‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 23 sur 79 · VI. — La Béatitude · texte numérisé non relu

VI. — La Béatitude

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âme, ou n'exprime rien autre que 1" union de Dieu à tout être créé, ou désigne la grâce et la gloire dans l'ordre surnaturel. Au premier sens, il ne saurait être question de béatitude; et, au second, la grâce et ia gloire sont comme l'acte premier par rapport à l'opération qui s'y surajoute et les parfait. — Cette seconde réponse vaut aussi pour le sentiment de saint Bonaventure; car la qualité habifuellL- dont il parle n'est elle-même qu'un acte premier par rapport à l'opération.

Il demeure donc, comme nous l'a dit saint Thomas, que seule l'opération lépond au caractère propre qui doit êire cejui de la béatitude prise dans son sens formel.

L'ad primum fait observer que « la vie se dit en un double sens. D'abord, pour l'être même du vivant. Et, à prendre ainsi la vie, la béatitude n'est pas la vie. Nous avons montré, en effet (q. préc, art. 5), que l'être de l'homme, quel que puisse être cet être, n'est point la béatitude de l'homme. Ce n'est qu'en Dieu que l'être se confond et s'identifie avec son bonheur. En un autre sens, on appelle vie l'opération du vivant, en tant que le principe de la vie se traduit par des actes. C'est en ce sens que nous parlons de vie active, de vie contemplative, de vie voluptueuse. Et précisément la vie éternelle est assignée comme fin dernière en ce second sens. La preuve en est dans la parole que nous lisons en saint Jean, ch. xvn (v. 3) : C'est là la vie éternelle, qu'ils vous connaissent, Vous, le seul vrai Dieu ».

L'ad secundum explique le texte de Boèce et montre comment la définition qu'il exprime doit être précisée par la définition que nous devons à Aristote. — « Boèce, nous dit saint Thomas, dans sa définition de la béatitude, a considéré la raison commune ou générale de béatitude. La laison commune de la béatitude implique ici, en effet, qu'elle est le bien universel parfait; et c'est ce que Boèce a signifié quand il a dit que la béatitude est un état rendu parfait par raccuniulation de tous les biens; ce qui veut dire cxactentent que le bienheureux est dans l'état » ou dans la possession (( du bien parfait. — Mais Aristote a exprimé l'essence même de la béatitude, montrant par quoi l'homme est dans cet état du bien parfait; et c'est par une certaine opération. C'est pour cela que dans le premier livre de VÉllilque (ch. vu, n. 3;

QUESTION III. — qu'est-ce QUE LA BEATITUDE. Q^

de S. Th., leç. 9), lui-même monUe aussi que la béatitude est le bien parfait ».

L'ad tertium rappelle qu" « il est une double sorte d'action, comme il est dit au neuvième livre des Métaphysiques (de S. Th., leç. 8; Did., liv. VIII, ch. viii, n. 9)— L'une, qui passe du sujet en une matière extérieure, comme l'action de brûler ou de couper. Une telle opération ne peut pas être la béatitude; car cette opération est plutôt l'acte et la perfection de l'être qui reçoit l'action par mode de passion, ainsi qu'il est marqué au même endroit. — Mais il est une autre action, qui demeure dans le sujet qui agit; comme l'acte de sentir, d'entendre, de vouloir. Cette action est la perfection et l'acte du sujet qui agit. Or, une telle opération peut être la béatitude ».

