QUESTION VIII. — DE CE SUR QUOI PORTE LA VOLONTÉ
perçue » par la connaissance. (( De même donc que ce vers <]iioi tend l'appétit naturel est un bien existant dans la réalité » des choses; « de même, ce vers quoi tend l'appétit animal ou volontaire est un bien perçu » par une faculté de connaître. (( Dès lors, pour que la volonté tende vers une chose, il n'est pas nécessaire que ce soit un bien véritable et réel; il suffit que la chose soit perçue sous la raison de bien. Et voilà pourquoi Aristote dit, au second livre des Physiques (ch. m, n. 5; de S. Th., leç. 5), que la fin est un bien ou ce qui apparaît tel ».
Vad primum accorde que «. la même puissance porte sur les choses opposées, mais non pas de la même manière. Nous dirons que la volonté se réfère au bien et au mal; mais au bien, pour le rechercher; et au mal, pour le fuir. Il suit de là que nous n'appellerons volonté, au sens d'acte donné à ce mot, que l'appétit actuel du bien; et c'est dans ce sens-là que nous parlons de la volonté dans la question présente. Quant à la fuite du mal, on l'appellerait plutôt », en latin, « noluntas », c'est-à-dire non volonté; si, en effet, on veut le bien, on ne veut pas le mal. " De même donc que la volonté porte sur le bien, la non volonté porte sur le mal » .
L'ad sccundum fait remarquer que <( la puissance rationnelle ne se réfère pas à n'importe quel contraire pour ie rechercher, mais seulement aux contraires qui sont compris sous la raison de son objet; car il n'est aucune puissance qui fende à quei(|n<' chose en dehors de son objet Puis donc que l'objet de la volonir est le bien, la volonté ne se por?;<?îa, poui les rechercher, qu'aux contraires qui sont compris aoiîs îa raison de bien, connne par exemple, le fait de se mouvoir ou de rester au repos, de pi:iler ou de se taire, et autres choses de ce génie : en tout cela. en effet, la volonté s'y porte parce qu'elle y trouve une raison de bien ».
Uad tertium observe que « ce qui n'est pas dans la réalité des choses peut être perçu comme étant dans la raison; aussi bien les négations et les piivations sont appelées des êtres de raison: tie cette manière aussi, les futurs, selon qu'ils sont perçus, ont nii certain être » : ils existent dans la raison qui les perçoit; et la raison, cependant, n'est pas fausse en les percevant; car elle
ne les perçoit pas comme existant actuellement dans la réalité, mais seulement comme pouvant ou devant être un jour; pareillement, pour les négations ou les privations : la raison ne les perçoit pas comme étant quelque 'chose de positif; elle les perçoit comme l'absence ou le manque de quelque chose, ce qu'elles sont, en effet, il est donc manifeste que (pielque chose n'existant pas dans la réalité peut avoir un certain être dans la pensée qui le conçoit. <( Or, dans la mesure où ces choses-là ont ainsi un certain être, elles peuvent être perçues comme un bici! d; car l'élrc et le bien se confondent, ainsi que le disait l'objection. " Par conséquent, la volonté pourra s'y porter », siu' ces négations d'acte ou sur ces choses futures dont parlait robjrction, et s'y porter d'un mouvement positif, comme elle 5C porte vers le bien.
La volonté, prise au sens d'acte de vouloir, ne porte que sur le bien. Aucun acte de vouloir ne peut se terminer sur autre chose (juc ce qui est peiçu comme un bien par la raison. Le hicii perçu par la raison, tel est l'unique objet de la faculté de vouloir- et ce n'est que dans la sphère de cet objet que son acte do Aouioir jieiil exister. Quant à ce qui n'est pas compris sous cet olijel ou ([iii lui est contraire, la volonté n'aina aucun acte à son eiidiMii, ou si elle produit un acte, ce sera un acte de non-vou- Inir. Le vouloir est donc exclusivement réservé à ce que la raison perçoit et présente à la volonté comme un bien. — Mais cet acte de vouloir, (jui a le bien pour objet et qui n'a que le bien pour ol)jel. ne portera-t-il que sur la fin, ou i)ortera-t-il aussi sur ce (|ui est ordonné à la lin.^ Nous savons, en effet, (jue ce qui a la raison de bien, peut se présenter sous ce double aspect, on eomnu* étant un bien en soi, ou comme n'étant un bien (|n'en raison d'un autre. La volonté rpii ne j)eut avoir d'acte (le \<inloir (pi'en regard du bien, peut -elle avoir cet acte de \onloir soii par rapport à la fin, soit par rapport à ce qui est ordonné ;"i la lin'' — C'est ce que nous devons maintenant exaininei , pour niien\ (h'Ieiininei' encore la nature de l'acte de ."idoir.
