QUESTION XIV
DU CONStlL (jUI PRÉCÈDE L'ÉLECTION.
Cette question comprend six articles :
lo Si le conseil est une enquête?
20 Si le conseil porte sur la fin ou seulement sur ce qui est ordonne
à la fin ?
3o Si le conseil porte seulement sur ce que nous faisons nous-mêmes? 4° Si le conseil a pour objet tout ce que nous faisons? ôû Si le conseil procède selon l'ordre analytique ? 6" Si le conseil procède à l'infini?
De ces six articles, le premier se demande ce qu'est le conseil; les articles 2-4 étudient son objet; les articles 5 et 6, le mode dont il procède. — D'abord, ce qu'il est, ou l'article premier.
* Article Premier.
Si le conseil est une enquête?
Trois objections veulent prouver qiie <( le conseil n'est pas une enquête ». — La première est un mot de « saint Jean Damascène », qui « dit ( au livre II de la Foi Orthodoxe, ch. xxn), que le conseil est un désir. Or, ce n'est pas le propre de Tappétit et du désir de diriger une enquête. Donc le conseil n'est pas une enquête ». — La seconde objection remarque que « s'enquérir est le propre de l'intelligence qui discourt; d'où il suit que cet acte ne convient pas à Dieu, parce que la connaissance de Dieu n'est pas discursive, ainsi qu'il a été établi dans la Première Partie (q. i4, art. 7). Or, le conseil est attribué à Dieu. Il est dit, en effet, dans l'épître aux Êphésierxs, ch. i (v, 11), que Dieu opère toutes choses selon le conseil de sa volonté. Donc le conseil n'est pas une enquête ». — La troisième objection observe que (( l'enquête porte sur les choses douteuses. Or, le
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conseil est donné au sujet de choses qui constituent des biens liés certains, selon cette parole de l'Apôtre saint Paul dans sa première épître aux Corinthiens, ch. vu (v. 25) : Au sujet des vierges, je n'ai pas de précepte du Seigneur; mais c'est un conseil que je donne. Donc le conseil n'est pas une enquête ».
L'argument sed contra en appelle à « saint Grégoire de Nysse » (^Némésius, de ta Nature de l'homme, ch. xxxiv, ou livre V, ch. v), qui dit : Tout conseil est une recherche; mais toute recherche n'est pas un conseil ».
Au corps de l'article, saint Thomas commence par rappeleï* ce qui dans la doctrine de l'élection exposée à la question précédente, va montrer le rapport de cette question avec la question actuelle. « Ainsi qu'il a été dit (q. i3, art. i, ad •.>."™; art. 3), l'élection suit le jugement de la raison portant sur ce qui doit être fait. Or, quand il s'agit de ce qu'il faut faire, il y a souvent beaucoup d'incertitude; parce que les actes ont poui' objet des choses particulières contingentes, qui, en raison de leur variabilité, sont incertaines. Puis donc que lorsqu'il s'agit de choses dou~ leuses eir incertail«es, la raison ne doit pas porter de jugement sans enquête préalable, il s'ensuit ({u'une enquête de la raison est nécessaire avant le jugement dictant ce qu'il faut choisir. C'est cette enquête qu'on appelle du nom de conseil. Aussi bien, Aristote dit, au troisième livre de l'Éthique (ch. ii, n. t6, 17; de S. Th., leç. 6; cf. liv. VI, ch. 11, n. 2; de S. Th., leç. 2), que ^'élection est la volifion de ce sur quoi on s'est d'abord enquis. »
L'ad primam répond que « si les actes de deux puissances sont ordonnés l'un à l'autre, il se trouvera en chacun quelque chose qui est de l'autre puissance; et, par suite, chacun de ces actes pourra être dénommé du nom de l'une et l'autre puissance. Or, il est manifeste que l'acte de la raison qui dirige dans les choses propres à la fin, et l'acte de la volonté qui tend à ces choses selon îa direction de la raison sont des actes ordonnés l'un à l'autre. 11 s'ensuit que dans l'acte de la volonté qui est l'élection se retrouve quelque chose de la raison, savoir l'ordre; et dans le conseil qui est l'acte de la raison se retrouve quelque chose de la volonté : à titre de matière, car le conseil porte sur ce que l'homme veut faire; et aussi par mode de moteur, car de