L'ad quartum est une synthèse radieuse des divers modes ou degrés de béatitude pour les divers êtres à qui la béatitude peut appartenir. — « Parce que, déclare saint Thomas, la béatitude signifie un certain fini de perfection, il est nécessaire que la béatitude se dise de diverse manière selon que les divers êtres capables de béatitude peuvent atteindre des degrés divers de perfection. — Aussi bien, en Dieu, la béatitude est essentielle; car son être est son opération, par laquelle II ne jouit pas de quelque chose d'étranger, mais de Lui-même. — Les anges bienheureux ont leur dernière perfection dans l'opération qui les unit au Bien incréé. Cette opération, en eux, est unique et éternelle. — Pour les hommes, si nous les considérons dans l'état de la vie présente, la perfection suprême consistera dans l'opération qui les unit à Dieu; mais cette opération ne saurait être continuelle; et, par suite, elle n'est pas unique, puisque l'opération est multipliée du fait qu'elle est interrompue. C'est pour cela que dans la vie présente le bonheur parfait est impossible pour l'homme. Aussi bien, Aristote, au premier livre de l'Éthique (ch. x, n. 16; de S. Th., leç. 16), parce qu'il plaçait le bonheur de l'homme dans la vie présente, disait que ce bonheur est imparfait, concluant, après de nombreuses considérations : Si nous disons l'homme heureux, c'est dans la mesure où cela peut être dit de lui. — Mais )) ajoute saint Thomas, projetant sur les lumières si imparfaites de la raison, en ce qui touche au point le plus vital de nos

ÎOO SOMME IHtOLOGIOUE.

destinées, les splendeurs éblouissantes de la révélation surnaturelle, « la béatitude parfaite nous est promise par Dieu, quand nous serons semblables aux anges dans le ciel, ainsi qu'il est dit en saint Matthieu, ch. xxii (v. 3o) ». Ce que le génie d'Aristote n'avait pu soupçonner, la promesse de Dieu nous l'assure.

<( Lors donc qu'il s'agit de cette béatitude parfaite » qui sera la notre un jour, « l'objection cesse; car ce sera par une même opération, continuelle et âternelle, que, dans l'état de cette béatitude, l'esprit de Ihomme sera uni à Dieu. Quant à la vie présente, dans la mesure où nous manque l'unité et la continuité de l'opération béatifique, dans cette mesure-là nous restons en deçà de la béatitude parfaite. -Nous pouvons, cependant, avoir une certaine participation de la béatitude; et cette participation sera d'autant plus grande, que l'opération » nous unissant à Dieu (( sera plus continue et plus une. De là vient que la vie active, où l'on se dépense en occupations multiples, a moins raison de béatitude que la vie contemplative, où l'on ne s'occupe que d'une chose, la contemplatiqji de la vérité. Et même, si parfois l'homme ne vaque pas actuellement à cette opération, comme cependant il a toujours en son pouvoir d'y vaquer, comme d'ailleurs la cessation elle-même qu'on y pratique, tel le sommeil ou toute autre occupation naturelle, est ordonnée à cette opération » et a pour but de mieux y disposer, — « il peut paraître en quelque sorte que cette opération est continue ». Ne croirait-on pas qu'en parlant de la vie contemplative comme il vient de le faire, saint Thomas s'est en quelque sorte défini luimême; et c'est, assurément, d'expérience, parce qu'il en goûtait chaque jour les délices, qu'il a pu nous parler, comme il l'a fait, du bonheur de cette vie.

Après cet ad qiwiinni, « la cinquième et la sixième objection » n'ont plus de raison d'être; elles <; se trouAT.nl, du même coup, résolues », cojnme saint Thomas lui-même le remarque.

Le bonheur de l'homme, selon qu'il est en lui, selon qu'il désigne la possession et la jouissance du seul objet qui peut en effet rendre l'homme heureux et qui n'est autre chose que Dieu, ce bonheur, qui doit nécessairement être quelque chose de

QUESTION III. — OU EST-CE QUE LA BEATITUDE. lOI

l'homme, une perfection créée, subjectée en lui, ne peut être qu'un acte au sens le plus excellent de ce mot, c'est-à-dire, non pas seulement un acte premier, constituant l'homme dans tel ou tel état, mais l'épanouissement parfait de tout état qualitatif; d'un mot, ce bonheur ne peut consister qu'en une opération ou une action, — Cette action, quelle est-elle? El, d'abord, à quel genre rie puissance ou de faculté doit-on la rattacher. Est-ce une opération de la partie sensitive, dans l'homme; ou doit-on seulement la réserver pour la partie intellective.

C'est ce qu'il nous faut maintenant examiner; et tel est l'objet de l'article suivant.

