‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 49 sur 79 · DE L'INTENTION · texte numérisé non relu

DE L'INTENTION

Cette question comprend cinq articles :

lo Si l'intention est un acte de l'intelli'^ence ou un acte de la volonté?

20 Si elle ne porte que sur la fin dernière ?

3o Si quelqu'un peut avoir son intention qui porte simultanément sur

deux choses '.'' 40 Si rintenlion de la fin est un même acte avec la volonté de ce qui

est ordonné à la fin ?

50 Si l'intenfion convient aux animaux sans raison?

L'énoncé de ces articles nous montre que si l'intention est l'un des trois actes portant sur la fin, il est déjà ' n contact avec les moyens ordonnés à la fin, qui seront l'objet des nouveaux actes dont nous aurons à parler bientôt. — Le premier des cinq articles qui composent la question actuelle examine si, en effet, l'intention est un acte de la volonté; les qualre autres, si elle est un acte de la volonté portant sur la fin : sur la fin dernière seulement (art. 2); sur une seule fin ou sur plusieurs (art. 3); sur la lin seulement ou aussi sur les moyens ordonnés à la fin art. 4); sur la fin sous sa raison de fin (art. 5). — D'abord, si l'intention est un acte de la volonté. — C'est l'objet de l'article premier.

Article Premier.

Si l'intention est un acte de l'intelligence ou un acte de la volonté?

Nous avons ici quatre objections. Elles veulent prouver que (( l'intention est un acte de l'intelligence et non de la volonté ». — La première est le mot de l'Évangile, <( en saint Matthieu », 011 « il est dit, chap. vi (v. 22) : Si votre œil est simple, tout votre corps sera lumineux. Dans ce texte, en effet, l'œil signifie l'intention, comme le dit saint Augustin au livre «lu Sennon du Seigneur sur la Montagne (liv. II, ch. xin). Or, l'œil, qui est

l'organe de la vision, signifie la faculté de percevoir ». — La seconde objection insiste dans le même sens. Elle observe que (( Saint Augustin, au même endroit, dit que l'intention est appelée lumière par le .Seigneur quand 11 dit : .Si la Lumière qui esl en vous est ténèbre, etc. Puis donc que la lumière appartient à l'ordre de la connaissance, il en sera de même de l'intention ». — La troisième objection remarque que « l'intention désigne une certaine ordonnance vers la fin. Or, c'est à la raison qu'il appartient d'ordonner. Donc l'inlt-ntion n'appartient pas à la volonté, mais à la raison ». — La quatrième objection doit être soigneusement notée; car elle nous vaudra une lumineuse réponse de saint Thomas. « L'acte de la volonté, dit-elle, ne porte que sur la lin ou sur ce qui est ordonné à la fin. Or, l'acte de la volonté qui porte sur la fin est le vouloir ou la fruition; par rapport à ce qui est ordonné à la fin, son acte est l'élection. Puis donc que l'intention diffère de ces di\ers actes, elle n'est pas un acte de la volonté ». — Les objections que nous venons de lire, nous montrent excellemment la raison d'être du présent article. 11 semble, en effet, que le rôle évoqué par le nom même d'intention appartient à l'intelligence; et c'est, en réalité, à l'intellignece ou à la raison qu'il est attribué, soit dans l'Ecriture sainte, comme nous venons de le voir, soit dans la manière usuelle de parler : nous disons, en effet, couramment, la pureté J'intention, pour marquer la vérité du but qu'on se propose en agissant.

Toutefois, V attention elle-même, qui semblerait plus encore être un acte de l'intelligence, est en réalité un acte de la volonté, comme en témoigne l'expérience. Il ne suffit pas, en effet, pour que se produise l'acte de vision, qu'on ait la faculté de voir, même unie à son objet; il faut, de plus, que cette faculté soit appliquée à son objet par un acte de la volonté; et cettî application s'appelle l'attention. L'attention, au sens actif, est donc un acte de la volonté. C'est ce que fait remarquer l'argument sed contra, en apportant un beau texte de <( saint Augustin », qui « dit, au onzième livre de la Trinité (ch. i\ , vni, ix), (jue Vintention de la volonté unit le corps visible à la vue, et, semblablement, V image existant dans la mémoire à la pointe

QUESTION XII. — DE l'iNTENTION. ^li^

de l'esprit, quand l'homme pense en lui-même. L'intention est donc un acte de la volonté ».

Au corps de l'article, saint Thomas fait observer que « l'intention, comme son nom le dit, signifie tendre vers quelque chose », en latin : tendere in. « Or, il y a, à tendre vers une chose, et l'action du moteur et le mouvement du mobile. Toutefois, cela même que le mouvement du mobile tend veis une chose, provient de l'action du moteur. Il s'ensuit que l'intention », ou le fait de tendre vers quelque chose, « conviendra premièrement et principalement à ce qui meut vers la fin. De là vient que tout chef qui commande est dit mouvoir, par son commandement, les autres à ce que lui-même entend •> ou se propose. « Puis donc que la volonté meut les autres puissances de l'âme à leur fin, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 9, art. i), il s'ensuit que manifestement l'intention est proprement un acte de la volonté ».

