QUESTION VII
Cette question comprend quatre articles :
i» Qu'est-ce que la circonstance?
20 Si les circonstatices ont à être considérées par le théoloyicj au sujcL
des actes humains'.' St» Combien y a-t-il de circonstances?
40 Quelles sont, parmi elles, les principales?
La suite de ces articles apparaît d'elle-même. Us étudient la nature, la raison, le nombre, l'ordre des circonpfances. — D'abord, la nature.
C'est l'objet de l'article premier.
Aauticle Pkemieb.
Si la circonstance est un accident de lêtre humain?
La position même de cet article, ou les termes dans lesquels saint Thomas formule la question, nous montre sa portée et le sens de la solution qui pourra être donnée. — Trois objections veulent prouver (pje « la circonstance nest pas un accident de l'acte humain ». — La première en appelle ii <( Cicéron », qui « dit, dans sa Rhétorique (liv. I), que la cu'consUuice est ce qui, dans le dicours, ajouie V autorité et Ja force à l'arguinentation. Or, le discours lire sa force, àf^ns l'argumentation, .surtout de ce qui constitue la substance de la chose, eonune la définition, le genre, l'espèce et autres choses de celle sorte, avec lesquelles Cicéron lui-même veut qu'on argumente. Donc la circonstance n'est pas un accident de l'acte humain ». — La seconde objection dit que '( le propre de l'aceident n.^t d'être <juelque chose d'inhérent Or, h circojiPîaacc est quelque chose
y/jH SOMME THEOLOGIQUE.
qui est autour, et qui, par conséquent, est extrinsèque. Donc la circonstance n'est pas un accident de lacté humain ». — La troisième objection observe que << l'accident ne peut pas avoir d'accident »; l'accident, en effet, affecte îa substance. « Puis donc que les actes humains sont eux-mêmes dans le genre accident il s'ensuit qu'ils ne peuvent pas avoir, comme accidents, les circonstances ».
L'argument sed contra se contente de faire remarquer que « les conditions particulières de toute chose à l'étal individuel sappellent Tes accidents qui l'individuenl.Or, Aristote, au troisième livre de ïEihique (ch. i, n. i5; de S. Th., leç. 3) appelle les circonstances ce qui particularise, cesl-à-dire les conditions particulières des actes pris individuellement. Donc les circonstances sont les accidents qui individuahsent les actes humains ».
Au corps de l'article, saint Thomas fait observer que (( les mots, d'après Aristote (PeriJiermenias, ch. i, n. 2; de S. Th., leç 2), étant les signes des concepts, il est nécessaire que la manière de nommer se règle sur la manière dont procède notre connaissance intellectuelle. Or, notre connaissance intellectuelle procède en telle sorte qu'elle va du plus connu au moins connu [cf. I p., q. 85 1. Par conséquent, chez nous, les termes se prendront des choses les plus connues pour se transférer de là à l'effet de désigner les choses moins connues. C'est pour cela, comme il est dit au dixième livre des Métaphysiques (de S. Th., leç. 5; Did., liv. IX, ch. iv, n. i), que des choses qui existent localisées, le terme distance a été transféré à tous tes contraires; et pareillement, nous nous servons des termes relatifs au mouvement local pour désigner les autres mouvements, parce que les corps qui sont circonscrits dans le lieu sont tout ce qu'il y a de plus connu pour nous ». [On remarquera une fois de plus, le caractère empiriqop; si positif et si sagement humain, de la doctrine de saint Thomas sur notre mode de connaître et de parler]. « Voilà pourquoi, conclut le saint Docteur, le mot circonstance, tiré des choses qui existent dans le lieu, a été appliqué, par mode de dérivation, aux actes humains ». Nous devrons donc juger de sa signification métaphorique selon la signiBcation propre qu'il a dans les choses corporelles. « Or,
eUESriON VII.— DES CIRCONSTANCKS DES ACTES HUMAINS. 24?
