VI. — La Béatitude. a
402 SOMME THÉOLOGIQUË.
que leurs effets », ce qui est d'une façon simple dans la cause, étant, dans l'effet, d'une manière composée. « Si, au contraire, ce qui est premier dans l'ordre de connaissance, est postérieur dans l'ordre d'être, on a le procédé analytique; comme, par exemple, lorsque des effets que nous voyons nous allons aux causes » cachées et « simples ». On dirait, aujourd'hui, l'induction, qui s'oppose à la déduction. Dans l'induction, en effet, on va des effets aux causes; dans la déduction, au contraire, des causes aux effets. Le premier procédé est celui qui convient aux sciences d'observation; le second est le propre des sciences spéculatives. — « Or, poursuit saint Thomas, le principe, dans l'enquête du conseil, est la fin, qui est bien la première dans f ordre d'intention, mais qui ne vient qu'ensuite dans l'ordre d'être. Par conséquent, et de ce chef, ou à ce titre, il faut que l'enquête du conseil soit analytique ou inductive, commençant par ce qu'on se propose de réaliser dans l'avenir jusqu'à ce qu'on parvienne à ce qu'il faut faire tout de suite ». La fin, dans l'ordre du conseil, n'a plus à vrai dire, la raison de cause; elle a plutôt raison d'effet; en ce sens qu'elle est ce qui doit être réalisé au terme de l'action. Dans l'ordre de la réalisation, ou des choses à faire, — et cet ordre est l'ordre propre du conseil, car il ne s'occupe d'une chose qu'en vue de l'action, — la fin est plutôt un effet, bien qu'elle ait raison de principe, au point de vue du terme de la discussion ou du conseil, qui doit aboutir à ce qui doit être fait hic et nunc. — Comme le remarque très finement Cajétan, ici, le procédé du conseil est en quelque sorte mixte : car la même chose est tout ensemble première et dernière : première, dans l'ordre d'intention; dernière, dans l'ordre d'exécution. Toutefois, comme c'est purement et simplement de l'ordre d'exécution qu'il s'agit dans le conseil; et que, dans cet ordre-là, la fin, bien qu'ayant raison de cause dans l'ordre d'intention, a raison d'effet postérieur, il s'ensuit que le procédé du conseil sera appelé purement et simplement un procédé analytique, allant de ce qui =;era après à ce qui est avant.
L'ad primum accorde que « le conseil porte, en effet, sur les opérations. Mais la raison des opérations se tire de la fin; et voilA pourquoi l'ordre du raisonnement, dans les opérations, est le
QUESTION XIV. — DU CONSEIL OUI PRÉCÈDE l'ÉLECTION. 4o3
contraire de l'ordre des opérations » : l'opération commencera par ce qui vient avant pour aboutir à ce qui viendra après; ce qui constitue exactement le procédé synthétique ou déductif, autant que ces mots peuvent s'appliquer à pareille matière; tan dis que le raisonnement qui a trait à l'opération, commence par ce qui doit venir après pour se terminer à ce qui vient à être fait tout de suite.
L'ad secundum dit, dans le même sens, que « la raison commence par ce qui vient d'abord selon l'ordre de la raison; mais non pas toujours par ce qui vient d'abord dans l'ordre du temps » ou de la durée.
L'ad tertium fait observer que « sur ce qui est à faire en vue de la fin, nous ne nous enquerrions pas de savoir dans quelle mesure cela est possible, si ce n'était pas apte à réaliser la fin. Et voilà pourquoi il faut s'enquérir de savoir si cela convient à l'obtention de la fin, avant de s'enquérir si cela est possible >< ou réalisable pour nous. Ce n'est donc pas, d'abord, le rapport que telle chose à faire, peut avoir avec notre pouvoir d'agir, que nous devons considérer et que nous considérons, quand il s'aglf. du conseil ayant trait à l'action, comme le voulait, à tort, l'objection; ce que nous considérons d'abord, c'est la hn à obtenir, et le rapport de cette fin à obtenir, à tel moyen propre à obte nir cette fin. Par oii l'on voit que la raison de principe, dans cet ordre-là, n'appartient pas à ce qui est présent, mais à ce qui sera ensuite au point de vue de la réalisation et du temps.
Le conseil, parce qu'il ne s'occupe de la fin et des moyens qu'en vue de la détermination des moyens aptes à réaliser cette fin, raisonnera de la fin et des moyens, non pas abstractivement, ou spéculativement, et en eux-mêmes (dans lequel ordre la fin a purement et simplement raison de cause et ne dit pas un rapport de postériorité, puisqu'il ne s'agit pas précisément pour elle du fait d'être réalisée), mais pratiquement et en vue du fait d'être; d'où il suit que le principe de ce raisonnement, qui est la fin, est chose qui ne doit venir qu'en dernier lieu quant à sa réalisation; au contraire, ce qui découle de ce principe doit venir tout de suite. A cause de cela^ et en raison de cet ordre
4o4 SOMME THÉOLOGIQUE.
dans le fait d'être, le procédé du conseil est essentiellement un procédé analytique allant de ce qui vient après à qui esi avant. — Mais ce procédé doit-il nécessairement avoir un terme .►* Ne pourrait-il pas se continuer à l'infini?