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ce que l'homme veut la fin il se meut à s'enquérir de ce qui est propre à faire atteindre cette fin ». Nous retrouvons ici, nettement marquée par saint Thomas, cette influence de la volonté sur l'acte de la raison dont nous parlions à la fin de la question précédente, et qu'il importe si souverainement de noter. — Saint Thomas n'a plus de peine, après avoir rappelé cette doctrine, à résoudre l'objection tirée du texte de saint Jean Damascène. « De même, dit-il, qu'Aristote, au sixième livre de VEthique (ch. II, n. 5; de S. Th., leç. 2), appelle l'élection un désir qui entend, pour marquer que les deux puissances concourent à l'élection; de même saint Jean Damascène dit que le conseil est une volonté qui s'enquiert, pour marquer que le conseil appartient, en quelque manière, et à la volonté, pour laquelle et en vertu de laquelle se fait l'enquête, et à la raison qui fait ellemême cette enquête ». — On aura remarqué l'admirable précision avec laquelle saint Thomas distingue ce qui est de la raison et ce qui est de la volonté, soit dans l'élection soit dans le conseil.
Vad secunduni fait remarquer que « les choses que nous disons de Dieu doivent être prises sans aucun des défauts qui se trouvent en nous. C'est ainsi que pour nous la science des conclusions s'obtient par le discursus allant de la cause à l'effet; mais quand nous parlons de science, en Dieu, nous voulons désigner la connaissance certaine de tous les effets dans la première cause, sans aucun discursus. Pareillement pour le conseil. Il est attribué à Dieu, en raison de la certitude de la sentence ou du jugement qui provient en nous de l'enquête du conseil. Mais cette enquête ne se trouve pas en Dieu; et, à ce titre, le conseil ne lui est pas attribué. C'est en ce sens que saint Jean Damascène dit que Dieu ne prend pas conseil; car prendre conseil est le propre de celui qui ne sait pas ».
L'ad tertium dit que « rien n'empêche que certaines choses soient des biens très certains au jugement des sages et des hommes spirituels, qui cependant ne seront pas des biens certains au jugement du plus grand nombre ou des hommes charnels. Et c'est à ce titre que des conseils sont donnés au sujet de ces choses ».
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Comme le fait observer très justement Cajétan, ici, le conseil dont noiië venons de préciser la nature se doit prendre au sens intégral et parfait, c'est-à-dire en tant qu'il implique le jugement ou la sentence qui le termine. L'enquête dont il s'agit et qui précède rélscîion,, n'est pas seulement la discussion pour ainsi dire théorique et spéculative des moyens plus ou moins aptes à atteindre îa fin. C'est une discussion essentiellement pratique, qui doit aboutir, en vertu de l'acte de volonté qui la fait faire et en raison du but pour lequel la volonté la fait faire, à un jugement pratique déterminant expressément ce qui doit être fait hic et nunc. Et reci nous explique pourquoi saint Thomas n'institue pasi ime étude spéciale de cet acte de jugement, qui est pourtant ei décisif dans Téconomie des acte-i humains dont il s'occupe ; c'est qu en effet cet acte de jugement n'est que la conclusion du oonsei! ou de l'enquête. Le conseil dont nous parlons est donc ur- acte de la raison, fait sous l'impulsion de la volonté et m compte de Îh volonté, devant aboutir à un jugement pratique déterminant ce qu'il faut faire hic ei nune. — Mais tout cela nous apparaîtra mieux dans la suite de la question actuelle. Venons donc immédiatement à ce qui doit être la matière ou l'objet du ronseil. Et, là-dessus, nous avons à nous demander, d'abord., si ie conseil porte sur la fin ou seulement sur ce .qui est ordonné à la fjii.
