‹ Commentaire français littéral de la Somme Théologique de Saint Thomas d'Aquin (volume 5)Chapitre 58 sur 79 · DE L'USAGE · texte numérisé non relu

DE L'USAGE

Celte question comprend quatre articles :

lo Si l'usaçe est un acte de la volonté?

2" S'il convient aux animaux sans raison?

30 S'il se termine seulement à ce :jui est ordonné à la fin, ou aussi à la

fin elle-même?

4° De l'ordre entre l'usage et l'élection?

De ces quatre aiHcles, les trois premiers étudient l'usage en lui-même; le quatrième, dans ses rapports avec l'élection. — En lui-même, l'usage est étudié quant au principe d'où il émane, (|uant au sujet où il se trouve; quant à l'objet qui le termine. — D'abord, du principe ou do la faculté qui produit lacté d'usage.

C'est l'objet de l'article premier.

Article premier.

Si l'usage est un acte de la volonté?

Trois objections veulent prouver que u l'usage n'est pas un acte de la volonté )>. — La première est une parole de « s;iiiit Augustin », qui, « au premier livre de la Doclrine chrétienne (ch. iv), dit que Vaclc d\iser consiste à rapporter ce qui vient à i usage à 'ine autre chose que Von veut obtenir. Or, rapporte! une chose à une autre est le fait de la raison dont le propre est de comparer et d'ordonner. Donc l'acte d'usage est un acte de la raison; et, par suite, il n'est pas un acte de la volonté ». — La seconde objection en appelle à « saint .lean Damascène », qui (( dit (au second livre de la Foi Orthodoxe, ch. xxn), que rhonime se porte à l'action, et c'est l'acte de se porter à quelque chose ; puisj il use, et c'est l'acte d'usaye. Or, l'action ou l'opération », au

sens d'opération extérieure, « est le propre de la puissance d'exécution. D'autre part, l'acte de la volonté ne suit pas l'acte de la puissance d'exécution, puisque l'exécution de la chose est ce qui vient en dernier lieu dans la série des actes. Donc l'usage n'est pas un acte de la volonté ». — La troisième objection revient à (( saint Augustin », qui « dit, au livre des Quatre-vingt-trois questiotis (q. xxx) : Tout ce qui a été juit a été jait pouj' Vusage de l'homme, parce que de toutes choses use par son jugement la raison qui a été donnée à l'homme. Or, juger des choses créées par Dieu est le propre de la raison spéculative, qui semble complètement séparée de la volonté principe des actes humains. Donc lacté d'user n'est pas un acte de la volonté ».

L'argument sed contra est encore un texte de <( saint Augustin », qui (( dit, au dixième livrp de la Trinité (ch. xi) : User, c'est pwndrc quelque chose au gré de la volonté ».

Au corps de l'article, saint Thomas nous avertit que «■ l'usage d une chose emporte l'application de cette chose à quelque opération; et de là vient que l'opération à laquelle nous appliquons une chose est dite l'usage de cette chose; c'est ainsi que chevaucher est faire usage du cheval; et frapper, faire usage du bâton. Or, nous appliquons à l'opération, et les principes intérieurs d'action, qui sont les puissances de l'àme ou les membres du corps, comme rintclligence à entendre et les yeux à voir; et aussi les choses extérieures, comme le bâton à frapper. D'autre part, il est manifeste que nous n'appliquons les choses extérieures à quehnie opération que par l'entremise des principes intrinsèques qui sont les puissances de l'àme ou les habitus des puissances ou les organes membres du corps. Et précisément nous avons montré plus haut (q. 9, art. i), que c'est la volonté qui meut les puissances de l'âme à leurs actes; ce qui est les appliquer à l'opération. Il s'ensuit manifestement que l'acte d'user appartient premièrement et princii)alement à la volonté, comme au premier moteur; à la raison, comme ^u principe qui dirige: aux autres puissances, comme à ce qui exécute, car elles se comparent à la volonté les appliquant à agir comme les instruments à l'agent principal. Et puisque l'action s'attribue proprement, non pas à l'instrument, mais à l'agent

QUESTION XVr. DE l'uSAGE. ^2"]

principal, comme l'action de construire s'attribue à l'ouvrier et non pas à l'outil, de là vient que l'acte d'user est proprement lacté de la volonté ». Si tout ce qui est dans l'homme, et même ce qui est extérieur à l'homme, peut avoir une part dans cet acte, c'est à la volonté que revient ce qu'il y a de principal et de premier et de formel dans cet acte-là.