parmi les choses qui existent localisées, on dit quune chose se tient autour (en latin circunulat, d où est venu le mot circonstance), quand elle est, sans doute, extrinsèque au sujet, mais uue cependant elle le touche ou «lu. Ho (approche localement. Far conséquent, les conditions, quelles .luelles soient, qui seront extrinsèques à la substance de lacté mais qui cependant ont rapport en quelque manière à celle substance de l'acte humain, porteront le nom de cUronslanccs. Kt puxque ce qui ...I en dehorê de la substance d'une chose, tout en appartenant à cette chose, est accident, par rapport à elle, il s'ensu.l que les circonstances des actes humains sont les accidents de ces
actes )'. , ,
Lad imnuun dit que « le discours donne sa force a l argumentation, d'abord en sappuyant sur la substance de lacté, n.a.s secondairement aussi en sappuyant sur ce qui entoure lacté C'est ainsi qu'un homme tombera d'abord sous 1 accusation parce qu'il a commis un homicide; mais aussi, d'une façon 'secondaire, sil l'a commis i.ar ruse, ou pour une raison de lucre ou dans un lieu et en un temps particulièrement saint, et autres particularités de ce genre. Cest pour cela que Ciceron avait mis intentionnellement que le discours ajoute force et autorité à l'argumentation >., en sappuyant sur les circonstances, u comme pour n.a.quer que cest d'une façon secondant ».
Vad secundum fait observer qu" <c une chose est dite accident d'une autre, à un double titre. D abord, parce qu'elle est, pour elle, quelque chose d'inhérent; cest ainsi que d'être blanc e^t un accident de Sociale. D'une antre manière, parce qu elle est simultanément avec cette chose dans un même sujet; c est ams, que d être blanc est chose accidentelle par rapport au fait d être musicien, en tant que ces deux choses se retrouvent et en quelque façon s'unissent dans un seul et même sujet », qui est tout ensemble blanc et musicien. « Ce.<t de celte manière que les circonstances ont raison d'accident par rapport aux actes
humains». , . ,,,*.,,.
Vad tertium complète cette réponse. - Vmsi qu ,1 vient d etic
dit observe-t-il, l'accident est dit survenir à l'accident, pour le
simple fait qu'ils conviennent en un même sujet. Mais ceci peut
<e produire d'une double manière. Tantôt, en effet, les deux accidents ont rapport à un même sujet, mais sans qii il \ ;iil entre eux aucun ordre; ainsi en est-il du fait d'être musicien et du fait d'être blanc, pour Socrate. Tantôt, au contraire, il existe, entre eux, un certain ordre; selon, par exemple, que le sujet reçoit l'un des deux accidents par l'intermédiaire de l'autre; c'est ainsi que le corps reçoit la couleur par lentremise de la surface : auquel sens on dira même qu'un accident affecte l'autre, comme la couleur est dite affecter la surface. Or, c'est de lune ou de l'autre manière que les circonstances ont rapport aux actes. Il est, en effet, des circonstances ordonnées à l'acte qui se réfèrent au sujet qui agit, sans passer par l'acte lui-même; telles sont le lieu ou la condition de la personne; d'autres, au contraire, ne s'y réfèrent que par l'entremise de l'acte », affectant directement l'acte lui-même : « tel, par exemple, le mode d'agir )>, qui n'est pas seulement une condition du sujet qui agit, mais qui est une modalité de l'acte lui-même, n ;illeignant le sujet que par l'entremise même de l'acte.
Les circonstances de l'acte humain sont comme les accidents de cet acte. La substance est constituée par la raison même de volontaire, telle que nous l'avons définie à la question précédente. Mais ce volontaire n'existe pas à l'état abstrait; il exi^te à l'état concret. Or, dès là qu'il existe, il se trouve conditionné accidentellement par certaines circonstances qui tantôt l'affectent lui-même directement, et tantôt affectent, conjointement avec lui, le sujet d'oii émane ce volontaire et en qui il existe. — Mais, ces circonstances, qui, nous venons de le dire, ont raison d'accident par rapport à la substance ou à la nature inliinsèque de l'acte humain, est-il utile que nous en parlions en théologie? Elles peuvent avoir leur importance ou leur valeur aux yeux d'un avocat; mais, pour le théologien, y a-t-il à les considérer?