C'est l'objet de l'article suivant.
Article II.
Si le conseil porte sur la fin ou seulement sur ce qui est ordonné à la fin ?
Deux objections veulent prouver que « le conseil ne porte pas seulement sur ce qui est ordonné à la fin, mais aussi sur la fin r,. La première dit que t( tout ce qui implique un certain doute peut être le sujet d'une enquête. Or, quand il s'agit des choses à réaliser par les actes humains, il peut y avoir doute sur la fin et non pas seulement sur ce qui est ordonné à la fin. Puis donc que le conseil est une enquête ayant trait aux choses que
l'homme doit réaliser par ses actes, il semble bien qu'il peut aussi porter sur la fin ». — La seconde objection remarque que (( les opérations humaines sont la matière du conseil. Or, il y a certaines opérations humaines qui ont raison de fin, ainsi qu'il est dit au premier livre de l'Ethique (ch. i, n. 2; de S. Th., leç.i) Donc le conseil peut porter sur la fin ».
L'argument sed contra est un mot de <( saint Grégoire de Nysse » (^Nemesius, de la Nature de l'homme, ch. xxxiv, ou liv. V, ch. v); qui « dit que ce n'est pas de la fin, mais des choses ordonnées à la fin, que s'occupe le conseil ».
Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « la fin, dans les choses de la pratique, a raison de principe; parce) que c'est de la fin que se tire la raison des choses ordonnées à la fin. Or, le principe n'est pas mis en question; il doit toujours, en toute enquête, être présupposé » : si, en effet, le principe lui-même était mis en question, dans une enquête donnée, l'enquête ellemême deviendrait absolument impossible; tout mouvement serait impossible, si l'on ne s'appuyait sur quelque chose de ferme et d'immobile. » Puis donc que le conseil est une recherche », en latin quœstio, une question, (( il s'ensuit que le conseil ne portera pas sur la fin, mais seulement sur ce qui est ordonné à la fin. — Toutefois, observe saint Thomas, il arrive que ce qui a la raison de fin, par rapport à certaines choses, est luimême ordonné à une autre fin; comme aussi ce qui est principe d'une démonstration est conclusion par rapport à une autre. D'où il suit que ce qui est pris comme fin, dans une enquête, pourra, dans une autre enquête, être pris comme ordonné a la fin; auquel titre, ce pourra être matière de conseil ». — Nous avions trouvé la même remarque au sujet de l'élection et de son objet; et nous devons dire, ici, ce que nous avons dit de l'élection, qu'à vrai dire seule la béatitude formelle est exclue de tout conseil. Quant à ce qui concrète cette raison de béatitude, sans en excepter Dieu Lui-même imparfaitement connu de nous, tout peut être pour nous sur celte terre matière à conseil ou sujet de discussion pratique d'onquête, sauf les cas dont nous parlerons bientôt (art. 4).
Lad primum fait observer que « ce qui est pris comme fin
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est déjà déterminé. Lors donc qu'il y a doute sur une chose, elle n'est pas encore prise comme fin. Et, par suite, si le conseil porte sur cette chose, il ne portera pas sur la fin, mais sur ce qui est ordonné à la fin ». Dès là qu'on s'enquiert au sujet d'une chose, c'est une preuve manifeste que cette chose-là est considérée comme un moyen par rapport à une fin déjà déterminée et que l'on veut atteindre.
Vad seciindam dit que « le conseil porte sur les opérations, mais en tant qu'elles sont ordonnées à une fin. Si donc on suppose qu'une opération ait raison de fin, elle ne sera plus, en tant que telle, matière d'enquête ou de conseil ».
