DE L'ÉLECTION
Celte question Comprend six articles :
lo De quelle puissance l'élection est-elle l'acte, si c'est de la volonté
ou de la raison '?
20 Si l'élection convient aux animaux sans raison? 3o Si l'élection a seulement pour objet les choses qui sont ordonnées
à !a fin, ou si parfois elle a pour objet la fin elle-même? 40 Si l'élection porte seulement sur les choses qui se font par nous ? 50 Si l'élection a seulement pour objet les choses possibles? 60 Si rhomme choisit par nécessité ou librement?
Le dernier de ces articles nous montre que nous devons toucher ici encore à la grande question de la liberté. Bien plus, on peut dire que l'élection est par excellence l'acte du libre arbitre. Elle est le signe manifeste en même temps que l'effet propre de la liberté. De là l'importance toute spéciale de la question actuelle.
— Des six articles qui la composent, les deux premiers traitent du principe de l'élection; les articles 3-5, de son objet; l'article fi. de sa propriété. — D'abord, du principe de l'élection : de la faculté qui produit cet acte; du sujet où se trouve cette faculté.
— La question de la faculté forme l'objet de l'article premier.
Article Premier.
Si l'élection est un acte de la volonté ou de la raison ?
Trois objections veulent prouver que « l'élection n'est pas un acte de la volonté, mais de la raison ». —-La première dit que ( l'élection implique une certaine comparaison qui fait que l'un est préféré à l'autre. Or, comparer est un acte de raison. Donc, c'est à la raison que l'élection appartient ». — La seconde objection remarque qu' <» il appartient au même de former un
syllogisme et de tirer la conclusion. Or, former un syllogisme au sujet des choses à accomplir est le propre de la raison. Puis donc que l'élection est comme la conclusion dans les choses à accomplir, ainsi qu'il est dit au septième livre de ï Éthique (ch. lu, n. 9; de S. Th., leç. 3), il semble qu'elle est un acte de la raison ». — La troisième objection fait observer que u l'ignorance n'appartient pas à la volonté, mais à la faculté de connaître. Or, il existe une certaine ignorance d'élection, ainsi qu'il est dit au troisième livre de l'Ethique (ch.i, n. i5; de S. Th., leç. 3). Donc il semble que l'élection n'appartient pas à la volonté, mais à la raison ».
L'argument sed contra rappelle qu' (( Aristote dit, au troisième livre de VÊthique (ch. m, n. 19; de S. Th., leç. 9), que l'élection est le désir des choses qui sont en notre pouvoir. Or, le désir est un acte de la volonté. Donc l'élection l'est aussi ».
Au corps de l'article, saint Thomas fait observer que « dans le mot d'élection se trouve impliqué quelque chose qui appartient à la raison ou à l'intelligence, et quelque chose qui appartient à la volonté. Aristote, en effet, dit, au sixième livre de l'Ethique (ch. n, n. 5; de S. Th., leç. 2), que l'élection est un entendement qui désire ou un désir qui entend. Or, toutes les fois que deuK choses concourent à l'effet d'en constituer une autre, l'une dts deux est comme le principe formel par rapport à l'autre. Aussi bien, saint Grégoire de Nysse (ou plutôt Nemesius, dans le livre de la ISature de l'homme, ch. xxxiii, ou liv. V, ch. iv), dit que l'élection n'est pas l'acte de la faculté appétitive pris en luimême, ni le conseil seulement, mais quelque chose c-.mposé des deux : de même, en effet, que nous disons l'animal être un composé de corps et d'âme, n'étant ni le corps pris en lui-même, ni l'âme seule, mais l'un et l'autre; pareillement aussi l'élection »; non pas toutefois que l'élection ne se distingue du conseil, mais le mot conseil, dans le texte précité, désigne simplement un influx des actes préalables de l'intelligence se continuant dans l'acte nouveau que nous appelons l'élection.
