, en effet, ce n'est plus l'homme qui est heureux; c'est Dieu Cjui est heureux dans l'homme. Pour que l'homme lui-même puisse, en toute vérité, être dit heureux, il faut qu'il jouisse lui-même de l'objet de son bonheui . Or, il n'en peut jouir que par quelque chose de lui. Il faut donc, de toute nécessité, et sous peine de détruire le boniieur même de l'homme, affirmer que ce bonheur est quelque chose de lui. Quant à la difficulté de l'accident moins noble que la substance, voici comment saint Thomas y répond, à Vad quintum de l'article précité. « Bien que tout accident, en tant que tel. soit moins noble que la substance, certain accident peut cependant, sous un certam jour, être plus noble que la substance. C'est qu en effet, l'accident peut se considérer d'une double manière. Ou bien selon qu'il est inhérent au sujet, .d'où se tire sa raison même d'accident; et, à ce titre, tout accident est moin.? noble que la substance. Ou on le considère par rapport à quelque chose d'extérieur au sujet; et, de ce chef, certains accidents pourront être plus nobles que îa substance, en ce sens, que, par eux, la substance se trouvera unie à quelque chose qui lui est supérieur. Ainsi en est-il de la béatitude créée, de la grâce et autres choses de ce genre, qui peuvent être dites, en ce sens, plus nobles et plus excellentes que la nature de l'âme en laquelle elles se trouvent. D'ailleurs, fait observer saint Thomas, il est une autre considération selon laquelle nous pouvons et devons dire que tout accident est plus parfait que la substance; c'est à savoir selon que la substance que revêt l'accident, est à ce dernier comme la puissance est à l'acte » : tout accident, en effet, vient parfaire la substance, à titre d'acte surajouté.
\.'ad primum explique îe lextc de Boèce, en disant que << Dieu est la béatitude par son essence; ce n'est pas, en effet, par l'acquisition ou la participation de quelque chose en dehors de Lui, qu'il
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est heureux, mais par sa propre essence. Les hommes, au contraire, comme le dit Boèce au même endroit, sont heureux par participation; c'est ainsi, d'ailleurs, qu'ils sont appelés dieux par participation. Or, précisément, la participation de la béatitude » ou la part de possession et de jouissance de l'objet béatifiant, « selon laquelle » et en raison de laquelle « rhomiut- est heureux, est quelque chose de créé ».
L'ad seciindiim remarque que u la béatitude est dite le souverain bien de riiomme, parce qu'elle est l'acquisition ou la fruition la plus excellente pour l'homme du Bien souverain ».
L'ad tertium répond, dans le même sens, que « la béalilude est dite la fin dernière de l'homme, à la manière dont on appelle fin l'acquisition de la fin ».
Ainsi donc, à prendre la béatitude au sens de l'acquisition, par l'homme, du bien souverain et incréé, qui constitue, en effet, son bonheur, la béatitude est quelque chose de créé qui existe dans l'homme et fait partie de lui. Ce point de doctrine est implicitement de foi; et l'on ne voit pas comment il est possible de le mettre en doute sans aller contre le mot de l'Ëvangile : Bienheureux les purs de cœur, parce qu' eux-mêmes verront Dieu; ou contre la définition du pape Benoît XII (i336), déterminant que les âmes des défunts, admises au bonheur du ciel, jouissent de la divine essence par la vision qu'elles en ont. — Après avoir déterminé que la béatitude est quelque chose de créé et d'existant dans l'homme, il nous faut maintenant examiner ce qu'elle est. Et d'abord, si elle est quelque chose ayant trait à l'être de l'homme, ou si elle n'est pas plutôt dans le genre opération.
C'est ce que nous allons examiner à l'article suivant.
Article II, Si la béatitude est une opération?
Six objections des plus intéressantes et qui nous vaudront (U' lumineuses réponses de saint Thomas, veulent prouver que u la béatitude n'est pas une opération ». — La première en
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appelle à « l'Apôtre » saint Paul, qui » dit, dans son Épître aux Romains, ch. vi (v. ?i'ï) : Vous ave: pour fruit la sainteté, et pour fin la oie éternelle. Or, la vie n'est pas une opération; elle est l'être même du vivant. Donc, la lin dernière qui est la béatitude n'est pas une opération ». — La seconde objection cite le mot de « Boèce )), qui « dit, au troisième livre de la Consolation (prose M 1, que la béatitude est l'état que rend parfait l'accumulation de tous les biens. Or, ïétat ne désigne pas une opération. Donc la béatitude n'est pas une opération ». — La troisième objection rappelle que « la béatitude signifie quelque chose qui se trou\c en l'être heureux, étant la perfection suprême du sujet. ()i\ l'opération ne désigne pas quelque chose qui soit dans le sujet qui agit; elle marque plutôt un quelque chose qui en émane. Donc la béatitude n'est pas une opération - . — La quatrième objection dit que « la béatitude demeure dans l'être heureux »; elle y est quelque chose de permanent. « Or, l'opération ne demeure pas; elle passe. Donc la béatitude n'est pas une opération ). — La cinquième objection remarque qu' « il n'y a qu'une seule béatitude pour un même homme. Or, les opérations sont multiples. Donc la béatitude n'est pas une opération ». — Enfin, la sixième objection dit que « la béatitude demeure dans l'être heureux sans interruption. Puis donc que l'opération humaine est fréquemment interrompue par le sommeil, ou par une autre occupation, ou par le repos, il ne se peut pas que la béatitude soit une opération ».
L'aigument sed contra est simplement le beau mot d' « Aristote », qui « dit, au premier livre de VÉthique (ch. xiii, n. i; de S. Th., leç. 19). que la félicité est l'opération qui procède de la vertu parfaite ».
Au corps de l'article, saint Thomas répond que « si nous prenons la béatitude de l'homme pour quelque chose de créé existant en lui, il est nécessaire de dire que la béatitude de l'homme est une opération. C'est qu'en effet, prouve saint Thomas, la béatitude est l;i perfection suprême do l'homme. Or, un être n'(;st parfait que dans la mesure oii il est en acte; car une puissance sans acte est chose imparfaite. 11 faut donc que la béatitude consiste en l'acte ultime de l'homme. D'aulic part, il est mani-