C'est uniquement sur ce qui a raison de moyen ou de chose apte à réaliser telle fin déterminée, que porte le conseil. — Mais ces moyens, quels sont-ils? Est-ce seulement ce que nous faisons nous-mêmes; sont-ce seulement nos actes, qui sont le sujet ou la matière de conseil?
Nous allons examiner ce nouveau point de doctrine à l'article
suivant.
Article ïll.
Si le conseil porte seulement sur ce que nous faisons nous-mêmes ?
Quatre objections veulent prouver que « le conseil ne porte pas seulement sur ce que nous faisons nous-mêmes ». — La première observe que « le conseil implique l'idée de conférence » : dans le conseil, plusieurs s'assemblent pour conférer sur certaines choses. » Or, plusieurs peuvent s'assembler pour conférer même de choses immuables qui ne sont pas le fruit de notre action, comme par exemple de la nature des choses. Donc le conseil ne porte pas seulement sur ce que nous faisons nous-mêmes ». — La seconde objection dit que « parfois, les hommes prennent conseil au sujet de ce qui est statué par la loi; et c est même pour cela qu'on parle de jurisconsultes. Or, il n appartient pas à ces hommes qui se livrent à de telles consultations de faire le^, lois. 11 s'ensuit que le conseil ne porte pas seulement sur ce que nous faisons nous-mêmes ». — La troi>
sième objection remarque, toujours dans le même sens, que « certains hommes sont dits aussi prendre des consultations touchant les choses futures qui cependant ne sont pas en notre pouvoir. Donc le conseil ne porte pas seulement sur ce que nous faisons nous-mêmes ». — La quatrième objection dit que ;( si le conseil portait seulement sur ce que nous faisons nousmêmes, personne ne s'enquerrait de ce qui doit être fait par les autres. Or, cela est manifestement faux. Donc le conseil ne porte pas seulement ^ur ce que nous faisons nous-mêmes ».
L'argument sed contra est encore un mot de saint Grégoire de Nysse 'Némésius, de la ?sature de V homme, ch. xxxiv ou liv. V, ch. V), qui dit : iSous 7ious enquérons, par mode de conseil, des choses qui sont en nous et qui doivent être faites par nous ».
Au corps de l'article, saint Thomas commence par formuler un des caractères distinctifs du conseil. « Le conseil, dit-il, implique proprement une conférence que plusieurs tiennent entre eux. Et c'est ce que le nom même de conseil désigne; car le mot conseil », en latin concilium, 0 semble revenir au mot considium où se trouve marqué le fait de plusieurs qui siègent ensemble pour conférer entre eux. — Or, il faut considérer que dans les choses particulières contingentes, pour qu'une chose soit connue avec certitude, il y a à tenir compte de conditions ou de circonstances multiples, qui ne peuvent pas facilement être observées par un seul, mais sont connues avec plus de certitude par plusieurs, alors que ce que l'un perçoit a pu échapper à l'autre. Dans les choses nécessaires, au contraire, et universelles, la vue porte sur des choses plus absolues et plus simples; en telle sorte que dans ces matières l'intelligence d'un seul peut plus facilement se suffire ». [On nous permettra de souligner, au passage, ces réflexions de saint Thomas, qui s'appliquent si excellemment aux deux genres de sciences qui se disputent plus que jamais l'empire des esprits : les sciences positives et les sciences spéculatives. Quand il s'agit des sciences positives, et nous entendons par là les sciences qui ont pour objet premier l'étude des faits, surtout des faits humains, histoire ou casuistique, la collaboration de plusieurs est de tout