L'ad primum répond que « l'intention est appelée l'œil, d'une manière métaphorique, non point parce qu'elle est un acte de connaissance; mais parce qu'elle présuppose la connaissance qui montre à la volonté la fin vers laquelle elle meut; c'est ainsi que l'œil corporel nous montre d'avance le but où nous devons tendre des pas du corps » : c'est la faculté appétitive et la faculté motrice qui causent le mouvement; mais ce mouvement est dirigé par la vue.

L'ad secu[idam fournit une explication très intéressante du mot de l'Évangile que citait l'objection, en le commentant d'après saint Augustin. « L'intention, dit saint Thomas, est appelée lumière, parce qu'elle est manifeste à celui en qui elle se trouve. Par contre, les œuvres sont appelées ténèbres, parce que l'homme sait bien ce qu'il se propose, mais il le sait pas ce qui suivra de son acte, ainsi que l'explique sairt Augustin au même endroit ».

Uad lertiuin accorde que « la volonté ne fait pas l'ordre, mais cependant elle tend à quelque chose selon l'ordre de la raison » : c'est la raison qui constitue l'ordre de la marche; .i.ais c'est la volonté qui fait le mouvement de cette marche, k xVussi bien, ce nom d'inlenlion désigne un acte V- la volont'' qui

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présuppose l'acte ordonnateur de la raison ordonnant une chose à sa lin » .

L'ad quartum précise que « l'intention est un acte de la volonté portant sur la fin. — Mais c'est d'une triple manièrr. que la volonté porte sur la fin. — D'abord, d'une manière absolue », sans prendre garde même à la raison de fin, en tant que fin : la volonté se porte vers Ja fin, sous sa raison de bien, uniquement parce qu'elle est chose bonne en soi. u Ce premier acte est l'acte de volonté » ou de vouloir, qui émane de la faculté, « selon que nous voulons, d'une façon absolue », et uniquement sous sa raison de chose bonne, « par exemple, la santé, ou toute autre chose de ce genre. — D'une autre manière, la fin est considérée selon qu'elle a la raison de terme où l'on se repose. L'acte de la volonté qui l'atteint sous ce jour est la fruition. — La troisième manière est celle oîj la fin e.st considérée selon qu'elle est le terme de quelque chose qui lui est ordonné. A ce titre, elle tombe sous l'acte d'intention. Nous ne serons pas dits, en effet, entendre ou nous proposer la santé, du simple fait que notre volonté se complaît en elle, mais de ce que nous voulons y parvenir à l'aide de certain.^ moyens » ; 1 idée de moyen est donc impliquée dans l'idée de fin selon que la fin est l'objet de l'acte d'intention. — La simple volonté fait abstraction de la raison de fin; la fruition l'implique, mais à titre de chose possédée en laquelle on se repose au terme du mouvement qui nous l'a fait atteindre; Vintention i.'/rr-f'O^^Ç ttussi la fin, mais comme chose à obtenir par des moyens proportionnés.

Ainsi donc, par rapport à ce qui est la fin, nous avons trois actes de ia volonté : le simple vouloir; la fruition; et l'intention. Chacun de ces trois actes présuppose, à sa manière, un acte de l'intelligence; car la volonté ne peut rien vouloir qu'autant que son objet lui est présenté par la raison. Dans le simple vouloir, l'intelligence montre à la volonté son objet sous la raison cVainiable. Dans la fruition, elle le lui montre sous la r9ison d'un bien possible à obtenir et qui doit combler toutes ses aspirations, tous ses désirs, en les reposant. Dans l'inten-

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tion, elle montre la fin comme le terme que des moyens pro portionnés servent à atteindre, et qui demande, pour être atteint, la mise en œuvre de ces moyens.

Il suit de là que la parfaite éducation de la volonté, surtout en ce qui est de l'intention, dont tout le reste ensuite va dépendre, comprend deux choses. La première est la fixation du terme ou du but à atteindre, et du chemin qui y conduit. Cette première chose relève de l'intelligence. Toutefois, même là, une grande part revient à la volonté. Il faut, en effet, que les affections de la volonté soient pures, pour que l'intelligence ne risque pas d'être fâcheusement intluencée dans la détermination du but et du chemin à prendre. Aussi bien, à ce titre, l'intention requerra, en même temps que la lumière et la clarté du regard, la pureté des affections et du goût.