Article III.

Si la béatitulie est une opération de la partie sensitive ou seulement de la partie intellective?

Troi> objections veulent prouver que (( la béatitude consiste aussi dans l'opération des sens », et non pas seulement dans une opération de la partie intelleclive. — La première arguë de ce qu' <( il n'est dans l'homme aucune opération plus noble que l'opération sensitive, si ce n'est l'opéiation intellective. Or, l'opération intellectuelle dépend en nous de l'opération sensitive ; car nous ne pouvons rien entendre sans le secours dune image, ainsi qu'il est dit au troisième livre de VAmc (ch. VII, n. 3: de S. Thomas., leç. 12) [cf. i p., q. 8/4, 7]. Donc la béatitude consiste aussi dans l'opération sensitive » : elle est impossible sans elle. — La seconde objection cite encore le mol de (' Boèce », qui <( dit, au troisième livre de la Consolation (prose II), que la béatitude est l'état que rend parfait l'accumulatlon de tous les biens. Or, il y a des biens qm' sont d'ordie sensible et que nous atteignons par l'opération des sens. Donc il semble bien que l'opération des sens est requise pour la béatitude». — La troisième objection s'appuie sur ce que a la béatitude est le bien parfait, comme il est prouvé au premier livre de VEifiique irh. i, 3: de S. Th., leç. 9). Or, il n'en peut être ainsi à moins que l'homme ne se trouve rendu parfait quant à

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toutes ses parties. Puis donc que les opérations sensitives sont la perfection de certaines parties dans l'homme, il faut bien que ces opérations fassent partie do la béatitude ». — Ces objections, on le voit, serrent de très près le point en question et vont permettre à saint Thomas de préciser admirablement la doctrine de la vraie béatitude pour l'homme.

L'argument sed contra oppose à ces objections, que « les animaux sans raison ont communes avec nous les opérations sensitives, et non pas la béatitude. Donc la béatitude ne consiste pas dans l'opération des sens ».

Au corps de l'article, saint Thomas commence par nous avertir qu'une chose peut appartenir à la béatitude d'une triple manière : essentiellement; antécédemment; ou conséquemment. — Essentiellement, l'opération des sens ne peut point faire partie de la béatitude. C'est qu'en effet, la béatitude de l'homme consiste essentiellement dans son union au Bien incréé qui est sa fin dernière, ainsi qu'il a été montré plus haut (art. i). Or, l'homme ne peut pas s'unir à ce Bien par l'opération des sens; car les sens ne peuvent l'atteindre. Il a été dit aussi (q. 2, art. 5), que la béatitude de l'homme ne consiste pas dans les biens corporels, seuls accessibles à l'opération des sens ». Par conséquent, la béatitude essentielle doit être totalement en dehors du genre des opérations sensibles.

« Mais les opérations sensibles peuvent se rattacher à la béatitude antécédemment et conséquemment. — Antécédemment, au point de vue de la béatitude imparfaite, telle qu'on peut l'avoir dans la vie présente; car », dans la vie présente, « l'opération de l'intelligence présuppose l'opération des sens. — Conséquemment, par rapport à la béatitude parfaite que nous espérons pour le ciel; car, après la résurrection, de la béatitude même de idme, ainsi que s'exprime saint Augustin dans sa lettre à Dioscore (cxvni, ou lvi, ou in), découlera un certain rejaillissement sur le corps et sur les sens du corps, qui rendra leurs opérations parfaites, comme la chose apparaîtra davantage plus tard, (juand il s'agira de la résurrection » [saint Thomas n'a pas eu le temps de traiter cette partie dans la Somme; on y a suppléé par des extraits de son commentaire sur les Sentences; cf. Supplé-

QUESTION ÎII. qu'est-ce QUE LA BEATITUDE. Io3

ment, q. 82 et suiv.J. Nous en dirons un mot, aussi, à propos de la question suivante, art. 5-7. — « Mais alors », dans cette béatitude parfaite, <( l'opération qui unira l'esprit de l'homme à Dieu ne dépendra pas des sens », comme elle eh dépend maintenant. Si donc les opérations sensibles se rattachent à la béatitude, ce ne sera que par voie de propiiété et de conséquence, nullement par voie de nécessité.

