‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 26 sur 79 · QUESTION III. QU EST-CE QUE LA BEATITUDE · texte numérisé non relu

QUESTION III. QU EST-CE QUE LA BEATITUDE

Article VI.

Si la béatitude consiste dans la considération des sciences

spéculatives?

Trois objections veuleiil piouver que « la béatitude de l'homme consiste dans la considération des sciences spéculutives », comme on Ta, par exemple, en mélaphysique ou en Ihéodicée naturelle, et, plus encore, dans la théologie catholique, Itlle que nous l'avons nous-mêmes dans l'étude de la Soniiue. — La première arg-uë de ce qu' « Aiislole dit, au livre de Vlithique (notamment, liv. I, ch. xin, n. i; de S. Th., leç. 19), que lafrlicilé est Vopération qui procède de la vertu parfaite. Puis, disliuguant les diverses vertus, il n'en assigne que trois, comme vertus spéculalives : la science, la sagesse et V intelligence [cf. Ethique, liv. VI, ch. m; de S. Th., leç. 3]. Puis donc que toutes ces vertus se rattachent à la considération des sciences spéculatives, il s'ensuit que la béatitude dernière de l'homme consiste dans la considération qui appartient à ces sciences ». — La seconde objection dit que « s'il est quelque chose qui semble être la béatitude dernière de l'homme, c'est ce qui est nalurellenicul désiré par tous pour lui-même. Or, telle est la considération des sciences spéculatives; car, ainsi qu'il est dit au premier livre des Métaphysiques ,'ch. i, n. 1, de S. Th., leç. i), tous les hommes désirent naturellenient savoir; et Aristote ajoute, un peu après, que les sciences spéculatives sont recherchées pour elles-mêmes. Donc, c'est dans la considération des sciences spéculatives que la béatitude consiste .. — La troisième objection rappelle que « la béatitude est la perfection suprême de l'homme. Or, la perfection de tout être consiste en ce qu'il passe de la puiss;inee à l'acte. Puis donc (\\iv rinlelligence humaine est amenée à \'i\c[o par la considération des silences spéculatives, c'est, semble-t-il, dans la considération de ces sciences que la béatitude parfaite de l'homme consiste ».

L'argument scd contra observe qu' « il est dit, au livre de Jéréniie, ch. ix (v. 23; : Que le sage ne se glorifie pas de sa

122 SOMME THEOLOGIOUE.

sagesse, et il est parlé de la sagesse des sciences spéculatives. Ce n'est donc pas dans la considération de ces sciences que consiste la suprême béatitude de Thomnie ».

vu corps de l'article, saint Thomas se réfère à ce qui a été dit [lus haut (art. ■>., ad 4""" ), et nous rappelle qu' a il est une double béatitude pour Ihoinmc : l'une, parfaite; et l'autre, imparfaite. Il faut entendre, par béatitude parfaite, celle qui atteint à la raison vraie do béatitude », c'est-à-dire qui est le bien parfait au sens absolu de ce mot, ne laissant plus rien à l'homme qu'il puisse désirer en dehors de ce bien ou qui ne soit sous sa dépendance. « La béatitude imparfaite est celle qui n'atteint pas à la raison vraie de béatitude, mais en participe une certaine similitude particulière »; elle n'est pas le vrai- bien de l'homme, au sens parfait du mot, elle est cependant un certain vrai bien de riiounne. « C'est ainsi, explique saint Thomas, que la prudence parfaite », la prudence, au sens parfait du mol, » se trouve dans riiomnie, qui dispose, par sa raison, les actes qu'il lui appartient d accomplir; et que, dans certains animaux privés de raison » au sens formel, « se trouve une piudence imparfaite, consistant en des instincts particuliers qui les portent à accomplir des actes semblables aux actes de la prudence » [cf. i p., q. 70, art. 3J.