C'est ce que nous devons maintenant examiner; et tel est l'objet de l'article suivant.
Article VI.
Si le conseil procède à l'infini?
Trois objections violent prouver que « le conseil procède à l'infini ». — La première arguë de ce que « le conseil est une enquête portant sur le particulier où existe l'opération. Or, les choses singulières sont infinies. Donc l'enquête du conseil est infinie )>. — La seconde objection fait observer qiï" a. il rentre dans l'enquête du conseil, de considérer non pas seulement ce qu'il faut faire, mais aussi comment peuvent être enlevés les obstacles. Or, il n'est pas une action humaine qui ne puisse être empêchée, et l'obstacle peut être enlevé par quelque raison humaine. Il demeure donc que c'est à l'inlîiii qu'on peut s'enquérir des obstacles à enlever ». — La troisième objection dit que « l'enquête de la science démonstrative ne procède pas à l'infini, parce qu'on peut arriver à certains principes connus par soi qui ont une absolue certitude. Une telle certitude ne peut pas se trouver dans les choses particulières contingentes, qui sont variables et incertaines. II s'ensuit que l'enquête du conseil procède à l'infini ».
L'argument sed contra observe que « nul ne se meut vers ce qu'il lui est impossible d'atteindre, ainsi qu'il est dit au premier livre du Ciel (ch. vii, n. 3; de S. Tii., leç. i3). Or, il est impossible de passer l'infini »; car si on le passait, on arriverait à un terme et ce ne serait plus l'infini, c Si donc l'enquête du conseil était infinie », si elle n'avait pas de terme, nul ne commencerait de s'enquérir » : on ne se mettrait pas en mouvement pour une chose qui ne peut pas aboutir. « Et cela est manifestement faux ».
QUESTION XIV. — DU CONSEIL QUI PRÉCÈDE l'ÉLECTION. 4o5
Au corps de l'arlicle, saint Thomas déclare tout de suite que (( l'enquête du conseil est finie d'une façon actuelle », c'est-àdire qu'elle a un point fixe, « d'un double côté : du côté du principe : et du côté du terme. — 11 y a, en effet, dans' l'enquête du conseil, un double principe. L un, qui lui est propre et qui appartient au genre des choses à réaliser par l'action pratique : c'est la fin, sur laquelle le conseil ne porte pas, mais qui est présupposée dans le conseil à titre de principe, ainsi qu'il a été (lit (art. 2). L'autre, qui est pris d'un genre étranger; c'est ainsi, d'ailleurs, que même dans les sciences démonstratives, une science suppose certaines choses qui sont le propre d'une autre science, et au sujet desquelles elle n'établit pas d'enquête » : elle les accepte de confiance; comme, par exemple, le musicien accepte de confiance les théories du mathématicien relatives au nombre , et les prend, sans crainte, pour les appliquer à la science du son, objet propre de la musique [cf. Première Partie, q. I, art. 2]. (( Ces sortes de principes qui sont supposés dans l'enquête du conseil » et qui n'appartiennent pas en propre à la détermination pratique de ce qu'il faut faire, u sont tout ce qui est livré par les sens, comme, par exemple, que ceci est du pain ou du fer, et tout ce qui est connu par quelque science spéculative ou par la science pratique » qui porte sur les principes de la morale ou de la pratique en général, comme ceci : que la fornication est défendue par Dieu, ou que l'homme ne peut pas vivre s'il ne se refait pas par une nourriture appropriée. De ces choses-là l'homme qui vaque à l'acte du conseil ne s'enquiert pas ». Donc, du côté du principe ou du point de départ, il y a des choses fixes et arrêtées qui ne sont on aucune manière objet de conseil et d'enquête. — De même, du côté du terme auquel le conseil aboutit, c Le terme » du conseil, en effet, ou « de l'enquête est la chose qu'il est tout de suite en notre pouvoir de réaliser » et par 011 va commencer l'action. « Car si la fin a raison de principe » dans l'enquête du conseil, « ce qui est à faire en vue de la fin a raison de conclusion. Et c'est pourquoi ce qui se présente comme la première chose à faire » ou ce par oij va commencer l'action, « a raison de conclusion dernière, à laquelle se termine l'enquête ». C'est ce
l\06 SOMME THÉOLOGIQUE.
que nous appelons le dernier jugement pratique, que suit immédiatement le choix ou l'élection, devant aboutir à l'usage, acte ultime de la volonté dont nous aurons à parler bientôt.
