VI. —La Bralilude
telligence, est requise l'abstraction de ce corps corruptible qui alourdit i'âme; mais il n'en ira plus de même du corps spirituel qui sera totalement soumis à l'esprit, et dont nous parlerons dans la troisième partie du présent ouvrage ». Saint Thomas malheureusement, n'a pas eu le temps de traiter, dans la Troisième Partie de la Somme, les questions qu'il nous annonçait ici; mais une main pieuse a recueilli dans les précédents écrits du saint Docteur ce qui s'y rapportait et nous les verrons plus lard dans le supplément de la Somme théologique (q. 82 et suiv.).
Ce serait une très grave erreur de penser que le corps ne pourra pas un jour participer au bonheur de l'âme, et que l'âme, ' pour être parfaitement heureuse, dans la béatitude du ciel, devra demeurer à tout jamais séparée de son corps. Cette erreur qui tend aujourd'hui de nouveau à se répandre sous le couvert des théories spirites, remettant en honneur de vieilles doctrines qu'on appelle maintenant du nom de désincarnation, est tout ensemble contraire à la saine raison et à la foi catholique. A la saine raison, parce que le corps fait partie intégrante de la nature humaine, comme nous l'a rappelé saint Thomas; et à la foi catholique, parce que la résurrection des corps est un des articles du symbole de cette foi. Le corps sera donc requis pour ]<î plein et parfait épanouissement du bonheur de l'homme; mais un corps entièrement nouveau, sinon quant à sa substance qui sera identique, du moins quant à son mode d'être qui sera absolument changé, rendant le corps participant en quelque sorte de la nature des esprits. — Devons-nous requérir aussi, pour le parfît it bonheur de l'homme, certains biens extérieurs."^
C'est ce que nous devons maintenant examiner; et tel e«t l'objet de l'article suivant.
Article VII.
Si pour la béatitude sont requis certains biens extérieurs?
Trois objections veulent prouver que « pour la béatitude sont aussi requis des biens extérieurs ». — La première observe que
QUESTION IV. DES CHOSES RFJ^UtSES POUR L.V BÉATITUDE. l63
(' ce qui est promis aux saints conirnc récompense fait partie de la béatitude. Or, des biens extérieurs sont promis aux saints : la nourriture, la boisson, les richesses, la royauté. Il est dit, en effet, en saint Luc, ch. xxi v. r3o) • Pour que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon Royaume; de même, en saint Matthieu, ch. vi (v, 20) : Amassez-vous des trésors dans le ciel; et au ch. xxv (v. 34) : Venez les bénis de mon Père, prenez possession du Royaume. Donc il est requis des biens extérieurs pour la béatitude. » — La seconde objection rappelle que ». d'après Boèce, au troisième livre de la Consolation (prose 11), la béatitude est l'état que rend parfait le cumul de tous les biens. Or, les choses extérieures sont des biens de l'homme, quoique ces biens soient de l'ordre inOme, ainsi que le dit saint Augustin (du Libre arbitre, liv. 11, ch. xix). Donc les biens extérieurs sont requis pour la béatitude ». — La troisième objection est le mot de « Notre-Seigneur, en saint Matthieu », ch. v, (v. 12) cf. saint Luc, ch. VI, V. 23, oij il est « dit : votre récompense est grande dans les deux. Or, être dans les cieux signifie être dans un lieu. Donc, au moins le lieu extérieur est requis pour la béatitude ».
L'argument sed contra rappelle qu « il est dit, au psaume Lxxii (v. 25) : Qu'y a-t-il pour moi dans le clel^ Et, sur la terre, qu'ai- je voulu en dehors de vous? comme pour dire : Je n'ai rien voulu si ce n'est ce qui suit : Pour moi mon bien est d'être uni n Dieu. Donc il n'est requis aucun des autres biens extérieurs pour la béatitude ».
