QUESTION V
DE L'ACOUlSITIOiN DE LA BÉATITUDE.
Cette question comprend huit articles i :
I" Si l'homme peut acquérir la béatitude'?
20 Si un homme peut être plus parfaitement heureux qu'un autre?
3o Si quelqu'un peut être heureux sur cette terre?
!\'^ Si la béiilitude acquise peut èlre perdue?
ôo Si un homme peut, par ses principes naturels, acquérir la béatitude?
fio Si l'homme acquiert la béatitude par l'action de quelque créature
supérieure?
70 S'il est requis que l'homme lui-même lasse quelque chose pour
recevoir de Dieu la béatitude?
8'J Si tout homme désire la béatitude?
Cette question, on le voil, touche directement au grand pro- Jilcme du naturel et du surnaturel et de leurs rapports réciproques. Elle mérite, à ce titre, une attention spéciale. — Des huit articles qui la composent, les quatre premiers traitent de Tacquisition elle-même de la béatitude; les quatre autres, des conditions de cette acquisition. — Par rapport à l'acquisition elle-même, quatre points sont examinés : le fait; le degré; le moment; la durée de cette acquisition.
D'abord, le fait. — C'est l'objet de l'article premier.
Article Premier.
Si rhomme peut acquérir la béatitude?
Il ne faut pas confondre cet article avec l'article premier de la question 12 dans la Première Partie. En réalité, la béatî-
I. On aura remarqué que toutes les cinq questions du traité de la béatitude comprennent huit articles. Ce chilTre-là n'est sans doute pas fortuit, et saint Thomas se sera souvenu, en le fixant, du mot classique : oclava perfcctio est : le nombre huit est celui de la perfection. Nul aulre ne pouvait en effet mieux convenir au traité par cjtcellencc de la perfection,
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tude de l'homme n est autre que la vision de l'Essence divine. Mais, du point de vue des raisons formelles, autre chose est de se demander si l'intelligence créée peut voir Dieu dans son essence, et autre chose de se demander si l'homme peut acquérir la béatitude. Et, comme le remarque ici même Cajétan, il convenait à un maître aussi parfait que saint Thomas d'examiner chacune de ces raisons formelles à leur place respective. Trois objections veulent prouver que « l'homme ne peut pas acquérir la béatitude ». — La première est que « si la nature raisonnable est au-dessus de la nature sensible, pareillement ia nature intellectuelle est au-dessus de la nature raisonnable, ainsi qu'on le voit par saint Denys, au livre des Noms Divins, en de nombreux endroits. Or, les animaux sans raison qui n'ont que la nature sensible, ne peuvent pas arriver jusqu'à la fin de la nature raisonnable. Donc, semblablement, l'homme qui a pour nature la nature raisonnable, ne peut pas arriver jusqu'à lu fin de la nature intellectuelle, qui est la béatitude ». — La seconde objection rappelle que « la béatitude consiste dans la vision de Dieu qui est la Vérité purr-. Or, il est naturel à l'homme de saisir la vérité dans les chri^es matérielles; et de l-.": vient qu'il entend les espèces ou notions intelligibles dans les images venues des sens, comme il est dit au troisième livre de L'Ame (ch. vn, n. 5; de S, Th., leç. 12). Donc il ne peut pas arriver jusqu'à la béatitude ». — La troisième objection rappelle de son côté que « la béatitude consiste dans l'acquisition du souverain bien. Or, nul ne peut arriver à ce qui est souverain sans passer par les degrés intermédiaires. Puis donc qu'entre Dieu et la nature humaine se trouve comme intermédiaire la nature angélique qu'il est impossible à l'homme de dépasser, il semble bien que l'homme ne peut pas acquérir la béatitude ». L'argument sed contra se contente d'observer qu' « il est dit :m psaume xcin (v. 12) : Heureux l'homme que vous instruisez, Seigneur! ». Ce n'est là qu'un argument sed contra, mais qui suffit pour s'opposer aux objections.