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point désirable et avantageuse : dans ces sortes de sciences, un seul peut diflicilement se suffire; son observation étant nécessairement limitée dans le temps et dans l'espace, il importe qu'elle s'ajoute à l'observation d'autres travailleurs pouvant suppléer ce qui lui manque. Mais quand il sagit de sciences propj-ement spéculatives, celles qui portent sur le nécessaire et l'universel, comme parle ici saint Thomas, non seulement il n'esl plus aussi indispensable de se référer à des auteurs multiples, mais parfois cette multifAicilé est w^e cause de trouble dans la vue de la vérité plus absolue et plus simple. En ces sortes de matières, un seul auteur, quand il est hors de pair, peut et doit être préféré à une multitude d'auteurs secondaires dont le regard n'a pas la même puissance. Le temps et l'espace n'ont ici ri.-n à faire, puisqu'il s'agit d'objets qui sont au-dessus d'eux. El il n'y aura donc pas à invoquer, par mode de garantie meilleure, en ces sortes de sciences — telles que ia métaphysique, la morale spéculative, la logique — soit la multiplicité des auteurs, soit leur modernité. Un seul Thomas d'Aquin ou un seul Arislote, seraient-ils encore plus éloignés de nous par la durée derf siècles, pourront nous être plus utiles, et à tout jamais, que tout ce qu'on voudrait chercher ailleurs. Et c'est ce qui nous explique la pérennité de leur doctrine. C'est pour ce motif que l'Eglise ne trouve rien de plus opportun ni de plus excellent, même au vingtième siècle, que de nous mettre à l'école du seul Thomas d'Aquin, dont le merveilleux génie, vaquant surtout à la cou templation des choses nécessaires et universelles, a pu se suffire avec tant d'excellence, que toutes les générations futures iront puiser, sans avoir à la renouveler ou à la refaire, Ja véritéi divine et humaine, dont le vrai nom est ici la vérité éternelle, à la source que constituent ses écrits].
Le conseil implique donc très directement l'idée de plusieurs qui s'assemblent pour délibérer. Cette notion du conseil est tellement directe et immédiate qu'elle a. dans notre langue, absorbé tout le sens actif du mol. D'autre part, nous l'avons dit, cette nécessité de plusieurs qui s'assemblent pour délibérer, apparaît surtont dans les choses contingentes et particulières. « Il s'ensuit que l'enquête du conseil », même en prenant le conseil
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pour le seul acte de celui qui délibère en lui-même, « portera proprement sur les choses contingentes particulières. Gr, la connaissance de la vérité en ces sortes de choses n'est pas quelque chose de bien grand et qui soit désirable pour elle-même, comme la connaissance des choses universelles et nécessaires. [Notons encore ce mot vraiment d'or et qui nous montre à quelle hauteur sont les sciences spéculatives, ce que d'aucuns appelleraient aujourd'hui dédaigneusement les idées générales, par rapport aux sciences des faits, si l'on se borne à l'étude des faits pour eux-mêmes]; <r-on ne la désire qu'en raison de son utilité pour l'aclion. car l'action porte sur le particulier et le contingent » [et donc ce n'est pas la philosophie de l'action qui sera la plus haute; elle occupe un degré très infime, comparée à la philosophie de l'être, ayant pour objet propre l'universel et l'absolu]. — « C'est pourquoi, conclut saint Thomas, il faut dire qu'au sens propre le conseil porte sur ce qui touche à nos actions ». — Et, sans doute, ce sera chose très importante et très grande que ce conseil, puisque la bonté de nos actes en doit dépendre; mais il n'est chose si grande et si importante, (^u'cn raison de l'importance ou de la grandeur de nos actes. Et nos actes eux-mêmes n'ont d'importance qu'en raison de ce qui doit s'ensuivre, pouvant nous mériter une éternité de bonheur ou une éternité de misère : laquelle éternité de bonheur — qui, en soi, n'appartient plus à la science de l'action, (au sens pratique de ce mot), mais à la science de l'être, en ce qu'elle a de plus haut, de plus profond, de plus sublime, est l'objcl p?ir excellence de toute notre science spéculative.
L'ad primum répond que « le conseil implique l'idée de conférence, non pas de n'importe quelle conférence, mais d'une conférence ayant trait aux choses qu'il faut faire, pour la raison déjà dite » au corps de l'article.