C'est ce que nous allons examiner à l'article qui suit.
Artiglp: II.
Si les circonstances des actes humains ont à être considérées par le théologien/
Trois objections veultiil piou\(;i que <( les circonstances des actes humains n onl pas à être considérées par le théologien ». — La première est que <( les actes humains ne sont considérés par le théologien, qu'en raison de leur qualité, c'est-à-dire en tant qu'ils sont bons ou mauvais »; c'est, en effet, en vue de Dieu pouvant être mérité par les actes bons, ou perdu par les actes mauvais, que le théologien s'occupe des actes humains. « Or, les circonstances ne semblent pas pouvoir influer sur la (jualité de ces actes : à parler formellement, en effet, rien n'est qualifié par ce qui lui est extrinsèque, mais seulement par ce qui est en lui. Donc les circonstances des actes n'ont pas à être considérées par le théologien ». Cette objection, on le voit, est l'oit intéressante. Nous lirons avec attention la réponse de saint Thomas. — La seconde objection rappelle que « les circonstances sont les accidents des actes. Or, une même chose peut être suljette à une infinité cVaccidenis; aussi bien il est dit, au sixième livre des Métaphysiques (de S. Th., Icç. r>; Did., liv. V, ch. ii, n. i), qu il n'est aucun art ni aucune science qui s'occupe de ce qui est par accident, si ce n'est la sophistique. Donc le théologien n'a pas à considérer les circonstances des actes humains ». — La troisième objection remarque que ■ la considération des circou^lancei^ appartient au rhéteui". <^)r, la rlicloriquc ne l'ail ])oinl patlic de la théologie. Donc la considéra- ['u)n des circonstances ii'apjiarlient pas au théologien ".
L'argument sed contra observe que •< l'ignorance des circonslances cause l'involontaire, comme; le disent saint Jean Damascène (de lu Foi Orthodoxe, liv II, ch. wi\ i et saint Grégoire de Nysse (Némésius, de la ÎSature de V homme, ch. xxxi, ou liv. V, ch.ii). Or, l'involontaire excuse du péché dont la considération appartient au théologien. Donc la considération des circonstances lui appartient aussi ;>.
2DO SOMME THEOLOGIQUE.
Au corps de l'article, saint Thomas répond que c( les circonstances relèvent de la considération du théologien, pour une triple raison. — D'abord, parce que le théologien considère les actes humains, selon que par eux l'homme est ordonné à la béatitude. Or, tout ce qui est ordonné à une fin doit être proportionné à cette fin. D'autre part, les actes sont proportionnés à la fin en raison d'une certaine mesure qui tient précisément aux circonstances voulues. Donc la considération des circonstances appartient au théologien. — Lne seconde raison se tire de ce que le théologien considère les actes humains, selon que dans ces actes se trouve la raison de bien et la raison de mal, la raison de mieux et la raison de pire; choses qui se diversifient selon les circonstances, ainsi que nous le verrons plus loin » (q. i8, art. lo, ii; q. 7^^, art. 7); nous verrons, en effet, plus loin, l'importance souveraine que les circonstances peuvent avoir, même pour la spécification des péchés. — « Enfin, une troisième raison est que le théologien considère les actes humains, selon qu'ils sont méritoires ou déméritoires, propriété qui convient aux actes humains; mais pour cela il est requis qu'ils soient volontaires. Or, l'acte humain est jugé Aolontaiie ou involontaire, selon qu'on en connaissait ou f|u"on en ignorait les circonstances, ainsi qu'il a été dit 'argument sed coutni). Donc la considération des circonstances appartient au théologien ».