Au corps de l'article, saint Thomas part de ce principe, que '< la béatitude désigne l'acquisition du bien parfait. Il suit de là que f^uieunfiue est capable du bien parfait peut parvenir à
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la béatitude. Or, que l'homme soit capable du bien parfait, on le voit par ceci, que son intelligence peut avoir la notion du bien universel et parfait et que sa volonté peut le désirer » : il n'e>t aucun bien fini et limité qui puisse suffire à emplir soit la connaissance de l'intelligence humaine, soit l'aspiration de sa volonié. <■ Il est donc vrai que l'homme peut acquérir la béatitude ». Cette possibilité est une conséquence inéluctable de sa nature, dont le propre est de pouvoir désirer toujours plut; jusqu'à ce que son désir s'arrête à l'infini subsistant. Or, il ne se peut pas que ce désir ou cette possibilité de désirs jusqu'à l'infini existe dans la nature humaine créée par Dieu, et que Dieu soit dans l'impossibilité d*v répondre. Donc, il faut, de toute nécessité, qu'au moins du côté de Dieu, si la chose lui plaît, il y ait possibilité de donner au cœur de l'homme l'infini. Ce raisonnement, on le voit, est celui-là même que nous avions souligné à l'article premier de la question 12 dans la Première Partie; sauf que dans la Première Partie, il était question du désir de voir Dieu, tandis qu'il est question du désir du bonheur. Comme nous l'avons fait remarquer, les deux raisons formelles diffèrent, bien qu'elles correspondent à la même réalité. — En terminant, saint Thomas renvoie lui-même à la preuve de la Première Partie. « La même vérité », que l'homme peut acquérir la béatitude, « ressort », nous dit le saint Docteur, « de ce qui a été établi dans la Première Partie, savoir que l'homme est capable de la vision de la divine Essence, laquelle vision de la divine Essence constitue, nous l'avons dit (q. 3, art. 8), la béatitude parfaite de l'homme ».
Lad primiim fait observer que « la nature raisonnable excède la nature sensible d'une tout autre manière que la nature intellectuelle n'excède la nature raisonnable. La nature raisonnable, en effet, excède la nature sensible quant à l'objet de la connaissance; car le sens ne peut en aucune manière atteindre l'universel qui est l'objet de la raison. La nature intellectuelle, au contraire, excède la nature raisonnable, quant au mode de connaître la même Vérité intelligible : la nature intellectuelle, en effet, saisit inmiédialement la vérité, à laquelle la nature raisonnable n'arrive que par l'enquête de la raison, ainsi qu'il
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ressort de ce qui a été dit dans la Première Partie (q. 58, art 3; q. 79, art. 8). D'où il suit que la raison arrive par le mouvement » et le discursus « à ce que l'intelligence saisit d'une façon immédiate. Aussi bien nous dirons que la nature raisonnable peut atteindre la béatitude, qui est la perfection de la nature intellectuelle, mais d'une autre manière que celle dont les anges l'atteignent. Les anges, en effet, ont atteint la béatitude, tout de suite, après le premier instant de leur création; les hommes, au contraire, n'y arrivent qu'avec le temps. Quant à la nature sensible », en tant que telle, « elle ne peut en aucune manière arriver jusqu'à cette fin ». — On aura remarqué la belle raison assignée par saint Thomas pour justifier la diverse manière dont les anges et les hommes obtiennent la béatitude commune à tous. Nous y avions déjà fait allusion, en ouvrant avec le saint Docteur le livre de la Partie morale que nous étudions maintenant.
Cad secundum accorde qu'en effet, « il est connaturel à l'homme, selon l'état de la vie présente, de connaître la vérité intelligible à l'aide des images sensibles. Mais, après l'état de cette vie, il a un autre mode connaturel, ainsi que nous l'avons vu dans la Première Partie » (q. 8-j, art. 7; q. 89, art. i). — D'ailleurs, comme nous le dirons bientôt, à l'article 5 de la question présente, ce n'est ^joint par les forces ou le simple jeu de sa nature que l'homme acquiert la béatitude parfaite.