« Si donc il s'agit de la béatitude parfaite, elle ne peut pas, déclare saint Thomas, con>ister essentiellement dans la considération des sciences spéculatives ;>. Et le saint Docteur ajoute que (i pour a\oir l'évidence de cette vérité, il faut prendre garde que la considération de la science spéculative ne va pas au delà de la vertu des piincipes de cette science; c'est qu'en effet dans les principes d'une science, cette science elle-même tout entière se trouve virtuellement contenue. Puis donc que les principes premiers des sciences spéculatives nous viennent des sens, comme on le voit par Aristote, au commencement des Mélaphysiqiws (liv. l, ch. I, n. 4; de S. Th., leç .1) et à la fin du Second livre de^ Analytiques (liv. If, ch. xv, n. 5; de S. Th.. leç. 20) [cf. sur !• vrai sens de cette parole, i p., q. 8/1, art. 6; et aussi, q. io5, ait. 3], il s'ensuit (jue la considération des sciences spéculatives, prise dans sa totalité, ne peut pas s'étendre au delà de ce oij peut l;i conduire la connaissance des cho-ses sensibles. D'autre piut,

QUESTION Iir. QU*EST-CE QUE LA BEATITUDE. 123

ce n'est pas dans la connaissance des choses sensibles que peut consister la béatitude suprême de l'homme qui est sa suprême porffclion. Rien, en effet, ne trouve sa perfection dans ce qui lui est inférieur, si ce n'est parce que dans cet inférieur existe une certaine participation de ce qui lui est supérieur. Or, il est manifeste que la forme » ou la nature « de la pierre ou de toute autre chose sensible est inférieure à l'homme. Par conséquent, la forme » ou la nature « de la pierre ne parfait point lintelligence en tant qu'elle est telle forme » ou en raison de sa détermination particulière; «c elle la parfait parce qu'il existe en elle, à l'étal de participation, une certaine similitude de quelque autre chose qui est au-dessus de l'intelligence humaine, savoir la lumière intelligible ou toute autre chose de ce genre [cf. sur cette admirable, mais très délicate doctrine, notre commentaire rie l'article 3, q. io5, Première partie . Et parce que tout ce (pii lient ce qu'il a d'un autre doit être ramené à ce qui l'a de soi, il s'ensuit que la perfection dernière de l'homme doit être par la connaissance de quelque chose qui est supérieur à l'intelligeiice humaine » : non pas par une connaissance quelconque de ce quelque chose; car cette connaissance, nous pouvons l'avoir à l'aide des choses sensibles; mais par la connaissance propre de cette chose en elle-même et par elle-même. « Puis donc qu'il a été montré (i p., q. 88, art. 2), que les choses sensibles ne peuvent pas conduire à la connaissance » ainsi entendue « des substances séparées, qui sont au-dessus de l'intelligence humaine, il s'ensuit que la béatitude suprême de l'homme ne peut pas consister dans la considération » ou dans l'acte « des sciences spéculatives ».

« Toutefois », et c'est le correctif humain à celte première conclusion, où se trouve marquée noire impuissance naturelle jelativement à un bonheur supérieur, c de même que dans les formes sensibles, existe, à l'état de participation, une certaine similitude des substances séparées, de même la considération » ou l'acte « des sciences spéculatives est une certaine participation de la vraie et parfaite béatitude ». C'est même la seule qui soit possible naturellement pour l'homme; et la raison, laissée à elle seule, n'en aurait jamais eu d'autre, réserve faite de

léta .e séparation du corps, où elle aurait reçu, accidentellement et temporairement, un autre mode de connaître, lequel, d ailleurs, n'eût pas été, pour elle, un mode plus parfait [cf. i p., q. ^(j, art. i].

\.'ad primum dit qu' « Aristote parle, au livre de V Ethique, de la félicité imparfaite, telle qu'on peut l'avoir dans la vie présf nie, ainsi qu'il a été marqué plus haut » (art. 2, ad. 4"'°'-

Vad secundiu)' fait observer que < non seulement la béatitude parfaite est désirée naturellement, mais aussi n'importe quelle similitude ou participation de cette béatitude ».

i.'ad tcrtium accorde que c parla considération » ou l'acte " des sciences spéculatives, notre intelligence est amenée à l'acte d'un ■ certaine manière, mais non à l'acte dernier et complet ».