L'ad priniam répond que »< la raison rapporte à autre chose; mais c'est la volonté qui tend à ce que la raison rapporte ainsi à autre chose. C'est en ce sens qu'il est dit qu'user est rapporter une chose à une autre ».

L'ad secunduni fait observer que « saint Jean Damascène parle de l'usage selon qu'il appartient aux puissances qui exécutent )).

L'ad tertium observe que « la raison spéculative elle-même est appliquée par la volonté à l'acte d'entendre ou de juger. Et voilà pourquoi l'intelligence spéculative est dite user en tan^ qu'elle est mue par la volonté, comme les autres puissances qui exécutent ».

L'usage impliquant la motion d'une chose et son application il quelque acte appartient nécessairement, à un titre propre et tout à fait spécial, à la volonté: car c'est la volonté, dans l'homme, qui est le premier principe, la première cause motrice de tout mouvement et de toute action émanant de lui. — Mais n'est-ce que dans l'homme que l'usage se trouve, ou pouvonsnous dire q'.i'il convient aussi aux animaux?

C'est ce que nous allons examiner à l'article suivant.

Article II.

Si l'acte d'user convient aux animaux sans raison?

Deux objections veulent prouver « que l'acte d'user convient aux animaux sans raison ». — La première est que « l'acte de jouir » ou la fruition « est plus noble que l'acte d'user; car, ainsi que le dit saint Augustin, au dixième livre de la Trinitc (ch. x) : Nous usons de ce que nous référons à autre chose qui

doit être objet de fruition. Or, l'acte de jouir convient aux animaux sans raison, ainsi qu'il a été dit plus haut (q. 11, art. 2). Donc, à plus forte raison doit leur convenir l'acte d'user ». Cette objection nous vaudra une précieuse réponse de saint Thomas. ■ — La seconde objection dit qu' « appliquer les membres à agir est user de ses membres. Or, les animaux sans raison appliquent leurs membres à faire certaines choses, comme les pieds à marclîer et les cornes à frapper. Donc l'acte d'user convient aux animaux sans raison ».

L'argument sed contra est un texte de « saint Augustin », qui <( dit, au livre des Quafre-vingt-trois questions (q. xxx), qu'user de quelque chose n'est au pouvoir que de l'animal en qui se trouve la raison )>.

Au corps de l'article, saint Thomas rappelle que « faire usage, ainsi qu'il a été dit (art. préc), est appliquer un principe d'action à l'action; comme consentir est appliquer le mouvement de l'appétit à vouloir quelque chose, ainsi qu'il a été dit (q. i5, art. I, 2, 3). Or, appliquer une chose à une autre n'appartient qu'à ce qui a pouvoir discrétionnaire sur cette chose; et ceci ne se trouve qu'en un sujet qui sait rapporter une chose à une autre, ce qui est le propre de la raison. Il s'ensuit qu'il n'y a que l'animal raisonnable qui fasse acte de consentement et acte d usage ». Il y a dans tous ces actes une raison de maîtrise ou de liberté qui est incompatible avec le seul caractère d'instinct qui est le propre de la brute, ou même de l'enfant qui n'a pas encore l'usage de sa raison, ainsi que nous l'avons fait remarquer déjà à propos du consentement.

L'ad primum explique la différence qui existe entre l'acte de fruition et l'acte d'usage. <( L'acte de jouir dit un mouvement absolu de l'appétit vers un objet; l'acte d'user, au contraire, implique un mouvement de l'appétit vers une nhose en raison du rapport qu'elle a avec une autre. Si donc la fruition cl l'usage sont comparés en raison de leur objet, la fruition sera plus noble que l'usage; car ce qui est d'une façon absolue objet de l'appétit est meilleur que ce qui n'est objet de l'appétit qu'en raison d'un autre. Mais si on compare ces deux actes en raison de la faculté de perception qu'ils présupposent, à ce titre une

QUESTION XVI. — DE l'uSAGE. 429

plus grande excellence est requise du côté de l'usage : ordonner une chose à une autre, en effet, est le propre de la raison; tandis que percevoir une chose d'une façon absolue peut aussi être le

fait du sens ».