Mais, de plus, et ceci est d'une importance souveraine, il faut, pour que l'intention existe formellement, une impulsion, ou mieux, un élan de la volonté. L intention est formellement cela : un élan. Il faut, sans doute, que cet élan soit dirigé : mais la direction de l'élan n'est pas l'élan lui-même. Or, l'intention est un élan. Dans la mesure oii cet élan, d'ailleurs bien dirigé, sera fort, puissant, irrésistible, dans cette mesure-là on aura une vie morale d'héroïsme et de sainteté. Si l'élan est nul, ou s'il est faible, s'il est mou, hésitant, la vie morale ne sera que tiédeur et torpeur : elle se traînera dans la nullité ou la médiocrité. Nous disions, à propos de l'acte de fruition, qu'il devait être fomenté d'une manière intense; car il est le foyer où doivent s'alimenter les autres actes de la volonté. Le premier de ces actes qui vient s'alimenter à ce foyer, est l'acte d'in- ' tention. Il se distingue de la fruition; mais il en dépend essentiellement. Parce qu'il en dépend, il ne saurait exister san.> elle ni avoir une vertu qu'il ne puiserait pas dans ce foyer. Mais parce qu'il s'en distingue, il ne suffira pas d'accroître la finition pour, avoir du coup l'intention dans toute sa perfection, i Il faudra, d'une façon spéciale, discipliner la volonté, ou, plutôt, l'exercer à vouloir fortement. Dans l'acte de simple vouloir, la volonté veut complaisamment; dans l'acte de fruition, elle veut délicieusement; dans l'acte d'intention, elle doit vouloir puissamment, fortement, irrésistiblement.

L'intention est donc, proprement, un acte de la volonté, parce qu'il désigne formellement l'acte du moteur dans le mouvement qui va vers la fin. — Mais vers quelle fin est dirigé cet acte d'intention? Est-ce seulement vers la fin dernière; ou bien est-ce aussi vers les fins intermédiaires? C'est ce que nous devons maintenant considérer; et tel est Uobjet de l'article suivant.

Article II.

Si l'intention a seulement pour objet la fin dernière?

Trois objections veulent prouver que « l'intention a seulement pour objet la fin dernière ». — La première est un mot emprunté (( au livre des Pensées de saint Prosper (pensée loo®) », oii « il est dit : Le cri vers Dieu est Vinieniion du cœur. Or, Dieu est la fin dernière du cœur humain. Donc l'intention porte toujours sur la fin dernière ». — La seconde objection rappelle que « l'intention porte sur la fin selon qu'elle est le terme, ainsi qu'il a été dit (art. préc, ad 4"™)- Or, le terme a raison de dernier. Donc l'intention porte toujours sur la fin dernière ». — La troisième objection remarque que « l'intention porte sur la fin comme la fruition. Or, la fruition porte toujours sur la fin dernière. Donc, pareillement aussi l'intention ».

L'argument sed contra est un fait d'observation. Il remaïque d'abord que (( la fin dernière des volontés humaines est unique, savoir la béatitude, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. i, art. 7). SI donc l'intention n'avait pour objet que la fin dernière, il n'y aurait pas diversité d'intentions parmi les hommes; ce qui est manifestement faux. »

Au corps de l'article, saint Thomas commence par rappeler que « l'intention, ainsi qu'il a été dit (art. préc, ad 4""^), porte sur la fin selon qu'elle est le terme du mouvement de la volonté. Oi', dans le mouvement, le terme peut se prendre d'une double manière. Il y a le terme dernier, oii l'on se repose définitivement, et qui est le terme de tout le mouvement. Il y a aussi les arrêts intermédiaires, qui terminent une partie du

ouiisTio.N xii. — DE l'intention. 353

mouvement et en commencent une autre. C'est ainsi que dans le mouvement où l'on va de A à C par B, G sera le terme dernier, et B un terme de milieu. Or, c'est sur l'un et l'autre terme que peut porter l'intention. 11 s'ensuit que iintenlion aura toujours la lin pour objet, mais non pas toujours la fin dernière ». Nous voyons par ce corps d'article que les fins intermédiaires ont vraiment la raison de fin, bien qu'ellesmêmes soient ordonnées à une fin ultime : seulement, ce n'est pas en tant qu'elles sont ordonnées elles-mêmes à une fin ultime, qu'elles ont raison de fin; c'est en tant qu'elles terminent une partie du mouvement, qui, sans doute, doit se continuer après, mais qui pour un temps demeure interrompu.

L'ad primum donne une double réponse au texte de saint Prosper. « L'intention du cœur est appelée le cri vers Dieu, non pas que l'intention porte toujours sur Dieu, mais parce que Dieu connaît l'intention du cœur. — On peut dire aussi que lorsque nous prions, nous dirigeons vers Dieu notre intention, et cette mtention a la force d'une clameur » .

L'ad secundam accorde que « le terme a raison de dernier, mais non pas toujours par rapport à l'ensemble; ce peut être quelquefois par rapport à une partie ».

L'ad tertium répond que « la fruition implique le repos dans la fin; et ceci ne peut être que dans la fin dernière. Mais l'intention implique le mouvement vers la fin, non le repos. D'où il suit qu'il n'y a pas parité ». — La fruition et l'intention portent toutes deux sur la fin; mais l'une, sur la fin comme terme du mouvement où l'on se repose; et l'autre, sur la fin comme but qu'il s'agit d'atteindre. Or, si le repos ne peut être, d'une manière stricte, qu'au terme du mouvement, il est possible d'arriver au but par étapes.

L'intention, qui est l'impulsion vers le but, n'inclut pas nécessairement la continuité absolue du mouvement. 11 y a, sans doute, une impulsion initiale, et qui demeure toujours virtuelle, assurant, par là, l'unité du mouvement, vers le but suprême et dernier; mais sous cette impulsion initiale et toujours virtuelle, peuvent et doivent exister des impulsions par-

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