Au corps de l'article, saint Thomas répond que a s'il s'agit de la béatitude imparfaite, telle qu'on la peut avoir en cette vie, les biens extérieurs sont requis, non pas comme étant de l'essence de la béatitude, mais à titre d'instruments ou de moyens servant à cette béatitude qui consiste dans l'acte de la vertu parfaite, ainsi qu'il est dit au premier livre de VÉthique. L'homme, en effet, a besoin, dans cette vie, de tout ce qui est nécessaire à la vie du corps, tant pour la vie contemplative que pour la vie active, pour laquelle vie active sont encore requises une foule d'autres choses qui serviront à ses opérations. — Mais s'il s'agit de la béatitude parfaite qui consiste dans la vision de Dieu, ces sortes de biens ne sont requis en aucune manière. La raison en est que toutes ces
lt)4 SOMME THÉOLOGIQUE.
sortes de biens extérieurs sont requis ou bien pour le soutien de \i vie animale du corps, ou bien pour des actes que nous accomplissons par le corps vivant de cette vie, selon qu'il convient à la vie humaine. Or, la béatitude parfaite qui consiste dans la vision de Dieu, ou bien existera dans Tàme sans le corps, ou bien dans l'âme unie au corps, mais à un corps qui sera spirituel et non plus animal. Il s'ensuit qu'en aucune manière ces biens extérieurs ne sont requis pour la béatitude, ordonnés qu'ils sont à la vie animale. Et parce que, sur cette terre, la félicité de la vie contemplative se rapproche de la béatitude parfaite, portant sa similitude, plus que ne le fait la vie active, étant aussi plus semblable à Dieu, ainsi qu il ressort de ce qui a été dit (q. 3, art. 5, ad. i""*), de là vient qu'elle a moins besoin de ces sortes de biens du corps, comme il est dit », par le philosophe païen Arislote luimême, <( au dixième livre de \fAhlque » (ch. vni, n. 5,-6; de S. Th. , leç 12).
L'ad primum nous avertit que » toutes ces promesses corporelles qui se trouvent dans la Sainte-Écriture, doivent se prendre au sens métaphorique, seîon que dans l'Écriture les choses spirituelles ont coutume d'être symbolisées par les choses corporelles, afin qu'à laide de ce que nous connaissons, nous nous élevions au désir des choses qui sont pour nous inconnues, ainsi que l'observe saint Grégoire dans une de ses Homélies (hom. xi sur l'Évangile). Et, par exemple, les mets et les boissons donnent à entendre la délectation de la béatitude; les richesses, la surabondance que l'homme trouvera en Dieu; la royauté, l'élévation de l'homme allant jusqu'à l'union avec Dieu ». — Notons, en passant, ces belles et suaves interprétations du langage scripturaire : elles coupent court à ce qui serait, pris à la lettre, un contre-sens très grossier.
L'ad secundnni est à noter plus encore. 11 précise la doctrine du corps de l'article et lui donne un complément qui rassure les préoccupations trop humaines. « Ces sortes de biens, dont parlait l'objection, sont des biens ordonnés à la vie animale du corps (à prendre le mot animal dans son sens étymologique latin, selon qu'il désigne tout ensemble les fonctions de la vie végétale et celles de la vie sensible^ par suite, ils ne sont plus nécessaires
i^UESTION IV. DES CHOSES REQUISES POUR LA BEATITUDE. lt)5
pour la vie spirituelle qui sera celle de la béatitude parfaite. Toutefois, ajoute saint Thomas, cette béatitude comprendra le cumul de tous les biens, parce que s'il est quelque chose qui ait raison de bien en ces sortes de biens corporels, tout cela se retrouve dans la source suprême de tous les biens ». Lors même donc qu'il n'y aurait aucun des biens extérieurs qui constituent le monde actuel, l'homme, dans l'état de béatitude parfaite, serait encore pleinement heureux et posséderait tout bien, soit dans son àme, soit même dans son corps, par dérivation en lui du bien de l'âme.
Vad tertium nous va donner le dernier mot sur cette question des biens extérieurs par rapport à la béatitude. Il répond à l'objijction tirée du ciel matériel oii nous serait promise la récompense du bonheur futur. « D'après saint Augustin, au livre du Sermon sur la Montagne (liv. I. ch. v), dit saint Thomas, la récompense des saints ne doit pas s'entendre au sens des cieux corporels », comme si elle ne pouvait être sans se trouver ainsi corporel lenient localisée; « mais il faut entendre, par le mot cieux, la hauteur des biens spirituels ». Un lieu corporel, pour si parfait d'ailleurs qu'on le suppose, n'est donc point requis pour la béatitude; et l'homme pourrait être excellemment et tota- Itvment heureux, soit dans son âme, soit dans son corps, alors même qu'il n'existerait aucun séjour matériel de son bonheur, ainsi que nous l'observions à propos de Vad secundum. Il ne s ensuit pourtant pas qu'un tel séjour du bonheur ne doive exister. '( Un lieu corporel, savoir le ciel empyrée, existera pour les bienheureux [Cf. i p. q. (36, art. î]; mais ce ne sera pas qu'il soit nécessaire pour la béatitude; ce sera à titre de convenance, ou d'harrnonie, et d'ornement, secundum quamdam congrueni'iam et decorcm », dit saint Thomas; nous pourrions traduire : par mode de surabondance et de rayonnement magnifique.