Le parfait bonheur de l'homme ne consiste pas dans la connaissance de Dieu telle qu'il peut l'avoir par mode de démonstration et de contemplation dans les considérations des sciences spéculatives. Consisterait-il dans cette connaissance de Dieu plus haute, qui nous le ferait voir en quelque sorte c de plus près )', comme sexjjrime saint Thomas dans la Somme contre les çn utils, liv. m, ch. xr.^nI, et qui serait la \ue directe des substances séparées ou des anges?

(/'est ce que nous devons maintinant considérer, et tel ost l'obiet de l'arti le suivant.

Arficlk Vil.

Si le bonheur consiste dans la connàssance des substances séparées ou des anges?

Trois objections veulent prouver que c le bonheui- de l'homme consiste dans la connaissance des substances séparées ou des anges ». — La première est un beau mot de « saint Grégoire ». qui '< dit dans une certaine homélie hom xxvi, sur l'Evangile) : // ne sert de rien de prendre port aux fêles des iwmmcs, si on n'est admis aux fêtes des anges; ci ii liésigne pat' ce dernier mol la béatitude finale. Or, c'est en les contemplant que nous pou-

QUÉStlON III. — QU EST-CE QUE LA BKATIILDE. tj;')

vons assister aux fêtes des anges. Donc il semble que c'est dans la contemplation des anges que consiste la béatitude deniièic de l'homme ». — La seconde objection dit que « la perfection dernière de toute chose consiste en ce qu'elle s'unisse à son principe; et de là vient que la ligure du cercle est dite parfaite parce qu'en elle le principe et la fin sont identiques [cf. Aristote, hv. VIII, des Physiques, n. lo; de S. Th., leç. 19]. Or, le principe de la ccjnnaissaiice des hommes se trouve dans les anges qui ont pour mission de les illuminer, ainsi qu'il est dit par saint Denys, au chapitre IV de la Hiérarchie céleste. Donc la perfection de l'intelligence humaine consiste dans la contemplation d('> anges ». — La troisième objection remarque que toute nature est parfaite quand elle s'unit à la nature supérieure; c'est ainsi que la perfection dernière du corps consiste dans son union à la nature spirituelle. Or, au-dessus de rintelligence humaine, par ordre de nature, se trouvent les anges. Il s'ensuit que la perfection dernière de l'intelligence humaine consiste à s'unir aux anges par la contemplation ».

L'argument sed contra observe qu' «. il est dit, dans Jérétnie, eh. IX ( V. 24) : Que celui qui se glorifie, se glorifie en ceci : d'avoir de l'intelligence et de me connaître ».

Au corps de l'arti(;le, saint Thomas, s'appuyant sur la doctrine de l'article précédent, rappelle que « la béatitude parfaite de l'homme, ainsi qu'il a été dit, consiste, non pas en ce qui osl la perfection de notre inteUigence à titre de participation, jnais en ce qui est, par son essence, cette perfection »; car toute perfection participée est imparfaite relativement à la perfection essentielle. « D'autre part, il est manifeste qu'une chose a raison de perfection par rapport à une puissance, dans la mesure où convient à cette chose la raison d'objet propre de cette puissance »; la puissance, en effet, est ordonnée selon tout elle-même à son objet propre, qui a, pour elle, raison d'acte. « Or, l'objet propre de l'intelligence est le vrai >'. C'est pour cela que l'intelligence est faite; c'est à cela qu'elle est ordonnée selon tout ellemême. (Le vrai, ne l'oublions pas, se confond avec l'être. C'est l'être en tant qu'il parfait l'intelligence, comme le bien est l'être en tant cpi'il parfait lu volonté.) Donc l'objet propre de l'intelli-

