VI. — La Béatitude
Il 4 SOMME THÉOLOGigUE.
der soi-même son propre bien. La béatitude, considérée comme objet de volonté, n'est pas objet damour de charité, mais objet d'amom' de convoitise. Par conséquent, vouloir identifier la béatitude à l'acte de charité, c'est commettre une double confusion : c'est confondre l'objet de la volonté avec l'acte de cette volonté; et, parmi les actes de la volonté, c'est confondre ce qui est objet d'amour de convoitise avec ce qui est amour de charité. L'amour de charité peut et doit garder toute sa suprématie et toute son excellence, mais dans l'ordre des actes de la volonté. Cela n'ernpèche aucunement que la béatitude, objet de la volonté quand cette volonté fait acte d'amour de convoitise, ne soit l'acte même de l'intelligence prenant possession de l'obje* béatifique.
L'objection des scotistes, on le voit, a le tort de considérer la perfection qui est seulement d'ordre moral ou affectif comme la perfection suprême de l'homme. Et cela est vrai dans la vie présente où l'homme n'est pas encore dans l'état de recevoir sa perfection individuelle suprême. N'étant que dans la voie du mérite, et le mérite consistant dans la pcifeetion de l'ordre moral ou affectif, cette perfection est la perfection suprême de l'homme dans la vie présente. Mais, dans la vie future, où l'homme recevra, par mode de récompense, une perfection individuelle proportionnée à la perfection qui était la sienne dans l'état de mérite, la perfection suprême de l'homme au sens du bien reçu en lui, ne sera pas et ne pourra pas être la perfection d'ordre moral ou affectif. Cette perfection d'ordre moral, en effet, est tolalomenl distincte de la perfection qui consiste dans la récej)tion du bien destiné à parfaire le sujet qui le reçoit. Et, sans doute, . h bien moral perfectionne l'homme en qui il ^e trouve; toute autre perfection, sans celle-là, serait même indigne de l'homme. Mais ce n'est qu'une perfection d'attente, ou de disposition, si l'on peut ainsi s'exprimer. Elle parfait, parce qu'ef/e rend digne de recevoir le bien qui en doit être le prix. Elle ne constitue pas ce bien-là. Que si l'on veut dire qu'il est plus parfait de mériter le bien que de le recevoir, et même de faire le bien pour le bien sans avoir égard à 'a récompense, nous répondrons toujours que c'est là une perfection d'ordre moral, qui peut bien constituer
QUESTION m. — qu'eet-ce que la béatitude. iio
un certain bonheur du sujet, le plus grand bonheur même dans li^ vie présente, mais non le bonheur pur et simple, excluant toute imperfection et tout mal. Ce bonheur pur et simple doit être constitué, en ce qui est de son essence, par la prise de possession du bien qui inclut tout bien et qui par là même exclut tout mal, non moins le mal moral que le mal physique, comme nous aurons à le dire bientôt (q. suivante, art. 4)- En telle sorte que par rapport à ce bien qui est la béatitude, le bien moral a toujours raison de mérite qui y dispose ou de propriété qui en découle; mais en aucune manière il ne le constitue lui-même.
Le bonheur de l'homme considéré dans son double élément essentiel n'est arutre que Dieu atteint par un acte de l'intelligence. Mais quel est cet acte de l'intelligence, qui, portant sur Dieu, constitue essentiellement le bonheur de l'homme? Est-ce un acte d'intelligence spéculative ou un acte d'intelligence pratique.^
C'est ce que nous devons maintenant examiner, et tel est l'objet de l'article suivant.
Article V.
Si la béatitude est une opération d'intelligence spéculative ou d'intelligence pratique?
Nous n'avons pas à préciser ici ce qu'il faut entendre par intelligence spéculative et intelligence pratique. Celte question a été déjà traitée dans la Première Partie, q. 79, art. 11. Qu'il nous suffise de rappeler que l'acte de l'intelligence est acte d'intelligence spéculative quand il porte sur son objet d'une façon absolue, sans le considérer comme principe d'action; il est, au contraire, acte d'intelligence pratique, quand il considère son objet comme règle ou principe d'action. La raison ou l'intelligence est dite spéculative quand elle considère les choses spéculatives; elle est dite pratique quand elle considère les choses qui ont trait à l'action en vue de l'action.