Une dernière question se pose à nous maintenant. Nous avons vu ce qui était requis, par mode de complément ou de décor, T>our le bonheur de l'homme, pris en lui-même et à titre individuel. Mais si nous le considérons à titre d'être sociable, ne faut-il pas qu'il ait, pour être heureux, une société d'amis? C'est ce que nous allons considérer à l'article suivant.
l06 somme théologique.
Article VIII.
Si pour la béatitude est requise une société d'amis?
i.a délicieuse question que nous achevons de lire ne pouvait se terminer sur un point d'interrogation plus suave et plus exquis. Il mérite d'autant plus notre attention que nulle part ailleurs saint Thomas ne se l'était posé d'une façon expresse. Le présent article est propre à la Somme théologique.
Trois objections veulent prouver que (( les amis sont nécessaires au bonheur », et même, ou surtout, au bonheur parfait tel que nous l'attendons dans le ciel. — La première est que « le bonheur futur est souvent désigné dans la Sainte Écriture par le mot gloire. Or, la gloire consiste en ce que le bien de l'homme se répand dans l'esprit d'un grand nombre. Donc la société des amis », se réjouissant de notre bonheur, « est requise pour la béatitude ». — La seconde objection est un mot très joli de Sénèque, ép. vu, attribué par saint Thomas à « Boèce », qui « dit qu il n'est aucun bien dont la possession soit agréable, s'il nest point partagé » et qu'on demeure seul à en jouir. « Or la délectation est requise pour la béatitude. Donc la société des amis est requise aussi ». — La troisième objection remarque que « la charité se parfait dans la béatitude. Or, la charité comprend l'amour de Dieu et du prochain. Donc, il semble que pour la béatitude est requise la société des amis ».
L'argument sed contra est le beau mot du livre de la Sagesse, ch. VII (v. Il), oij « il est dit : Avec elle me sont venus tous les biens, c'est-à-dire avec la divine Sagesse, qui consiste dans la contemplation de Dieu. D'oiî il suit », conclut divinement l'argument, « que rien autre n'est requis pour la béatitude ».
Au corps de l'article, saint Thomas répond que « si nous parlons de la félicité de la vie présente, au témoignage d'Aristote dans son neuvième livre de VElhique (ch. ix, n. /i; de saint Th., !eç, lo), l'homme qui est heureux doit avoir des amis, non pour une raison d'utilité », et parce qu'ils lui feraient part de leurs biens, « car >, dès là qu'on le suppose heureux, « il doit »>
pleinement posséder les biens de la fortune et « se suffire à luimême », sans avoir besoin des autres; <« ni même pour une raison de plaisir à goûter, car il a en lui-même son plaisir parfait dans le parfait usage de toutes ses facultés; mais pour ce parfait usage de ses facultés : pour avoir l'occasion de faire du bien à ses amis; pour goûter le plaisir de les voir eux-mêmes faire du bien; pour trouver en eux un secours dans le parfait exercice de sa vertu : car, pour agir d'une manière parfaite, l'homme a besoin du secours des amis, tant dans les œuvres de la vie active que dans celles de la vie contemplative ». Voilà donc comment et dans quel sens l'homme peut avoir besoin d'amis pour êlie heureux, quand il s'agit de la félicité dans l'ordre purement naturel et humain.
(( Mais si nous parlons de la béatitude parfaite telle que nous l'aurons dans la Patrie, la société des amis n'est plus requise, par mode de nécessité, pour cette béatitude. L'homme, en elïel, trouvera en Dieu toute la plénitude de sa perfection. Cependant la société des amis existera à titre de décor et d'épanouissement de cette béatitude. C'est ce qui a fait dire à saint Augustin, au huitième livre du Commentaire littéral de la Genèse (ch. xxv), que la créature spirituelle, à Vefjet d'être bienheureuse , n'est aidée à Viniérieur, que par l'éternité, la vérité, la charité du Créateur; mais, à l'extérieur, si toutefois on peut encore parler de secours, elle sera peut-être aidée par cela seul que les bienheureux se voient les uns les autres et qu'ils jouissent de leur commune société en Dieu ». La société des amis existera donc au ciel, et la plus parfaite, la plus suave, la plus délicieuse qui se puisse concevoir. Et cette société des saints entre eux contribuera, sans nul doute, à leur bonheur; mais uniquement, à litre de surabondance; et non pas que le bonheur de chaque élu ne pût être absolument parfait, alors même qu'il serait seul à jouir de la vie de Dieu avec Dieu lui-même.
h' ad primum observe que « la gloire qui est essentielle à la béatitude est celle que l'homme trouve non pas dans l'homme mais en Dieu ».