\.'ad piumim explique comment les circonstances peuvent contribuer à la quaUfitrdion des actes humains en tant que bons ou en tant que mauvais. « Le bien, dit saint Thomas, qui est tel parce qu'ordonné à la fin porte le nom d'utile: et il implique une certaine lelation; c'est ce qui a fait dire à Aristote. au premier Hmc de VÉthique (ch. vi, n. 3; de S. Th., Icç. 6), \\i?. le bien dans le genre relation a raison d'utile. Or, dans les choses qui appartiennent au genre relation, la dénomination se lire non seulement de ce qui est inhérent à la chose elle-même, mais encore de ce qui lui est extrinsèque, comme on le voit par les dénominations à droite et à gauehe, égal et inégal et autres choses de ce genre )), où se trouvent toujours nécessairement deux termes comparés entre eux. « Puis donc que la
bonté des actes humains consiste en ce qu'ils sont utiles à la iin » dernière qui les commande, « rien n'empêche qu ils soient dits bons ou mauvais en raison de leur proportion à des choses qui leur sont extrinsèques et juxtaposées )>.
Lad sccuncliun signale une distinction capitale entre les divers accidents qui peuvent affecter une même chose. Il y a « les accidents qui sont tout à fait par accident » et qui surviennent sans que rien dans la chose pût les appeler; ces accidents « sont laissés de côté par loute science et tout art, en raison de leur incertitude et de leur infinité. Mais ces sortes d'accidents n'ont pas raison de circonstances. Les circonstances, en effet, ainsi qu'il a été dit (art. préc.) se trouvent en telle sorte extérieures à l'acte, que cependant elles l'affectent d'une certaine manière, lui élanl ordonnées » : ce sont des accidents par soi de Tacle humain, accompagnant cet acte en raison de lui-même. « Or, les accidents par soi relèvent de la science et de l'art ».
Vad tertiiim dit que « la considération des circonstances appartient au moraliste, au politique et au rhéteur. — Au moraliste, selon que les circonstances font que le milieu de la vertu existe ou n'existe pas dans les actes humains et dans les passions » : une circonstance, en effet, peut suffire pour détruire c«' milieu dans lequel la vertu morale consiste, comme nous le verrons plus tard q. 64^. — « Au politique et au rhéteur, selon que les circonstances contiibuent à rendre un acte louable ou blâmable, excusable ou passible de condamnation; toutefois, ce n'est pas au même titre ou dans un même but que le politique et le rhéteur considèrent tous deux les actf>; humains snuce joui- : le rhéteur, en effet, ou l'avocat se propose de persuader, tandis qu'il appaitient au politique de juger. — Quant au thélogien, qui ecuiimaudc à lou- le- ;iutres arts, il lui appartient de connaître des circonstances à tous ces divers titres : il convient, en effet, avec le moraliste, en tant qu'il considère leactes humains sous leur raison d'actes vertueux ou d'actes vicieux; et il convient avec le politicpie et le rhéteur, en tant qu'il considère t^es actes comme dignes de peine ou de réeompen'Je . l.a seide différence est que le théologien considère tout
2b2 SOMME THEOLOGIOUE.
cela à une lumière plus haute; car il connaît des raisons de vice et de vertu que le moraliste purement humain ne soupçonne pas ; telle la considération des vertus théologales et des vices qui leur sont opposés. De même, les récompenses ou les châtiments dont il s'occupe l'emportent sans proportion aucune sur les récompenses ou les chfUiments d'ordre humain, qui sont les seuls à la portée du rhéteur et du politique. — Nous voyons, une fois de plus, par cet od tertium, la transcendance souveraine de la Doctrine sacrée, même en ce qui est de sa partie pratiqu;' [cf. i p., q. i, art. 5].
C'est à tous les titres, et de la façon la plus excellente, que la considération des circonstances relatives aux actes humains appartient au théologien. Il ne peut pas les ignorer; car, sans cela, il lui serait impossible de se prononcer, comme il le doit, sur la moralité transcendante des actes humains et sur les conséquences de ces actes, au point de vue du supième bonheur à conquérir par voie de mérite, ou de la suprême misère possible à encourir par voie de châtiment. — Mais ces circonstances, qu'il est si important, pour le théologien, de connaître et de considérer, quelles sont-elles.^ Peut-on les ramener h un nombre déterminé; et ce nombre, s'il existe, quel est-il.^
C'est ce que nous devons maintenant étudier; et tel est l'objet de l'article suivant.
Article III.