L'ad tertium remarque que <( 1 homme ne peut pas s'élever au-dessus des anges, quant au degré de la nature, et leur être supérieur à ce titre. Mais il peut s'élever au-dessus d'eux par l'opération de l'intelligence, en ce sens qu'il atteint, par son intelligence, un objet qui est au-dessus des anges et qui constitue l'objet de son bonheur; lequel objet parfaitement perçu le rendra parfaitement heureux ».
L'homme peut acquérir la béatitude. Cette possibililé est uiir conséquence de sa nature mt-mc, faite de telle sorte que le st'iii Bien souverain et infini, possédé parfaitement, est capable de la rassasier et de la satisfaire. Nous savons, par la foi, que l'homme doit avoir, en effet, la béatitude, consistant dans l^i
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possession la plus parfaite du Bien souverain ou dans la vision de Dieu. Cette béatilude est promise à Ihomme; et l'on peut dire que toute la révélation de l'Ancien et du Nouveau Testament a pour objet premier de nous la faire connaître en même temps que les moyens aptes à la réaliser. — Aussitôt, une question nouvelle se pose. Celte béatitude, possible pour l'homme, et qu'il doit avoir en effet, sera-t-elle la môme pour tous, ou y aura-t-il des degrés parmi ceux qui en jouiront .'^ C'est ce que nous devons maintenant examiner; et tel est l'objet de l'article suivant.
Articlf II.
Si un homme peut être plus heureux qu'un autre?
Nous ferons, au sujet de cet article, la même lemarque qu'au sujet du précédent. Il ne fait pas double emploi avec l'arliclc 6 de la question 12 dans la Première Partie. A lai ticle de la Première Partie, il s'agissait formellement d'une possibilité de degrés dans la vision de Dieu; ici, il s'agit dune possibilité de degrés dans la béatitude. Les deux raisons formelles diffèrent; et cela suffît pour légitimer ou même exiger la présence des deux articles.
Trois objections veulent prouver qu " un homme ne peut pas être plus heureux qu'un autre ». — La première arguë de ce que « la béatitude est le prix de la vertu, comme le dit Aristote au premier livre de VEfhique (ch. ix, n. 3; de S. Th., leç. i4^. Or, à toutes les œuvres de vertu une même récompense est promise. Il est dit, en effet, en saint Matthieu, ch. xx (v. 10),, que tous les ouvriers qui avaient travaillé à la vigne, reçurent, chacun un denier; ce qui signifie, d'après saint Grégoire (homélie XIX (sur VËvangile), qu ils ont obtenu la même rétribution de la vie éternelle. Donc l'un ne sera pas plus heureux que l'autre ». — La seconde objection rappelle que « la béatitude est le souverain bien. Or, ce qui est souverain ne peut rien avoir qui soit plus grand que lui », dans l'ordre même oii il est souverain. <( Donc il ne se peut pas que la béatitude d'un homme soit plus grande que la béatitude d'un autre ». — La
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iioisième objection observe que « la béatitude, étant le bien parfait et qui contient tout (cf. premier livre de ÏËthique, ch. vu n. 3; de S. Th. , leç. 9), apaise tous les désirs de l'homme. Or. les désirs de l'homme ne peuvent être apaisés s'il lui manque quelque chose qui puisse être ajouté à ce qu'il a; et s'il ne lui manque rien qui puisse être ajouté à ce qu'il a, il n'y a donc pas de bien plus grand que le bien dont il jouit. Par conséquent, ou l'homme n'est pas bienheureux; ou s'il est bienheureux, il ne se peut pas qu'il existe une autre béatitude plus grande que la sienne ».