Vad secundum dit que <( le mot cité par l'objection s'entend du bien qui ne suffit pas à lui seul pour rendre heureux »; il
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faut alors comme une multiplication de ce bien en le voyant se reproduire dans ceux qui nous entourent. « Mais il n'en va pas ainsi dans la béatitude dont nous parlons; car l'horame y possède en Dieu la plénitude de tout bien ». D'après cette réponse, il ne faudrait pas trop appuyer sur ï accroissement ou l'augmeniution de bonheur que trouveront les saints dans le bonheur des autres saints. 11 ne faut entendre celte augmentation quau sens du bonheur accidentel, et nullement au sens de la béalitude essentielle qui consiste dans la seule possession ce Dieu par le sujet qui le possède.
L'atZ teitium répond dans le même sens. « La perfection de la charité est essentielle à la béalitude, dit saint Thomas, en raison de l'amour de Dieu et non pas en raison de l'amour du prochain. D'où il suit que s'il n'était qu'une seule âmcjouissant de Dieu, elle serait » parfaitement « heureuse, bien que n'ayant pas un prochain qu'elle aimerait. Ce n'est que si le piochain existe, que son amour suit du parfait amour de Dieu. Si bien que l'amitié » des saints entre eux « est comme un corollaire de la parfaite béatitude ».
Le parfait bonheur de l'homme, s'il s'agit de son vrai bonheur définitif que Dieu lui a destiné dans son ciel, ne peut avoir pour objet propre et direct que Dieu lui-même. Ce bonheur consistera formellement et essentiellement dans la contemplation de Dieu vu face à face dans le plein jour de sa Vérité et de son Etre. Cette contemplation de Dieu par l'intelligence constituera la prise de possession et la possession même, parfaite, aussi excellente qu'elle puisse l'être pour chaque sujet, de l'objet souverain de son bonheur. Et parce que possédant ainsi l'objet de son bonheur, l'être heureux n'aura plus à l'attendre ou à le chercher, il se reposera dans cette possession, goûtant dans toute sa plénitude la joie de posséder cela même qui était l'objet premier de tous ses désirs et de toutes ses espérances. Il en jouira d'autant plus qu'il n'aura plus à craindre qu'aucun nuage vienne s'interposer entre lui et l'objet de son bonheur. La volonté, désormais fixée dans Je bien, sera dans l'impossibilité absolue de jamais s'en rendis indigne
par une déviation quelconque. Du trop plein de la béatitude propre à l'âme, rejaillira, un jour, dans le corps qui lui fut uni et qu'elle reprendra, une participation de cette béatitude, qui fera que l'homme tout entier, et dans son âme et dans son corps, sera aussi parfaitement heureux qu'il le puisse être. Il aura même, à titre de complément surajouté, tout ce qui, dans le monde extérieur renouvelé et transformé, sera susceptible de s'harmoniser avec son état de parfait bonheur Et ce complément ou cet épanouissement et ce rayonnement de béatitude s'achèvera encore dans la société que formeront entre eux tous ceux qui la posséderont, constituant ensemble le Royaume de la béatitude sous la Royauté de Celui qui non seulement est heureux, mais qui est le Bonheur même!
Nous savons maintenant quel est le vrai bien suprême de l'homme, ce qu'il doit se proposer d'atteindre en fin dernière et c{u'il doit éviter à tout prix de manquer, sous peine de se vouer à la misère suprême, au malheur souverain. — Mais, tout de suite, une question nouvelle se pose; et une question d'une importance extrême, qui doit être, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le déclic de toute l'activité humaine et morale dont nous connaissons maintenant la raison d'être et le but. C'est la question du comment par rapport à la possession de la béatitude, ou, selon que s'exprime saint Thomas, la question de l'acquisifion de la béatitude. Elle forme la dernière question du traité de la béatitude et comme la transition au traité des actes humains.