\'A lel est l'objet de l'article suivant.
QtJESTION Vin. DE CE SUR QUOI PORTE LA VOLONTE. 267
Article II.
Si la volonté porte seulement sur la fin ou si elle porte aussi sur ce qui est ordonné à la fin?
Trois objections veulent pruu\ti ijuc « la volonté ne porte pas sur ce qui est ordonné à la fin, mais sur la fin seulemen!: ».
— La première est une parole d' « Aristote », qui u dit, au troisième livre de ÏÉthique (ch. u, n. 9; de S. Th., leç. 5), que la volonté porte sur la fut: ci ichctinn, sur ce qui est ordonné à
la fin ». — La seconde objection cite une autre parole d'Aristote. « Pour les choses qui appurliennent à des genres différents, on doit assigner diverses puissances de l'âme, est-il dit au sixième livre de \Ëil}ique (ch. i, n. 5; de S. Th., leç. i). Or, la lin et c« (;ui est ordonné à la fin constituent des genres de bien différents, caria lin qui es! le bien honnête ou délectable [cf. i p., q. 5 art. 6j est d.ins le geiiie qualité, ou dans le genre action ou passion, tandis (jue le bien sous la laison d'utile, qui ae dit/;«r rapport à la fin, appartient au genre relation, ainsi qu'il est dit au i)remjer livre de VEfJiique (ch vi, n. 3, de S. Th., leç, 6). Dom, si la volonté porte sur la fin, elle ne portera pas sur ce qui est ortlunné à la On n.
— La tirjsième objectioii: argué du côté des liabilus. <* Les habifus sont pioporlionnés aux puissances, étant des perf écrions dv: ces puissances. Or, dans le» habitat qu'on appelle let arts pratiques, la fin ei ce qi'i est ordonné à la fin apparlieiinetit à des liabilus ùavers : c'est ainsi que l'usage du navire, qui eh est la fin, appartient au pilote; tandis que sa construction qui est ordoniiéc à l'usage tomme à sa fin, 'élève des ouvriers et de leur cL.ef Puis donc (|ue la volonté porte sur la fin -^lle ne porte pas sur ce qui est ordonné à la fin ii.
L'aigument sed contra fait observer que i- daiib 'ses clioscn natureîie?, c'est la même puissance qui passe par le milieu ei aboutit au terme. Or, ce qui est ordonné à la fin est une sorte de milieu ( ou de moyen) p<u lequel or» arrive à 5a fin comme à un terme. Donc, si la volonté a pour objet ia fin, eîle aura aussi pour objet les choses ordonnées à la fin n.
^{ÎS SOMME THÉOLOGIQUE.
Au corps de l'article, saint Thomas répond que « la volonté se prend quelquefois pour îa puissance elle-même par laquelle nous voulons, et quelquefois pour l'acte même de vouloir. Si donc nous parlons de la volonté selon que ce mot désigne la puissance, la volonté s'étend à la fin et à ce qui est ordonné à la fin. Toute puissance, en effet, s'étend à tout ce en quoi peut se trouver la raison de son objet, en quelque manière que celte raison s'y trouve; c'est ainsi que la vue s'étend à tout ce qui, d'une manière quelconque, participe la couleur » : il n'est rien de coloré, en quelque manière que ce soit, qui ne puisse êlre perçu par le sens de la vue, dont l'objet propre est la couleur. <( Or, la raison de bien, qui est l'objet de la puissance de la volonté, se trouve non seulement dans la fin, mais aussi en ce qui est ordonné à la fin ». Donc la volonté pourra proda'ue un acte de vouloir, non pAs seulement par rapporta la fin, mais aussi par rapport à ce qui est ordonné à la fin. — (( Mais si nous parlons de la volonté en tant cjue ce mot désigne proprement un acte » spécial de la volonté, qui se distingue des autres actes de cette puissance, l'acte précisément qui s'appelle du nom de volonté ou de vouloir, parce qu'il est le premier acte de la volonté et celui par lequel elle atteint son objet sous sa raison la plus parfaite, la plus immédiate, la plus absolue, dans ce cas, « la volonté, au sens propre, ne portera que sur la fin seulement. Tout acte, en effet, qui s'appelle du nom même de la puissance » d'oii il émane, « désigne l'acte simple de cette puissance, comme l'intelligence », quand nous disons l'intelligence d'une chose, « désigne l'acte simple de l'intelligence. Or, l'acte simple d'une puissance porte sur ce qui est de soi l'objet de cette puissance; et, précisément, ce qui de soi a raison de bien et d'objet pouvant être voulu, c'est la fin. Il s'ensuit que la volonté », au sens qui vient d'être dit, « porte proprement sur la fin elle-même. Quant aux choses qui sont ordonnées à la fin, elles n'ont pas en ellesmêmes la raison de bien et ne peuvent terminer l'acte de la vf)lonté si ce n'est en raison de l'ordre qu'elles disent à la fin. La volonté ne s'y portera donc qu'en tant qu'elle se porte vers la fin; en telle sorte que ce qu'elle veut en ces choses, c'est
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encore la fin. C'est ainsi que l'intelligence au sens d'acte porte proprement sur les choses qui sont connues par elles-mêmes, savoir les principes; quant aux choses qui sont connues par les principes, elles ne tomberont pas sous l'intelligence, si ce n'est en tant que les principes sont considérés en elles. La fin, en effet, est aux choses de la faculté appétive, ce que le principe est aux cJwses de l'intelligence, ainsi qu'il est dit au septième Inre de YÉthique » (ch. viii, n. h; de S. Th., leç. 8).