L'argument sed contra en appelle à ce qu' « il est dit en saint Jean, ch. xiv (v. 2) : Dans la maison de mon Père se trouvent des demeures nombreuses, par lesquelles, au témoignage de saint Augustin (traité lxvii, ^m "n^,^- Jean), il faut entendre les diverses dignilés des méritée, dans la vie éternelle. Or, la dignité de la ^âe éternehe ccrespondante au mérite est la béatitude elle-même l'onc li y a divers degrés dans la béatitude, et il n'est pas pour tou'' une béatitude égale ».
Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « dans l'essence de la béatitude, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. i, art. 8; q. 2, art. 7), deux choses sont comprises : la fin dernière elle-même, qui est le souverain Bien; et l'acquisition ou la fruition de ce Bien. — Si donc il s'agit du Bien lui-même qui est l'objet et la cause de la béatitude, on ne peut pas dire qu'une béatitude soit plus grande que l'autre; car il n'est qu'un seul et même souverain Bien, Dieu, dont la fruition constitue le bonheur des hommes. — Mais s'il s'agit de l'acquisition de ce Bien ou de sa fruition, un homme |)ourra être plus heureux que l'autre. Chacun, en effet, sera d'autant plus heureux, qu'il jouira davantage de cet unique Bien. Et il arrivera que l'un jouisse de Dieu plus parfaitement qu'un autre, selon qu'il se trouvera mieux préparé ou plus excellemment ordonné à cette jouissance » : mieux préparé, comme il arrive pour les adultes, en raison de la diversité de leurs rnciitcs; plus excellemment ordonné, selon qu'il plaît à Dieu de distribuer diversement les degrés de la béatitude, coninie il atiive pour les enfants morts lans la grâce du baptême, sans aucun mérite personnel. Il est
à remarquer, d'ailleurs, que même les mérites personnels qui constituent la préparation à la béatitude sont un effet de la préordination de Dieu [cf. i p., q. 28, art. 4 et 5]. — « Ainsi donc, conclut saint Thomas, l'un peut être plus heureux que l'autre ».
L'ad primmn répond que (c l'unité du denier » dont il est parlé dans la parabole des ouvriers envoyés à la vigne, « signifie l'unité de la béatitude du côté de l'objet. Mais la diversité des demeures », que mentionne le Christ en saint Jean, <( signifie la diversité de la béatitude en raison des divers degrés de fruition ».
L'ad secundura observe que <( la béatitude est appelée le souverain bien parce qu'elle est la possession ou la fruition parfaite du Bien souverain ».
L'ad tertlum déclare qu* « il n'est aucun bienheureux à qui il manque quelque bien qu'il ait à désirer; car ils possèdent tous le Bien infini lui-même, qui est le bien de tout bien, comme s'exprime saint Augustin (Explication du psaume cxxxiv). Que si nous disons l'un plus heureux que l'autre, c'est en raison de la diverse participation du même Bien souverain ». Et ceci n'entraîne aucune imperfection ou aucune possibilité de désir; car chacun sera pleinement satisfait du degré de possession qui sera le sien. — « Que si l'on voulait parler d'une addition d'autres biens », distincts de Dieu considéré en lui -même ou dans son essence, nous dirions que « cette addition n'augmente pas la béatitude » essentielle. « C'est ce qui a fait dire à saint Augustin, au cinquième livre de ses Confessiojis (ch. iv) : Celui qui vous connaît et connaît aussi les autres choses n'est pas plus heureux en raison d'elles; c'est en raison de vous seul qu'il est heureux ».
Il n'est pas douteux et il est même de foi que le bonheur des hommes, s'il est le même pour tous du côté de l'objet, ne sera pas identique pour tous, mais qu'il sera multiple el divers, quant au degré de jouissance dans la possession du souverain Bien. Outre la parole de Notre-Seigncur, citée dans l'argument sed contra, nous avons aussi le mot de saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens, ch. xv, v. 4i, assimi-