126 SOMME THÉoLOGIOUE:*

gence est le vrai. « 11 s'ensuit que tout ce qui n'a qu'une vérité participée >>, qui n'est qu'une certaine vérité et n-^n la vérité même, « tout cela actuellement saisi par rintelligci.ee r > pourra donner à l'intelligence qui le saisit sa perfection suprême et dernière »; il y aura toujours, pour rintelligence qui le saisit, possibilité d'une perftction plus haute. « Et. parce que », nous le rappelions tout à l'heure, » il en est de l'être, pour toutes choses, comme du vrai, la disposition dans l'être étant la même que la disposition dans la vérité, ainsi qu'il est dit au second livre des Métapliysiques i[ de S. Th., leç. 2; Did., liv. la, c. i, n. 5), il s'ensuit que tout ce qui n'est être que par participation, ne sera vrai aussi que par participation. Puis donc que les anges n'ont qu'un être paiticipé, car c'est le propre absolu de Dieu que s6n être soit son essence même, ainsi qu'il a été montré dans la Première Partie (notamment, q. 3, art. 4; q. 44, art. i), il demeure que Dieu seul est la Vérité par essence et que sa contemplation est ce qui rend parfaitement heureu.x; ». Tant que Dieu, Vérité subsistante, n'est pas directement perçu par une intelligence, cette inielligence, quelle que soit la perfection des êtres vrais qu'elle perçoit, demeure en deçà de sa perfection dernière et suprême. Par conséquent, l'être intelligent, dont le bonheur parfait consiste dans la perfection suprême de son intelligence, ne saurait être pleinement heureux, tant qu'il ne perçoit directement que des êtres créés, quelque parf:iits d'ailleurs qu'on suppose ces êtres.

Vad prininm répond que « nous assisterons aux fêtes des anges, non pas seulement du fait que nous les contemplerons euxmêmes, mais parce que, simultanément avec eux, nous coïitemplerons Dieu » directement.

Vad secundiim fait observer que « pour ceux qui admettent que les âmes humaines sont créées par les anges, il est assez à propos que la béatitude de l'homme consiste dans la contemplalion des anges, comme faisant retour à son principe. Mais c'est là une doctrine erronée, ainsi que nous l'avons montré dans la Première Partie (q. 90, art. 3). Aussi bien nous devons dire que la perfection dernière de l'intelligence humaine consiste dans son union avec Dieu, premier principe de l'âme et quant à

QUESTION m. QU EST-CE QUE LA BEATITUDE. I27

sa création et quant à son illumination. Quant à l'ange, il illumine à' titre de ministre, ainsi que nous l'avons vu dans la l^^tciuière Partie (q. tu, art. 2, ad '>"™'). Et c'est pourquoi, par son ministère, il aide l'homme à atteindre la béatitude, mais il n'est pas lui-même ^), à titre d'objet directement et immédiateniciit vu, « l'objet de cette béatitude ».

l/ad tertiiim précise qu' « une nature supérieure peul èlrc atteinte par la nature intérieure, d'une double manière. — D'abord quant au degré de la puissance active participée; et, à ce titre, la perfection dernière de l'homme consistera en ce qu'il atteindra ce degré de perfection, qu'il contemplera comme les anges contemplent. — D'une autre manière, à titre d'objet; et, en ce sens, la perfection dernière de toute puissance consiste à atteindre ce en quoi se trouve pleinement la raison de son objet ».

La béatitude suprême et parfaite de l'homme ne peut pas consister en une connaissance quelconque de Dieu. Connaître Dieu par le procédé d'abstraction qui est notre procédé connatnrcl, le connaître même par ce procédé, d'ordre supérieur et transcendant, qui serait lintuition directe des substances séparées ou des esprits purs, ne saurait suffire à notre bonheur suprême. Il y faut la perception directe et immédiate de Dieu. Mais que faut-il entendre par \k? Devons-nous dire que la perfection suprême de l'homme, sa fin dernière et son bonheur parfait consiste dans la vision de la divine essence.»^

C'est ce que nous devons maintenant considérer, et tel est l'objet de l'article suivant, qui sera le couronnement de la question présente.

Article VIII.

Si la béatitude de l'homme consiste dans la vision de la divine Essence?

Deux objections veulent prouver que « la béatitude de l'homme ne consiste pas dans la vision de l'Essence divine ellemême ». La première s'appuie sur (( saint Denys », qui (( dit, au

128 soM.MF. 1 m'jti.ofiioif:.

chapitre premier de la Théologie mystique, que par ce qu'il y a do plus élevé dans son intelligence, l'homme s'unit à Dieu comme à l'absolu Inconnu. Oi , ce qui est vu par son essence n'est pas absolument inconnu. Donc la perfection dernière de l'intelligence ou la béatitude ne consiste pas en ce que Dieu soit vu par son essence ». — La seconde objection remarque que « plus la nature est haute, plus la perfection de cette nature est excellente. Or, c'est la perfection propre de l'intelligence divine de voir son essence. Donc la perfection deinièrc de lintelligence humaine ne saurait y atteindie; elle doit rester en deçà ». Cette objection es! particulièrement intéressante. Xous lirons avec soin la réponse de saint Thomas.