(( Or, poursuit saint Thomas, il faut considérer que dans les actes de l'âme, l'acte qui est essentiellement l'acte d'une puissance ou d'un habilus reçoit sa forme et son espèce », dans
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l'ordre moral (cf. q. i, art. 3), « de la puissance ou de l'habitus supérieurs, en tant que l'inférieur est ordonné par le supérieur. Si, par exemple, quelqu'un accomplit un acte de la vertu de force pour l'amour de Dieu, l'acte qu'il accomplit sera matériellement un acte de force, mais il sera formellement un acte de charité. — D'autre part, il est manifeste que la raison précède, d'une certaine manière, la volonté, et ordonne son acte, selon que la volonté tend à son objet conformément à l'ordre de la raison, la faculté de connaître ayant pour mission de présenter son objet à la faculté appétitive. Il s'ensuit que l'acte par lequel la volonté tend à une chose qui lui est présentée comme un bien, du chef que cette chose est ordonnée par la raison à la fin, sera matériellement un acte de la volonté, et formellement un acte de la raison ». Il appartiendra à la volonté comme à la faculté qui le produit substantiellement, si l'on peut ainsi dire; il appartiendra à la raison quant à la formalité supérieure qui le revêt. C'est ce qu'ajoute immédiatement saint Thomas. « Dans ces sortes d'actes », en effet, « la substance de l'acte », selon qu'il émane de telle faculté et porte sur tel objet, « a raison de matière par rapport à l'ordre qui provient de la puissance supérieure. Et voilà pourquoi l'élection n'est pas substantiellement un acte de la raison, mais de la volonté : l'élection, en effet, est constituée par un certain mouvement de l'âme vers le bien qui est choisi. D'où il suit, manifestement, que l'élection est un acte de la faculté appétitive ».
L'ad primiirn répond que « l'élection implique une certaine comparaison qui la précède; mais elle n'est pas, elle-même, essentiellement, un acte de comparaison ».
L'ad secundum dit que « la conclusion aussi du syllogisme dans les choses à accomplir appartient à la raison; on l'appelle la sentence ou le jugement. C'est elle que suit l'élection. Et voilà pourquoi la conclusion elle-même semble appartenir à l'élection, selon que l'élection vient après ».
L'ad tertium explique le mot d'Aristotc. « S'il est parlé d'ignorance d'éleclion, ce n'est pas que l'élection soit une science » et qu'on puisse l'ignorer ou ne pas l'avoir; « mais c'est pour signifier qu'on ignore ce qu'il faut choisir ».
QUESTION XIlI. — DF. l'élection. ^67
L'élection consiste dans un m<.uvcment de la faculté appétitive portant sur une chose de préférence et à l'exclus.on d autres choses, ou encore dans un mouven,ent de cette tacu le su. un objet jugé particulièrement apte à faire obtenu e le i^u qu'on se popose. Il y a donc, nécessairement, dan» cet acte. un acte pL.able de la raison montrant que tel oh et 1 emporte sur tels autres ou qu'il est particulièrement utile a 1 obtention de telle fln. Cette ordination de l'objet constitue ce qu .1 > a de plus relevé et de plus formel dans l'acte de l'élection. Toutefois l'acte même de l'élection, pris en lui-même ou dans sa substance, est constitué tout entier par le mouvement de la volonté sur cet objet. Ce qui est de la raison, dans cet acte, s y trouve a titre de condition préalable ou encore de formalité supérieure, venue d'une autre puissance que celle-là même d ou émane l'acte L'intelligence donne la raison, le motif pour lequel la volonté se porte sur l'objet, mais c'est la volonté elle-même qui qui se porte sur l'objet. Or, l'élection n'est pas la détermination du motif qui fait qu'on se porte vers l'objet et qu on le choisit; elle est le mouvement même ou l'acte de se porter veis cet objet et de le choisir. Si donc l'acte de l'intelligence est pre^ supposé dans l'élection, si c'est lui qui la dirige, qu. la rend possible, qui la tait être en quelque sorte et lui donne sa form en lui donnant son objet, l'élection elle-même n est pas cet acte de l'intelligence. Elle s'en distingue totalement; et elle es , ::sentiellement' un acte de la volonté. Toutefois, dans cet acte de volonté, apparaît et se reflète, d'une manière spéciale, ce qu, e,t le propre de la raison, savoir la collation o« k ..■ompara.son de plLcL choses entre elles. Dans d'autres actes de la volonté, en effet, il peut suffire que l'objet soit montré par I^ja'son comme étant un bien, d'une manière absolue. le, 1 objet e,t montré comme étant un meilleur bien ou comme ayant la laison de plas utile à l'obtention de la fin, ainsi que e remarque saint Thomas dans les Questions disputées, de la Vente q. =2, art i5. C'est pour cela que l'élection est dite avoir en elle une formalité supérieure qui lui vient de la raison, en plus de la formalité essentielle à tout acte de la volonté et qui est de se porter vers un bien que la raison présente. En ce sens, nous disons
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que l'élection est substantiellement ou matériellement un acte de la volonté, et, formellement, un acte de la raison. — L'élection, ainsi comprise, peut-elle se trouver dans les bêtes? Les animaux sans raison choisissent-ils vraiment, au sens propre et formel de ce mot? La question vaut la peine d'être posée; et elle est aujourd'hui fort actuelle; car il est bon nombre d'esprits, parmi ceux qui vivent hors de la foi catholique, pour qui, entre l'animal et l'homme, même au point de vue moral, n'existe qu'une différence accidentelle ou de degré. — Nous allons voir ce qu'il en est, de ce point de doctrine, à l'article suivant.