]/ad primum fait observer qu' « il résulte de l'objection, que l'opération des sens est requise antécédemment à la béatitude imparfaite, telle que nous pouvons l'avoir en cette vie ».

Vad seciindiim fait remarquer excellemment que <( la béatitude parfaite, telle que les anges la possèdent, a la réunion de» tous les biens, par l'union à la source universelle de tout bien; non qu'elle ait besoin de chacun des biens particuliers. C'est dans notre béatitude imparfaite » de la vie présente, (( qu'il est nécessaire de rassembler plusieurs biens qui puissent suffire à l'opération la plus parfaite de cette vie ».

L'fld tertium dit que « dans la béatitude parfaite, l'homme tout entier sera rendu parfait; mais la partie inférieure sera rendue parfaite en vertu du rejaillissement de la partie supérieure. Dans la béatitude imparfaite de la vie présente, au contraire, c'est de la perfection de la partie inférieure qu'on va à la perfection de la partie supérieure », en ce sens que toutes nos opérations même les plus spirituelles ont pour point de départ et pour support, en quelque sorte, les opérations de la partie sensible.

La béatitude, considérée du côté de l'homme et en tant qu'elle implique une opération de ce dernier lui faisant atteindre l'objet propre de son bonheur et l'en faisant jouir, n'est pas ni ne peut être une opération d'ordre sensible. Il faut de toute nécessité que ce soit une opération d'ordre intellectuel [cf. i p., q. 12, art. 3]. — Mais, dans cet ordre intellectuel ou dans la partie intellective de l'âme, il est deux puissances distinctes que nous appelons l'intelligence et la volonté. De ces deux puissances, quelle est celle à laquelle il appartient de })roduire l'acte ou l'opération qui constitue la béatitude essentielle. Est-ce l'intelligence.^ Est-ce la

Io4 SOMME TIIEOLOGIOnE.

volonté ? Nous touchons ici à un point de doctrine qui divise depuis toujours les disciples de saint Thomas et ceux de Duns Scot. Lisons tout de suite l'article de notre saint Docteur. Comme toujours, son enseignement se justihera par lui-même et se défendra par sa propre clarté.

Article IV.

Si. étant donné que la béatitude appartient à la partie intellective, elle est une opération de l'intelligence ou de la volonté?

Cinq objections veulent prouver que « la béatitude consiste dans l'acte de la volonté ». — La première cite une parole de « saint Augustin », qui « dit, au dix-neuvième livre de la Cité de Dieu (ch. X, xi), que la béatitude de l'homme consiste dans la paix; aussi bien lisons-nous, dans le psaume cxlviï (v. 3) : Il assure la paix à tes frontières. Or, la paix relève de la volonté. Donc c'est dans la volonté que la béatitude de l'homme consiste ». — La seconde objection rappelle que « la béatitude est le souverain bien. Or, le bien est l'objet de la volonté. Donc la béatitude de l'homme consiste dans la volonté ». — La troisième objection dit que (( la fin dernière répond au premier moteur; c'est ainsi que la fin dernière de toute l'armée est la victoire, fin du général qui meut tous ses hommes. Or, le premier moteur dans l'ordre de l'opération, c'est la volonté; c'est elle, en effet, qui meut toutes les autres puissances, comme nous le verrons plus loin (q. 9, art. 1-3). Donc la béatitude appartient à la volonté ». — La quatrième objection remarque que « si la béatitude est une opération, il faut qu'elle soit la plus noble des opérations qui sont dans l'homme. Or, l'amour de Dieu, qui est un acte de la volonté, est une opération plus noble que la connaissance qui est un acte de l'intelligence, comme on le voit par saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens, ch. xiii. Donc il semble bien que la béatitude consiste dans un acte de la volonté ». — La cinquième objection est un texte de (( saint Augustin », qui

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