L'argument sed contra se contente de rappeler qu' (( il est dit, dans la première Épître de saint Jean, ch. ui (v. -j.) : Quand 11 se manifestera, nous lui serons semblables et nous le verrons tel qu'il est ».

Au corps de l'article, saint Thomas déclare, dès le début, que « la béatitude dernière et parfaite ne peut consister que dans la vision de la divine Essence ». Il ajoute que <( pour avoir l'évidence de cette vérité, il faut considérer deux choses ; premièrement, que l'homme n'est point parfaitement heureux, tant qu'il lui reste quelque chose à désirer et à chercher; secondeiuent, que la perfection de toute puissance se prend en raison de son objet. D'autre part, l'objet de l'intelligence est la quiddité ou l'essence de la chose », c'est-à-dire ce qui répond à la question : Qu'est-ce que c'est ? u ainsi qu'il est dit au troisième livre de l'Ame (ch. vi, n. 7; de S. Th., leç. 11). Par conséquent, ia perfection de l'intelligence n'est complète qu'autant qu'elle connaît l'essence de la chose sur laquelle elle" porte. Si donc une intelligence connaît l'essence d'un effet par laquelle il ne lui est pas possible de connaître l'essence de la cause et de savoir ce qu'elle est, cette intelligence ne sera point dite atteindre jusqu'à la cause, purement et simplement, bien que par relfet elle puisse conruiitr»' de la cause qu'elle est. Il demeure donc à l'homme, nalunllement, le désir, quand il coimaît un effet et sait (|u'il a une cause, de savoir aussi de la cause ce qu'elle est. Ce désir naît de l'étonnement et il cause la reche^^che, comme il est dit au commence-

QUESTION lii. -^ yu*r;sr-CE que la béatitude. t'irj

liieiiL des Métaphysiques (liv. I, ch. ii, ii. 8, ii; de S. Th., leç. 3). C'est ainsi que si quelqu'un, voyant une éclipse de soleil, prond garde que ce phénomène doit avoir une cause, parce qu'il ignore quelle est cette cause, il s'étonne, et mû par cet étonnenient, il s'enquiert, et il n'a de repos dans son enquête que lorsqu'il arrive à savoir, au sujet de cette cause, ce qu'elle est. — Si donc, poursuit saint Thomas, l'intelligence humaine qui connaît l'essence d'un effet créé, sait seulement de Dieu qu'il est, la perfection de cette intelligence ne va pas encore purement et simplement jusqu'à la perception de la première Cause, et il demeure dans l'homme le désir naturel qui le fait s'enquérir de cette Cause. Il n'est donc point encore parfaitement heureux;. Par conséquent, il est requis, pour la béatitude parfaite, que l'intelligence parvienne jusqu'à l'essence même de 1? première Cause. C'est alors qu'elle aura sa perfection par l'union à Dieu comme à son objet » direct et immédiat, <( en qui seul, nous l'avons dit (q. 2, art. 8), la béatitude de l'homme consiste ».

Que la perfection dernière de l'intelligence consiste dans la seule vue de l'Essence divine, c'est ce que toutes nos précédentes conclusions ont démontré. Les sciences spéculatives, en effet, n'atteignent qu'un objet intelligible de soi seulement en puissance. Cet objet ne parfait l'intelligence que parce qu'il participe un objet de soi intelligible en acte. Par conséquent, l'intelligence ne peut être totalement parfaite, que si elle arrive à atteindre en lui-même cet objet de soi intelligible en acte. Encore est-il nécessaire de remarquer qu'il peut y avoir et qu'il y a, en effet, plusieurs objets de soi intelligibles en acte, m.ais qui ne sont pas tous le premier Intelligible. Ceci doit être la prérogative exclusive d'un seul, de l'Être qui est la plénitude du vrai, parce qu'il est le vrai par essence. Et cet Être c'est Dieu. C'est donc jusqu'à Dieu que l'intelligence doit arriver, c'est Lui qu'elle doit atteindre directement, pour avoir la perfection totale et suprême dont elle est susceptible. Jusque-là, elle demeure dans la voie de sa perfection, elle n'est pas encore arrivée au terme.