Vad secundum fait observer que « si les choses statuées par la loi ne sont pas l'œuvre de celui qui consulte à leur sujet, elles sont cependant la règle directrice de certains de ses actes; car l'une des raisons qu'on peut avoir de faire telle chose, c'est qu'il existe telle prescription de la loi ».
L'ud terliutn remarque à son tour, que « le conseil n'est pas
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seulement des choses que l'on fait, mais aussi des choses qui sont ordonnées à l'action. Si donc il est parlé de consultation au sujet d'événements futurs, c'est parce que l'homme doit se diriger par cette connaissance des événements futurs, dans les choses à faire ou à éviter ».
Vad quartum observe que « si nous nous enquérons, par voie de conseil, des actions des autres, c'est en tant que d'une certaine manière, ils font un avec nous : soit par le lien de l'affection, et c'est ainsi que l'ami se préoccupe de ce qui louche à son ami comme de ce qui le touche lui-même; soit dan^ l'ordre d'instrument, car l'agent principal et l'instrument qu'il met en œmTe ne sont pour ainsi dire qu'une même cause, l'un agissant par l'autre; et c'est à ce titre que le maître s'enquiert et consulte au sujet des actes de son serviteur ».
Parmi les choses qui peuvent être ordonnées à la fin et avoir raison de moyen, le conseil porte expressément sur ce qui doit être fait par nous, sur les choses de la pratique qui doivent aboutir à quelque action de notre part. — Mais porte-t-il sur tout ce qui peut ainsi être fait par nous ou avoir trait à notre action? C'est ce que nous devons maintenant examiner; et tel est l'objet de l'article suivant.
Article IV.
Si le conseil porte sur tout ce qui est fait par nous?
Trois objections veulent prouver que « le conseil porto sur tout ce qui doit être fait par nous ». — La première rappelle (jue « l'élection est un désir qui suit le conseil, ainsi qu'il a été dit (art. i). Or, l'élection porte sur tout ce qui est fait par nous. Donc il en est de même du conseil ». — La seconde objection remarque que « le conseil implique une enquête de la. raison. Or, dans tout ce que nous faisons autrement que sous le coup de la passion, nous le faisons en vertu dune enquête de la raison. Donc c'est bien sui tout ce que nous faisons en tant qu'hommes que porte le conseil ». — La troisième objection
SgS SOMME THÉOLOGIQUÉ.
cite un texte d' (( Aiistote », qui <( dit, au troisième livre de l'Ethique (ch. m, n. 2; de S. Tli., leç. 8), que si une chose peut être réalisée par plusieurs moyens, le conseil s'enquiert de ce qui sera le plus facile et le meilleur; et s'il n'est qu'un seul moyen, le conseil s'enquiert du mode de s'en servir. Or, tout ce qui se fait, se fait par un moyen ou par plusieurs. Donc c'est sur tout ce qui se fait par nous (jue })oi te le conseil ».
L'argument sed contra est encore un texte de « saint Grégoire de Nysse » (Némésius, de la ^'ature de l'homme, ch. xxxiv, ou liv. V. ch. v), qui u dit que sur les choses apprises et sur les choses de l'art, il n'y a pas de conseil ».
Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « le conseil est une certaine enquête, ainsi qu'il a été dit (art. i). Or, c'est au sujet des choses qui ont en elles quelque doute, que nous avons coutume de nous enquérir; si bien que la raison cherchée, qu'on appelle du nom d'argument », dans les choses d»' l'art oratoire, u est la raison qui fait foi au sujet d'une chose douteuse » [cf. Cicéron, Topiques]. Si donc il est des choses qui ne fassent aucun doute pour l'homme, quand il lui faut agir, il ne sera aucunement nécessaire de s'enquérir, par voie de conseil, à leur sujet. Et, précisément, « qu'une chose ne fasse point de doute dans ce qui doit être fait par l'homme, cela peut venir d'une double cause. — Ou bien, parce que Ion va à des fins précises par des voies déterminées, comme il arrive dans les arts qui procèdent selon des règles fixes; c'est ainsi que l'homme qui écrit ne se demande pas comment il doit former les lettres; ceci, en effet, est déterminé par l'art. — D'une autre manière, il arrive qu'on n'hésite pas au sujet de ce qu'il y a à faire, parce qu'il importe peu qu'on agisse ainsi ou autrement; et ceci a lieu quand il s'agit de choses minimes qui ne peuvent être ni d'un grand secours ni d'un grand obstacle pour l'obtention de la fin; ce qui est peu de chose, en effet, la rai son le tient pour rien ». [On remarquera cette belle et féconde règle de pratique que nous donne ici saint Thomas : les moyens n'ont de valeur qu'en raison de la fin; si donc tel ou tel moyen ou tel ou tel mode importent peu dans l'obteniion de la fin, une raison sage le tient pour rien, et se garde soigneusement
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de consumer un temps précieux ou de paralyser son élan d'action en discutant des minuties : elle passe outre, sans hésiter, le risque étant ici vraiment trop peu. Quel admirable remède contre les scrupules et les hésitalions maladives!]. — « Il s'ensuit qu'il y aura deux genres de choses, au sujet desquelles nous n'aurons pas à nous enquérir, par voie de conseil, bien quelles soient ordonnées à la hn, ainsi qu'Aristote le dit (Ethique, livre m, ch. m, n. lo; de S. Th., leç. 7) : Ce sont les choses de peu d'importance; et les choses pour lesquelles il est un mode d'agir déterminé, comme il arrive dans les choses de l'art, à l'exception de certains arts où se trouve une part de conjecture, ainsi que le dit saint Grégoire de Nysse (Némésius, de la ^ature de V homme, ch. xxxiv, ou hv. V, ch. vj, tels que la médecine, le commerce, la navigation ». — « Dans la médecine, ainsi que l'expUque saint Thomas au sujet du troisième livre de l'Ethique (leç. 7), il faut tenir compte de la nature du malade; dans 13 négoce, voir les besoins des hommes et l'abondance des denrées; dans l'art de la navigation, consulter l'état de l'atmosphère et s'assurer des vents favorables ».
L'ad primnm fait observer que « l'élection présuppose le conseil, en raison de la sentence ou du jugement » qui le termine. (( Lors donc que la sentence ou le jugement » sur ce qu'il faut faire, « est manifeste et n'a pas besoin d'enquête, l'enquête du conseil ne sera aucunement nécessaire ». Il y a donc toujours jugement et élection; mais il n'est pas nécessaire qu'il y ait toujours conseil.
L'ad secundum répond dans le même sens. « Quand il s'agit de choses manifestes, la raison ne s'enquiert pas; elle juge immédiatement ». Ce serait une marque de faiblesse pour la raison, de s'enquérir quand il n'y a pas lieu. Plus la raison est saine, moins elle hésitera, en pareil cas. « Il n'est donc pas nécessaire qu'il y ait conseil et enquête au sujet de tout ce qui s 3 fait par raison ». — On remarquera quel son franc et ferme rend ici la puisante raison de saint Thomas; et comme cette raison puissante était loin de ce qu'on pourrait appeler, tant dans l'ordre spéculatif que dans l'ordre pratique, la neurasthénie de la raison moderne.
400 SOMME THÉOLOGIOUE.
L'ad tertium remarque que « alors même qu'une chose peut être faite par un seul mojen, si pourtant il y a plusieurs modes d'utiliser ce moyen, il se pourra qu'il y ait doute, non moins que lorsqu'on a devant soi plusieurs moyens. Et, par suite, il sera besoin de conseil ». C'est en ce sens que parlait Aristote, dans le texte cité par l'objection. — c Alais si l'on suppose que soient déterminét^s tout ensemble la substance du moyen et son mode d'emploi, il n'y a plus de place pour le conseil ».