On voit maintenant comment il faut entendre le procédé du raisonnement pratique qui aboutit à l'action. Ce raisonnement suppose de nombreux principes tant spéculatifs que pratiques au point de vue général, et des principes de fait qu'il n'a garde de discuter. Il part aussi d'un principe propre, qui est le but particulier et déterminé qu'il s'agit d'atteindre. Si, par exemple, quelqu'un s'enquiert du moyen de réaliser sa volonté ferme d'aller à Rome pour les fêtes de Pâques, il n'entre pas dans la matière ou l'objet de son enquête, de savoir s'il veut ou s'il doit aller à Rome pour les fêtes de Pâques. Ceci est présupposé. Cette volonté est ferme et arrêtée avant de commencer le travail de raison qui va s'enquéiir des moyens à prendre pour aller à Rome aux fêtes de Pâques. De même, dans l'enquête de ces moyens, il demeure présupposé que les jours sont de vingt-quatre heures, qu'il faut boire et manger durant le voyage, quand le voyage doit durer plusieurs jours, que le voyage ne se fait pas à pied, et ainsi de suite. Mais on peut délibérer si on ira par mer ou si on ira par voie de terre. A supposer qu'on adopte ce second moyen, on peut se demander si on ira en automobile ou en chemin de fer, ou si on ira seul ou avec des amis, le jour et l'heure du départ, et le reste, jusqu'à ce qu'enfin, tout bien considéré, on détermine qu'on partira tel jour, à telle heure, et l'on écrit immédiatement pour demander un billet circulaire établi sur ces bases.
Après avoir montré comment le procédé du conseil est fini, partant de principes fixes et aboutissant à un dernier jugement pratique immédiat, saint Thomas fait remarquer, en finissant, que « rien n'empêche que le conseil soit potentiellement infini, c'est-à-dire qu'il peut se présenter des choses à l'infini qui pourront être matière à discussion au point de vue de l'action à réaliser »; mais cela n'implique nullement qu'en fait et d'une manière actuelle, on discute ainsi à l'infini, quand il s'agit de travailler effectivement à la réalisation de telle fin déterminée.
Vad primum répond que « les choses particulières sont infi-
QUESTION XIV. — DU CONSEIL QUI PRÉCÈDE l'ÉLECTION. lio'j
nies en puissance, mais non d'une façon actuelle »; et cela veut dire qu'il peut se présenter des circonstances particulières ii l'infini, mais non qu'en l'ait il s'en présente à l'infini.
Vad secundum fait la même réponse au sujet des obstacles qui peuvent surgir. <( Bien que toute action humaine puisse être empêchée », absolument parlant, « il n'est pas vrai cependant qu'il se trouve toujours, à son encontre, un obstacle de fait. Et, par suite, il n'est pas nécessaire de s'enquérir toujours d'obstacles à surmonter ». Ce serait le propre d'une raison maladive et peu faite pour l'action, de se créer à plaisir des obstacles chimériques.
L'ad tertiiim dit que « dans les choses particulières contingentes, on peut accepter quelque chose comme certain, sinon purement et simplement, au moins sous le jour oii cela est et en tant que c'est utilisé pour l'action. C'est ainsi qu'il n'est nullement nécessaire que Socrate s'asseoie; mais qu'il soit assis f|uand il s'assied, c'est chose nécessaire. Et l'on peut avoir de cela une vraie certitude ».
Dans la série des actes humains qui vont du simple vouloir à laction extérieure, il est un acte qui est le propre de la raison, mais sous l'impulsion de la volonté et pour son compte; c'est l'acte de conseil. Il vient après l'acte d'intention portant sur la fin; et il a pour objet de s'enquérir des moyens à prendre pour réaliser effectivement la fin qu'on se propose. C'est uniquement sur ces moyens qu'il porte, et sur ces moyens en tant qu'ils sont aptes à être utilisés déterminément pour la réalisation de la fin dont il s'agit, par celui-là même qui se propose cette fin. La condition requise pour que ces moyens soient, en effet, l'objet du conseil, c'est qu'au moment même oii ils se présentent comme utiles, il y ait cependant quelque doute sur l'opportunité et la possibilité de leur utilisation immédiate; c'e^t aussi qu'ils vaillent la peine d'être discutés. Quand ces conditions existent, la raison s'enquiert, suivant dans son enquête le procédé analytique : elle prend pour point de départ ce qui doit être réalisé au terme de l'action, et aboutit à ce qui doit être commencé hic et nunc pour
Zio8 SOMME THÉOLOGIQUE.
que la fin soit réalisée comme on se le propose au terme de cette action; en telle sorte que si d'une façon absolue il peut se présenter des sujets de considération ou de discussion et d'enquête, à l'infini, dans le conseil, de fait cependant et pratiquement le conseil part toujours de principes déterminés et fixes et aboutit à un dernier jugement pratique déterminant ce qui doit être choisi hic et nunc.
Mais, ici, une nouvelle question se pose. Puisqu'il y a souvent des moyens nombreux, et, parfois, pour ainsi dire, à l'infini, qui peuvent se présenter dans la discussion du conseil, d'où viendra que le conseil se terminera de fait à la proposition ferme de tel moyen, plutôt que de tels autres, et qu'il l'im posera en quelque sorte, par un dernier jugement pratique, au choix de la volonté. Est-ce la raison seule qui fait cette déter mination ou devons-nous y chercher un part de la volonté elle-même? — C'est la question d'un nouvel acte que nous de vons examiner maintenant et qui est d'une importance extrême dans l'économie des actes humains, au point de vue de la liberté et de la responsabilité inhérente à ces actes; — nous avons nommé le consentement. Il va faire l'objet de la question suivante.