D'autre part, tant que l'intelligence n'est pas arrivée au terme 'de sa perfection, il y a nécessairement place, dans l'être inltjligent, pour de nouveaux désirs. Dès l'instant qu'il i)erçoit un

M. — La Béatitude. q

l3o SOMME THÉOLOGIQUE.

rayon de vérité, c'est-à-dire un être participé quelconque, il ira toujours, de désirs en désirs; et il ne pourra se reposer qu'il n'ait atteint la source nieiac de toute vérité, Dieu, dans son être, dans sa nature, dans son essence. C'est là. nous dit saint Thomas, une succession de désirs naturelle à l'homme. Elle tient à la nature même de son intelligence, qui, percevant un effet, veut connaîtie sa cause, percevant une vérité participée, désire connaître la vérité par essence. Dante chantait ainsi la vertu de ce désir :

Nasce, per qucllo. a s'uisa di rampollo, A piè del vero il dubbio; ed c natiira elle .ai sonimo piniie noi di collo in colio.

(Par., IV, i3o-i32.)

Ce désir, poin être naturel dans tous les hommes, ne revêtira pas, dans tous les hommes, les mêmes caractères ou les mêmes formes explicites. Beaucoup ne connaîtront à peu près rien de cette nature ou de cette Cause ou de cette Vérité première it subsistante, après laquelle cependant ils soupirent et vers laquelle ils vont par chaque acte de leur intelligence en quête de vérité. C'était le cas des païens; et c'est encore aujourd'hui, avec jjeut-être un mélange moins grossier d'erreurs, le cas d'un grand nombre dhommes qui n'ont sur Dieu que des idées extrêmement vagues et confuses. D'autres, les philosophes à la raison haute et saine, comme un Aristote par exemple, allaient à la recherche de ce Piemier Vrai, sans se douter du degré sublime selon lequel il pouvait être atteint par leur intelligence. Ils auraient voulu le connaître, ils avaient un désir insatiable de toujours le voir mieux; mais ils ne soupçonnaient pas de quelle manière suprême et souveraine ce désir pouvait être rempli;' si même ils se posaient la question d'un mode de connaître propre à ce Premier Vrai, comme il semble bien qn'Aristote l'a entrevu au XIP livre des Métaphysiques, ils se hâtaient de conclure que ce bonheur était absolument divin et n'élait'pas pour nous. Mais au rnoment même oii ils concluaient ainsi, ils affirmaient l'existence. au delà de leur boi)lieiii' piési'ul. d'une /oïh' de lumière dont hi privation pour rux les Linpêeh.ail d'êlie itbsolumenl et totalemcitl heureux ou en repos dans k'ui marche vers le viai. Ils se disaient

OUESTION III. OU'eST-CE GUE LA BÉATITUDE. l3l

heureux; ut homines, comme il convenait à leur sort d'èties humains, mais non autant qu'une intelligence le peut être.

Et c'est à ce point précis que la révélation chrétienne intervient pour nous dire que ces aspirations vagues, ces désirs impuissants avaient le droit de se préciser et de passer outre, de monter toujûurs, de ne se reposer définitivement que dans la possession directe et immédiate du vrai subsistant et essentiel. Depuis, notre désir s'est avivé. Il reste, dans son fond, le même, le désir essentiel à toute nature intellectuelle, mais il sait mieux, il sait maintenant oii il va, il sait ce qu'il veut et que cela est possible pour lui. Au lieu de n'être qu'un désir vague, un désir inefficace, un désir impuissant, il est un désir formel, un désir d'espérance, un désir de certitude. — A toute amc humaine, plus ou moins inquiète ou troublée au sujet de son vrai bonheur, nous pouvons maintenant redire le beau vers du poète :

Lo spirito lasso Conforta e ciba di speranza Iniona.