Si les circonstances sont énumérées comme il convient au troisième livre de l'Éthique?
Saint Tlioma>, nous le voyons, ne rougit pas, même en un sujet de stricte moi aie, de se mettre ouvertement à l'école d'Aristote. C'est qu'en effet nul code de morale philosophique ne saurait être comparé au merveilleux livie de VËlhique; et, notamment, pour cette (juestion des circonstances de l'acte liumain, nous allons constater qu'elles s'y trouvent indi<]uées de la façon la plus complète et la plus rationnelle. Elles se ramènent à sept, que saint Thomas énumère lui-même au début du corps de
l'article. Les objections se proposent de montrer que ce nombre ou telles des circonstances qu'il renferme ne peuvent se justifier. — • La première rappelle que « l'on nomme circonstance de l'acte ce qui affecte cet acte du dehors. Or, il n'y a, à l'affecter ainsi, que le temps et le lieu. Donc nous navons à parler que de deux circonstances : quand et où ». — La seconde objection remarque que " d'après les circonstances, on juge si l'acte est bien ou mal fait. Or, ceci touche au mode de Tacte » ou à la manière dont il est fait, a Donc toutes les circonstances se ramènent à une seule, qui est le mode d'agir ». — La troisième objection, très intéressante el très importante, observe que « les circonstances nappartiennent pas à la substance de l'acte » : elles sont quelque chose de surajouté ou d'accidentel, ainsi que nous l'avons dit. « Or, les causes de l'acte semblent faire partie de sa substance » : impossible, en effet, d'avoir un acte, sans un principe actif qui le produise, sans un objet sur lequel il porte, sans une fin qui en est en même temps la forme. « Donc aucune circonstance ne doit être tirée des causes de l'acte. Par conséquent, il n'y a pas à énumérer, parmi les circonstances, qui et pourquoi, et au sujet de quoi, puisqu'il s'agit là de la cause efliciente, ou de la cause finale, ou de la cause matérielle ».
L'argument sed contra se contente d'en appeler à » l'autorité d'Aristote, au troisième livre de YElhique » (ch. i, n. i6; de S. Th.,leç. 3\
Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que « Cicéron, dans sa Rhétorique (liv. I), énumère sept circonstances, contenues dans ce vers » latin :
« Quis, quid, ubi, quibus auxiliis:, car, quomodo, quando. (Oui, quoi, oii, par quels moyens, pourquoi, comment, quand.) « Lorsqu'il s'agit d'un acte, en effet, il y a à considérer quel est celui qui agit, de quels moyens ou de quels secours il a usé pour agir, qu'est-ce qu'il a fait, où il l'a fait, pourquoi il l'a fait, comment il l'a fait, et quand il l'a fait. Aristote. au troisième livre de ïEthique, ajoute une autre circonstance, qu'il appelle sur quoi » a porté l'acte dont il s'agit, « laquelle circonstance, observe saint Thomas, se trouve comprise par Cicéron,
U54 S03IME THÉLOOGigUE.
dans la circonstance quid » ou quoi. Le nombre sept, d'ailleurs, demeure de part et d'autre; car Aristote comprend sous un même terme en quoi les deux circonstances quand et où, c'est-à-dire, en quel temps et en quel lieu.
Le nombre des circonstances étant ainsi identifié, saint Thomas va s'appliquer à le justifier rationnellement. « La raison de cette énumération, dit-il, peut être indiquée comme il suit. On appelle circonstance, en ellCt, ce qui bien qu'extérieur à la substance de l'acte, atteint cependant cet acte d'une certaine manière. Or, ceci peut se pjoduire d'une triple sorte, selon que l'acte lui-même est atteint, ou la cause de l'acte, ou son effet. — Une chose atteindra l'acte lui-même, ou par mode de mesure; et de ce chef, on aura le temps et le lieu; ou par mode de qualité affectant l'acte lui-même; et ce sera le mode d'agir. — Du côté de l'effet, on aura cela même que quelqu'un fait en agissant; et c'est la circon^îtance : quoi. — Du côté de la cause de l'acte, s'il s'agit de la cause finale, on aura le pourquoi, s'il s'agit de la cause matérielle, ou de l'objet de l'acte, on aura, au sujet de quoi; s'il s'agit de la cause efficiente princi[)ale, qui, de la cause efficiente instrumentale, par quels moyens ". — Voilà donc à quel nombre peuvent se ramener toutes les circonstances capables d'affecter un acte humain; et pourquoi on les ramène toutes à ce nombre : quel est celui qui agit, que fait-il, où agit-il, de quels moyens se sert-il pour agir, pourquoi agit-il, comment agit-il, quand agit-il?