Le conseil, qui est un acte de la raison, s'enquérant, sous l'impulsion et au compte de la volonté qui se propose telle fin déterminée, des moyens aptes à réaliser cette fin, porte, comme sur son objet propre, non pas sur la fin elle-même, mais uniquement sur les moyens qui lui sont ordonnés. Encore ne porte-t-il pas sur tout ce qui peut avoir raison de moyen par rapport à telle fin, mais seulement sur ce qui a trait aux actes que l'homme doit accomplir, soit qu'il s'agisse de ce? actes euxmêmes, ou de ce qui doit être réalisé par eux, ou même de ce qui peut servir de règle et de direction dans ces sortes d'actes. Toutefois, il est des actes qui n'impliquent aucune espèce de conseil : ce sont ceux au sujet desquels il n'y a pas à délibérer, soit parce que le mode d'agir est déterminé, soit parce qu'il importe peu qu'on agisse ainsi ou autrement. — Nous savons ce qu'est le conseil qui préside aux actes humains, et ce sur quoi il porte. Nous devons chercher maintenant le mode dont il procède. Procède-t-il par voie d'analyse.'^ Procède-t-il à l'infini? — Et, d'abord, s'il procède par voie d'analyse. C'est l'objet de l'article suivant.
Article V.
Si le conseil procède selon l'ordre analytique?
Le mot analytique est pris, ici, comme l'opposé de synthétique. Saint Thomas nous précisera la portée de ces termes au corps de l'article. D'ailleurs, les objections elles-mêmes commenceront à nous en dire le sens. — Trois objections veulent
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prouver que « le conseil ne procède pas d'une façon analyti- (jue ». — La première s'appuie sur ce que « le conseil a pour objet ce qui est fait par nous. Or, nos actes ne procèdent pas d'une façon analytique », allant du composé au simple, u mais plutôt d'une façon synthétique, allant du simple au composé. Donc le conseil ne procède pas toujours par mode d'analyse ». — La seconde objection rappelle que (c le conseil est une enquête de la raison. Or, la raison commence par ce qui vient d'abord et va à ce qui vient après, selon l'ordre le plus convenable. Puis donc que ce qui est passé précède les choses présentes et que les choses présentes sont antérieures aux choses futures, il semble que dans le conseil on doit aller des choses passées et présentes aux choses futures; et ceci n'est déjà plua l'ordre analytique », dont le propre est d'aller de ce qui vient après à ce qui est avant, c'est-à-dire des effets aux causes, et non de ce qui est avant à ce qui vient après, ou des causes aux effets, u Donc, dans le conseil, ce n'est pas l'ordre analytique qui est gardé ». — La troisième objection observe que « le conseil ne porte que sur les choses qui sont possibles pour nous, ainsi qu'il est dit au troisième livre de VÉthique (ch. m, n. i3, 1 5: de S. Th., leç. 8). Or, ce qui est possible pour nous se détermine d'après ce que nous pouvons faire ou ne pouvons pas faire, à l'effet de parvenir à tel terme. Il s'ensuit que dans l'enquête du conseil, nous devons commencer par les choses présentes », c'est-à-dire par ce qui est d'abord, pour conclure à ce qui vient après; ce qui est le propre de la synthèse et non de l'analyse.
L'argument sed contra est un mot d' « Aristote », qui « dit, au troisième livre de VËthique (endroit précité) que celui qui se livre à l'acte de con.seil semble chercher et analyser ».
Au corps de l'article, saint Thomas fait observer que « dans toute recherche ou enquête, il faut partir de quelque principe. Lequel principe, s'il est tout ensemble premier dans l'ordre de connaissance et dans l'ordre d'être, on n'aura pas un procédé analytique, mais plutôt synthétique; car, lorsqu'on va des causes aux effets, on a le procédé synthétique », dont le propre est d'aller du simple au composé; « les causes, en effet, sont plus simples