{In/., MIL loG, 107.)

C'est ce désir inhérent à notre nature, quoique se manifestant sous des formes diverses et à des degrés divers, qui prouve que l'homme ne pouvait être définitivemeiit heureux que dans la possession de Dieu par la vision de son Essence. Il est très vrai que l'homme aurait pu ne pas être heureux de ce bonheur parfait. Ce bonheur parfait n'est pas dû à notre nature. Il est le propre exclusif de la nature di\ine. Mais, à supposer que l'homme dût être heureux d'un bonheur plein et parfait, excluant toute possibilité de nouveaux désirs, il fallait qu'il fût heureux ainsi. 11 ne pouvait l'être autrement. Tout autre bonheur, si parfait qu'on le suppose, demeurait, pour lui, imparfait. Seule, la claire vue de Dieu pouvait apaiser et satisfaire à jamais tous ses désirs. — Nous savons, par la foi, que tel doit être, en effet, le bonheur de l'homme; et cette assurance que notre foi nous donne en un point de si haut intérêt pour nbus, est un des bienfaits les plus inappréciables qu'elle porte avec elle. Ici, la raison humaine exulte. Par son contact avec la foi, elle se hausse et se dilate dans les proportions de l'infini.

l.'ad primum répond que u saint Denys parle de la connaissance de ceux qui sont encore sur la terre, tendant à la béatitude ». Il ne s'agit pas de ceux qui déjà possèdent cette béatitude.

L'ad sccundum fait remarquer que u la fin, ainsi qu'il a été dil plus haut (q. i, art. 8), peut se prendre d'une double manière. — D'abord, pour la chose elle-même que l'on désire. En ce sens, la fin est la même pour les natures supérieures et pour les natures inférieures; bien plus, elle est la même pour tous les êtres, ainsi qu'il a été dit plus haut (au même endroit). — Mais la fin peut se prendre en un autre sens, et elle signifie l'obtention de la chose désirée. A ce titre, la lin sera diverse pour les natures supérieures et pour les natures inférieures, selon qu'elles auront II!) rapport différent à la chose qui est l'objet de leurs communs désirs. C'est ainsi que la béatitude de Dieu embrassanl totalement son Essence est plus haute que celle de l'ange ou de l'homme qui voient son Essence mais sans l'embrasser totalement ». Il n'y a donc pas d'inconvénient à ce que l'ange ou l'hoinme atteignent Dieu directement en Lui-même, à titre d'objet immédiatement vu, comme II s'atteint Lui-même — ce qui est, en effet, requis pour le parfait bonheur de toute nature intellectuelle — car il demeurera toujours, entre la manière dont Dieu se connaît et celle dont l'ange ou l'homme ïe connaissent, une distance infinie.

L'homme, pour être heureux, doit atteindre, par un quelque chose qui soit en lui, l'objet de son bonheur. Ce quelque chose ne peut être qu'une opération. Non pas une opération de la partie sensible de son être, incapable d'atteindre Dieu; mais une opération de sa partie intellective. Et, dans la partie int<'llective, ce ne sera point par une opération de sa volonté que l'homme sera rendu heureux. C'est par une opération de son intelligence, la volonté n'a pas d'autre fin précisément que de tout mettre en œuvre pour que se réalise cette prise de possession de T'cu par l'intelligence. D'ordre essentiellement spéculatif, cet acte de l'intelligence prenant possession de Dieu ne sera pas ii simple spéculation à l'aide de notions abstraite? du monde sensible, ni même la spéculation à base d'intuition angélique. Ce sera la

QUESTION ni. — qu'est-ce que la béatitude. i3.)

spéculation directe et immédiate de Dieu, vu en Lui-même dans la claire vue du face à lace, comme 1! se connaît et comme 11 se voit. Telle est notre fin suprême. Telles sont nos destinécîs. Voilà quel doit ttrc notre bonheur dans sa perfection essentielle.

ïl nous reste à nous demander quels seront les complémenlfi ou les ornements ou les achèvements de ce bonheur essentiel.

C'est ce que nous allons examiner à la question suivante.

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