L'ad prirnum dit que « le temps et le lieu entourent l'acte par mode de mesure; les autres choses l'entourent, selon que d'une certaine manière, elles atteignent l'acte, bien que n'étant pas de la substance de crf acte r.
\.'ad secundum fait observer que ce mode <\u\ fait (|u'un acte est br)n ou mauvais, ne compte pas au nombie des circonstances; il est une suite des circonstances, elles-mêmes. Quant au mode qui est une des circonstances, c'est celui qui fait que l'acte a telle ou telle qualité; par exemple, si quelqu'un marche lenten^ent ou vite, s'il frappe fort ou doucement; et ainsi du reste ».
L'ud tertium doit être noté avec le plus grand soin. Il achève
de préciser la notion des circonstances, c Lu condition de cause d'oii la substance de l'acte dépend, fait remarquer saint Thomas n'appartient pas au genre circonstance; ce sont d autres conditions surajoutées. — Par exemple, en ce qui est de l'objet , ce ne sera pas une circouslance du vol, que la chose volée appartienne à un aafre; ceci fait partie de la substance même du vol » : il n'y a pas de vol, sans cela; (( mais que la quantité de la chose volée soit considérable ou qu'elle soit minime », voilà une circonstance se rattachant à l'objet de l'acte; et c'est la circonstance sur quoi : sur quoi portait le vol. — <( De même, pour les autres circonstances, qui se tirent des diverses autre»; causes. La fin, par exemple, qui donne son espèce à l'acte, n'est pas une circonstance; mais bien une autre fin surajoutée : c'est ainsi que ce ne sera pas une circonstance de l'acte de la vertu de force, que celui qui a cette vertu agisse avec force, en vue du bien inhérent à l'acte de force; mais ce sera une circonstance, la circonstance de la fin surajoutée, s'il accomplit cet acte de la vertu de force en vue de la libération de la cité ou pour le salut du peuple chrétien, ou pour tout autre motif de ce genre. — Également, du côté de ce qui constitue le quoi; car le fait que quelqu'un en répandant de l'eau sur un autre, le lave, ce n'est pas une circonstance »; c'est intrinsèque à l'acte de jeter de l'eau; « mais ce sera une circonstance, si, en !»■ lavant, il le glace ou s'il le brûle; s'il nuit à sa santé, ou s'il lui fait du bien )>. — On voit donc que les circonstances se distinguent toujours de ce qui constitue la substance de l'acte, et s'y surajoutent.
Les circonstances dont nous parlons au sujet des actes humains et qu'il est si important, pour le théologien, de connaître, se ramènent à sept ou huit. Il faut soigneusement remarquer qu'elles n'ont leur raison de circonstance qu'autant qu'elles se distinguent de l'essence de l'acte, tout en affectant, d'une certaine manière, la substance de cet acte. — La substance de l'acte est constituée par un mouvement de la volonté vers quelque chose, avec une certaine connaissance de cette chose. — Donc, que le sujet de l'acte soit un être doué
2o6 SOMME TMLiiLOGlyUE.