Trois objections veulent prouver que « la béatitude consiste dans une opération d'intelligence pratique ». — La première
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arguë de ce que la fin de toute créature consiste dans l'assimi- Iction à Dieu. Or, l'honinie est pins semblable à Dieu par l'intellecl pratique qui réalise l'objet de son action, que par l'intellect spéculatif dont la science est causée par les choses. Donc la béatitude de l'homme consiste dans l'opéralion de l'intellect pratique plutôt que dans lopération de rinl<>llect spéculatif )>. — La seconde objection lappelle que « la béatitude est le bien parfait de l'homme. Or, l'intellect j)ralique dit plus de rappoi l au bien que ne le fait l'intellect spéculatif dont le vrai est l'objet. Aussi bien, sommes-nous appelés bons, en raison de la perfection de lintellecl pratique, tandis que nous ne le sommes pas en raison de la perfection de l'intellect spéculatif qui fait de nous plutiM des savants ou des êtres intelligents. Donc la l)éalitude de l'homme consiste plutôt dans l'acte de l'intellect pratique que dans l'acte de l'intellect spéculatif ». — La troisième objection dit que c la béatitude est un certain bien de l'homme lui-jnème. Or. l'intellect spéculatif s'occupe plutôt de ce qui esl en Ht'hors de l'homme. L'intellect pratique, au contraire, s'occupe de ce qui est dans l'homme, de ce qui a trait à ses opérations », objet de la vertu de justice, « ou à ses passions », objet des vertus de force et de tempérance. « Donc, la béatitude de l'homme consiste plutôt dans l'opéralion de l'intellect pratique que dans celle de l'intellect spéculatif ».
L'argument sed contra est un mot de » saint Augustin », qui « dit, au premier livre de la Trinité (ch. vni), que la contemplation nous est pron^ise, fin de toutes nos actions et perfection éternelle de nos joies )>.
Au corps de l'article, saint Thomas répond que (( la béatitude consiste plus dans l'opération de l'intelligence spéculative que dans celle de l'intelligence pratique. — Et cela, ajoute-t-il. ressort de trois choses. — Premièrement, de ce (jue, si la béatiude de l'homme est une opération, il faut que ce soit la plus excellente des opérations de l'homme. Or, l'opération de l'homme la plus excellente est celle qui émane de sa faculté la plus haute et par rapport à son <»bjel le mcillciu'. Puis donc que la faculté la plus haute, dans l'homme, est l'intelligence [cf. i p., (\. S-^. art. 3J, et que son objet le meilleur est le bien divin, qui n'est
QUESTION III. OC E-iT-CE QUE LA BEATITUDE. 11^
pas objet d'intelligence pratique, mais dintelligence spéculative, il s'ensuit (pie c'est dans une telle opération, c'est-à-dire dans la contemplation des choses de Dieu, que consiste surtout la béatitude. Et parce que tout être paraît être ce qu'il y a en lui de plus cjx-tUent, comme il est dit au neuvième et au dixième livres de l'Ethique, de là vient que cette opération est celle qui convient 1«' plus à l'homme, à titre d'opération propre, et celle qui entraîne les plus grandes jouissances ». Rien n'est comparable à la jouissance de l'être intelligent possédant le bien de son intelligence qui est la contemplation du vrai. Et c'est là un signe ou un indice ([ue le bonheur de l'homme est, en effet, dans cette contemplation. — c Une seconde preuve consiste en ce que la contemplation est au plus haut point recherchée pour elle-même. I.'iicte, au contraire, de l'intelligence praticpie n'est pas recher- ( hé pour lui-même: il ne 1 est qu'en ^ ue de l'action » :si on étudie les moyens de prati([uer la vertu et d'évifer le péché, ce n'est <|u'eii rais(»n de la pralitpie de la vertu et de la fuite du péché; il en est de même pour tout ce qui touche aux règles de l'art et de toute science pratique. « .\u surplus », conmie l'ajoute saint Thomas, « les actions elles-mêmes », qui sont l'unicjue raison de cette élude, ne sont pas ime fin pour elles-mêmes; elles « sont ordonnées à une tin )> en dehors d'elles. Il est donc manifeste que la fin dernière ne peut pas consister dans la vie active qui » st le propre de l'intellect praliciue. — (( Une troisième raison », paiticulièrement belle, « est que par la vie contemplative, l'homme communique avec les êtres supérieurs, tels que Dieu et les anges, auxquels la béatitude le rend semblable. En ce qui est de la vie active, au contraire, même les autres unim;iu\ communi(}uent d'une certaine manière avec riiomme, quoi«pie imparfaitement » : ils vaquent, eux aussi, à leui nianièie, ;iu\ nécessités et aux biens de la vie présente.