Article IL Si l'élection convient aux animaux sans raison ?
Trois objections, fort intéressantes, veulent prouver que u l'élection convient aux animaux sans raison ». — La première rappelle que « l'élection est l'appétence de ceitaines choses pour la fin, ainsi qu'il est dit au troisième livre de VËthique (ch. n. n. 9; ch. ni, n. 20; de S. Th., leç. 5, 9). Or, les animaux sans raison appètent certaines choses pour la fin; ils agissent, en effet, pour une fin, et d'un mouvement qui procède de l'appétit. Donc l'élection se trouve dans les animaux sans raison ». — La seconde objection dit que « le nom même d'élection semble signifier qu'on prend une chose de préférence aux autres. Or, ceci se trouve dans les animaux; comme il apparaît manifestement qu'/Line brebis mange certaines herbes et laisse les autres. Donc l'élection se trouve dans les animaux sans raison. » — La troisième objection observe que <( selon qu'il est dit au sixième livre de V Ethique (ch. xii, n. 6; de S. Th., leç. 10), c'est le propre de la prudence que quelqu'un choisisse bien ce qui ronvien! à la fin. Oi', la prudence convient aux ;iiiimanx sans laison; et c'est pourquoi il est dit, au début des Métaphysiques (ch. I, n. 2; de S. Th., leç. i), que ceux-là sont prudents sans être formés, qui sont incapables d'entendre les sons comme les abeilles » [saint Thomas, dans son commentaire sur ce passage
QUESTION iCiil. DE L^ÉLECTION. 869
du premier livre des Métaphysiques, fait observer que l'expérience ne va pas contre cette remarque d'Aristote; car, si les abeilles paraissent sensibles à certains bruits, ce n'est pas en tant que bruits, mais en tant que commotions plus ou moins violentes]. Et qu'en effet la prudence existe dans les animaux, <( les sens eux-mêmes paraissent manifestement en témoigner : car on remarque de merveilleuses industries dans les œuvres des animaux, tels que les abeilles, les araignées, les chiens. Le chien, par exemple, qui poursuit un cerf, arrivant à un carrefour, se rend compte, en flairant, si le cerf a passé par le premier ou par le second chemin; et s'il se trouve qu'il n'a point passé par là, tout de suite et sans crainte de se tromper, il s'engage, ne flairant même pas, dans le troisième chemin, comme s'il usait d'un syllogisme disjonctif qui lui ferait conclure que \<t cerf doit avoir passé par là, dès lors qu'il n'a point passé par les deux premiers chemins et qu'il n'en est point d'autre (i), Donc il semble que l'élection convient aux animaux sans raison ».
L'argument sed contra est un texte de « saint Grégoire de Nysse » (Némésius, dans le livre de la ^atu^e de l'homme, ch. xxxni, ou liv. IV, ch. iv), qui « dit que les enfants et les animaux sans raison agissent avec une certaine volonté, mais ne choisissent pas. Donc il n'y a pas d'élection dans les animaux sans raison ».
fi) Dans son beau livre de l'Ame /mmainc, au chapitre de l'âme des bêtes, le P. Coconnier emprunte au livre de M. Mathias Duval, sur le Darwinisme, p. 69, l'objection suivante : « II faut n'avoir jamais vu de près des animaux; il faut être aussi étranger à leurs modes de conduite, qu'à ceux des habitants d'un autre globe, pour nier les preuves d'intelligence qu'ils donnent à tout inslanl. /( faut n^avoir jamais vu un chien qui, suivant une piste, rencontre un carrefour, s'arrête, hésite un instant entre les trois routes qui s'ouvrent devant lui, cherche la piste sur Vune d'elles, puis sur la seconde, et, s'il ne la trouve ni sur l'une ni sur l'autre, s'élance sans nouvelle hésitation sur la troisième route, comme exprimant par cet acte même le dilemme que celui qu'il recherche ayant dû passer pur l'une des trois roules, s'il n'a pris aucune des deux premières, a dû nécessairement s'enijager dans la troisième ». — Après avoir cité ce texte, le P. Coconnier ajoute : <( Si je n'avais une raison décisive de penser que l'honorable professeur de l'Ecole d'anthropologie de Paris est entièrement étranger aux œuvres de saint Thomas, je jugerais qu'il a emprunté l'objection au saint Docteur ». Et il apporte le texte du présent article quô nous venons de traduire. — « Par où vous voyez, reprend-il, que l'objection du docte professeur remonte au moins au treizième siècle. — Dès cette époque aussi, l'on savait la résoudre ». Nous lirons tout à l'heure la solution de saint Thomas.