de connaissance et de volonté, ce ne ^era pas une circonstance de l'acte; c'est là une condition essentielle, sans la<iuelle on ne peut pas le concevoir; de même, que dans cet acte, cette chose soit voulue, la nature de cette chose ne sera pas une circonstance par rapport à lacté; en tant qu'elle termine cet acte et le spécifie immédiatement, elle fait partie de son essence. — Mais, • lue l'être qui veut soit tel ou tel, revêtu de tel caractère ou de telle dignité, etc., ceci sera une circonstance par rapport à l'acte, la circonstance de la personne (quis) : — (jue, dans le ^ ol, ce qui termine l'acte soit une chose appartenant à un autre, ce n'est pas une circonstance du vol : ce le sera, au contraire, ;'il s'agit de ce sur quoi porte l'action de voler, parmi les choses qui appartiennent à un autre, si c'est une montre qui a été volée, ou si c'est une plume, si la plume était d'or ou si elle était de fer, etc.; c'est la circonstance de l'objet (circa quid^ : — r» sera la circonstance de l'effet {quid), non pas qu'en prenant cette mont te. l'auteur du vol ait privée son possesseur du bien cpii lui appartenait; mais s'il a provoqué en celui qu'il a ainsi privé d'un bien auquel il pouvait tenir beaucoup, des actes de colère violente ou des actes de désespoir; — on aura la circonstance du lieu (ubi), non i)as du seul fait qu*^ l'objel ((ui a été pris était tiuolque part, mais du fait qu'il était en tel lieu, par exemple, dans une Église; — on aura la circonstance des moyens (quibus auxiliis), non pas si l'auteur du vol a pris la chose avec ses mains, mais s'il l'a fait prendre par son domestique ou par son lîls; — la circonstance de la fin {curj, non pas s'il a pris la chose pour l'avoir ou pour la faire servir à l'usage connaturel de cette chose, mais s'il l'a prise pour séduire une personne, par exemple, et l'amener au mal: — la circonstance du mode ^quomodo''*, non du fait ([u'il se sera emparé de la chose, mais s'il l'a fait avec effraction; — la circonstance du temps (quando^, non pas i)arce qu'il a accompli son acte à un moment drinné, mais parce qu'il l'a accompli à tel inonïcnt ou en tel l('ni[<s. juu exemple, pendant le jour ou pendant la nuit, un jour de dimanche ou au moment de l'office ilivin, etc. — Saint Thomas se pose une dernière question au sujet de ces circ'nisi.tiiccN de l'netc liinninn 11 sp demande (piellc< sont, parmi
ces circonstances, celles qui mérifent une attention spéciale comme étant les plus impoi tantes; et il en signale deux, au sujet desquelles surtout la question se pose en raison d'un texte d'Aristote ou troisième livre de l'Éthique. Ces deux circonstpnces sont celles de la fin et de l'objet. — Nous allons examiner ce point de doctrine à l'article suivant.
Article IV.
Si les circonstances principales sont le pourquoi de l'acte et ce sur quoi il porte?
Trois objections veulent prouver qu' « on ne doit pas tenir pour circonstances principales, le pourquoi de l'acte et ce en quoi il est, comme il est dit au troisième livre de VÉiliiquc » (ch. i, n. 18; de S. Th., leç. 3). — La première observe que « ce en quoi est l'opération paraît s'identifier avec le temps et le lieu. Or, le temps et le lieu ne semblent pas être les circonstances les plus importantes, étant le plus en dehors de l'acte. Donc, ce en quoi est l'opération ne constitue pas une des principales circonstances ». — La seconde objection arguë dans le même sens pour ce qui est de la fin. « La fin est extrinsèque à la chose. Elle ne peut donc pas compter au nombre des circonstances les plus importantes ». — La troisième objection dit que « ce (fu'il y a de plus important, en tout être, c'est son principe et sa forme. Or, le principe de l'acte est la personne qui agit; et sa forme revient à son mode. Donc ces deux circonstances doivent être tenues pour les plus importantes ».
L'argument sed contra cite l'autorité de « saint Grégoire de Nysse » (Némésius, de la Nature de l'homme, ch. xxxi, ou liv. V, ch. Il), qui « dit que les circonstances les plus importantes sont la fin de l'acte et ce qui est produit par cet acte ».
Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « les actes sont dits proprement humains, ainsi qu'il a été établi plus haut (q. 8, art. i), en tant qu'ils sont volontaires. Or, la volonté a pour motif et pour objet la fin. Il s'ensuit que la plus importante de toutes les circonstances sera celle qui atteint l'acte du