L'ttd secundum fait observer que « les animaux pai- leurs membres font certaines choses, mais sous l'instinct de la nature : ils ne perçoivent pas l'ordre de leurs membres aux choses qu'ils font. Et c'est pourquoi on ne peut pas dire, à proprement parler, qu'ils appliquent leurs membres à quelque chose, ou qu'ils usent de leurs membres »; ce n'est donc que dans un sens participé et assez impropre qu'on emploie ces exprès^ sions à leur sujet.

Il n'appartient qu'aux êtres raisonnables de faire acte d'usage, au sens propre et formel impliqué par ce mot. — Mais sur quel objet porte l'acte d'usage? A quoi se termine-t-il? Est-ce seule ment aux moyens ordonnés à la fin; ou se termine-t-il aussi à la fin elle-même?

C'est ce que nous allons examiner à l'article suivant.

Article III.

Si l'usage peut porter aussi sur la fin dernière?

Trois objections veulent prouver que « lusage peut porter aussi sur la fin dernière ». — La première est un mot de a saint Augustin », qui « dit, au dixième hvre de la Trinité (ch. xi) : Quiconque jouit, use. Or, on jouit de la fin dernière. I»onc c'est aussi de la fin dernière que l'on use ». — La seconde objection est une autre parole de saint Augustin au même endroit, (luc nous avons déjà entendue : « User est prendre une chose au gré de la volonté. Or, rien n'est davantage pris par la volonté que !a fin dernière. Donc l'usage peut porter aussi sur la fin dernière ». — La troisième objection cite un texte de « saint Hilaire », qui « dit, au second livre de /a Trinidé, que Yéternité est dans le Père, l'espèce dans l'Image, c'est-à-dire dans le Fils, l'usage dans le Don, c'est-à-dire dans l'Esprit-Saint. Or, le Saint-Esprit, qui

43o SOMME THÉOLOGIQUE.

est Dieu, est la fin dernière. Donc la fin dernière tombe sous l'usage ».

L'argument sed contra en appelle à « saint Augustin », qui (( dit, au livre des Quatre vingt-trois questions (q. xxx) : S'il s'agit de Dieu, nul n'a le droit d'en user, mais seulement d'en jouir. Or, Dieu seul est la fin dernière. Donc la fin dernière ne tombe pas sous l'usage ».

Au corps de l'article, saint Thomas s'appuie sur la notion de l'usage que nous avons déjà donnée. (( L'usage, ainsi qu'il a été dit (art. i), emporte l'application d'une chose ordonnée à une fin. Par conséquent, l'acte d'user portera toujours sur ce qui est ordonné à la fin. Aussi bien, voyons-nous que les choses applicables à l'obtention de la fin sont appelées du nom d'utiles, et l'utilité elle-même est appelée parfois du nom d'usage » : ceci s€ vérifie moins dans la pratique de la langue française que dans celle de la langue latine. Mais il demeure que l'usage, au sens actif de ce mot, dont nous parlons dans la question actuelle, implique toujours, dans son objet, la raison de chose ordonnée à une autre comme à sa fin, c'est-à-dire la raison de moyen. Il n'y a donc pas à parler d'usage, quand il s'agit de la fin dernière. — (( Toutefois (et saint Thomas ajoute ceci pour sauver l'autorité de saint Augustin et de saint Hilaire), il y a lieu de considérer que la fin dernière se dit en un double sens : d'une façon pure eî simple; ou par rapport à quelqu'un. La fin, en effet, comme il a été montré plus haut (q. i, art. 8; q. 2, art. 7), se dit tantôt de la chose elle-même en quoi elle consiste, tantôt de lu possessfion de cette chose; comme, par exemple, pour l'avare, sa fin sera soit l'argent soit la possession de l'argent. Il s'ensuit manifestement que la fin dernière, à parler purement et simplement, sera la chose elle-même » ou l'objet qui termine le mouvement de l'appétit : « la possession de l'argent, en effet, n'est chose bonne qu'en raison du bien de l'aigent. Toutefois, par rapport au sujet, la possession de l'argent a raison de fin dernière : l'avare, en effet, ne chercherait pas l'argent, si ce n'était pour le posséder. 11 s'ensuit que d'une façon pure ot simple, et au sens propre, un homme jouit de l'argent, parce qu'il met en lui sa fin deinière; pour autant cependant qu'il réfère l'argent à la

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