<( Il suit de là, que la béatitude dernière et parfaite que nous attendons dans la vie future, consiste tout entière », en ce qui est de son essence, de la prise de possession par l'homme de son bien suprême, « dans la contemplation. La béatitude imparfaite, telle que nous pouvons l'avoir «^ur cette terre, consiste premièrement et principalement dans la contemplation », car c'est, par là,
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nue nous commençons, d'une oertaino manière, à prendre possession du bien suprême qui doit faire noire bonlieur; n secondairement, elle consiste dans Topéralion de l'infeîîigence pratique établissant l'ordre dans les actions et les passions humaines, ainsi qu'il est dit au dixième livre de VËlJiique » (ch vu, vni; de S. Th., leç. ro).
Vad primum fait une double réponse. En admettant qu'une certaine connaissance de Dieu soit pratique et parce que le bonheur de l'homme consiste à ressembler à Dieu, nous dirons que « la ressemblance dont parlait l'objection est une ressemblance de proportion; c'est-à-dire que riiomme se réfère à l'objet de sa connaissance comme Dieu se réfère au sien. L'assimilation de l'intelligence spéculative, au contraire, est une assimilation d'union et d'information » : l'intelligence s'unit au même objet qui est celui de Dieu et est informée par lui; « or, ce mode d'assimilation est bien su'^jérieur. — D'ailleurs », ajoute saint Thomas et c'est un second aspect de notre réponse, « on peut dire que relativement au principal objet de sa connaissance, savoir ressence divine, Dieu n'a pas une connaissance pratique, mais seulement spécuUitive y.
l.'ad secundmn doit être soigneusement noté; car il coupe court à l'équivoque implicitement contenue dans l'argument spécieux de l'école scotiste dont nous parlions au sujet de l'article précédent. » L'intellect pratique est ordonné au bien », sans doute, mais à un bien « qui est extérieur à l'intellect pratique » : ce bien, en effet, auquel est ordonné l'intellect pratique (et, à plus foite raison, la volonté elle même, dont il était question à l'article précédent), est un bien à conquérir, un bien que l'homme n'a pas et qu'il faut qu'il ait sous peine de manquer sa fin; or, pour avoir ce bien, il faut qu'il se trouvée dans certaines dispositions, dans certains conditions, qui dépendent de sa volonté et de son intelligence pratique; de là, la raison d'être de ces actes de la volonté et de l'intelligence pratique, dont nous dirons, s'ils sont ce qu'ils doivent être, qu'ils sont un bien moral, c'est-àdire, au fond, la disposition requise pour que Vhomme atteigne son vrai bien; mais, môme ce bien moral, qui est dans ces sortes (''actes, est ordonné à un autre bien qui sera réalisé .par d'au
QUESTION III. — OUEST-CE QUa LA BEATITUDE. II9
très actes que les acles moraux dont il s'agit. Cet autre bien sera précisément le bien de l'inlelligence spéculative, u L'intelligence spéculative », en effet, «. a le bien au-dedan& d'elle-même; et c'est la contemplation de la vérité ». Voilà le vrai bien de l'homme. «Et si ce bien est parfait», s'il est possédé par l'homme autant que riiomnie puisse le posséder, « l'homme tout entier en est rendu parfait et constitué bon ». Il n'y a plus à distinguer entre bien moral et bien physique. Les deux, ici, se confondent et ne font plus qu'un. S'ils peuvent être séparés, c'est quand l'homme ne possède pas dans sa totalité son vrai bien qui est la vue on la contemplation de la vérité. N'en ayant qu'une partie, il pont se tromper sur ce qui lui manque et chercher sou bien là 011 il n'est pas; d'où résulte pour lui la raison d'indisposilion par rapport à son vrai bien, ou la raison de mal moral. 