Lad primum observe qu' <( Aristote parle de la volonté, selon (|ue ce mot désigne l'acte simple de la volonté », ou son piemier acte, qui est l'acte de vouloir; « il ne parle pas de la volonté selon qu'on entend par là la faculté elle-même •.
L'ad secundum fait observer que « l'on aura des puissances diverses pour les choses qui appartiennent à des genres divers, si ces genres sont divers au même titre de part et dautre. c'est ainsi que le son et la couleur constituent divers genres de sensible», qui ont, comme puissances proportionnées, j'ouïe et .la vue. Mais l'utile et Thonnête ne sont pas sur le même rang; ils sont entre eux comme ce qui est de soi et ce qui est en raison d'un autre. Or, dans ce cas, la diversité n'empêche pas que la même puissance na les atteigne : les deux appartiennent toujours à la même puissance; comme c'est la même puissance qui atteint la couleur et la lumière par laquelle la couleur est perçue . .
Vad teriiam déclare qu' « il n'est pas vrai que tout ce qui diversifie l'habitus diversifie la puissance; les habitus, en effet, sont des déterminations des puissances à certains actes spéciaux »; de même donc qu'une même puissance peut avoir des actes spécifiquement distincts, ainsi pourra-t-elle être perfectionnée par des habitus distincts. « D'ailleurs, même dans les arts pratiques dont parlait l'objection, il appartient au même art de considérer la fin et de considérer ce qui est ordonné à la fin. L'art du pilote, par exemple, considère la fin r,., ou l'usage du navire, « comme ce qu il doit léaïiseî, el il considère ce qui est ordonné à la fin », ca la construction du navire, « comme ce qu'il commande.» « Inversement, i'art de la construction considère cette construction, ou ce qui est ordonné à la fin, comme
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cela même qu'il réalise; d la fin comme ce à quoi il ordonne ce qu'il réalise. Et, do plus, en chaque art pratique, il y a la lin particulière propre à cet art et ce qui est ordonné à celte fin et qui appartient en propre à cet art ». Il était donc tout à fait chimérique de supposer, comme le voulait l'objection, qu'une- même puissance ne pouvait pas porter sur la fin et sur les moyens.
Nous pouvons et devons dire, tout ensemble, mais sous un aspect différent, que la volonté ne porte que sur la fin, et qu'elle porte sur la fin et sur ce qui est ordonné à la lin. Elle ne porte (fue sur la fin, s'il s'agit dp son premier acte de vouloir, de racle en lequel d'abord et spontanément elle se réalise; mais elle porte siu la fin et sur ce qui est ordonné à la fin, en ce sens que d'autres actes que son premier acte peuvent lui permettre d'atteindre l'une et l'autre, savoir la fin et ce qui est ordonné à la fin. — Nous voyons déjà mieux quelle est la vraie nature du premier acte de vouloir. C'est un acte qui a nécessairement ic. bien pour objet, au sens expliqué dans le premier article, et le bien sous sa raison directe, c'est-à-dire non parce qu'un autre lui communique transitoirement et accidentellement cette raison de bien, mais parce qu'il l'a de soi et en soi, en raison de ce qu'il est lui-même. — Un dernier point nous reste à considérer. Loisque la volonté se porte tout ensemble et sur la fin et sur ce qui est ordonné à la fin — chose qu'elle ne peut faire, nous l'avons dit, que par quelque nouvel acte, distinct du simple acte de vouloir, dont nous parlons dans la question présente, — s'y porte-t-elle par un seul et même acte; ou se trouve-til là plusieurs actes .^ Dans quel rapport est le premier acte de la volonté, l'acte propre de vouloir, qui ne porte, nous l'avons dit, que sur la fin, avec ces actes nouveaux de la volonté?
C'est ce que nous devons maintenant examiner; et tel est l'objet de l'article suivant.