11 pourra donc nètre pas bon purement et simplement, s'il n'a qu'une part de son vrai bien qui est la contemplation de la vérité. Il pourra même être purement et simplement mauvais, en ce sens que rindisp()>tion où il se trouve le rend indigne d'obtenir son viai bien total. Mais toute la raison de mal, même en ce sens, c'est-à-dire au sens de mal moral, se tire, on le voit, du rapport de Vhomine à son vrai bieti. C'est parce qu'il n'est paa dans le rapport voulu pour l'acquisition de son vrai bien, que l'homme est mauvais moralement; il serait bon, s'il était dans ce rapport. Et parce qu'il n'y a plus à parler de possibilité d'iiidisposition par rapport à son vrai bien, quand Vhomme le possède dans toute sa jdénilude, ce qui aura lieu dans la vision de Dieu, de là vient que la possession de Dieu par l'intelligence spéculative, entendue au sens de possession parfaite, fera que l'homme sera totalement parfait et purement et simplement bon. « Il n'en est pas de même de l'intelligence pratique », ou aussi de la ^olonté, c qui n'a de rendre l'homme parfait et de le constituer bon, que jjarce qu'elle ordonne au bien de rinlelligence spéculative ». La superbe démonstration! Et comme elle dissipe l'équivoque spécieuse de l'argument opposé. Toute la raison de bien moral, dans l'homme, se tire de l'ordre au vrai bien parfait de l'intelligence spéculative!
L'ad terlium complète, par mode d'application, cette admi-
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Yfih\e doctrine : « L'objection vaudrait, dit saint Thomas, si l'homme était à lui-même sa fin dernière; alors, en effet, la considération et la mise en ordre de ce qui est en lui, de ses action» et de ses passions », c'est-à-dire les sciences psychologiques et morales, « constitueraient sa béatitude ». Nous avons déjà fait remarquer, à l'occasion de la question 2, art. 7, que c'était là l'erreur foncière et monstrueuse de la philosophie modeine. '( Mais, parce que », selon la vérité, « la fin dernière de l'homme est un bien qui lui est extrinsèque, c'est-à-dire Dieu, que nous atteignons par l'opération de l'intellig-ence spéculative, de là vienî que la béatitude de l'homme consiste plus dans l'opération de l'intelligence spéculative que dans celle de l'intelligence pratique )) : elle consiste uniquement en elle, s'il s'agit de la béatitude parfaite;. et premièrement et principalement, s'il s'agît même de la béatitude imparfaite: cette béatitude ne consiste dans l'opérai ion de l'intelligence pratique qu'en raison de l'opération de linlelligence spéculative.
La béatitude consiste essentiellement dans un acte de l'intelligence spéculative. Elle est une coiUcmplation. Mais quelle contemplation est-elle.^ Elle doit être, nous le savons, la contemplation de Dieu. Cette contemplation seule peut faire le bonheur de l'homme. Elle seule constitue son vrai bien. Mais comment Dieu peut-11 et doit-Il tomber sous l'acte de contemplation de l'homme, pour constituer son bonheur parfait, sa béatitude.'' 11 est une triple manière dent Dieu peut tomber sous l'acte de contemplation de l'homme : ou bien, à l'aide d'espèces intelligibles abstraites du monde extérieur; ou bien par l'entremise des substances séparées ou des purs esprits; ou bien enfin par Luimême et par son essence directement. Duquel de ces trois modes s'agira-t-il.^ C'est ce que nous devons examiner dans les trois articles qui suivent.
Et, d'abord, si la béatitude consiste dans la contemplation de Di»'u telle qu'on peut l'avoir à l'aide des sciences spéculatives.^
C'est l'objet de j'ai ticle suivant.